Part 4
Cette dame mit un certain temps à choisir les plumes; ensuite, s’étant informée du prix, elle déclara qu’ailleurs elle les payait moins cher et se rabattit sur un calepin de quatre sous. Elle dévisageait, du coin de l’œil, Bernard assis au comptoir, occupé à rédiger une commande; l’étrangeté du libraire l’intriguait. Hélène se rendit compte qu’elle l’épluchait elle-même, depuis ses bottines jusqu’à sa coiffure. En pliant le calepin, elle se dispensa de lui demander: «Et avec ça, madame? C’est tout ce qu’il vous faut?» Ce vocabulaire commercial dégoûtait ses lèvres insoumises; sa façon de tendre l’objet à l’acheteuse eut un air de discrète supériorité, celui d’une femme du monde qui, par complaisance, se prête à remplacer une fille de service absente.
L’inconnue inspecta d’un regard bref et méfiant les livres exposés sur la banque. Parmi eux se trouvaient plusieurs volumes de l’élégante collection Lemerre, et Bernard avait placé très en vedette _l’Ensorcelée_ avec _le Chevalier Destouches_ de Barbey d’Aurevilly; la Normandie étant proche du Maine, il s’imaginait qu’un grand écrivain normand devait être goûté par les manceaux. Mais l’examinatrice détourna de la couverture ses yeux pudibonds: le laboureur nu, qui appuie son pied sur la bêche, la choqua visiblement. En hâte, elle tira d’un porte-monnaie quelque peu râpé les quatre sous, les posa sur le comptoir, et répondant à peine au salut de Bernard debout derrière elle pour la raccompagner, elle sortit. Hélène balaya dans le tiroir ouvert les quatre sous:
--Bon! Beau début! dit-elle en se raidissant par l’ironie contre sa déception.
Bernard faisait son geste des moments soucieux: ses longs doigts repoussaient, autour de son oreille gauche, ses cheveux emmêlés. Mais il répliqua:
--La journée commence; ne nous troublons point.
Une autre cliente fit retentir le timbre de la porte, celle-là sans chapeau, une femme brune au corsage débordant, qui portait une jaquette rouge sur une jupe verte. Ses joues encrassées de fard, sa démarche et ses yeux suffisaient à définir ce qu’elle était. D’une voix de rogomme elle demanda:
--Avez-vous _les Mystères de Paris_?
--Nous ne tenons pas cet article, répondit Bernard d’un ton raide qu’il n’était guère habitué à prendre.
La lectrice d’Eugène Sue pirouetta sur ses hauts talons, fit claquer sa langue contre ses dents, et, en guise d’adieu, lâcha un mot sonore qui, tombant de ses lèvres, ne parut pas trop déplacé.
Bernard en resta, malgré tout, surpris; jamais encore ce vocable n’avait résonné à son adresse. Hélène, dès que la femme eut disparu, se mit à rire:
--Tu inscriras, dit-elle, le mot dans la colonne des recettes!
--Attendons notre vrai public, émit Bernard après un sourire de complaisance.
--Où est-il, _notre public_? Pouvons-nous être à son niveau? La bonne personne de tout à l’heure nous fera de la réclame à sa manière, sois-en certain. Et, pourtant, j’ai bien tâché de ne pas lui laisser comprendre qu’elle m’était odieuse. Quand elle me soutenait qu’ailleurs les plumes coûtent moins cher, elle mentait. Je ne lui ai pas dit: Vous mentez...
Hélène regarda vers la rue taciturne et grise. Des passants, par intervalles, glissaient contre la vitrine; quelques-uns s’arrêtaient, considérant les titres des volumes ou les gravures; personne n’entrait.
Bernard se prit à réfléchir qu’au lieu d’éparpiller ses prospectus dans les boîtes de citadins anonymes, il aurait dû les expédier par la poste, sous enveloppe cachetée, aux gens présumés capables d’acheter des livres, aux prêtres, aux pédagogues, aux érudits notoires de la ville, aux artistes, s’il y en avait. Comme il avouait à Hélène son désir de réitérer sa publicité mal faite, elle objecta la dépense en ajoutant cette réflexion chagrine:
--Que veux-tu? mon pauvre ami, les idées justes te viennent toujours trop tard.
Et, découragée, elle remonta l’escalier de sa chambre, la regagna. Attendre dans le magasin des clients fantômes lui était insupportable. D’ailleurs, l’air confiné de la boutique et de l’arrière-boutique lui pesait horriblement; elle croyait ne respirer un peu qu’au premier étage. La lourdeur molle du climat manceau lui infligeait une sorte de somnolence; et Paulette se plaignait d’être comme elle.
Paulette, dans la chambre de sa mère, accoudée à un petit bureau, aux prises avec un devoir d’arithmétique, griffonnait sur son cahier la caricature d’une demoiselle à lunettes, dont la langue se tirait, démesurément longue, balafrée d’additions et de multiplications.
--Que fais-tu? lui demanda Hélène, sévère par boutades.
--Je fais le portrait de mon professeur, répondit sans embarras Paulette, et je la force à me montrer sa langue savante pour qu’elle me dise la marche de mon problème.
Comme Hélène la tançait de sa paresse, Paulette bâilla, se frotta les yeux:
--Ici, geignit-elle, je ne suis pas en train, je n’ai goût à rien. Je voudrais m’endormir, et me réveiller... quand nous serons loin du Mans.
Dans cette plainte de sa fille Hélène reconnut si bien sa propre désolation qu’elle se mit à pleurer. Paulette, à son tour, sanglotait, baisait et caressait éperdument sa mère. Mais Hélène se reprit aussitôt de sa faiblesse, morigénant Paulette, lui remontrant qu’il fallait travailler, puisqu’elle était pauvre.
--Oh! répliqua Paulette dont les larmes s’étaient vite séchées, sois tranquille. Je ne ressemblerai jamais à papa. Je saurai me débrouiller dans la vie.
Hélène s’assit, commença une reprise à un manteau qu’autrefois elle n’eût pas daigné porter deux hivers de suite. En bas, Adèle savonnait une lessive; on entendait Charles, dans la cuisine, jacasser auprès de Mme Couaneau qui faisait cuire le dîner. Jusqu’alors Hélène ne s’était point résignée à gâter ses mains en lavant du linge ou en épluchant des légumes. Pourrait-elle garder longtemps, du matin au soir, une femme de ménage onéreuse et lui abandonner l’anse du panier?
De ce problème, plus incommode à résoudre que celui de Paulette, elle s’évadait, tout en cousant, par une absence nostalgique. Elle se croyait encore dans son manoir et retrouvait contre ses yeux la lande où vibrait le vent des solitudes marines, la lande pleine de romarin et de bruyère. Elle choyait en son rêve, mieux que si elle y était corporellement, le vert mordoré des falaises, les ombres moussues au creux des pentes, la couleur saphiréenne des eaux, les voiles d’un rose de feu qui passaient au large du goulet, dans le soleil, l’allée de chênes conduisant à la maison, le salon austère et somptueux, et, au delà des bois, l’étroite chapelle de Sainte-Anne, toute brûlante de cierges sous la fraîcheur des ormes...
Un grossier vacarme rompit son illusion. Devant sa fenêtre, le long du trottoir de Maître Lendormy, un tombereau lourd de charbon s’ébranlait pour monter vers le carrefour. L’attelage ne parvenait pas à démarrer; le charretier hurlait, cinglant aux jarrets son cheval de devant, un bidet gris efflanqué, puis le gros percheron qui tirait entre les brancards. Les deux animaux se tendaient, partaient d’un seul élan, arrachant du pavé des étincelles; mais, brusquement arrêtés par leur charge, ils fléchissaient sur leurs genoux, reculaient et s’immobilisaient. Le charretier, vociférant, les frappait à la figure du manche de son fouet; les cinglons aux jambes étaient si furieux qu’on voyait celles du bidet trembler. Un rassemblement se forma; aucun des spectateurs n’offrait son aide ni n’intervenait; seul, un petit homme grisonnant, coiffé d’un feutre verdâtre, les épaules voûtées sous un vieux pardessus, aborda le charretier, lui suggéra de faire tourner ses chevaux et de redescendre la rue jusqu’à un endroit moins raide d’où ils remonteraient plus à leur aise. Le brutal haussa les épaules et s’entêta; enfin, à bout d’efforts, il obéit au conseil du judicieux passant.
Hélène, tandis qu’elle suivait, malgré elle, cet épisode vulgaire, se disait que la foule attirée en face du magasin y retiendrait peut-être quelques acheteurs. Bernard n’avait songé qu’à plaindre les chevaux. Il aperçut le petit homme coiffé du feutre verdâtre s’approcher de la vitrine, coller son nez camus vis-à-vis de la _Résurrection_, et demeurer là, plusieurs minutes, comme ébloui d’une extase, montrant un de ces visages barbus avec des lèvres trop grosses, mais épurés par une simplesse divine, qu’on rencontre sculptés sur les polyptyques des cathédrales. Des larmes semblaient humecter la rondeur de ses yeux bleus. Cependant, il fit trois pas vers la porte et entra:
--Monsieur, dit-il à Bernard, d’une intonation mystérieuse, en agitant dans sa main son feutre aux bords fripés, vous avez là une eau-forte étonnante. Je voudrais bien la voir de près...
Bernard la posa devant lui, sur un pupitre, en bonne clarté. L’admirateur, un instant, reprit sa contemplation, cette fois plus méditative. Un commerçant quelconque lui aurait vanté l’objet, eût visé à «l’entortiller». Bernard le laissa rompre, de lui-même, le silence; et il fut saisi de l’entendre proférer à mi-voix, un peu comme dans une église:
--Voilà l’ineffable naissant visible. Ces blancheurs jusque dans les ombres, la toute-puissance d’ascension qui élève le Ressuscité, le calme triomphe sur cette face... Où est-il l’homme qui a pu _voir_ cela, et de notre temps? Vous le connaissez, monsieur?
--Non, répondit Bernard avec un heureux sourire, je sais de lui simplement qu’il habite la banlieue de Paris, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Il est pauvre et obscur, comme l’est tout artiste chrétien à cette heure de chaos. Ses cinq enfants, m’a-t-il écrit, ont plus de dents que de pain; et lui, il a plus de génie que ses héritiers ne feront d’argent avec ses œuvres.
Le client s’informa du prix de l’eau-forte et ajouta sur-le-champ:
--Oh! ce n’est pas pour moi. Je suis très pauvre aussi... Mais peut-être vous trouverai-je acquéreur. Demain, je repasserai.
--Alors, osa insister Bernard, si un amateur se présente dans l’intervalle, je refuserai la vente? Je dois vous attendre?
--Oui, déclara le petit homme après un mouvement d’hésitation, ne concluez pas avant que je sois revenu. A demain, monsieur.
Bernard eut la pensée de lui demander son nom. Mais, déjà, d’un pas affairé, le singulier enthousiaste s’éloignait au dehors, sans rien regarder autour de lui.
Midi sonnait; Adèle, dans l’arrière-boutique, mettait la table pour le repas. Hélène, redescendue, souleva la portière fleurdelisée, et vint à Bernard, mécontente de ce qu’il n’avait point su vendre «son Robert». Patiemment il se justifia. Pendant leur explication, un autre personnage fit halte devant la vitrine. Il avait un cou ridé d’oiseau de proie, engoncé dans le col de fourrure d’un pardessus; de longues oreilles décollées, des yeux bordés de rouge aux cils clignotants, un nez luisant, dur et crochu, les poils tordus de sa barbiche lui donnaient la mine bizarre d’un chèvre-pied travesti en bourgeois. Il prolongea sur l’eau-forte le coup d’œil sec et commercial d’un commissaire-priseur, puis pénétra dans le magasin, traînant les semelles, son chapeau melon rejeté en arrière de sa tête d’une façon malotrue; il guigna aussitôt l’armoire; mais, indiquant _la Résurrection_:
--Combien la faites-vous? interrogea-t-il avec un dur accent alsacien.
--Cent cinquante francs, dit Hélène qui ne voulait pas laisser à Bernard le loisir de répondre.
--Je vous en donne cent et je l’emporte, brusqua l’acheteur en même temps qu’il étendait vers la gravure des doigts malpropres...
--Pardon! intervint Bernard. J’ai promis à un autre client d’attendre sa réponse. Revenez, s’il vous plaît, demain.
--Demain, je serai loin d’ici, répliqua l’individu, enserrant Hélène d’un regard méphistophélique.
--Mais, dit-elle tournée vers son mari, es-tu bien sûr que l’autre reviendra et qu’il achètera?
--J’ai promis, je n’ai qu’une parole, opposa Bernard d’un ton si ferme qu’elle n’osa point riposter.
--Comme _fous foutrez_. Le brocanteur tourna le dos, ayant, une seconde fois, reluqué l’armoire et demandé négligemment:
--Elle est à vendre?
--Non, répondit Bernard, presque maussade. La physionomie, le langage de ce trafiquant blessaient tout ce qu’il était lui-même; et il aurait jugé odieux de livrer à vil prix, comme pour trente deniers, entre ses mains brutales, sinon sacrilèges, une œuvre pleine de l’Esprit divin. Mais Hélène, déçue de cette première vente manquée, dès qu’elle fut seule avec Bernard, le blâma aigrement:
--Écoute, je n’ai pas voulu pour cette fois, t’humilier et passer outre à tes lubies. Tu es absurde. Quand on a une femme et trois enfants, est-ce qu’on lâche la proie pour l’ombre? Si tu continues à mêler du sentiment aux affaires, nous pourrons bientôt, nous, mêler à notre pain sec de la cendre et le bois du plancher!
Bernard eut le cœur outré de reproches qu’il sentait iniques. Il conserva cependant son calme pour se défendre:
--Ma pauvre Hélène, rien en ce monde n’arrive au hasard. Si ce goujat de client était venu avant l’autre, je lui aurais peut-être cédé pour cent francs ce qui serait mal payé dix mille. Crois-tu donc que j’aurais voulu prendre un bénéfice, envoyer à Robert moins de cent francs? Grâce à Dieu, c’est l’autre, le brave homme qui est entré d’abord. Il nous reviendra, j’ai confiance...
--Et s’il ne revient pas, quel dindon?...
--Il reviendra, et avec de l’argent. Même s’il ne revenait pas, mon acte de foi en sa parole vaudrait plus que son argent.
Hélène haussa les épaules, mais s’abstint de le quereller davantage. Ceinte d’un tablier de cuisine, joyeuse, Adèle arriva: «Maman, le dîner est prêt.»
Bernard, avant de s’asseoir à table, fit, selon son habitude, un large signe de croix. Adèle et Charles l’imitèrent. Paulette, comme sa mère, s’en dispensa. C’était un des points où le désaccord tacite des époux s’accusait même en présence de leurs enfants. Hélène, malgré tout, n’allait pas jusqu’à vilipender, devant eux, leur père.
Le repas se fût passé correctement sans Paulette qui avait entendu les observations virulentes de sa mère et cherchait à les envenimer de sa personnelle rosserie. Comme Hélène venait de lui servir une tranche de cheval en daube:
--Il est dur comme du bois, se plaignit-elle, la bouche pleine, en repoussant le morceau sur son assiette. Le bois, les rats en mangent. Mais j’aimerais mieux manger des rats, comme Tuong, que du bois. Tiens, mon petit Tuong. C’est pour toi...
L’animal qui répondait au nom annamite de Tuong était un chat jaune efflanqué, recueilli par Mme Couaneau dans une ruelle du vieux Mans; sa vigilante férocité à l’égard des souris devait procurer aux Dieuzède des nuits moins douloureuses. Paulette lui tendit la moitié de sa tranche avec laquelle il se sauva, comme s’il avait peur que l’aubaine lui fût disputée.
--Oh! Paulette! s’exclama, indignée, l’économe Adèle.
--Paulette, tu n’y penses pas! vitupéra Bernard avec une rudesse insolite. Tu mériterais d’être privée de dessert et mise au pain sec.
--Du dessert! nargua Paulette. Personne ici n’en aura plus, et, quand nous serons tous au pain sec, nous serons tous égaux.
--Paulette, gronda Bernard, tu es un mauvais cœur. Tais-toi et va en pénitence dans ta chambre.
Elle regardait sa mère qui détournait les yeux; elle semblait hésiter à obéir. Bernard la prit par le bras et la poussa vers l’escalier. Elle gravit les degrés en pleurnichant, s’assit sur la dernière marche, pour écouter ce qu’on dirait d’elle. Durant quelques minutes elle ne perçut que le remuement hâtif des fourchettes et des couteaux se débattant avec le coriace cheval; elle jouissait du pénible silence dont elle était cause comme d’une revanche qu’elle prenait sur l’autorité subie.
Bernard, quelle que fût sa constance d’âme, avait peine à n’être point troublé: aux amertumes qu’Hélène lui infligeait la malice de Paulette ajoutait cruellement. Il se voyait amoindri, atteint dans son prestige paternel. «Ai-je été trop bon? s’examinait-il. On l’est toujours trop peu, on aime trop peu. Mais il faut savoir aimer et se faire aimer. L’ai-je su? Ou Paulette serait-elle une vilaine nature? De qui tient-elle? Non, elle n’est point méchante, c’est une enfant malade: elle souffre plus que nous tous de notre misère, et je ne sais quel démon la tient...»
Bernard allait jusqu’au bout d’une évidence que d’autres eussent éludée par des subterfuges d’amour-propre:
--J’ai été faible, je le suis et le serai jusqu’à la fin. Il y a des hommes nés pour commander. Il y en a dont toute l’ambition doit se réduire à se maîtriser eux-mêmes...
Néanmoins, il retournait dans un sens de paix cette conclusion accablante:
--Par moi, je ne puis rien, et cela vaut mieux. Autrement j’aurais l’illusion d’être quelque chose comme j’ai eu celle de posséder quelque chose. Je n’attendrais pas d’En haut ma seule force.
Ainsi Bernard raffermissait en leur sérénité les régions profondes de son âme. Hélène, au contraire, trouvait, pour l’instant, son intérieur détestable comme la viande qu’elle mâchait. Il lui semblait que la punition de Paulette ricochait sur elle, et elle attribuait l’anormale sévérité de son mari à un obscur besoin de représailles contre la noise de tout à l’heure:
--Il ne veut pas s’en prendre à moi; c’est Paulette qui paie.
Après un intervalle de mutisme boudeur, tandis que Charles s’était mis à bavarder avec ce gazouillement mélodique des enfants qui chantent leur vie dans tous les mots du langage, Hélène dit à Bernard entre haut et bas:
--Cette petite n’a pas d’appétit; si tu la prives de dîner, elle sera encore plus désagréable.
--Elle mangera quand nous aurons fini, répliqua Bernard à voix plus basse; mais il ne faut pas céder.
Hélène, alors, se laissa emporter par une de ces impulsions d’où risque de s’ensuivre un désastre. Se tournant vers l’escalier, elle cria très fort:
--Paulette, tu peux redescendre. Si tu demandes pardon, ton père te le permet.
Bernard se versait à boire; il reposa brusquement la bouteille, croisa les bras et cloua sur Hélène des yeux qui ne ressemblaient plus aux siens. Jamais elle ne l’avait vu froncer les sourcils de cette manière. Il y eut en son regard plus de stupeur triste que de courroux, le sursaut de dignité du père qui ne consent pas à se laisser, dans sa maison, démentir comme un être nul. Pourtant il ne prononça aucune parole; il voulait épargner à ses enfants le scandale d’une scène de discorde. Hélène s’étonna, chez un homme si placide, de cette réaction imprévue. Elle ne poussa point davantage le déplorable incident.
L’orgueil entêté de Paulette la frustra du trop facile retour en grâce que sa mère lui ménageait. Elle ne redescendit pas, et ne répondit rien. Elle pensait qu’Hélène viendrait auprès d’elle l’embrasser, la cajoler, lui demander pardon des rigueurs d’un père injuste. Ce fut Adèle, un moment plus tard, qui monta l’exhorter à reconnaître son tort:
--Quoi! qu’est-ce que j’ai fait? se défendit Paulette. J’ai répété une chose que maman avait dite. C’est un crime? Papa me déteste. Il voudrait me voir morte de faim pour avoir une bouche de moins à nourrir. Va, toi aussi, tu le comprendras...
Elle jeta d’une voix distincte l’atroce accusation et, d’en bas, son père l’entendit.
--Veux-tu bien te taire? adjura sa sœur en lui fermant de ses doigts la bouche.
Elle l’entraîna dans leur commune chambre, lui fit honte de ses idées criminelles, la raisonna, essaya de l’attendrir, l’attira sur ses genoux:
--Ma pauvre Paulette, tu tiens donc à être malheureuse? Tu le seras encore plus si tu cherches à peiner les autres. Ne te raidis pas quand le bon Ange te pousse. Nous avons le meilleur des pères. Descends vite te réconcilier avec lui.
Paulette se débattait et, comme dans tous ses moments de violence, déboutonnait et reboutonnait la collerette de son corsage. Elle s’en alla vers la fenêtre, y appuya son front boudeur:
--Laisse-moi, Adèle, tu m’énerves. Si je ne suis bonne qu’à faire des sottises, tant pis pour moi. Ce qui est écrit est écrit.
Au fond, elle sentait qu’elle avait mal parlé. Mais, entrevoyant la gravité de sa faute, elle répugnait à se confesser coupable et à quérir son pardon.
Ses mots abominables avaient meurtri Bernard en plein cœur; il devint tout pâle. Cependant, il n’eut pas l’air d’avoir entendu. Mme Couaneau arrivait de la cuisine, apportant une compote de pommes; l’absence de «ces demoiselles» l’étonna; elle flaira sous l’air tendu des parents quelque agitation tragique. Hélène, irritée contre Paulette, éprouvait pour son mari un retour de compassion affectueuse. Seulement, elle songeait: «Il a été maladroit, il a manqué de mesure; ce n’est pas son métier d’être sévère;» elle se contenta de lui dire, pour attester qu’elle prenait son parti:
--Tant que Paulette ne sera pas venue se mettre à genoux devant toi, je ne la connaîtrai plus.
Bernard, sans lever les yeux, répondit d’une voix où tremblait un chagrin étouffé:
--La question n’est pas de la punir, mais de la changer...
Un quart d’heure après, il était dans sa chambre et s’habillait. Il se proposait d’aller voir, ce jour même, ses principaux confrères en librairie; il voulait les connaître et, surtout, être connu d’eux. Sa démarche courtoise, en admettant qu’elle ne servît à rien d’autre, préviendrait les inimitiés possibles; on saurait qu’il visait modestement à continuer la spécialité de Bonfils: les livres de choix et les gravures. Il achevait paisiblement sa toilette; sa pensée restait libre, malgré les coups de poinçon qui, depuis le matin, l’avaient lardé:
--Toutes ces souffrances, rêvait-il, je les ignorerais, si je n’étais point pauvre. Bienheureux les pauvres, eux, les plus près de Dieu, en ce qu’ils ont le plus à pâtir...
Certes, en voyant sa mise, on eût été loin de le ranger parmi les pauvres; son pantalon gris clair avait, comme disent les marins, «la raie de l’amiral»; la coupe distinguée de ses bottines, son ample veston, son feutre fantaisiste respiraient une nonchalante aisance; sa cravate de soie noire flottait comme celle d’un artiste romantique; il rappelait, avec son ondoyante chevelure et son grand nez, le Paganini qu’esquissa Delacroix. On le sentait élégant par droit de naissance; même sous des guenilles, il n’eût pas cessé de l’être.
A l’instant où il allait sortir, quelqu’un frappa d’un doigt léger, Paulette entra. Livrée à ses réflexions, elle avait compris que son père était sérieusement offensé; des excuses seraient inévitables; elle aimait mieux s’y résigner seule à seul que devant tout le monde. S’ouvrait-elle, en outre, au remords? Son cœur n’était pas aussi rebelle à la pitié qu’elle affectait de le laisser croire. Dressée à la confession et à l’examen de conscience, elle discernait dans ses actes le poids du mal. Mais elle tenait des Restout un besoin orgueilleux de suprématie et, pour sa puérilité maladive, l’unique manière de dominer les autres, c’était souvent de les faire souffrir. La déchéance de sa famille aiguisait, en les contrariant, ses jeunes appétits égoïstes. Elle voyait Hélène accuser Bernard des mécomptes qui la navraient; elle renchérissait, craignant peu son père et différente de lui par toutes ses propensions. Après sa bourrasque de révolte, elle comprit qu’elle avait excédé les bornes permises. Mais elle aborda Bernard sans prendre une mine contrite, et, délibérément, s’approcha de lui:
--J’ai été sotte tout à l’heure, dit-elle d’une voix essoufflée, hâtive, comme pour être plus vite au bout de son humiliation. Paulette est une vilaine fille. Veux-tu, quand même, qu’elle reste ta fille? Dis, papa, veux-tu que nous soyons amis?
Bernard aurait pu rabrouer sa désinvolture et la tenir à distance. Il la sermonna d’une façon posée et tendre, lui parla ainsi qu’à une grande personne raisonnable. Elle l’écoutait, docile, l’air convaincu, baissant à demi les yeux. Mais, lorsqu’en signe de réconciliation il lui eut permis de l’embrasser, il surprit, dans la pointe de son regard, une étincelle victorieuse. Paulette, spontanément, concluait: