Part 8
Bernard, transpercé d’une compassion véhémente, débattait en lui-même s’il instruirait Jules ou non d’une circonstance pénible: la semaine d’avant, il avait passé vingt-quatre heures à Paris, vu Dervart, et tenté auprès de lui une démarche, sans avoir consulté son beau-frère qui eût tout fait pour l’empêcher. Dervart, depuis que ses usines fabriquaient, outre des boulons, des obus, accumulait des bénéfices que Jules n’osait plus évaluer. Le bon Dieuzède, dans sa logique de rêveur, s’était coiffé d’une espérance; il s’était dit:
--Cet homme, beaucoup moins riche, fut généreux. Maintenant qu’il gagne des sommes _folles_, à ne savoir qu’en faire, si je lui demande, moi, son associé, un prêt de quarante mille francs, ne me donnera-t-il pas, sans barguigner, ce facile coup d’épaule?
Or, après une longue heure d’attente, Dervart l’avait reçu debout, entre deux portes, avec le sans-gêne impatient d’un potentat débordé. Aux premiers mots qu’aventura Bernard sur les caoutchoucs de Singapour:
--Singapour! Le beau four! Moi et vous, Restout nous a roulés!...
--C’est la guerre, essaya de protester Bernard.
--La guerre a bon dos. La guerre, mon cher monsieur, pour un homme qui sait diriger sa barque, est une affaire comme une autre, à traiter plus en grand. Votre Jules est un dindon, si ce n’est pas une fripouille. Il peut, à l’avenir, claquer du bec. Plus un dollar, plus un centime. Et, dites-le-lui bien, je ne le perds pas de vue; il faudra que nous nous retrouvions, qu’il me rende des comptes.
Bernard, s’oubliant lui-même, alors essaya pathétiquement une apologie de Jules. Mais, sur un coup de téléphone, Dervart disparut dans son bureau.
Déconfit et indigné, au retour de cet infructueux voyage, Bernard hésitait à prévenir Jules que Dervart l’abandonnait. Toute secousse exposait le convalescent à une rechute dangereuse pour sa raison. Il serait furieux de la fausse manœuvre exécutée à son insu; il chargerait son beau-frère de reproches iniques; Bernard, ayant déjà trop pâti par Jules, en dépit de sa placidité, sortirait de ses gonds; un désastreux orage éclaterait. Et cependant, s’il se taisait, Jules, inquiet du silence obstiné de Dervart, irait, avant peu, chercher à Paris une explication. La brutalité imprévue du cynique brasseur d’argent pouvait déterminer chez l’infirme une crise de folie, le précipiter au suicide ou au meurtre. Ne valait-il pas mieux l’avertir doucement?
Tandis que Bernard délibérait sans se résoudre, Hélène s’approcha de Jules qui, la tête penchante, les yeux clos, recueillait ses forces instables dans cette pause d’homme exténué. Elle écarta une mèche de cheveux collée à sa tempe humide, lui baisa le front. Il releva les paupières, examina l’intérieur de la boutique, fut content d’y revoir les restes du fastueux mobilier:
--Vous n’avez pas mal arrangé ce taudis.
Il s’était, d’avance, représenté la librairie et la maison tellement sordides, offusquantes pour ses goûts de luxe et de grandeur que l’assemblage de la tenture, de l’armoire et du canapé pallia l’exiguïté du local, les boiseries fendillées et les taches de suie du plafond.
Des clients arrivèrent, plusieurs à la file, selon un rythme d’involontaires concordances, comme Bernard mainte fois l’avait observé.
Jules eut le loisir de juger son beau-frère et sa sœur dans leur office de marchands; il acquit l’évidence immédiate que ni lui, ni elle ne s’étaient adaptés aux servitudes du négoce.
Hélène s’occupait d’une acheteuse de papier à lettres, grande femme rousse, très maquillée, débordante de parfums, portant une robe de soie d’un rouge insolent qui mettait en valeur, comme un maillot, les saillies exubérantes de sa corpulence. Cette dame, à chaque nouvelle boîte qu’Hélène lui présentait, après avoir palpé d’une main constellée de bagues le grain du papier, l’épaisseur des enveloppes, levait les yeux d’un air blasé vers la vitrine assez pauvrement garnie:
--Vous n’avez rien de mieux?
D’autres boîtes s’étalaient, puis s’empilaient sur le comptoir; Hélène, au lieu de vanter sa marchandise, un doigt sur la lèvre, regardait ailleurs, attendant avec dédain que la cliente se fût décidée.
--Lequel choisissez-vous, madame? pressa-t-elle enfin.
La dame rousse fit mine de se lever et de partir, sans rien avoir acheté; puis, à l’improviste:
--Vous connaissez le docteur Glenka?
--Oui, madame, dit Hélène s’efforçant de retrouver un ton gracieux, il est de nos amis.
--Il m’a parlé de vous, reprit la visiteuse, je vous sais excellente musicienne. Pour une artiste, comme ce métier _de guerre_ doit être ennuyeux!
Hélène, sourdement vexée d’une compassion mortifiante, lui répliqua:
--Mais, madame, le grand art est de se plier à tout.
Elle atténua cette phrase un peu sèche par des remerciements à l’adresse des personnes qui voulaient bien faire connaître la librairie Dieuzède, et loua en termes sobres le docteur Glenka. La dame renchérit dans un panégyrique exalté. Hélène, pendant qu’elle l’écoutait, lançait des coups d’œil d’impatience parmi les boîtes amoncelées sur le comptoir, comme lui donnant à entendre:
--Finissons-en; décidez-vous.
L’acheteuse, négligemment, lui désigna enfin ce qu’elle daignait choisir, «du vergé impérial», le plus cher, donc le plus beau.
Hélène s’assit à la caisse pour rendre sur un billet de cinquante francs des coupures qu’elle prenait dans le tiroir, du bout de ses doigts. Devant l’amie de Woronslas, «rendre la monnaie» lui paraissait un geste humiliant. Les deux femmes échangèrent encore quelques mots aimables; mais elles s’étaient jugées l’une l’autre et se déplaisaient. Hélène soupçonna quelle secrète curiosité avait induit cette dame à venir voir ce qu’elle était. Jules, qui suivait toute la mimique sans deviner le jeu des sentiments qu’elle couvrait, estima qu’Hélène savait mal achalander son magasin.
Bernard, de son côté, servait un prêtre d’une prestance imposante, dont la figure sèchement jaunie lui rappela celle d’un vieux domestique qu’il louait jadis pour servir à table les jours de réception. C’étaient les mêmes lèvres correctes, les mêmes petits yeux gris, furtifs et vigilants, mais refaits par la dignité autoritaire d’un sacerdoce jadis ambitieux.
Ce personnage, pendant que Bernard lui cherchait dans un catalogue l’éditeur d’un recueil de sermons commode «pour le ministère», inspectait les êtres de la boutique, les volumes alignés sur les rayons. La dame en rouge dut le choquer; il affecta, jusqu’à ce qu’elle fût partie, de tourner le dos au comptoir. Un exemplaire, mis en évidence sur une table, de _Madame Bovary_, capta son attention et le scandalisa. Comme Bernard le priait de recommander sa maison au clergé du diocèse, il fit un signe bénin de consentement; mais, infléchissant un coup d’œil subit vers le livre pestilentiel, il eut l’air de le découvrir, fronça les sourcils.
--Voulez-vous, monsieur, me permettre un bon conseil? Nous ne demandons qu’à vous être utiles. Toutefois, il ne faudrait pas, si vous souhaitez une clientèle honnête, héberger des ouvrages _pornographiques_ comme celui-là, un roman où l’Église est bafouée dans la personne d’un très brave curé de campagne.
--Pornographique! s’exclama Bernard malgré lui. N’exagérez-vous point, monsieur le Chanoine?--il lui donnait, à tout hasard, du chanoine.--J’ai peine à voir en _Madame Bovary_ autre chose qu’un chef-d’œuvre d’une écrasante moralité et magnifiquement conçu.
--Il y a des scènes, insista l’abbé qui baissa la voix, des scènes immondes... En somme, vous ne le laisseriez pas lire à vos filles.
--Le bon Flaubert ne l’a sans doute pas écrit pour elles.
--Êtes-vous bien sûr qu’elles ne l’ouvriront jamais en votre absence? Et quand vous l’aurez vendu, savez-vous entre quelles mains il tombera? Aristote le disait: «Lorsqu’on jette un caillou dans un torrent, on est responsable de toute l’écume que ses bonds peuvent faire gicler.»
--Monsieur le Chanoine, répondit Bernard du ton le plus respectueux, je n’ai guère lu Aristote. Mais vos avis sont d’un grand poids. A l’égard du livre incriminé, je constate un fait: il existe; c’est un roman, je vous le concède, où la vie sensitive opprime la spiritualité. Les personnages sont lamentables. Ainsi le voulait la misère de l’époque. Cependant, c’est un livre immense par les vérités qu’il implique. Vaudrait-il mieux, selon vous, qu’il n’existât pas?
L’abbé sembla, une seconde, ennuyé de l’objection; ensuite, appuyant d’un geste dur son arrêt:
--Eh bien! oui, monsieur, malheur au livre par qui le scandale arrive. Mieux vaudrait pour lui ne pas être. Et, plus l’auteur est persuasif, plus il est dangereux.
--Alors, s’obstina Bernard, vous préférez à _Madame Bovary_ quelque roman terne et mort-né qui ne suggère aucune pensée coupable, parce qu’il ne fait penser à rien?
--Vous me comprenez mal. Je souhaiterais une Bovary expurgée, une Bovary qu’on pût lire sans _brûler_ des pages. Vous savez le précepte de saint Paul au sujet des hontes charnelles: Que ces choses-là ne soient même pas nommées parmi vous...
--On se contente de les faire, intervint derrière eux un client irrité de ce colloque.
Bernard se retourna, vit l’œil sardonique d’un bourgeois décoré du ruban violet qu’une barbiche grisonnante attachée à une mâchoire en galoche stigmatisait d’une laideur de bouc. L’ecclésiastique foudroya d’un regard d’indignation l’interrupteur et sortit sans riposter. A son port de tête, à la contenance de son dos, Bernard le sentit lourdement hostile. La librairie Dieuzède serait notée comme un lieu suspect.
Il revint à l’homme incongru, et, pour lui signifier qu’il désapprouvait son mot cynique, l’aborda d’une façon maussade:
--Que désirez-vous?
--Monsieur, vous avez le renom d’un bibliophile distingué. Je cherche en ce moment un volume assez rare, _le Paysan perverti_ de Restif de la Bretonne avec les eaux-fortes de Binet. Pourriez-vous me le procurer?
--Restif de la Bretonne, répondit Bernard, ne m’intéresse point, je ne veux pas faire commerce de polissonneries.
Le sarcastique amateur étouffa dans un ricanement sa déconvenue:
--Vous avez raison; vous gagnerez plus à vendre des bondieuseries.
Et, comme le prêtre, il se retira en faisant claquer la porte.
Le flot des acheteurs était passé; Bernard se retrouva seul dans la boutique vis-à-vis de Jules et d’Hélène. Jules aurait pu déchiffrer sur la mine de son beau-frère une invincible tristesse. Mais, des épisodes dont il venait d’être témoin, il ne songea qu’à extraire une conclusion «pratique»:
--Mon vieux, dit-il à Bernard, tu n’es pas encore commerçant. Tu milites pour des principes, quand tes intérêts sont en cause. Tu passeras pour un toqué et tu mettras tout le monde contre toi. Il faut que ta clientèle te croie à son niveau. Sinon, les gens de droite comme ceux de gauche te fusilleront. Tu vendrais de la benzine ou du saindoux, tes denrées ne porteraient la couleur d’aucune opinion. Mais des livres! Tu alimentes un certain public; bourre-le de la pâtée qu’il exige. Et, surtout, garde-toi d’humilier des gens qui tiennent à leur merci votre pain à tous. Ce que tu veux, il faut le vouloir et rien d’autre.
Jules s’était étendu sur le canapé; sa main gauche derrière la nuque, il laissait pendre la droite qu’il remuait nonchalamment, et débitait ces conseils d’une voix négligente, en homme supérieur qui se prête à condescendre. Jamais on n’eût supposé que la gêne où se débattaient les Dieuzède était son œuvre à lui. Hélène, assise près du canapé, l’approuvait par des hochements de tête impératifs:
--Je m’épuise à le répéter: Bernard ne sait pas être _de son temps_.
Bernard se promenait, piqué d’une sourde agitation. Les critiques de Jules et d’Hélène, s’ajoutant au reste de ses amertumes, le révoltèrent; il s’arrêta, croisa les bras; sa parole, d’habitude si pondérée, dévoila soudain des rudesses presque terribles.
--Tu dis vrai, je ne suis pas de mon temps, et je m’en fais gloire. Toi, non plus, Jules, quand tu as rempli ton devoir de soldat, tu n’étais pas de ton temps. Être de son temps, c’est avoir le croupion au chaud dans tous les fumiers et s’y trouver bien. C’est, en face de la bêtise et du vice, observer le lâche silence. Quand un homme danse avec les autres devant le taureau d’or qui ne sera plus désormais qu’un mannequin gonflé de sale papier, il est de son temps. Quand il trépigne Dieu et les choses du ciel, il est de son temps. Oh! je sais, vous me direz que je vois en sombre parce que nous avons des ennuis. Les âmes sublimes ne sont pas mortes; la guerre a révélé jusqu’où les héroïsmes peuvent être tendus. Des millions d’humains donnent leur sang, ils le donnent. Seul, le sang ne se vend pas. Mais la guerre finie, que subsistera-t-il de leurs exemples? J’aperçois la horde des profiteurs, et, vorace autour d’eux, le peuple embourgeoisé agiotant, ripaillant. La France de demain ressemblera au fils prodigue tel que je le retrouve sur un vitrail de la cathédrale, courbé parmi les pourceaux dont la pitance lui fait envie. Les pourceaux brillent comme de l’argent. Je crois au retour du fils prodigue dans la maison du père, mais après quels abaissements et quelles agonies!...
--Mon pauvre Bernard, interrompit Jules, cherchant à ne point s’emporter, pourquoi donc blasphèmes-tu l’argent? Sans lui, tu ne peux pas être heureux. Je vous connais, Hélène et toi; vous êtes des natures délicates qui ont besoin d’une triple clôture entre elles et les brutalités des contacts quotidiens. Le jour où ton aisance te reviendra, tu estimeras le pourceau d’argent bon à engraisser et à ménager pour la paix de tes jours terrestres.
--Non, détrompe-toi. L’illusion est finie. Je n’ai plus foi dans l’argent. Même si je paraissais en ravoir, j’en userais comme s’il n’était pas à moi, comme s’il n’était rien. Et il n’est rien, il n’a jamais rien été qu’un signe fictif, instable, éphémère. Un homme peut-il vraiment dire: ceci est mien? Tout à l’heure l’ennemi surviendra, brûlera sa maison, ruinera ses terres, le laissera nu comme un pieu, n’ayant plus à soi que la vermine de son indigence. J’ai cru avoir des titres; qu’est-ce qu’ils valent? Dans le chaos où nous roulons, nous sommes moins en sécurité qu’un nomade dans sa cahute. Le monde, tant qu’il n’aura pas replanté ses assises sur l’éternel roc angulaire, vacillera entre les vertiges d’une fausse paix crapuleuse et les épouvantes de la barbarie.
--En attendant, poursuivit Jules peu sensible à ces prévisions «apocalyptiques», le problème est de tenir jusqu’à ce que le caoutchouc se vende au minimum trois shellings la livre anglaise. Dès maintenant, je vais remettre sur pied notre affaire. Elle avait en sa charpente, comment dirais-je? un _loup_...
--Oh! plus d’un, murmura Bernard.
--... L’insuffisance des capitaux. Nous allons y porter remède.
Jules déroula son projet: aussitôt remis de sa blessure et réformé, il constituerait une Société anonyme par actions; il chercherait un banquier qui, moyennant une participation avantageuse, décidât ses clients à souscrire en espèces la moitié du capital, six cent soixante quinze mille francs. Les anciens associés n’auraient pas à verser un centime; chacun d’eux recevrait un certain nombre d’actions d’apport équivalant à la moitié de ce qu’il avait, au début, effectivement engagé. Deux mille deux cents actions de cent francs reviendraient donc à Bernard. Lorsque la hausse du caoutchouc, prochaine comme celle de toutes les matières premières, aurait donné la vogue à cette valeur, lorsque Jules, revenu sur les lieux, fouetterait l’essor de l’exploitation qui n’était pas délaissée, les Dieuzède, s’ils voulaient récupérer l’indépendance de leur fortune, trouveraient sans peine acheteur pour leur paquet de titres.
Jules, sans quitter sa pose indolente, déployait ces perspectives avec une décisive certitude. Hélène ne lui demanda pas où et comment il obtiendrait le concours du banquier rabatteur de fonds. Elle écoutait son frère comme s’il eût touché les cordes d’une harpe enchanteresse. Elle ne pensait plus aux infirmités qu’il traînait. Elle croyait en son espérance, parce qu’elle avait besoin d’espérer le terme d’une gueuserie insupportable.
Bernard demeurait un peu froid et distant; même possible, le redressement financier qu’escomptait Jules prenait pour son expérience de dupe étrillée une figure de mirage. D’ailleurs, ce n’était pas des hommes qu’il attendait une délivrance. Sans doute, l’argent ou plutôt l’appétit de posséder maintenait sur son âme, en dépit de ce qu’il disait, quelque secret pouvoir d’habitude. Le renoncement n’est facile qu’en idée; et par quel moyen s’abstraire des nécessités qui bientôt le réduiraient aux abois? Mais le centre intime de sa vie tendait à se fixer dans des régions immuables où nul accident ne l’accablerait plus. Peut-être aussi repoussait-il des espoirs trop nuageux de peur que la déception probable n’aggravât d’une autre souffrance tout ce qu’il avait à souffrir déjà.
Jules, cependant, regarda sa montre et se leva brusquement.
--Je vous laisse, je vais jusqu’à la poste téléphoner à Dervart. Depuis mon entrée à l’hôpital, il fait le mort. Il doit me supposer fini. Je veux lui prouver que j’existe.
Hélène et Bernard, à cette idée, se lancèrent un coup d’œil lourd d’inquiétude. Hélène, sur-le-champ, prit l’offensive, bien résolue à retarder pour Jules la commotion.
--Téléphoner à Dervart! Je trouve que tu manques de dignité. Il s’est désintéressé de toi, il ne répond pas à tes lettres. Ne t’occupe donc plus de cet homme, jusqu’à ce que la Société anonyme soit constituée et que tu aies à lui soumettre de fermes résultats acquis.
--Au contraire, j’ai hâte de forcer le monstre dans son antre. Quand j’aurai pu lui faire entendre le son de ma voix, raisonner avec lui, je le ressaisirai, j’en suis sûr, il serait dangereux d’agir sans l’avoir consulté. En tout cas, je tâterai ses dispositions présentes.
--Écoute, expliqua lentement Bernard, ménageant comme une prudente garde-malade les nerfs du trépané, ses dispositions, je puis te les apprendre, et ne t’en émeus point. Dervart, si nous arrivons à désembourber notre carriole, nous reviendra peut-être. Mais ses bénéfices extravagants l’ont grisé; il a la dureté du triomphateur pour ceux qui sont tombés en chemin derrière lui. Ton affaire a perdu devant ses yeux toute importance; il se repent de l’avoir soutenue et n’admet plus qu’on lui en parle...
--Qui te l’a dit? Qui te l’a dit? cria Jules dont la soudaine exaspération se retourna contre Bernard.
Hélène s’élança vers lui, saisit ses deux mains:
--Voyons, adjura-t-elle, maîtrise-toi. C’est Bernard qui est allé l’autre jour à Paris; il voulait savoir ce qu’on pouvait attendre encore d’un puissant associé. Nous ne t’avons pas averti, parce que la moindre chose te bouleverse. Dervart l’a très mal reçu, debout, dans l’antichambre; il s’est plaint d’avoir été trompé par toi. Bernard a pris ta défense. Dervart, sous prétexte qu’on l’appelait au téléphone, a rompu l’entretien...
Jules haussa les épaules; le marbre de son teint tourna au jaune livide:
--Voilà les réceptions que tu sais t’attirer. Je me doute de quelle manière tu m’as défendu, en me vilipendant! Et tu t’es bien gardé de m’avertir; tu savais que j’empêcherais une démarche stupide. Tu es un cachottier, un affreux tartuffe, un traître comme les autres!
Bernard avait prévu ce jet d’invectives; il s’était promis de tout essuyer d’un cœur patient. Sous l’injustice des outrages, sa fierté sursauta; il se dressa de toute sa hauteur contre Jules et son bras tendu lui désigna la porte.
--Tais-toi, enjoignit-il, ou je te mets hors de la maison. Tu nous as précipités dans la misère; je t’ai pardonné. J’ai subi, à cause de toi, les affronts d’un Dervart. Maintenant, tu m’insultes. C’est trop, c’est trop!
Une riposte de folie haineuse convulsa les regards de Jules. Hélène, prenant son parti, saisit violemment Bernard pour l’éloigner. Au milieu de l’altercation, une petite dame, entre deux âges, emmitouflée, malgré le printemps, de fourrures ondoyantes, s’était insinuée, d’une démarche serpentine, dans la librairie; et, coiffant d’un face à main son nez pointu, examinait, l’air mi-narquois, mi-craintif, cette incompréhensible tragédie.
Tout à coup, Jules pâlit d’une pâleur molle de moribond; il retomba sans connaissance, en arrière sur le canapé; le blanc de ses prunelles se fit vitreux, ses lèvres parurent se coudre l’une à l’autre, il se mordit la langue jusqu’au sang; un peu d’écume fusa au coin de sa bouche, tandis qu’Hélène lui soutenait la tête et, presque affolée, appelait à l’aide Mme Couaneau.
Bernard courut chercher de l’eau fraîche dont il baigna les tempes de son beau-frère; Hélène, dans son exaspération, à mi-voix, lui reprocha:
--C’est ta faute.
Il ne rembarra point l’absurde attaque mais, penché sur Jules, il lava délicatement la salive rougeâtre collée au creux de son menton.
La cliente intempestive avait fui. Mme Couaneau, apportant une fiole d’éther, soupirait et s’apitoyait:
--_Héla!_ un si beau garçon! c’est bien la peine de mettre des gas au monde pour les envoyer à la boucherie!
Jules rouvrit enfin les yeux; il eut besoin d’un grand effort avant de joindre la minute présente à celle où il avait perdu conscience; il s’étonna de ces trois figures inclinées autour de lui:
--Mais, balbutia-t-il, qu’avez-vous à me regarder?
--Mon ami, répondit Hélène, ta première sortie t’éprouve; tu viens d’avoir une petite faiblesse.
Il sentit l’éther, toucha sur son front des compresses, et imagina ce qui lui était arrivé. De sa querelle avec Bernard lui revenait l’aigreur d’une défaite. Mais il se désespérait surtout de savoir que ses forces l’avaient trahi _à son insu_. Lui qui méprisait les infirmes comme des «déchets humains», il se voyait atteint au nœud même de la volonté de ses organes, dans le principe cérébral des énergies! Retrouverait-il jamais son équilibre?
Hélène disposa contre sa tête des coussins; il abaissait les paupières, puis les relevait lourdement. Peu à peu, il s’assoupit, épuisé par la crispation de sa tristesse sur l’idée de ses impuissances.
Un homme poussa la porte du magasin et s’avança en sautillant, une béquille sous l’aisselle. Il était sans chapeau; une crasse invétérée couronnait les bosses chauves de son crâne; un de ses yeux louchait, et, torve, démentait l’autre qui se flattait d’être bénévole et doucereux; au-dessus des sourcils, la saillie des arcades gonflait comme deux bourses; une moustache pâle adombrait ses lèvres épaisses, toujours humides; ses mains grasses, avec leurs grands ongles noirs, sortaient à peine des manches trop longues d’une veste grise élimée où des taches d’encre s’échelonnaient. La contention habituelle aux scribes s’était incrustée dans tous les plis de son marmiteux visage; mais, celle, plus profonde, d’une avarice implacable avait resserré jusqu’aux ailes de son nez finaud et charnu.
--Bonjour, mon voisin, dit-il à Bernard, presque bas, comme ayant peur d’être entendu à distance.
Maître Lendormy, l’huissier d’en face, venait régulièrement s’asseoir dans la librairie et lire _gratis_ les feuilles publiques; car Hélène avait fini par l’emporter et les Dieuzède vendaient quelques journaux. De son étude, lui, son clerc ou sa femme avait dû apercevoir, chez eux, la scène étrange entre Bernard et Jules; il arrivait, curieux d’en obtenir l’explication. A l’aspect de Jules étendu sur le canapé et de sa physionomie rigide, marmoréenne, il observa d’un ton encore plus bas:
--Ce blessé ferait un beau modèle pour un monument aux morts. On vous paierait cher la pose.
Bernard ayant marqué par son silence et sa mine que cette réflexion le heurtait, l’huissier éleva quelque peu sa voix papelarde et confidentielle:
--C’est le planteur de Singapour?... Vous savez, mon voisin, le caoutchouc remontera, mais pas tout de suite, quand cette garce de guerre aura cessé. Ça se pourrait que le change anglais domine le nôtre; cent mille francs à Singapour en vaudront peut-être deux cent mille de notre failli papier...