Part 23
Adèle n’aurait pas suffi à l’aider. Toustain lui avait découvert un commis, ayant nom Frimbault. Ce garçon, blessé à Verdun, amputé d’une jambe, accepta d’humbles appointements pour collaborer à une œuvre de librairie, belle à ses yeux comme un apostolat. Honnête, méthodique, acharné au labeur, il déployait, en outre, des qualités qui manquaient à Bernard; il faisait admirablement les paquets, savait prévoir l’équilibre des recettes et des débours; il attirait le public par son empressement à servir et combinait d’avantageuses réclames.
Les affaires de M. Dieuzède allaient donc vers le mieux et, en même temps, la reprise de ses capitaux n’était plus, comme disait Jules, «qu’une question de mois». Sarug, au printemps, certain du succès, lui avait proposé, non plus de céder sa part, mais de recevoir, en tant qu’associé, les deux mille deux cents actions d’apport auxquelles il avait droit. Bernard avait consenti à mettre sa signature auprès de celle d’un Sarug parce que cette raison sociale ne devait pas durer; dès qu’il jugerait satisfaisante la hausse des actions, il les vendrait et dégagerait enfin son patrimoine du péril ou des hontes de sa longue aventure.
Tout cela, pour son esprit, semblait chose acquise, reculée déjà dans les profondeurs, comme ces roches qu’on entrevoit sous la nappe d’un courant, obscures et glissantes. Que pesait une fortune à reconquérir? C’était Hélène qu’il voulait sauver.
Un événement, d’une gravité salutaire, quelques semaines auparavant, avait brisé sa liaison avec Glenka. Au moment de la poussée allemande vers Paris, le docteur s’était fait envoyer près du front. Éprouvait-il une lassitude d’un amour trop exigeant et d’une adoration qui lui ménageait trop peu d’imprévu? Ce fantaisiste, insouciant de la mort, s’amusa-t-il à la braver, dans l’illusion peut-être qu’elle n’oserait pas le prendre au collet? Un matin, comme il pansait un agonisant au bas d’une colline bouleversée par le feu ennemi, un obus le pulvérisa, lui et l’homme sur lequel il se penchait. On ne ramassa intacts que sa main droite, sa main d’artiste enchanteur et subtil, et son portefeuille, où se trouvait la lettre d’une amie. Personne de son entourage ne sut quelle femme signait Hélène et, âprement, se plaignit d’être délaissée. Hélène apprit sa mort par les journaux qui la célébrèrent. Sa détresse fut si noire qu’elle songea d’abord à se tuer. Paulette l’en détourna; car elle avait gardé Paulette à Paris, malgré les avertissements de Bernard, en prétextant que sa fille, atteinte et mal remise de la terrible grippe qui sévissait alors, réclamait ses propres soins.
Mais elle-même, écrasée par son désespoir, devint la proie d’une consomption nerveuse où elle ne dormait plus, où elle cessa presque de se nourrir, ne pouvant avaler sans des spasmes à croire qu’elle étouffait. Elle continua d’abord son service dans son magasin; ses appointements restaient son unique ressource; Paulette convalescente avait un appétit de jeune louve, et le terme du loyer approchait. Puis, elle dut se mettre au lit; sa faiblesse, sa maigreur effrayèrent Mme Laboré qui la vit, les derniers jours de juin. Cette femme excellente pensa le moment venu de réconcilier Hélène avec son mari. Glenka étant mort, Bernard, prêt au pardon, accueillerait la malheureuse comme si elle ne l’avait jamais quitté. Hélène résista, obstinée à mourir en sa misère plutôt que de confesser: «J’ai eu tort, pardonne-moi.» Mme Laboré écrivit pourtant à Bernard:
«J’espère, d’ici peu, la décider. Son découragement est affreux. Hier, elle se comparait «à un de ces parapluies déchirés, tordus par un ouragan, qu’on jette au rebut sur les orties du fossé». Elle n’a plus même la velléité de se guérir. Et je crains, par instants, que le délire ne perde sa raison. «Voyez-vous, me disait-elle, ces branches d’arbres qui s’agitent? Elles ressemblent à des têtes de chevaux cabrés; elles se penchent vers moi; elles ont des gueules de monstres qu’elles ouvrent pour me dévorer.» Je lui ai demandé si elle reverrait avec plaisir Adèle et Charles.
«--Oh! oui, m’a-t-elle répondu.
«--Et Bernard?
«--Bernard ne viendra jamais _ici_; et il fera bien; je lirais en ses yeux trop de reproches.»
«Mais j’ai compris qu’_au fond_ elle aurait une grande paix à vous revoir. Vous êtes juge, cher ami, si votre générosité peut ou doit franchir ce pas décisif. Le salut de votre pauvre femme en dépendra. Mon mari et un autre docteur qui l’ont examinée ne croient pas sa vie menacée immédiatement. Je ne veux point vous cacher qu’elle est très bas. Je vous avertirai par un télégramme, s’il y a lieu.»
Bernard, en avançant vers les alentours de la cathédrale, méditait sur les péripéties qui lui restituaient Hélène, peut-être pour la voir mourir; et la déciderait-il à bien mourir?
Adèle, instruite d’une partie de ses anxiétés, essayait de les tourner en espoirs.
--Crois-tu maman aussi malade qu’on te l’écrit? Je suis certaine qu’elle se guérira.
--Nous irons à Paris? questionna Charles. Je reverrai _ma_ Paulette?
Charles s’était mal consolé de Paulette, Adèle n’ayant plus le loisir de jouer avec lui. Adèle se réjouissait en sachant qu’elle retrouverait sa sœur; mais l’antipathie de leurs inclinations, l’égoïsme taquin de Paulette lui avaient rendu facile à supporter son absence.
--La ramènerons-nous, voulut-elle savoir, avec maman?
Bernard lui expliqua, sans répondre sur Paris, que sa mère avait besoin d’un grand séjour en pleine campagne; il pensait à une maison de repos, plus loin que Rennes, dans un pays ayant nom, croyait-il, Brohiniac. C’est là qu’il l’enverrait tout l’été; Charles et Paulette l’y suivraient, et Adèle aussi, que les fatigues énormes, les inquiétudes avaient douloureusement anémiée. Mais Adèle se permit une objection:
--Tout seul, que feras-tu? Est-ce que tu peux te passer de moi?
Bernard sourit à cette naïve main-mise du dévouement filial sur sa personne de rêveur. Ils arrivaient au milieu d’une petite place déserte, somnolente dans la langueur du dimanche et du jour finissant; un double escalier dominait une rue voûtée qu’on dénomme le Tunnel et joignait l’éperon du vieux rempart de l’oppidum cénomanien. De cette terrasse, Bernard, avide des larges espaces, découvrait, au delà de la rivière, des toits d’ardoise bleuissants, des futaies déjà brunes, éparses au flanc des coteaux, des prés où ricochaient les rayons du soir, et les hauteurs occidentales, tendues comme un mur vaporeux que touchait la roue brûlante du soleil. Il n’y avait, près d’eux, sur l’escalier, qu’une jeune femme, tête nue, parée comme une courtisane, boutonnant avec lenteur la manche de sa blouse rose, et un chien noir qui, le museau entre les barres du garde-fou, regardait aussi le soleil couchant.
La jeune femme descendit les premières marches; elle s’arrêtait, se retournait, avait l’air d’attendre quelqu’un. Un bracelet vermeil miroitait au poignet de sa main gauche allongée sur la rampe de bronze encore fauve de reflets. L’orbe rouge glissa jusqu’au ras des terres poudroyantes; une moitié seulement émergeait, puis s’enfonça comme aspirée par le vide immense. Le ciel, les arbres, les toits, l’escalier, tout, à l’instant, parut s’éteindre; le froid d’une absence, un frisson de mort passa. Le chien noir s’éloignait, la jeune femme avait tourné au coin d’une des ruelles borgnes qui se tassent au bas de la cathédrale. Sur la tour des cloches, criaient et s’assemblaient les corneilles avant de s’aller percher dans les bois.
Cette fantasmagorie mourante des apparences, Bernard ne voulait pas en subir la tristesse; elle s’assombrissait, malgré lui, de l’image d’Hélène désespérée et renonçant à vivre. Il dit aux enfants:
--Rentrons.
A peine eut-il poussé la porte du corridor, Adèle aperçut un papier bleu qu’on avait insinué sur les dalles. C’était une dépêche de Mme Laboré, elle ne portait que ces mots:
_Hélène en danger. Venez tous._
Adèle, voyant son père une fois de plus bouleversé, trouva des réflexions encourageantes.
--Je suis sûre que Mme Laboré exagère. Elle veut nous faire venir, je m’en doute... Maman se remettra. Je prie tant pour elle Sainte Geneviève de Paris, comme j’ai prié pour toi Saint Julien du Mans!
Il répondit simplement:
--L’express part à minuit. Nous le prendrons... Je vais t’aider à remplir nos valises.
Adèle ne pouvait comprendre quelle victoire sur lui-même signifiait cette phrase: «Nous le prendrons.» Bien que Glenka fût mort, Hélène peut-être agonisante, bien que Bernard eût cent fois renouvelé l’acte intérieur du pardon, qu’il essayât d’excuser l’infidèle, «car, jugeait-il, elle ne savait pas ce qu’elle faisait; autrement, elle ne l’eût pas fait», aller revoir Hélène dans le garni où elle avait vécu avec son amant, la retrouver couchée dans le même lit, cette démarche exigeait une effrayante immolation. Tout ce qu’un amour humain enferme de charnel et de jaloux pâtirait au delà de ce qu’il avait pu souffrir.
--Eh bien! oui, réagit-il, je souffrirai pour elle, et ce ne sera pas en vain.
Il sortit afin d’informer de son départ Frimbault et, en fermant sa maison, il confia ses clefs à son commis. Ce voyage, de même que beaucoup d’autres épisodes de son existence, lui semblait presque fictif; il quittait Le Mans, comme s’il n’y était point venu, comme s’il n’y devait plus revenir. L’accidentel de ses actes se déroulait en dehors de lui. Seule, cette incertitude le déchirait:
--Si Hélène meurt, en quel état son âme partira-t-elle?
Mais Charles, qui succombait de sommeil, sur le quai de la gare, posa une question baroque:
--Papa, dans quelle cave coucherons-nous demain?
Il savait Paris incessamment bombardé et se figurait que les habitants avaient leurs lits installés en des souterrains. Cette naïveté ramena Bernard à l’énorme tragédie de la guerre qui tirait alors au dénouement; la conclusion, il n’avait jamais cessé de l’espérer victorieuse; les tourmentes obscures de sa destinée avaient subi le même rythme que celles des batailles; ne touchaient-elles pas aussi à une fin libératrice?
Le wagon où ils purent monter fut envahi par des soldats qui s’en retournaient sur le front. Charles leur distribua tout un cornet de berlingots. Le plus loquace de ces hommes disait à d’autres permissionnaires:
--On se reconnaît, les gas de Serbie, les gas du Maroc, les gas de Verdun... Moi, j’ai fait l’Alsace, j’ai fait la Marne, j’ai fait Verdun, j’ai fait la Somme, j’ai fait l’Italie, et je n’ai rien attrapé. Eh bien! je connais quelqu’un qui serait content d’avoir une jambe ou un bras de moins, et de rentrer chez lui!
Il parlait avec une joie attendrie du gas Joseph, le nouveau-né de sa femme qu’on avait baptisé pendant sa permission. Les camarades l’écoutaient et pensaient de même; tous n’avaient qu’un désir: rentrer chez eux. Cependant ils repartaient sans savoir s’ils reviendraient, et aucun ne s’avouait triste ni ne maudissait la guerre; la force des impulsions unanimes les emportait au but prochain. Bernard sentit ses espérances tonifiées par le contact de ses rudes voisins, et cette nuit sans sommeil, achevée sur une banquette, dans la puanteur chaude du compartiment, ne lui aurait point semblé trop dure, si Hélène, de plus en plus présente à mesure qu’il se rapprochait, n’eût tendu vers Paris ses anxiétés. L’aube enfin se délia contre les vitres sales, les hautes maisons de la banlieue se multiplièrent.
--Avant une heure ou deux, frémit Bernard, je la verrai, je saurai. Cette matinée décidera de son avenir et du nôtre. Inspirez-la, mon Dieu, et inspirez-moi.
A la gare Montparnasse, la sortie fut terrible, parmi une cohue brutale, un torrent d’hommes effréné où la valise d’Adèle faillit lui être arrachée des mains, où Bernard dut prendre entre ses bras Charles qu’on étouffait.
Ils s’arrêtèrent dans un hôtel de la rue de Rennes et firent une rapide toilette. En peignant ses cheveux dont les mèches grisonnaient, Bernard vit répété par une glace son visage bouffi de lassitude:
--Comme elle va me trouver vieilli!
Mais une pensée le rassura et le peina pourtant:
--Elle a vieilli peut-être beaucoup plus que moi.
La rue Rousselet, toute proche, étroite et sombre à son entrée, s’éclaircissait en face du long jardin de Saint-Jean de Dieu, qui l’égaie de ses marronniers et l’abrite dans une tranquillité provinciale. Hélène, faite pour la campagne, avait sans doute élu ce refuge, d’ailleurs exempt d’odieux vis-à-vis, parce que, même dans le désordre, elle cherchait l’illusion du calme et le silence.
La maison paraissait ancienne, avec de hautes fenêtres et une porte cochère d’un jaune déteint; à l’entrée de la cour, un réverbère comme on n’en fait plus dominait la loge de la concierge. Celle-ci était une femme d’un grand âge, courbée, décharnée, mais vive en sa démarche, et dont le nez retroussé, la figure drôlatique évoquaient le profil spirituel de certains caniches. L’arrivée, à sept heures du matin, de cet homme aux longs cheveux, qu’accompagnaient une adolescente et un petit garçon, l’étonna visiblement. Il demanda l’étage de Mme Dieuzède et ajouta, l’air angoissé:
--Cette dame est très malade?
La concierge, se redressant sur le balai qu’elle manœuvrait déjà, répondit:
--Hier, Mme Dieuzède a été prise d’une syncope. Mais je ne la crois pas à l’article de la mort, oh! non. Elle a encore de beaux jours devant elle.
Il sonna, et, supposant qu’on l’attendait, frappa deux coups contre la porte.
Une voix faible, haletante,--c’était la voix, jadis si claire et si décisive, d’Hélène,--appela: Paulette! Paulette!
Paulette, qui dormait sans doute, prit son temps pour se lever. On entendit grincer des volets qu’elle repliait. En ouvrant, à la vue de son père, elle prit une mine penaude; elle s’exclama, presque affolée de surprise:
--O maman! c’est papa!
Et, sans rien dire d’autre, elle s’enfuit, comme une biche effrayée, à l’intérieur de l’appartement.
Bernard entra, par un obscur vestibule, dans la chambre vaste où sa femme était couchée. Était-ce bien Hélène? Il eût passé devant elle, sans la reconnaître: deux creux d’ombre sous les pommettes, les yeux reculés comme au fond de deux trous, la peau du menton collée sur une mâchoire de morte, et un teint exsangue que l’émotion fit d’un rose pâle, pâle comme celui d’une lune d’hiver dans un soir gelé.
Il s’avança auprès du lit, ne pouvant prononcer un mot. Seulement, il leva les bras et les laissa retomber par un geste d’involontaire commisération qui signifiait:
--Toi, Hélène! Est-ce possible que je te retrouve à ce point anéantie?
Il s’inclina sur elle, et de ses lèvres lui toucha le front, ainsi qu’on baise un enfant malade; ce baiser grave eut la solennité tacite d’un pardon. Avec un grand effort, elle haussa vers lui ses prunelles sans flamme.
--Mon pauvre ami, murmura-t-elle, je t’ai fait beaucoup de mal... Je n’ai jamais douté de toi. Tu es venu quand même. Tu es bon...
--Ne parlons pas de moi, protesta doucement Bernard. Ce que j’ai souffert est passé; je suis debout. Il faut que tu sois debout. Je ne veux pas que tu te laisses mourir.
Elle souleva sur le drap sa main droite dont les doigts n’étaient plus que des osselets d’ivoire jauni, et ce mouvement eut l’air d’exprimer: «Mourir, c’est sans importance.» Mais elle tourna ses yeux du côté d’Adèle et de Charles qui attendaient un signe pour s’élancer à son cou. Un sourire effleura sa bouche, y ranima comme une fleur de vie.
--Et Paulette? fit-elle soudain, en la cherchant du regard. Paulette, tu ne viens pas voir ton père, Adèle, Charles? Es-tu sotte, mon enfant!
Paulette avait disparu dans sa chambre; elle se tenait à distance, butée contre ce retour à l’unité familiale, et jalouse de ne plus avoir sa mère pour elle seule, craintive aussi devant un père qu’elle avait offensé. Mais le reproche d’Hélène: «Es-tu sotte!» eut prise sur le point sensible de son orgueil, sur l’amour-propre de se croire intelligente. Elle l’était et, jugeant sa bouderie stupide, aussitôt la répara. Elle accourut impétueusement, embrassa son père comme si elle l’avait vu la veille, puis Charles et sa sœur, qu’elle attira vers l’embrasure d’une des fenêtres, pour leur montrer la vue, les masses des marronniers encore dans l’ombre au bout du jardin, le potager et les pelouses radieuses le long desquelles circulaient des infirmières en blanc. Bernard, qui l’avait accueillie sans vive tendresse, entendit qu’elle s’informait du Mans et de _Tuong_.
--Tuong, répondit Adèle, n’est pas sérieux; il s’absente des nuits entières. Les souris s’en donnent; c’est infernal! Nous lui cherchons un successeur...
Bernard s’était assis au chevet d’Hélène, à la façon d’un médecin qui fait une visite; elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et manifestement exténuée, referma les paupières.
--Souffres-tu beaucoup? interrogea-t-il, sentant qu’il fallait rompre à tout prix l’embarras des premières minutes.
--Oui et non. Je flotte dans le vague, comme un noyé qui va s’évanouir. Mais tout me brise, tout me transperce. J’ai la tête enserrée d’épines, et des épines sous mon front qui bougent dans mon cerveau. J’ai arrêté la pendule; le tic-tac me perforait les tempes. Il pleuvait, l’autre nuit. Le bruit des gouttes, sur la tôle des chéneaux, m’exaspérait comme si des becs d’oiseaux m’avaient piqué les côtes. Hier, je me suis évanouie; le graphophone du marchand de vins hurlait un air de bastringue; le supplice de ne pouvoir fuir m’a donné une crise d’étouffements. Mme Laboré, par bonheur, se trouvait là. Tu sais, elle passe des heures, tous les jours, avec moi. Elle aide la femme de ménage à retourner mon matelas. Tu la verras, ce matin... C’est elle qui m’a cueilli ces fleurs...
Hélène indiqua, d’un revers de main, sur la cheminée en désordre, parmi des fioles de remèdes, un bouquet d’héliotropes et de jacinthes sauvages, dans une buire d’étain, d’une forme charmante.
--Approche-toi, dit-elle; ces jacinthes sentent l’amande. Regarde ces petites feuilles brillantes, dentelées. Comme c’est joli!
Bernard songea brusquement que la buire devait être un cadeau de Glenka. A son arrivée dans la chambre, par un sublime oubli de lui-même, il avait fait abstraction du passé. Il n’avait vu que la pauvre femme aux abois, qu’il aimait et qu’il venait disputer à la mort. Mais la présence du rival, incrustée en ce lit, en ces meubles, sur le plancher, mêlée à l’air du logis, à des choses qu’il devinait sans les voir, Hélène, d’une intonation et d’un geste, la réveilla tout à coup. Elle s’exaltait devant les fleurs de Mme Laboré, parce que le vase où elle les avait mises était un souvenir de son amant! Bernard sentit au fond de sa propre chair le retour des instincts qui ne pardonnent pas. Entre sa femme et lui le fantôme s’interposa; le ménage à trois continuerait-il? Et il ne pouvait rien pour empêcher cette possession fictive, rien, si ce n’est patienter. Les années useraient l’image de Woronslas, comme elles avaient usé, en Bernard lui-même, celle d’Édith.
Il ne s’approcha point des fleurs, mais considéra tristement Hélène qui relevait derrière sa nuque une touffe de cheveux gris.
--Repose-toi, dit-il. Je ne veux pas que tu t’agites en parlant. Quand Mme Laboré viendra, nous prendrons une décision. Il est impossible que tu restes ici.
--Et où veux-tu que j’aille? gémit-elle, consternée. Ici, j’ai un grand calme,--le graphophone ne joue que le dimanche;--j’entends les coqs chanter, des petites filles sauter à la corde. Le soir, derrière les marronniers, les crépuscules sont si beaux! Les gens viennent s’asseoir sur leur porte; des jaseries lasses et tranquilles, comme dans un village. Vers dix heures, tout est endormi, sauf moi. Oh! si je pouvais dormir une bonne nuit, une seule bonne nuit! Mais, plus je cherche le sommeil, moins il vient. Je ressemble à ce condamné qu’on fit mourir en le privant de sommeil, et chaque fois qu’il s’assoupissait, on lui enfonçait dans les membres des pointes de baïonnettes.
Bernard tâcha de la convaincre que l’équilibre du dormir reviendrait avec l’ensemble de ses forces. «Vieillir de faim» avait jadis été sa frayeur; à présent, elle se laissait consumer par cette maladie bizarre: ne vouloir et ne pouvoir plus manger! Seul, un traitement vigoureux dans une maison de santé lui restituerait l’énergie de se nourrir et le sommeil.
--Et comment paierai-je? se défendit-elle. Il me reste à peine cent francs.
--Quelqu’un de généreux m’a prêté, répliqua Bernard. Ne te mets pas en souci. Pense à vivre.
Il la comprenait trop: pour elle, se séparer du logis où Glenka l’avait aimée serait un sacrifice indicible. L’homme par qui elle s’était vu abandonnée lui demeurait, quoique disparu, plus cher que son mari vivant et tout à elle, plus cher que ses enfants et que la vie elle-même. En face d’une telle aberration, Bernard, un instant, perdit courage; il se tut, et, dans son silence elle discerna qu’elle l’avait blessé. Ce fut elle qui reprit l’entretien; elle demanda, car le prestige de son frère persistait à la gouverner:
--Jules t’écrit-il? J’ai reçu un mot de lui, après son arrivée. Il était heureux, mais très las du voyage. Depuis, rien.
--J’ai eu de ses nouvelles, l’autre mois, répondit Bernard, sommairement. Ses affaires sont toujours magnifiques, en espérance.
Il sous-entendit que Jules lui donnait des chiffres sur la hausse, déjà prononcée, du caoutchouc; il n’admettait pas qu’Hélène pût être conduite à se rapprocher de lui, parce qu’un meilleur vent soufflait dans ses voiles.
--Et Lendormy? s’informa-t-elle. A-t-il rendu l’armoire?
--Hélas! quand la délivrerai-je de ses mains hideuses?
Cette question d’Hélène confessait qu’elle songeait à la vitrine de Glenka. Bernard, après la mort du docteur, avait prévenu sa veuve qu’il lui expédiait le meuble maléfique. Il n’en parla point à Hélène; toute conversation, entre eux, il le savait bien, serait longtemps épineuse comme la coque d’une figue de Barbarie; il y aurait, jusqu’à la fin, des sujets interdits, impossibles. Mais il ne cherchait plus un bonheur sans amertumes; il voulait le salut de celle qu’il aimait, pour elle plus que pour lui.
On sonna; c’était, fidèle à sa promesse, Mme Laboré. En trouvant tous les Dieuzède accourus selon son attente, sa figure naïve et juvénile, pressée de bandeaux blonds, s’illumina de contentement; elle eut le tact de ne point le manifester avec exubérance. Elle arrivait, comme une sœur de charité, attentive d’abord aux soins nécessaires. Elle fit bouillir une tasse de chocolat, suggéra, imposa presque à la malade de l’absorber, cuillerée par cuillerée. Hélène, à chaque gorgée qui descendait, était prise d’un étouffement; elle suppliait:
--Assez, assez! Voulez-vous donc m’achever?
Mme Laboré, d’une voix persuasive, insistait «Encore une! encore une!» Et elle persévéra jusqu’à ce que la tasse fût vide.
--En voilà pour longtemps, déclara Hélène, impatientée.
--Et tu crois, s’écria Bernard, survivre à un pareil régime! N’est-ce pas, chère madame, malgré vos bontés admirables, jamais elle ne se remettra sans un traitement énergique dans une maison appropriée.
Mme Laboré opina que c’était bien sa conviction. S’il l’autorisait, elle avertirait le docteur Picard, de Neuilly, qui viendrait lui-même avec une voiture d’ambulance et transporterait la malade. Il n’y avait plus un jour à perdre. Hélène se récria:
--Aujourd’hui! Non, je ne veux pas. C’est un coup monté. Vous abusez tous de mon impuissance.
Paulette, à la rescousse de sa mère, commença une scène de larmes; Mme Laboré prévint Bernard en lui intimant de se taire.
--Ma petite maman, dit Adèle, sois obéissante. Tu vois bien qu’il faut te laisser guérir.