Part 25
Samson se taisait, comme abîmé dans le recueillement d’une extase. Le vent agitait autour de son cou les boucles blanches de ses cheveux mêlées aux flocons bourrus de sa barbe. Énorme et voûté, il avait l’air d’un mystérieux saint Christophe chargé d’un fardeau surhumain et pourtant paisible, assuré de ne pas fléchir. Soudain, il ouvrit la bouche, proféra, d’une voix très grave, et souriant:
--Le soleil des loups se lève sur la lande. C’est beau.
--Comment, dit Hélène, savez-vous que la lune est à l’horizon? Je vous plains de ne pas voir un soir comme celui-ci.
--Il le voit dans sa mémoire, exprima Bernard, et plus beau qu’en vérité.
--Ne me plaignez pas, repartit Samson. Je suis _trop heureux_. Quand j’avais la lumière dans les deux trous de mon front et mes bras pour travailler, j’étais content de moi, je n’avais besoin de personne, même pas de Dieu. Il n’aurait pas trouvé à s’asseoir à ma table; mon banc était plein. A présent, il est chez lui; la place est libre, il peut entrer avec ses anges et tous ses saints...
--Viens-t’en donc, interrompit la femme en le tirant par le bras. C’est-y possible de dire des bêtises pareilles! Voyez-moi ce faignant. Il ne me compte pour rien!
Bernard la morigéna de sa dureté imbécile; Samson baissait la tête, résigné à ses injures, ne cherchant point à réfuter sa sottise; et il s’éloigna vers l’allée des chênes, docile, là où elle l’entraînait.
Hélène et Bernard se remirent en marche; sur le sol où la lune étalait une couleur de bure, leurs deux ombres unies s’allongeaient.
--Cet homme est profond, réfléchit Hélène; mais il me fait peur.
--Pourquoi? s’étonna Bernard. Il redit simplement à sa manière une parole plus douce que terrible: «Quand vous n’aurez plus rien, alors vous posséderez Tout.»
1916-1922.
Paris.--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--7-10-22