Part 2
Elle avait beau se justifier, Bernard entrevoyait, sous cet «amusement» du gain, une passion semblable à celle du jeu. Cependant il la tolérait chez elle, ainsi qu’il lui supportait des goûts peu compatibles avec les siens. Il avait cru épouser une femme modeste dans ses fantaisies, dédaigneuse des bagatelles: maintenant qu’Hélène pouvait se satisfaire, le luxe futile, l’éphémère de la mode la tentaient; elle préférait des «nouveautés» au linge solide de la maison; pour choisir des chemises à jour ou un chapeau, elle perdait sans honte la moitié d’une après-midi. Au lieu que Bernard chérissait la sauvagerie de son désert, elle éprouvait des fringales d’agitation mondaine; afin d’abréger les allées et venues entre Portzic et la ville, elle démontra qu’une automobile était indispensable; elle donna, au manoir, quelques grandes réunions musicales; puis elle eut le caprice d’une kermesse pour les pauvres dont le frivole tohu-bohu contraria Bernard odieusement.
Une chose, plus que toute autre, le peinait dans les dispositions d’Hélène: il l’avait estimée pieuse, d’une foi réfléchie, seul domaine où elle résistait à Jules qui se déclarait positiviste pour ne pas se reconnaître athée. Mais, dès les premiers mois de son mariage, il se rendit compte qu’elle s’attardait, loin derrière lui, au porche de l’église, plus près de la sortie que du tabernacle. Le peu de vie dévote qu’elle continua demeurait néanmoins sincère; elle admettait le mysticisme de Bernard, mais se dispensait de le suivre, parce que ses propensions la tournaient ailleurs. «Trop songer à Dieu, confessait-elle, est au-dessus de mes forces.»
En dépit de ces divergences, ils faisaient un bon ménage, et Bernard aimait sa femme. Il lui pardonnait ses points fragiles, indulgent comme peut l’être un homme supérieur, quand il a exploré sa propre misère intime. Même il savait gré à Hélène de ne point valoir Édith; ainsi la figure de la morte subsistait plus intacte dans sa vision, protégée par une fidélité idéale qui ne lui semblait pas, à l’égard de son épouse, une infidélité. Hélène n’ignora point qu’un étrange et profond amour, brisé par un accident sinistre, avait habité, avant elle, sa chambre nuptiale; et, plus d’une fois, lorsque Bernard la tenait entre ses bras, elle sentit glisser au fond de ses yeux l’ombre insaisissable. Jamais, sur Édith, la moindre allusion ne franchit ses lèvres; il lui eût été odieux d’y penser, _elle ne voulait pas savoir_. Sa discrétion toucha Bernard, comme une délicatesse. En se détournant d’une curiosité vaine et amère, elle fut habile à son insu. Peu à peu, sa présence vivante diminua celle de la défunte; Bernard, après quatre ans, était devenu beaucoup plus amoureux d’elle que le soir de son mariage. Il cédait au charme de son épanouissement.
La quiétude plantureuse d’une existence où ses désirs se voyaient assouvis en même temps que formés embellissait Hélène dans une maturité sans lourdeur. Les lignes de son visage et de son corps s’étaient arrondies en conservant une distinction fluette: un sang plus heureux animait la pâleur un peu sèche de son teint, le brun clair de ses prunelles, la pointe diaphane d’un nez dont les ailes se devinaient promptes aux émois tendres ou impatients, et ses lèvres déliées comme deux fils de soie vermeille. Le bulbe opulent de sa chevelure, la nonchalance potelée de ses mains respiraient une plénitude vitale qui insinuait à Bernard un paisible et sensuel abandon.
Leur intimité se resserrait, parfois longuement, lorsque avait passé la saison des fêtes, et, si une pique d’amour-propre, la surprise d’une vilenie incitaient Hélène à bouder, pour un temps, le monde et ses noirceurs. Bernard connut des périodes très douces où _l’illusion_ recommença. Entendre, sous le bruissement de ses chênes, gazouiller ses enfants, et la harpe, dans le grand salon, dérouler ses harmonies lunaires, ses vagues de sons crépitantes, immenses comme le branle des eaux solennelles, c’étaient des joies si simples qu’il pensait pouvoir en jouir sans mériter de les perdre. Hélène le captivait,--elle le savait trop,--par l’extase musicale: tandis qu’il l’écoutait et la regardait jouer, ou l’accompagnait au piano, les voluptés dont vibrait sa mémoire s’enlaçaient aux voluptés attendues; des réminiscences affectueuses se fondaient en rêves éthérés; une exaltation mêlée de torpeur liait son intelligence et son vouloir au prestige des doigts agiles maîtrisant le clavier des cordes. Hélène, tout inégal que fût son jeu, l’absorbait alors dans une possession souveraine. Et pourquoi eût-il résisté? Il croyait à son amour, il n’avait aucun motif de doute; elle-même se jugeait, à son égard, sans reproche; seulement elle l’aimait pour le faire sien plus que pour être à lui, tournant au profit de sa domination la confiance qu’il reposait en elle.
Quand Jules établit ses téméraires projets, dupe de leur avenir, elle n’oublia pas une occasion d’en gonfler, devant son mari, les merveilles: il ne se laissa point entraîner à un concours immédiat, mais la certitude s’installa dans son esprit que son beau-frère aboutirait.
Jules s’était embarqué, à Toulon, sur un des navires de l’Orient Line qui faisaient escale aux Sablettes. Deux mois après son arrivée à Singapour, Bernard eut de lui une lettre enthousiaste et pressante: le pays était magnifique; la concession des terrains, l’achat des arbres, d’un prix très abordable; les coolies se louaient à raison de deux cents francs pour trois ans; les baraquements ne seraient pas «une grosse affaire». Le problème, presque résolu, restait de mettre en train l’entreprise, de la faire vivre les quatre premières années, jusqu’à ce qu’on pût saigner les arbres.
Fort des assurances qu’avait réitérées le fabricant de boulons, Jules avait décidé M. Fergus Fergusson à promettre une seconde part du capital, si un troisième associé déposait en garantie le dernier tiers des treize cent cinquante mille francs. Il ne s’agissait, au début, que d’en verser cent cinquante mille dont les intérêts, tout de suite, donneraient du six pour cent. Cet exposé mirifique s’achevait comme son préambule le laissait prévoir:
«Et maintenant, mon cher Bernard, vous me connaissez, je ne suis pas l’homme des faux-fuyants, je vais droit au fait. Je ne vous dirai point: «Voulez-vous être le troisième associé?» Je vous dirai seulement: «Voulez-vous me fournir le moyen et le temps de le trouver, en me servant de caution, en me prêtant à six pour cent les cent cinquante mille francs qu’on exige? Vous êtes, je le sais déjà, le frère généreux qui peut me comprendre. Vous faites confiance à mon avenir. Réfléchissez, au surplus, que la moitié de votre avoir est placée en fonds d’État étrangers, donc à la merci d’une guerre ou d’une révolution. Il n’y a d’intéressant aujourd’hui que les entreprises industrielles et coloniales. Si je n’avais pas en main cette affaire de caoutchouc, j’aurais songé à l’acquisition d’une palmeraie, dans le Sud-Algérien.
«Concluez: entre la fortune et moi je vois une simple petite porte à ouvrir. Que vous m’aidiez à tourner la clef au creux de la serrure, me voilà maître de la position, et je suis forcé de reconnaître avec vous: La Providence existe. Sinon, tous mes efforts et toutes mes chances retombent à zéro; je n’aurai plus qu’à reprendre ma place de gratte-papier sans espoir, derrière la grille d’un guichet.»
Et Jules, en post-scriptum, avait appuyé:
«Au cas où votre réponse sera favorable, prévenez-moi par un câblogramme de deux mots: Proposition acceptée.»
Quand cette lettre arriva chez les Dieuzède, le 11 avril 1910, Hélène attendait la naissance de son fils Charles. Elle souffrait d’une irritation nerveuse, dont, par moments, son mari s’affectait. Le soir où elle lut ce que demandait Jules, elle en eut la fièvre, elle ne dormit pas. A travers les lignes de l’écriture penchée et impérieuse, la volonté de son frère aimantait la sienne dans le sens de l’acceptation. Elle imaginait, subissait l’anxiété du calculateur exigeant une force motrice pour mettre en marche tous les rouages d’une combinaison magnifique. Accoudée sur son oreiller, passé minuit, elle disait à Bernard qui, une main dans la fente de son gilet, s’éloignait jusqu’au fond de la vaste chambre, la tête courbée, à pas pesants:
--Un geste de nous, une chiquenaude, deux mots sur un papier, et l’avenir de Jules serait bâti. Et nous-mêmes, si nous avons encore deux ou trois enfants, nous pourrions les bien doter comme les autres, sans nous mettre sur la paille...
Elle discernait, malgré tout, le risque énorme d’un engagement; Bernard, se rapprochant, lui en remontra la gravité:
--Si Jules ne trouve pas un troisième associé, irons-nous aventurer dans son affaire quatre cent cinquante mille francs? Si elle avorte, tu sais ce qui nous restera.
--Mais, répliquait Hélène, nous verrons bien d’ici un an. Il sera temps encore de nous retirer.
--Tu te figures! Quand nous aurons mis le bout du petit doigt dans l’anneau, Jules est plus fort que nous, il nous mènera où nous ne voudrons pas. Et, de toute manière, notre fortune ne sera plus nôtre, mais à lui.
--Crois-tu donc, protesta-t-elle en s’élançant hors du lit sur sa chaise longue où elle lui fit signe de s’asseoir contre ses genoux, crois-tu que tes titres soient mieux à toi, quand ils roulent aux mains de boursicotiers anonymes?
Debout et à quelques pas, Bernard la regardait dressée à demi, froissant de ses pieds nus le velours d’un coussin.
--Hélène, proféra-t-il d’un ton de solennité qu’il prenait rarement, pour moi peu m’importerait d’avoir ou de ne pas avoir. L’argent n’est qu’un domestique, et je ne serai jamais l’esclave d’un domestique. A cause de toi et des enfants je dois être sage. Ce que veut Jules est impossible.
Hélène s’emporta, lui reprocha son étroitesse de vues, sa peur d’oser. Jules le croyait au moins généreux: quelle désillusion! Puis, tout d’un coup, elle fondit en larmes, et, se renversant:
--J’étouffe, implora-t-elle. Mon flacon d’éther...
Dans l’état où elle se trouvait, Bernard trembla que cette crise ne provoquât un accident. Il la ranima, la reporta délicatement sur son lit, et, avec une voix d’intime tendresse, en lui baisant les paupières:
--Apaise-toi, dit-il, ma chérie, et dors. Demain, nous verrons à prendre le meilleur parti.
Le lendemain, il renouvela ses objections. Hélène, de plus en plus gagnée, ensorcelée par l’attente de Jules, les piétina dans l’enthousiasme d’une certitude: son frère _devait_ réussir, et ils seraient fiers d’y contribuer. Avant de porter lui-même à Brest la dépêche de deux mots où il allait signer sa ruine, Bernard conclut simplement:
--Veuille Dieu que les choses tournent à bien. A bien ou à mal, tu pourras dire: C’est moi qui l’ai voulu.
Ensuite, il se rassura tout à fait. Jules avait reçu de ses deux autres commanditaires l’apport consenti. Les intérêts étaient servis d’une façon très ponctuelle. Bernard s’enquit, par l’entremise d’un missionnaire, si l’exploitation avait chance de prospérer. Les renseignements furent si prestigieux qu’au bout d’un an il offrit de lui-même à Jules d’être le troisième associé. Il versa encore cent cinquante mille francs; puis, l’année d’après, pour compléter le capital promis et ne point y bloquer le reste de ses titres, il hypothéqua son domaine. Jules l’électrisait de sa confiance irrésistible: tout allait bien; il triomphait; dans quelques mois il saignerait ses arbres.
Or, on était en juin 1914. La guerre s’abattit, comme un cyclone, sur leurs espoirs. Mobilisé, Jules reçut, la mort dans l’âme, l’ordre de partir, mais obéit. Il dut, avant de s’embarquer, confier son entreprise à un chef de culture péruvien, sec meneur d’esclaves, d’une incertaine probité. M. Fergus Fergusson, enthousiaste de la France, résolu à s’engager, prit le même bateau que lui.
En arrivant à Brest où il rejoignit son dépôt, Jules trouva sa sœur et son beau-frère dans une situation proche de la détresse. Les six mille francs de rente qu’ils n’avaient pas aliénés pour lui consistaient en valeurs ottomanes et hongroises; ils ne touchaient donc plus un sou de revenu. Sur les sommes enlisées à Singapour, qui leur prêterait? Le prix du caoutchouc tombait à rien. Et les fermiers de Portzic les prévenaient déjà qu’ils ne pourraient plus payer leur ferme!
Bernard avait accueilli sans affolement l’imminence de ce désastre. Il n’adressa aucun reproche à Jules ni à Hélène; il se jugeait plus blâmable que son épouse, car il aurait dû tenir tête à ses instigations. Qu’était, au reste, leur infortune devant l’énormité des fléaux dont la vision le déchirait! Quand il sentait Hélène accablée:
--Représente-toi, ma chère, disait-il, ce qui nous serait advenu si nous étions des gens de Louvain ou de Charleville. Tu nous vois, avec les enfants, empilés debout dans un wagon à bestiaux, en route vers un camp de représailles... ou quelque chose de pis...
--Je le sais trop, interrompait-elle comme le suppliant de ne plus parler; mais, contre la guerre, on ne peut rien. Nous, c’est parce que nous l’avons bien voulu; et, si tu ne m’avais pas écoutée...
Pour un peu, elle chargeait son mari de toute la faute commise; un autre que Bernard l’eût rabrouée amèrement; il se bornait à répliquer:
--Sans la guerre, nous aussi, nous n’en serions pas là.
Jules, qui venait souvent le soir à Portzic jusqu’à ce qu’il fût envoyé au front, faisait le beau joueur intrépide en face de la déveine; la guerre ne durerait point; le caoutchouc remonterait; et l’exploitation ne serait pas un seul jour interrompue.
En attendant, il fallait vivre. Bernard, pour la première fois de sa vie, eut à se poser la question:
«--Avec quoi paierons-nous le boulanger et les domestiques?»
Ses yeux s’arrêtèrent sur les panneaux de chêne sculptés dont la collection patiemment acquise solennisait de ses bruns reliefs liturgiques la profondeur du grand salon. C’étaient des boiseries ayant jadis meublé quelque sacristie de campagne ou les stalles d’un chœur; des scènes de l’Évangile, des figures de saints s’y découpaient rudement, selon l’ingénuité pieuse de l’art breton, fidèle au simplisme des vieux âges. Comme il arrive pour beaucoup d’objets depuis longtemps possédés, Bernard, à moins qu’un visiteur ne les admirât, s’apercevait à peine de leur présence. Quand l’idée de les vendre y ramena son intention, il éprouva une tristesse, presque un arrachement. Dans le sacrifice du superflu commençait l’expérience de la pauvreté. Cependant, il s’avisa d’un scrupule qui ne lui était pas encore venu:
--Sont-ils _à moi_ ces panneaux, biens d’église, volés peut-être ou confisqués?
Aussi voulut-il s’en défaire juste au prix coûtant. Hélène se récria:
--Les céder à huit mille, lorsqu’ils en valent vingt-cinq ou trente! Ah! tu ne sauras jamais te défendre. Et puis, dépouiller notre salon, c’est afficher notre embarras. J’aime mieux vendre mes bagues. En temps de guerre, ne plus porter ses bijoux, c’est _bien porté_.
--Tes bagues! s’exclama Bernard avec une véhémence insolite, tu brocanterais ta bague de fiançailles!
--Non, pas celle-là, se reprit-elle en l’embrassant, mais trois autres.
Elle-même, se croyant héroïque, elle se rendit chez un orfèvre dont elle n’était point connue. Cet homme devina «une petite dame pressée», et lui extorqua pour cinq mille francs les trois bagues. Elles avaient coûté à Bernard plus du double.
Cinq mille francs ne pouvaient mener fort loin le ménage Dieuzède. Hélène se contraignit mal à rédimer son train de maison. Maintenant que leur gêne s’ébruitait, les notes des fournisseurs accouraient comme des estafettes de misère. Mme Dieuzède s’en moquait: le moratorium les préservait des poursuites.
--Encore un mauvais _communiqué_, soupirait Bernard, décachetant une facture que soulignait le mot: Urgent. Et, précisément parce qu’on savait sa ruine, il s’évertuait à tout payer.
Jusqu’alors l’argent avait existé pour lui comme un serviteur docile, presque une chose inerte entre ses mains, qu’il employait sans en dépendre. A présent, la chose devenait un personnage oppressif, un maître féroce en ses exigences; et il discernait le poids du proverbe: «Un sou, c’est un sou.» S’il n’avait attendu de l’invisible Père le pain familial promis à quiconque l’aura demandé, plus d’une fois il eût fléchi sous l’appréhension de l’avenir.
En décembre 1914, après l’échec de l’offensive générale, les Dieuzède, avec tout le monde, se rendirent compte que la guerre se prolongerait au delà d’un terme présumable. Deux mois plus tard, leur furent transmises de Singapour les plus décourageantes nouvelles: le chef de culture avait fustigé des coolies; les travailleurs l’avaient accusé de sévices auprès des autorités britanniques; ce tyranneau était en prison. L’exploitation s’en allait à vau-l’eau. Un voisin, un planteur anglais, proposait de la reprendre et de la faire valoir jusqu’au retour de Jules. Seulement, paierait-il? Et si Jules venait à être tué, qui partirait là-bas exiger des comptes, soutenir des procès? M. Dervart, dont les usines étaient devenues des fabriques d’obus, M. Fergus Fergusson, vingt fois millionnaire, pouvaient perdre leur mise de fonds et ne pas broncher. Un gros clou sautait dans l’armature de leurs capitaux; ils l’auraient vite remis. Mais, pour les Dieuzède, ce fut la culbute noire, et, en apparence, l’écrasement.
Dès février 1915, hors d’état de nourrir ses domestiques, Bernard les renvoya tous, sauf Barbe, la cuisinière, parce que cette Bretonne à l’ancienne mode, attachée au logis depuis vingt-six ans, offrait de rester sans gages. Il dut vendre à un prix de famine les panneaux du salon et d’autres meubles qu’il aimait. Les chacals de tout poil et de toute gueule flairaient sa dépouille comme celle d’un mourant qui va, dans quelques heures, se changer en cadavre.
Soumis d’avance aux dernières humiliations, séparé, dévêtu de ce qu’il avait cru son bien, ne semblait-il pas tel qu’un moribond laissant loin déjà derrière lui les fantômes des idoles terrestres? Et pourtant, une vie neuve, plus forte et pure, s’élaborait dans cette phase d’agonie.
Hélène, au contraire, bouleversée, atterrée d’abord de n’être plus «la riche Mme Dieuzède» s’adaptait péniblement à sa condition déchue. Elle s’exaspérait, avant tout, de penser que, par ses ambitieuses insistances, et en obéissant à Jules, elle avait rendu possible la catastrophe. Se voir pauvre, elle et ses enfants, la torturait presque autant que si elle allait être écorchée vive. Ses aises, ses habitudes délicates adhéraient tellement à sa substance! Chaque minute, en poussant les jours sur le cadran, lui ôtait, avec la pointe des aiguilles, un lambeau de ses vanités meurtries. Le plus acerbe des supplices était de sentir qu’aux yeux du monde elle perdait la considération. Dans une ville où les grandes fortunes sont rares, M. Dieuzède, comme son père, détenait le renom d’un homme opulent. Le mariage d’Hélène avait irrité plus d’une jalousie. Maintenant, on disait: «Ces _pauvres_ Dieuzède!» On se moquait de leur «folie», on se divertissait de leur déconfiture, et on s’écartait d’eux, on les reniait. Hélène percevait chez ses amies des pitiés blessantes, une gêne, un recul méfiant; toute allusion qu’elle faisait à ses revers paraissait préparer une demande d’emprunt. Bientôt, hors de la famille qui pouvait peu l’aider, elle ne vit plus personne; elle devenait, au sens mondain, pareille à une lépreuse isolée dans un cabanon. Son humeur s’en aigrissait; elle fulminait parfois contre la dureté des riches; Bernard essayait, sans la convaincre, de la raisonner:
--Nous-mêmes, tant que nous tenions le haut du pavé, vivions-nous avec les pauvres et pour eux, comme nous l’aurions dû?
Mais il ne s’agissait plus d’être simplement «pauvres». Hélène, abaissant enfin son optique à la mesure des nécessités, après avoir converti en billets de banque ses autres bagues, un collier de perles, le plus beau linge de son trousseau, interrogea Bernard:
--Lorsque nous aurons tout vendu, si la guerre dure, que ferons-nous pour ne pas connaître la faim?
Or, une rencontre accidentelle venait d’inspirer à Bernard ce qu’ils tenteraient. Il avait, dans sa bibliothèque, une histoire des évêques du Mans, achetée sans doute par son père à cause de la couverture: des culs-de-lampe, des guillochages, des arabesques y entrelaçaient une décoration fine et mignarde, comme celle où se complaisaient les relieurs du XVIIIe siècle; la dorure de ces ornements, bien qu’un peu fanée, égayait, avec une frivolité charmante, le dos et les plats du cuir noirci. Bernard eut l’idée de vendre l’ouvrage à un libraire du Mans, à Bonfils dont il savait l’existence, ayant reçu de lui des prospectus de livres curieux. Bonfils répondit qu’il ne pouvait se charger de cette vente: fort malade, il cherchait un preneur pour son fonds. Un trait de lumière se fit dans la pensée anxieuse de Bernard: les livres étaient une de ses passions; il s’y entendait; tenir une librairie paraissait un commerce facile, paisible, point grossier. Il conclut: «Voilà notre affaire.» Il s’informa du prix qu’exigeait Bonfils: quarante mille francs! C’était énorme pour les Dieuzède; mais le libraire se montrait accommodant: vingt-cinq mille, à la signature de l’acte, lui suffisaient, le reste serait payable en cinq annuités. Quand Hélène lut les propositions de Bonfils, elle frémit à la perspective d’être boutiquière et objecta:
--Mais sauras-tu acheter bon marché et vendre cher? Tu n’as pas le sens du négoce...
--Eh bien! répliqua Bernard, tu m’aideras à l’acquérir. Ou plutôt nous serons ce prodige, des commerçants honnêtes, et tout le monde viendra chez nous.
Il fit estimer par un expert son argenterie, son mobilier, ses gravures, ses dessins d’Ingres hérités d’un grand-oncle maternel, une vitrine garnie de statuettes d’ivoire. Certain de réaliser sans peine la somme initiale, il se rendit au Mans, vit Bonfils, vieux finaud qui l’amadoua et le trompa sur l’importance de sa clientèle. Bernard trouva le magasin presque vide d’acheteurs, et le sordide aspect de la maison le consterna. Hélène ne l’avait pas accompagné; elle se fût révoltée devant le délabrement des chambres et la laideur de la boutique. Cependant Bernard n’hésita pas à «faire affaire» avec Bonfils. Quand l’urgence d’une action lui pesait, il s’en délivrait en la terminant de suite, pour n’y plus penser. Au surplus, il se reprochait comme un orgueil inepte son aversion pour la méchante demeure où il allait apprendre à vivre.
Il revint, courageusement triste et, bientôt, le départ du mobilier consomma son adieu à son existence antérieure. Il se réserva seulement, outre l’essentiel, certaines choses qu’il sentait plus vénérables, entre autres une vaste armoire où sa mère serrait les draps de la maison. Le 4 octobre 1916, il ferma la porte du manoir, n’y laissant que des outils de jardinage, deux lits et trois bahuts. Son manoir était-il encore _sien_? Maison et terres, tout restait captif de l’hypothèque. Dans combien d’années le libérerait-il? Serait-ce même une joie d’y revenir et de n’y retrouver que des murs en deuil, des toiles d’araignée, une moisissure qui sentirait la mort? En quittant Portzic, il eut peine à ne pas pleurer. Son cœur était grevé d’un surcroît de chagrin: Barbe, l’exemplaire servante, tombée malade et désespérée de ce qu’elle prévoyait pour ses maîtres, avait dû renoncer à les suivre; elle s’en irait mourir dans une salle d’hôpital!
Et c’est ainsi que les Dieuzède, devenus les successeurs du libraire Bonfils, arrivèrent, ce jour d’automne, avec les débris de leur fortune, au Mans.