Part 3
Quand Bernard, dans sa longue blouse grise, toute neuve,--il l’avait achetée en vue de ses besognes d’installation,--descendit auprès des emménageurs, son aspect singulier, la fluctuation de sa chevelure autour de sa tête olympienne, les grosses lunettes dont il avait coiffé ses yeux, sa démarche noble, qui transformait sa blouse en une sorte de lévite sacerdotale, ahurirent les trois hommes, puis excitèrent chez eux une sourde ironie.
--La journée s’avance, dit-il d’un ton bénin, pressons-nous; je vais vous aider.
--Oh! répliqua, du fond de la voiture, l’herculéen chef d’équipe, penché sur des colis vagues qu’il remuait sans hâte, nous n’avons plus que des bricoles à rentrer...
Il releva la tête en laissant tomber ces mots d’une bouche maussade, bridé, malgré tout, par l’attente du pourboire prochain. Mais son regard déclarait nettement au bourgeois: «Laissez-nous tranquilles.»
Bernard n’insista point et, emportant à pleins bras un lourd paquet de livres, il retourna dans sa boutique. De là, comme il avait l’ouïe aussi délicate que ses yeux étaient obtus, il entendit les trois hommes échanger, entre haut et bas, ce propos:
--Sont-ils pas des réfugiés?
--Penses-tu! de Bretagne qu’ils s’amènent!
--Dame oui! des réfugiés de la lune.
Un gros rire étouffé ponctua le lazzi trop juste à son insu. Bernard en fut atteint, comme si la phrase lancée par la voix crapuleuse du petit portefaix hirsute, de celui qui avait culbuté la vaisselle, énonçait l’accueil dérisoire de la ville où il débarquait. Autrefois, il n’était guère susceptible; mais le pauvre, quand il a déjà souffert beaucoup, ressemble à ces ânes boiteux des troupeaux kabyles que les bergers, pour les pousser au pas des autres, piquent sous la croupe, dans le même trou toujours saignant. Le moindre coup d’aiguillon sur la plaie à vif poignait tout son être endolori. Aussitôt, il eut une reprise de dédain pour ces brocards lâchés en sourdine derrière son dos. Que pouvait lui faire l’hilarité de quelques goujats? Puis il se blâma de récupérer son calme dans un mépris, si peu humble, de leur sottise. Se mépriser soi-même, ne serait-ce point, au contraire, l’unique paix inaltérable?...
Les derniers meubles étaient empilés à l’intérieur des chambres; Bernard avait payé les hommes largement et trinqué avec eux. Lorsque, les chevaux remis à la voiture vide, elle s’ébranla et disparut au tournant du carrefour, il fut soulagé comme à l’issue d’une corvée funèbre. Maintenant, la nuit tombait. Adèle, dans la lugubre cuisine, sous la clarté d’un bec de gaz sans capuchon, aidait Mme Couaneau à préparer un souper «d’infortune». Paulette, en haut, taquinait Charles, et il jetait des cris. Hélène, que faisait-elle? Bernard monta, la trouva dans une pièce étroite qui donnait sur la cour de la maison. Assise au milieu des caisses, devant la fenêtre ouverte, ses genoux entre ses mains, Hélène laissait flotter ses yeux vers un coin de l’espace, à l’occident, où une fissure livide dans d’opaques nuages prolongeait l’agonie du crépuscule. Elle semblait à bout de forces; son corps s’affaissait en avant; une mèche de ses cheveux pendait avec un brin de paille contre sa joue fiévreuse; un cercle rouge autour de ses prunelles signifiait qu’elle avait pleuré. Bernard, attendri d’une compassion, s’interdit pourtant de la plaindre; il n’eût qu’aggravé son accablement:
--Tu regardes notre _jardin_? dit-il en s’efforçant de prendre une intonation gaie.
--Non, soupira-t-elle, comme absente, je ne regarde rien; je suis trop lasse...
Bernard se pencha au dehors: l’acide parfum de pommes pressées pour le cidre, quelque part, dans le voisinage, enivrait la tiédeur de cette soirée d’automne; elle lui fut douce à respirer; il reconnut la lente et intime mélancolie des soirs de l’Ouest, et il songea qu’en cette ville, presque étrangère, il ne serait pas tout à fait dépaysé.
Une minute, il examina «son jardin»: c’était une cour entre deux murs, longue peut-être de vingt-cinq pieds, large de quinze; au fond, deux fusains tortueux voilaient de leur verdure ascétique un réduit à toit de zinc; plus près, un jeune prunier inclinait ses branches grêles et sans feuilles; il y avait, sur un semblant de pelouse, des amaryllis emmêlées, telles que des joncs sur une mare; mais, à droite, des pampres rougis illustraient un pan de muraille; et des fougères jaunissantes, hors de la pénombre humide, soleillaient comme des ostensoirs.
A l’instant où Bernard s’oubliait à les considérer, les cloches graves d’une église,--celles de la cathédrale sans doute qu’il savait proche,--tout d’un coup mugirent ensemble; le silence de la cour frémit sous leurs vibrations; une sorte d’allégresse titubante précipitait les répliques de leur carillon terrible, leurs chocs semblaient marteler des portes de bronze qui grondaient, et l’ébranlement sonore rebondissait, par-dessus les nuées, vers des cieux d’éternelle splendeur. Ensuite, leur tumulte diminua, s’éteignit.
--Oh! les puissantes cloches! observa Bernard, en même temps qu’il remettait dans un étui ses lunettes; elles nous consoleront de la mer que nous n’entendrons plus.
--Ne me parle point de la joie des cloches, fit Hélène; Dieu n’est pas bon.
--Ma chère Hélène, tais-toi, protesta-t-il sans violence, Dieu est ineffablement bon. _Il eut pour épouse la Pauvreté, et il nous la donne._
Hélène éclata de rire; sa gaieté subite eut une résonance âpre et sardonique:
--C’est joli! tu veux prendre une autre épouse. Alors il faudra que nous divorcions?
Elle se leva brusquement, comme pour s’enfuir; mais Bernard étendit ses grands bras, l’attira contre sa poitrine:
--Pauvre chérie, tu sais bien que, sans toi, nous n’aurions plus le courage de souffrir ni d’espérer.
--Tu as raison, je suis une méchante, dit-elle dans un sanglot réprimé, confuse d’une mauvaise parole, ou domptée par la force d’amour qu’elle sentait chez son mari.
Elle tendit ses lèvres sèches à son baiser; mais il avait, soudain, découvert en elle quelque chose dont il trembla.
II
Cette première nuit, dans leur domicile de commerçants, fut de celles qu’on dénomme «blanches», parce qu’elles sont doublement noires. Hélène, à deux heures du matin, se retournait encore dans son lit; le voyage, les journées harassantes, la surtension anxieuse, le désordre même de la chambre, l’odeur de poussière que suaient les meubles et le plancher, tout crispait son idée fixe: «Je ne pourrai plus dormir.» Bernard, homme d’un sommeil régulier, profond, avait fait, auprès d’elle, depuis leur catastrophe, l’apprentissage de l’insomnie. Adjointe à ses tourments, la nervosité de sa femme le rendait, lui aussi, nerveux. Néanmoins, la fatigue le ramenait, d’ordinaire, à l’équilibre du repos; il parvenait, en se recueillant dans une oraison monotone, au silence intime, jusqu’à ce que sa pensée défaillît. Mais, cette fois, le mot transperçant d’Hélène: «Il faudra que nous divorcions!» s’agriffait à sa cervelle; il se répétait en vain qu’elle ne pensait vraiment pas une pareille phrase, puisqu’aussitôt elle lui en avait demandé pardon:
«Oui, cherchait-il à se convaincre, une grimace de souffrance n’est pas le réel visage de quelqu’un. Une femme excédée de lassitude, angoissée, dément son cœur en s’exaspérant. Je suis lamentable de m’alarmer, comme si elle avait perdu sa droiture.
«Mais fuirai-je cette évidence? Hélène a horreur de la pauvreté; elle ne tolère pas la vie sans une certaine somme de bien-être. Elle ne la comprend point comme moi. Elle ne m’aime pas assez, elle n’aime pas ses enfants assez pour que la misère avec nous soit du bonheur. Elle cherche une _issue_ à tout prix, elle l’exige. De sourdes révoltes assaillent son âme en désarroi. Elle regimbe contre Dieu qui nous éprouve. Il ne la tentera pas au delà de ce qu’elle peut endurer. Seulement, elle trouvera toujours que _c’est trop_. Ah! mon Dieu! que je meure à la peine, s’il le faut; mais que je lui fasse une existence selon sa faiblesse, et que, jamais, elle ne fléchisse jusqu’au désespoir...»
Alors, il remuait en sa tête les calculs d’où sortirait le redressement de ses affaires, le chiffre de bénéfices possible, ce qui lui resterait après avoir payé son loyer, sa patente, ses impôts et les trois mille francs d’annuités, plus les intérêts qu’il devait à Bonfils. Comment retenir, étendre sa clientèle? Les autres libraires, de quel œil accueilleraient-ils un concurrent inconnu? Et, sans doute, la librairie toute seule ne suffirait pas. Il faudrait vendre aussi du papier, des plumes, des images pieuses, des cartes postales. Afin que le public fût bien averti du changement de la maison Bonfils, quelques annonces dans le journal du lieu seraient expédientes, et un prospectus que Mme Couaneau glisserait dans toutes les boîtes du quartier. Le front sur son traversin, Bernard cherchait, pour ses réclames, les formules qui conviendraient.
Un autre que lui eût, depuis longtemps, prévu des détails. Mais son caractère possédait une singularité qu’avait accrue son mysticisme: dès qu’un acte lui paraissait _profitable_, il répugnait à l’envisager. Il en repoussait l’image, comme mesquine et plate. Combiner des gains, c’était, de sa part, héroïque. Ce qui ne l’empêchait point de sentir lourdement, privé de ses rentes, sa différence de position.
De même, un autre aurait songé sans dégoût: «J’irai voir mes confrères en librairie, les directeurs de pensionnats, des personnages ecclésiastiques; je leur ferai valoir les circonstances pressantes où je me débats, mes charges de famille, mes aptitudes.» Quant à lui, jusqu’à sa quarantième année son aisance lui avait assuré l’illusion d’être indépendant. Jamais il n’avait mendié un service, il s’était contenté d’en rendre. A présent, s’il arrêtait son esprit devant ces démarches humiliantes, il essayait de s’y dérober par de fallacieux prétextes: «Je saurai mal m’y prendre, et, en essayant de plier l’échine, j’offenserai les gens.»
Et pourtant il ramenait sa volonté contre l’obstacle; il voulait briser sa hauteur, devenir _un homme nouveau_, un humble. Il avait marché, toute sa jeunesse, sur des duvets de cygne; désormais, il écorcherait ou, à la longue, durcirait ses pieds sur des tessons de bouteilles et des cailloux pointus. Il se résignerait, pourvu que l’honneur fût sauf, _à n’importe quoi_.
Si, au moins, en retour de ses peines, les siens étaient bons! Mais la dure boutade d’Hélène demeurait implantée dans les coins tendres de son être, les ravageait. Il se morfondait à réfléchir:
«Elle m’en veut de nos malheurs, et Paulette se met avec elle. Paulette en veut à son père. Adèle et mon petit Charles sont les seuls qui m’aiment.»
Entre Hélène et Bernard le désaccord des tendances était originel. Tant qu’ils eurent la richesse, Hélène faisait des concessions. Maintenant, ils se heurtaient à tout propos. Bernard n’eût demandé qu’à se leurrer sur elle; quand une erreur est mal remédiable, on se bouche les yeux jusqu’au moment où une certaine secousse contraint à ne plus être aveugle. Sa parole: «Dieu n’est pas bon» l’avait éclairé malgré lui; alors qu’il s’efforçait d’atteindre les refuges de l’abnégation mystique, elle se collait à la terre désespérément, elle divaguait comme une enfant malade, elle blasphémait plutôt que de se soumettre et de rendre gloire à la Main suprême qui la touchait:
--Elle ferme sa porte à Dieu, elle veut qu’Il s’en aille...
Nulle constatation ne semblait à Bernard plus désolante. D’elle à lui, il percevait un obscur abîme qu’il ne pouvait franchir; et par quelle preuve la persuader que le dénûment est une béatitude? Elle souffrait, elle ne voulait plus souffrir et n’admettait rien au delà.
Le plus douloureux durant cette longue nuit, ce fut de taire son chagrin. Il n’osait rouvrir le débat, de crainte qu’une explosion d’aigreur n’aggravât leur conflit. Hélène respirait à son côté; elle chiffonnait par instants les guipures de sa taie d’oreiller ou grattait avec ses ongles les lettres enlacées, brodées sur le drap. Et il s’interdisait de la questionner; il n’aventurait, pour la supplier d’être calme, que des exhortations câlines, à de longs intervalles. Elle répondait:
--Mais toi aussi, trouve donc le sommeil. C’est fini de dormir. Je suffoque dans cette baraque. Et puis, ces rats, oh! ces rats!
Les boiseries vermoulues livraient, en effet, passage à des bandes extraordinaires de rats qu’on entendait scier les solives, courir et crier; ils se pourchassaient avec une telle furie que la cloison, quelquefois, paraissait crouler sous leur galop; ils sautaient jusqu’au fond de la chambre, parmi les tables et, au moindre bruit s’enfuyaient, entraînant on ne savait quoi. Hélène avait peur que Charles ne fût mordu dans son sommeil; elle croyait sentir ces vilaines bêtes monter contre elle. Vers quatre heures du matin, ils s’apaisèrent.
Par la fenêtre entrebâillée un air vif se glissait; le silence des rues s’emplit tout à coup d’un piétinement rythmé, d’un vague cliquetis d’armes; des charrettes cahotèrent. Ce devait être des soldats qui s’en allaient à la gare, s’embarquer pour le front. Hélène et Bernard, sans échanger leur pensée, eurent la même: ils comparèrent leurs tribulations à l’inévaluable somme de souffrances que des myriades humaines pâtissaient dans l’insomnie fangeuse des tranchées. Hélène se représenta Jules: Où était-il? Vivait-il encore? L’idée d’un malheur qui réduisait à de minimes proportions les siens infondit en ses veines comme un rafraîchissement; elle se laissa couler dans l’indéfini des songes, et Bernard, enfin, put reposer.
Au grand jour, une voix enfantine les tira tous deux de leur sommeil d’accablement. Charles, qui couchait dans leur chambre, s’était réveillé; ni sa mère ni son père ne bougeaient; il s’effraya, les appela, et, sautant hors de son lit, vint caresser la chevelure de Bernard, lui cria dans l’oreille:
--Petit père, m’entends-tu?
Bernard se dressa en chancelant, tel qu’un homme ivre; quand il dormait, il avait peine à réintégrer l’univers tangible, comme s’il eût ailleurs sa patrie; et, ce matin, sa tête restait bourrelée des cruels pensers nocturnes. Mais, aussitôt debout, il se confirma dans de viriles résolutions. Ce n’était plus le temps des doléances infructueuses: il s’agissait de s’installer, d’organiser la maison, et, dès qu’on pourrait, de _gagner sa vie_; expression, en apparence, usée comme un vieux sou, mais qui se colorait, pour sa misère, d’une clarté farouche; car, désormais, ne rien gagner, c’était, à moins de mendier, mourir.
Il gourmanda Paulette attardée en ses draps et descendit à la cuisine où Adèle, depuis longtemps levée, déballait des ustensiles. Comme, en l’embrassant, elle lui demandait s’il avait passé une bonne nuit:
--_Pas trop mauvaise_, répondit-il, malgré les rats.
--Il nous faudra un chat, fit-elle en se remettant au travail.
--Il nous faudra deux chats, reprit Bernard, toujours porté à voir en grand.
--Deux? s’étonna la prévoyante Adèle. Leur nourriture sera une charge.
Cette leçon d’économie causa un léger choc à Bernard. Adèle avait raison; ils en étaient à ce point de ne pouvoir nourrir deux chats! Mais la sagesse de sa fille le toucha d’une joie sérieuse.
--Cette petite, songeait-il, sera une colonne de notre pauvre foyer.
Adèle n’avait pas encore douze ans; sa taille élancée et ses hanches fermes lui donnaient déjà une tournure de grande fille. Sous les bandeaux unis de ses cheveux d’un blond cendré son visage était suave, sans fadeur pourtant, grâce à des sourcils châtains et à un nez fûté, le nez des Restout; ses yeux, beaucoup moins myopes que ceux de Bernard, en répétaient, plus céleste, l’azur ingénu; c’étaient aussi des yeux faits pour les pays du soir et qui semblaient regarder _au delà du couchant_. Ses joues claires, animées par le rude ouvrage, dans le jour gris de la cuisine, émettaient une sorte de rayonnement. Son sourire eût égayé même la porte d’une prison.
Bernard avait fait quelques pas au milieu de «son jardin»; elle lui montra, du côté où donnerait le soleil de midi, trois ou quatre roses tardives, mouillées de pluie et molles sur leur tige, mais qui restaient odorantes:
--Tiens! dit-il, presque jovial, _nous avons_ des roses!
--Oui, appuya-t-elle, maman verra que notre poulailler peut être un paradis.
Le magasin n’était pas ouvert; la veille, Mme Couaneau avait appliqué les volets contre la devanture; elle ne devait revenir qu’à dix heures du matin; Bernard sortit et les retira. Il accomplit son premier acte rituel de boutiquier. En jetant un coup d’œil sur la rue, il fut surpris de s’apercevoir que le flot des passants suivait, plus haut, la rue Saint-Dominique et la rue Marchande, celles où il savait établis les plus importants libraires et papetiers de la ville; personne, dans l’instant, ne descendait ni ne remontait la rue de la Barillerie. Cette remarque n’eut rien d’agréable. Mais allait-il en induire que les affaires de sa librairie seraient nulles?
--Quand on nous connaîtra, on viendra.
En attendant, il avait besoin d’un menuisier pour poser des rayons et planter des clous; car il était mal exercé aux tâches manuelles; toute son ambition, en cet ordre de choses, se bornait, puisqu’il s’improvisait marchand, à faire proprement des paquets. Mme Couaneau avait offert un ouvrier qu’elle connaissait, ayant nom Papin. Bernard vit arriver, avec sa boîte d’outils, un petit homme d’une cinquantaine d’années, replet, rubicond, à l’œil narquois. Sa politesse lui inspira une bonne opinion de ses talents; et, tandis que Papin se mettait à scier placidement une planche, lui-même, à grand effort, déclouait des caisses. De temps à autre, fatigué, il s’interrompait, et parlait au menuisier qui s’arrêtait aussi dans sa besogne. Bernard l’interrogeait sur la ville, sur le commerce, sur le caractère des habitants. Papin ne demandait qu’à prolonger ces pauses; il raconta sa vie de célibataire:
--Chez moi, exposait-il de sa voix grasse et flegmatique, tout est rangé comme si j’avais une femme. C’est triste, tout de même, de vieillir seul...
--Alors, mariez-vous, lui dit Bernard, enclin aux vertueux conseils.
--Oui, pour être trompé! Le beau _grade_!
Il n’eut pas le loisir de sonder quelles désillusions justifiaient sa méfiance à l’égard du beau sexe. Hélène descendit, légère, impétueuse, et qui ne semblait plus se ressentir de sa nuit atroce. Elle regarda Papin manœuvrer, puis, attirant Bernard vers l’arrière-boutique, elle lui dit presque haut avec une exagération d’inquiétude:
--Cet homme est lent comme un escargot! S’il persiste de ce train-là, dans deux mois nous lui paierons encore des journées.
Bernard fut tenté de le défendre; Papin, sans qu’il sût pourquoi, l’intéressait; mais il n’opposa qu’un argument:
--C’est peut-être l’allure des gens du pays. Si tu le renvoies, où en trouverons-nous un meilleur?
Hélène s’approcha du menuisier, essaya de lui mettre dans la tête qu’il devait changer sa méthode.
--Madame, répondit Papin avec une sereine assurance, j’aime le joli travail. A c’te heure on ne fait plus que du _fringant_. Moi, je suis la manière de nos anciens, elle avait du bon. Que Madame se rassure; elle sera contente de moi.
Et, de ses mains méticuleuses, apathiques, il continua d’équarrir les extrémités d’un rayon.
Bernard eut envie d’admirer, même à son propre détriment, cet artisan d’un autre âge; Hélène comprenait trop que Papin, cherchant à tirer les journées en longueur, se moquait d’eux. Elle s’irrita d’une mauvaise volonté contre laquelle la sienne se voyait impuissante. «Ah! si nous étions riches, on se mettrait en quatre pour nous servir!» Sa gêne était une géhenne; où qu’elle se tournât, elle se piquait à des orties, quand ce n’était pas à des pointes de glaives. Cependant, la nécessité déterminait en son esprit une réaction de courage:
--Bernard, se disait-elle, est incapable de mener un commerce. C’est moi qui devrai penser à tout.
Une fois débrouillé le désordre du magasin, elle se préoccupa d’y mettre un ton d’élégance. Elle voulait corriger «la laideur» de sa pauvreté. Mais les choses fastueuses qu’elle disposa de son mieux juraient avec la minable officine.
Dans l’embrasure de la porte qui séparait la boutique de l’arrière-salle, elle accrocha une portière de velours noir que parsemaient des fleurs de lys d’or; à droite de cette portière, contre la longueur de la muraille, elle appuya le majestueux canapé Louis XIII, et, à gauche, Bernard, avec Papin, dressa la monumentale armoire, pièce de musée qu’on aurait crue dérobée aux appartements d’un roi. M. Dieuzède père l’avait rapportée d’un voyage à Wiesbaden. Ce meuble pompeux venait sans doute des Flandres espagnoles; ses panneaux vernis d’ocre chaude, étalaient, entre trois colonnes torses, de brunes coquilles d’où émergeaient des têtes d’enfants joufflus; l’art hispano-flamand, reconnaissable à la structure massive, aux ferrures tourmentées, à l’emphase de la décoration, s’était diverti en des arabesques peintes autour des colonnes et qui figuraient des sorcières échevelées, aux seins étirés, chevauchant des licornes ou des oiseaux fantastiques.
Sous le plafond sale, auprès des chaises cannées et du boiteux escabeau, héritage de Bonfils, ces restes de splendeur avaient l’air d’un paradoxe, ne pouvaient être à leur place. Ils consolaient néanmoins les yeux de Bernard et d’Hélène. Bernard y voyait surtout un entourage d’amis fidèles; ils représentaient pour l’imagination d’Hélène un retour possible à la prospérité perdue; elle supposait aussi que la distinction anormale du magasin arrêterait les acheteurs intelligents.
Sans viser à les séduire, mais parce qu’il aimait les belles harmonies, Bernard mit en montre, dans la vitrine, derrière des livres de choix, quelques gravures attirantes, entre autres une vue des quais de Bordeaux au XVIIIe siècle, pleine de lumière et de mouvement, où palpitait la gloire d’un peuple heureux. Il y ajouta une eau-forte qu’il tenait d’un jeune graveur presque inconnu, une _Résurrection_: le Christ, dont le suaire s’envolait comme une nuée flamboyante, s’élançait du sépulcre, aspirant avec lui vers les gouffres du ciel un tourbillon de blancheurs; sa face diaphane comme le soleil et la forme allongée, presque immatérielle, de son corps éblouissant chassaient en bas l’épaisseur des ombres, tandis que de vagues démons à tête d’âne, grouillant dans les ténèbres, mordaient le roc du tombeau. Robert,--c’était le nom de l’artiste,--avait su fixer cette vision sublime, comme s’il se souvenait d’un spectacle vu. Malgré l’outrance un peu tumultueuse des contrastes, son œuvre dénotait un grand calme de joie intérieure, l’état de grâce intuitif; et Bernard voulait croire que, s’il y avait, dans la ville, une dizaine de chrétiens éclairés, cette eau-forte les transporterait, à la manière d’une révélation. Quelques-uns entreraient chez lui pour la marchander, tout au moins pour s’enquérir de l’auteur. Il savait Robert très pauvre, chargé d’enfants; son désir était de l’aider, tout en se faisant connaître lui-même. Aussi, dans son prospectus imprimé avec diligence et lancé la veille, signalait-il la mise en vente de sa _Résurrection_.
Or, la première personne qui, ce jour-là,--c’était un jeudi, vers dix heures,--franchit la porte du magasin, fut une dame d’âge respectable, venant acheter deux douzaines de plumes!
Cette cliente, gantée de noir, avait une mise correctement austère, un aspect de parcimonieuse sécheresse. A voir ses lèvres pincées, son nez court de chouette, le pli dévotieux de ses paupières qu’elle levait presque furtivement, Hélène devina une provinciale racornie, quelque directrice d’œuvres, qui entrait dans la librairie nouvelle pour lui faire une réputation.