Job le prédestiné

Part 24

Chapter 243,727 wordsPublic domain

Mais Hélène jeta un coup d’œil à son amie; Mme Laboré pénétra son tourment; avant de quitter la chambre, Hélène tenait à mettre en ordre ou à détruire plusieurs choses intimes. Mme Laboré pria Bernard d’aller s’entendre, au téléphone, avec le docteur Picard; le dévouement de ce jeune neurologue était acquis; Laboré lui avait, à ses débuts, rendu des services qui n’avaient pas aidé un ingrat:

--Il sera vôtre comme il est nôtre.

En rentrant de cette course, Bernard trouva Hélène habillée, tant bien que mal, sa robe ne tenant plus sur son squelette, et ses bas ayant l’air de cacher deux bâtons. Il remarqua, au fond de la cheminée, un amas de papiers noircis, et se douta qu’en son absence on avait brûlé des lettres.

Le docteur arriva, un homme d’aspect délicat et pâlot, un de ces médecins dont on pense qu’ils ont oublié de se guérir avant de soigner les autres; mais il rappelait Brouland par le sérieux de son diagnostic, avec une douceur affectueuse dans le regard qui manquait à Brouland. Son accent de simplicité captiva dès l’abord la confiance d’Hélène; il l’interrogea, l’ausculta pour conclure:

--Vous n’avez aucun organe atteint. Seulement, la faiblesse du pouls, votre état général vous mettent à la merci d’un accident. Il faut agir, et je vous emmène.

--Comme vous voudrez, dit-elle d’un ton de lassitude immense où elle s’avouait résignée à tout, même à renaître.

Il appela le chauffeur de l’automobile et un domestique resté en bas avec lui. Les deux porteurs soulevèrent Hélène, la déposèrent sur une civière capitonnée.

--Madame ne pèse pas lourd, observa le domestique.

--Je pèse, murmura-t-elle, le poids d’une ombre.

Tandis qu’on l’emportait, livide et défaillante, elle s’aperçut dans la glace d’une armoire, fut épouvantée de sa mine et dit encore d’une voix à peine distincte:

--_Je regarde partir mon cadavre._

Ce départ était si lugubre que Paulette et Charles, derrière elle, éclatèrent en sanglots. Mais Bernard se pencha vers Mme Laboré; dominant toute sa douleur, il attesta son espérance:

--Une autre Hélène renaîtra.

* * * * *

Trois jours après, il reprenait le chemin du Mans. Le docteur de Neuilly constatait déjà chez sa malade «une détente»; il avait obtenu six heures de sommeil spontané; elle venait d’absorber sans peur d’étouffements un bouillon de légumes. Désenvoûtée de la chambre funeste et de l’obsession du mort, Hélène laissait l’afflux vital se réordonner en ses organes; à moins de complications improbables, elle était sauvée.

Adèle la quitta, certaine que sainte Geneviève l’exaucerait jusqu’au bout. Paulette, de bonne grâce, regagna le foyer paternel; Paris, sous les bombes, l’enchantait médiocrement:

--J’y retournerai, disait-elle, quand on ne lira plus contre les portes des maisons: _Abri pour vingt-cinq personnes._

Le Mans commençait à s’emplir de soldats américains. Soixante mille hommes devaient établir leurs cantonnements dans la province du Maine; ce fut, sur la ville, une inondation de dollars. La librairie Dieuzède en fut elle-même arrosée. Frimbault planta au flanc du balcon une énorme enseigne où rayonnaient en lettres d’un rouge cardinalice ces deux mots: _Catholic Library_. Les chevaliers de Colomb connurent ainsi la route du magasin; son air de gueuserie ne les découragea point d’entrer; achalandés par des cartes postales et des livres pieux, une fois l’habitude prise, ils revinrent en troupeau. Tant de monde s’y pressait l’après-midi et jusqu’au soir, que Lendormy, ne trouvant plus où poser sa visqueuse personne et ses béquilles, interrompit ses visites quotidiennes. Il empruntait un journal et l’emportait chez lui.

D’août à la fin de septembre, Bernard gagna de quoi lui rembourser son prêt; l’armoire traversa la rue, se réinstalla pompeusement auprès de la tenture fleurdelisée, et ce ne devait pas être sa dernière pérégrination. Dès ce moment, Bernard songeait à reconstituer le centre de sa vie temporelle dans son manoir, à Portzic; l’armoire serait un des premiers meubles qui rejoindraient la demeure vide.

De jour en jour, Hélène se rapprochait d’une santé ferme. Elle s’abandonnait à une mollesse végétative où se refaisait l’inconscient de ses forces. Il était entendu avec Bernard qu’au début d’octobre elle partirait de Neuilly pour continuer à se remettre, l’automne et tout l’hiver, dans la maison de Brohiniac. Paulette et Charles, Adèle aussi l’y suivraient; le curé du bourg se chargeait de leur instruction, il commencerait aux deux filles le latin.

Hélène ne s’arrêta pas au Mans; son mari conduisit les enfants au train qui s’en allait vers la Bretagne. Physiquement, il la revit métamorphosée, quoique bien maigre encore et avec des _cordes_ au long des joues. Il démêla en son intérieur une tristesse mal clarifiée, la mélancolie d’une passion dont elle ne gardait pas même une pincée de cendre au creux de sa main, une gêne vis-à-vis des siens qu’elle avait trahis, le découragement en face d’un avenir où plus rien ne lui semblait désirable. Elle témoigna pourtant une extrême satisfaction d’emmener ses enfants, parut touchée que Bernard se séparât d’eux pour elle; et il ne lui fut pas indifférent d’apprendre que la librairie prospérait.

On entrait dans la période triomphale de la guerre; la France, d’heure en heure, sentait se desserrer les nœuds de fer dont elle avait, quatre ans, soutenu la compression. Enfin, on allait de l’avant; chaque matin, une victoire nouvelle s’envolait sur le front des armées en marche. Bernard, né après la défaite de 70, se dilata d’une allégresse ignorée à sentir que son pays cessait d’être un pays de vaincus. Dans les lettres d’Hélène où elle parlait peu de soi, mais donnait de son entourage des nouvelles circonstanciées, ce bien-être victorieux perçait à travers de minces détails.

Il avait promis de passer une journée auprès des siens, dès que ses affaires lui concéderaient quelque répit. Il partit le 10 novembre, et n’arriva que le lendemain à la petite gare de Brohiniac. Personne ne l’attendait, il n’avait point prévenu de sa visite. Après avoir déposé à l’auberge sa valise, il monta par le chemin creux qui mène hors du bourg, au couvent. Une ferme vétuste, ample, où s’entrebâillaient des étables profondes, en formait le premier corps de logis. Deux bâtiments, que séparait une cour plantée d’ormes, alignaient, l’un des rangées d’étroites fenêtres,--c’étaient les cellules des religieuses,--l’autre, des baies lumineuses,--les chambres des pensionnaires.--La chapelle grise, derrière eux, s’unissait aux verdures d’un grand parc.

Il s’enquit de Mme Dieuzède; une jeune femme en deuil qui paraissait enceinte lui répondit qu’elle l’avait vu sortir et prendre une allée débouchant à l’orée d’une lande. La promeneuse reviendrait sûrement par le même chemin.

Bernard s’engagea dans l’allée des chênes au bas de laquelle il découvrit la lande vergetée de bruyères et d’ajoncs. Le feu des feuilles mortes se ranimait sous le soleil montant. Cette matinée de la Saint-Martin s’égayait d’un azur tranquille; une buée blonde riait sur les prairies, sur la plaine regorgeante d’arbres dorés, ondulant jusqu’à la lisière d’une forêt. Il recevait en son sang la douceur de l’air, le parfum des frondaisons expirantes d’où s’exhale un pressentiment de résurrection. Ses yeux accueillaient tantôt le rose cramoisi, le violet pourpré d’un brouillard de ramilles à la cime d’un bosquet lointain, tantôt le jaune grillé des fougères, le vert ardent d’un buisson de houx. Il marchait en paix avec le monde, avec lui-même et avec Dieu. Des âmes sans nombre semblaient se mêler à la sienne et s’y réconcilier.

Néanmoins, une inquiétude comprimait les pulsations de sa joie. Il allait se retrouver, seul à seule, en face d’Hélène. Il craignait de lui infliger des réminiscences sévères, d’être devant elle le reproche qui surgit, le réquisitoire silencieux et perpétuel; mais il ne pouvait oublier, ni même paraître oublier. Incapable de calculer une attitude, il redoutait presque en même temps qu’il la désirait de toute sa tendresse cette rencontre dont dépendrait le ton futur de leurs relations.

Elle revenait indolemment, couverte d’une mante sombre, tenant appuyée contre son épaule son ombrelle ouverte. A distance, elle l’aperçut qui descendait vers elle, s’arrêta pour l’attendre. Il pressa le pas et avant qu’il l’eût tout à fait jointe, il l’entendit émettre cet affectueux reproche:

--Tu as voulu nous faire une surprise. Tu as bien tardé!

Il l’embrassa comme on embrasse une sœur ou une proche parente; aucun émoi d’amour ne traversa la simplicité de son mouvement, elle lui rendit un baiser rapide, et ils remontèrent ensemble jusqu’à la maison.

Elle avait repris sa vive souplesse d’allure; le repos à la campagne, dans une sérénité plantureuse qu’entourait, sans la contraindre, la discipline conventuelle, restituait à toute sa personne quelque chose de juvénile et d’allègre; sous le hâle du plein air une fraîcheur sanguine éclaircissait ses joues qu’elle ne fardait plus. Il s’abstint d’admirer son changement, trop bon pour lui faire sentir de quelle déchéance il l’avait relevée. Leur entretien s’arrêta au séjour de Brohiniac, aux études des enfants, à l’humeur de Paulette qui s’était notablement assagie; et, tout d’un coup, il dit avec force:

--Veux-tu que nous redevenions des campagnards? Quand vous aurez passé ici tout l’hiver, au printemps vous retournerez à Portzic.

--A Portzic? Il n’y a plus rien!

--Nous meublerons du nécessaire le pauvre logis. Vous y serez mieux que n’importe où.

Elle le considéra, plus étonnée, même froissée qu’heureuse de cette décision. Une couleur de deuil rembrunit sa figure; elle n’osait l’interroger: «Et toi, que feras-tu?» mais supposa qu’il prolongerait les rigueurs d’une séparation méritée. Bernard expliqua mieux ses projets: aussitôt finie l’effervescence du négoce que provoquait le passage des Américains, il vendrait, au Mans, sa librairie, et la transporterait à Brest où il se rendrait acquéreur d’un fonds, rue de Siam, que le libraire songeait à céder. Hélène retint l’objection qui lui venait aux lèvres:

--L’état de tes affaires te permettra-t-il ce rêve?

Elle se contenta de répondre:

--Sans doute, ce serait le meilleur parti.

Ils s’étaient assis au soleil, sur la terrasse; la venue de leurs deux filles et de Charles abrégea leur intimité. Paulette fut gracieuse avec son père; Adèle ne chercha pas à contenir l’excès de son allégresse. Tout le monde était gai; d’heure en heure on espérait la grande nouvelle, l’annonce de l’armistice. Au sortir de table, ils rencontrèrent le vieux facteur qui arrivait du bourg, et, les mains tremblantes de joie, tout en distribuant les lettres, propageait l’événement:

--J’ai vu la dépêche; la paix est signée!

Déjà la grosse cloche de l’église se mettait en branle; les petites, trinqueballées par des bras furieux d’enthousiasme, s’agitaient comme des danseuses ivres; leurs volées se ruaient à travers le ciel sans ombre. D’autres, dans la campagne, leur répliquaient. Tous les clochers de France s’envoyaient le message de libération; il semblait que les morts eux-mêmes écoutaient sous la terre allégée, et que les enfants à naître devaient bondir dans le ventre des mères exultantes.

Bernard, silencieux, se découvrit et pria sentant que l’univers, en ces minutes, se recueillait avec lui. Mais Charles jeta soudain une réflexion dénuée d’artifice:

--Puisque c’est la paix, Paulette ne me taquinera plus.

--Ne t’y fie point, répondit Paulette en riant; _Paulette sera toujours Paulette_.

Au même instant vint à passer, avec deux petites filles vêtues de noir comme elle, la jeune femme que Bernard avait rencontrée le matin. Mme Lescuyer était la veuve d’un savant de noble avenir, tué, quatre mois avant, dans l’Aisne, à la tête d’une section qu’il commandait. Elle attendait, pour la fin de l’automne, la naissance d’un troisième enfant; sous son voile funèbre étrange un jour de victoire, la lourdeur de sa taille était à la fois douloureuse et magnifique. Ses yeux restaient rouges de larmes fraîchement essuyées; cependant, elle souriait. Bernard vit en elle la figure de la France déchirée et debout, plus grande que ses blessures, chargée d’espoirs sublimes, redressant au-dessus des ruines son front touché par des splendeurs clémentes. Elle dit à Mme Dieuzède:

--C’est terrible de songer que, si la guerre avait cessé quatre mois plus tôt, mon mari... Et pourtant, je suis joyeuse... Vous me comprenez, si vous avez perdu quelqu’un.

Hélène, en se détournant de Bernard, murmura:

--Oui, je vous comprends.

Adèle, qui s’était éloignée vers un groupe de religieuses, dans un bosquet du jardin, accourut pour annoncer:

--Les sœurs vont chanter un _Te Deum_. Tu viens, maman?

--Je viens, répondit Hélène.

Elle entra, devant Bernard, à la chapelle. Il mouilla son doigt d’eau bénite, lui en offrit; elle se signa, plus émue qu’elle ne croyait l’être, et l’échange du geste sacré fut entre eux le commencement de la Paix.

XI

Celui qu’on a connu _Job le pauvre_ redevient, en apparence, le riche Bernard Dieuzède. Durant l’année 1919, le caoutchouc, aidé par le trouble des changes et les manœuvres de Sarug, a rebondi d’un élan prodigieux. Les actions d’apport de la Société anonyme représentaient pour Bernard, au début de 1920, un capital presque doublé, environ huit cent mille francs. Ce retour d’opulence ne l’a pas ébloui; il commençait à s’en effrayer, n’avait qu’une hâte: vendre ses valeurs et rompre le contrat qui le liait à Sarug, au monde affreux de la spéculation. Hélène, cette fois, n’a pas osé contrarier ses vues; le détachement du gain l’a fait plus sage que les malins de la Bourse; il a vendu avant mars et, dès avril, la hausse ralentie s’est tournée en dégringolade. Dervart, de nouveau associé, Fergus Fergusson et tous les autres vont «boire un bouillon». Quant au malheureux Jules, accroché à la roue de la Fortune, cette culbute a désorganisé son bouillant cerveau. Le climat de Singapour, les fatigues de l’exploitation, la frénésie des cupidités déçues l’ont mené à la folie totale. Bernard vient d’apprendre qu’on a dû l’enfermer: il se croyait un rajah des Indes, prétendait que son caissier lui avait volé des milliards, exigeait que cet homme fût mis en jugement et pendu; comme on lui résistait, un délire furieux l’a saisi; il a blessé d’un coup de poignard le juge qu’il sommait d’instruire.

Son désastre enrage la vieille Mme Restout rendue par ses rhumatismes plus insupportable et féroce. Hélène, au contraire, s’est ployée lentement à l’évidence des erreurs commises; une rénovation intime épure sa volonté, elle reconnaît que le bonheur n’est point où elle s’égara, elle aperçoit les injustices énormes de sa conduite. Son orgueil reste encore loin de se briser jusqu’au repentir; pour s’humilier, il faudrait qu’elle examinât ses fautes, sous le regard d’une vérité austère et miséricordieuse. Elle cherche plutôt l’oubli, et l’oubli est impossible. A tout moment des faits inopinés, des sous-entendus, des sursauts de mémoire la rejettent vis-à-vis de ce qu’elle fut. L’autre jour, Paulette s’étant extasiée devant des lys éclos, Hélène a revu, dans le salon de Glenka, au crépuscule, les grands lys dressés comme des formes de mauvais anges qui la guettaient. Charles, qui vient d’apprendre en son catéchisme le sixième commandement, lui a demandé: «Qu’est-ce que l’adultère?» Elle a su répondre: «C’est le péché des adultes.» Mais, surprise par sa question, elle a rougi devant son fils innocent. Quelle que soit la délicatesse de Bernard, il ne peut plus être pour elle l’amoureux d’autrefois. Quand elle rencontre d’anciennes relations, elle perçoit à des nuances d’accueil qu’on _sait_ et qu’on l’a jugée.

Aussi la vie mondaine n’est-elle plus le centre de sa vie; elle doit à sa triste expérience d’avoir palpé le vide des simulacres dont se contente le commun des gens.

Depuis qu’elle est rentrée à Portzic, elle se prépare, dans les harmonies de sa jeunesse, un cœur nouveau.

Elle a retrouvé, tels que des amis perdus, les chênes rebroussés par le suroît, la lande où le vent galope comme un poulain débridé, les ombres moussues au pli des falaises, les môles des promontoires tendus vers les larges eaux, l’odeur du romarin sur les pentes, le chant d’orgue de la marée, et même la chapelle de Sainte-Anne au milieu des ormes avec sa voûte bleue percée de deux lucarnes, ses ex-voto, son brasier de cierges, sa pénombre brune et son silence.

Le manoir, maintenant qu’elle en habille peu à peu l’indigence, lui est redevenu plus cher que jadis. Elle aime la bonhomie rustique des meubles qu’a remis Bernard; le siège où elle s’asseoit, pour lire, près de la fenêtre, est un simple fauteuil de paille, semblable à ceux des aïeules qui dévidaient les heures en filant et en jasant. Bernard l’a priée de reprendre sa harpe; elle ne jouera plus la _Fantaisie romantique_, mais elle transcrit sur son clavier les pièces anciennes des maîtres du clavecin, des airs bretons ou irlandais, et si, parfois, elle y fait résonner les nostalgies des passions vagues, elle ne s’étourdit point d’un factice enchantement. Sa raison s’est assainie dans l’obéissance au devoir quotidien; en attendant qu’elle soit une chrétienne, elle devient au moins _une femme d’intérieur_. Une âme comme la sienne va-t-elle s’embourgeoiser? Il faut, pour bien agir, qu’elle agisse en aimant; et l’amour la préservera des routines engourdies, des prudences mesquines, des platitudes calculatrices.

D’ailleurs, son mari est auprès d’elle; désormais elle ne se raidira plus contre sa générosité. Sans doute, l’aisance revenue au foyer amortit les antithèses de leurs deux caractères; Bernard, inespérément, a réussi; elle l’admire, elle l’écoute d’autant mieux que les faits l’ont justifié. Mais elle se laisse pénétrer des influences salubres qui rayonnent de lui et d’Adèle. Jusqu’au bout elle sera très différente; de moins en moins elle contredira.

Bernard voudrait l’amener à sentir que le jeu des circonstances enveloppa, dans leurs épreuves, une prédestination ineffable; elle encourait l’abandon suprême; elle n’eut qu’un mérite: céder à l’appel mystérieux de l’espérance, consentir à ce qu’on l’arrachât des gouffres. Le jour où elle entreverra que l’enchaînement de merveilleuses conjonctures l’a délivrée, elle se fondra en gratitude, et connaîtra enfin la grandeur de l’humilité pénitente.

Jusque-là, Bernard sait que le bonheur ne reviendra pas tout entier. Humainement, le mal accompli ne peut jamais s’abolir. Les inclinations d’Hélène, en dépit des cataclysmes qui leur ont barré le chemin, reprendraient leur pente vers le goût du luxe et les chimères vaniteuses s’il ne la défendait contre elle-même par toute la force de ses exemples.

Il a disposé leur commune existence de façon à ce que l’intimité se refasse lentement, sans qu’ils pèsent l’un sur l’autre dans une solitude oisive. Chaque matin, le jardinier attelle à un break de campagne l’un ou l’autre des deux vigoureux chevaux. Les enfants montent avec leurs cartables, devant, à huit heures, se trouver au pensionnat. Hélène et leur père les accompagnent; c’est Hélène qui, le plus souvent, conduit.

Bernard a ouvert, dans la rue de Siam, une librairie d’art chrétien portant cette simple enseigne: _Les beaux livres_. Frimbault l’a suivi et tient en sa main experte la direction matérielle de l’entreprise.

Mais Bernard n’est plus réduit au métier d’un marchand qui reçoit les livres à la mode et en trafique comme d’une denrée comestible. Il choisit les ouvrages, et il en édite; il veut aider à se faire jour les écrivains, les artistes pauvres, quand ils savent,--tel Robert avec sa _Résurrection_,--rendre par l’humain des formes Dieu tangible. Pour lui seul, l’entreprise serait un faix excessif; il s’est acquis en Toustain l’auxiliaire dont il était digne. Toustain, devenu veuf, s’est transplanté à Brest. C’est lui qui est chargé de lire les manuscrits, de répondre aux auteurs, de «fabriquer» les volumes. Bernard se réserve le choix des gravures et des eaux-fortes; il associe Hélène à ce labeur captivant. Par là, dans un ordre heureux, leurs intelligences concordent, autant qu’elles en sont capables. Ils _s’entendent_; gage de félicité plus sûr que s’ils _s’adoraient_.

Est-ce à dire qu’Hélène s’est tout à fait guérie de ses caprices nerveux, de ses impatiences dominatrices? La paresse de Paulette, son penchant à contrarier, ses pointes malignes, tout ce qu’elle porte de révolutionnaire en ses tendances, reste chez les Dieuzède un ferment d’inquiétude. Bernard ne cesse pas d’être l’homme de tendresse, «plus sensible que volontaire», comme le jugeait Brouland. Des troubles traverseront, plus d’une fois, son intérieur. Mais, lorsqu’il se souvient des crises qu’il a franchies, il s’émerveille, il rend grâces au Seigneur dans une effusion inlassable.

Et il se réjouit en sachant que l’exclusion de la souffrance ne fait point la béatitude. Il redoute les fils d’araignée que l’abondance tisse autour d’une volonté encline à la mollesse.

Il veut vivre pauvre en esprit.

Ni son avoir, ni sa femme, ni ses enfants, ni les yeux de son corps, ni sa pensée même,--il songe à l’état de Jules,--ne furent ni ne seront jamais à lui. Pour ne point perdre la présence de cette divine certitude, il recherche les pauvres et les souffrants; il _se prive_ en silence à leur intention, et il se reproche de trop les envisager, malgré lui, du dehors, comme n’étant plus l’un d’eux. Saura-t-il assez libérer l’argent de l’anathème collé sur lui, de ce rétrécissement qui fait le cœur du riche pareil à la peau de chagrin racornie en proportion de chaque désir satisfait? Même il se demande quelquefois si, dans l’ordre invisible, le temps où il se voyait le plus dépouillé ne fut pas le meilleur de sa vie terrestre.

Hier soir, Hélène et lui étaient sortis ensemble sur la lande toute violette de bruyères en fleurs, et où se réfléchissaient, déliées dans le ciel, des tresses roses de nuées.

Au milieu du plateau nu s’avançait à leur rencontre un vieil homme de taille gigantesque, vêtu comme un mendiant, un bâton en sa main droite et donnant l’autre à une femme chétive, courbée, qui le conduisait, car il était aveugle et tâtait le chemin devant ses pas. Cet homme, Bernard le connaissait; de son vrai nom il s’appelait Kenavo; mais sa prodigieuse stature, sa force jadis terrible et sa cécité lui avaient valu à Portzic le surnom de Samson. Longtemps il avait fait le métier de pêcheur; un coup de sang, comme à Bernard, lui avait ôté la vue; seulement, faute de soins, jamais il ne l’avait recouvrée; et il cherchait son pain aux portes des maisons, sa femme étant inapte à le gagner pour lui. Sous un jupon grisâtre, sèche comme un fagot d’épines, elle paraissait déjà porter à califourchon la mort. Son menton en cisaille, ses yeux cernés de rouge, le tatouage de ses rides crasseuses marquaient sa figure d’une laideur méchante. On disait qu’elle maltraitait son mari et même le frappait, ne lui pardonnant pas d’être bon à rien et vengeant sa faiblesse sur le fort désarmé. Lui, au contraire, montrait en sa face hirsute une sorte de calme céleste. Bien qu’il eût des sourcils épais, abaissés et contractés au-dessus des prunelles inutiles, presque disparues au fond des orbites, l’ensemble de ses traits était joyeux, illuminé d’un _signe_ de douceur que divinisaient, en cet instant, les reflets du crépuscule.

Hélène, quand elle l’aperçut, aurait voulu l’éviter. L’aspect de cet aveugle lui rappelait que Bernard, par sa faute à elle, avait failli rester comme lui; elle se détournait d’un tel remords. Mais la femme de Samson le mena droit à Mme Dieuzède et, avec la langue geignarde d’une pauvresse qui sait jouer son rôle, elle remercia «les bons maîtres» d’un panier de figues, envoyé la veille; elle laissait en même temps comprendre qu’une aumône faite appelle une aumône à faire.