Part 22
En bégayant ces mots: «Je suis dans le noir,» Bernard se souvint qu’Hélène avait prononcé une phrase semblable, le dernier soir où elle lui avait entr’ouvert un peu de son âme. Elle était dans le noir infiniment plus que lui; mais la nuit _réelle_ qu’elle habitait devenait au fond des yeux de Bernard la nuit des apparences. Il était incarcéré par elle et pour elle comme dans un lieu sans lumière, un lieu d’expiation. L’expiation, cette fois, lui semblait si dure qu’il ne croyait jamais pouvoir s’y résigner.
--Je me jugeais très malheureux, pensait-il, et pourtant que Dieu était bon! Il m’avait laissé la vue. Me serais-je figuré que je pouvais, même un jour, être aveugle? Je voudrais dormir encore et avoir des rêves. En rêvant, je retrouverais la vue.
--Adèle, fait-il beau ce matin?
--Il fera très beau.
--Tu es heureuse de voir le soleil! Moi, je suis un vieil orgue, dans le coin sombre d’une église abandonnée...
Il eut comme une envie de pleurer sur lui-même, et les muscles de sa gorge se contractèrent douloureusement; puis, aussitôt, il domina cette défaillance:
--Cela vaut mieux ainsi, puisque Dieu l’a voulu. C’est Lui qui blesse et qui guérit.
Adèle descendit ouvrir le magasin; elle souffrait de sa migraine plus encore que la veille, mais négligeait les moindres maux, tendue vers l’héroïsme par la compassion et le sentiment des nécessités extrêmes. Elle était maintenant résolue, jusqu’à ce que son père se relevât, à tenir son commerce, tout en veillant au ménage avec l’aide intermittente de la bossue. «Il y a des grâces d’état», disait sœur Marie. Pourquoi ces grâces lui feraient-elles défaut?
La religieuse étant sortie un moment, Bernard, tandis qu’elle balayait la chambre, lui parla de Paulette. Il s’enquérait si elle avait surpris, quelques jours avant, chez sa sœur, des indices qui présageaient sa fuite, si Paulette avait reçu ou écrit des lettres.
--Non, répondit Adèle, je ne crois pas qu’elle en ait reçu. Mais, avant-hier matin, dans la rue de l’Étoile, Mlle Chemin avait l’air de guetter notre passage. Du plus loin que Paulette l’a vue, elle a couru à sa rencontre; elles ont dit quelque chose qu’elles ne voulaient pas me laisser entendre; il m’a semblé que Mlle Chemin lui mettait un papier dans les doigts. Quand je les ai rejointes, Mlle Chemin m’a demandé de tes nouvelles, elle m’a fait des compliments sur ma bonne mine. Tu la connais... Paulette était sur le gril; j’ai tâché de la confesser; elle a gardé son secret jusqu’à hier; plus longtemps elle m’aurait tout dit. J’ai eu tort de ne pas t’avertir; mais tu as déjà tant de peines!
Bernard s’était évertué à suivre le conseil de Brouland: oublier Paulette. L’idée de sa fuite l’obsédait d’autant plus qu’elle le désespérait. Il se représentait Paulette, dans l’intérieur où venait Glenka, comprenant que sa mère avait un _autre mari_, mêlée aux hontes de leur amour, emmenée par eux dans des lieux de plaisir, lisant des livres corrupteurs, perdant son peu de religion, achevant de se gâter par l’exemple et le mauvais air quotidien.
L’effroyable _banalité_ où sombrait Hélène l’affligeait peut-être plus que sa faute en soi. Il lui était affreux de savoir qu’on mêlait sa fille au train d’une aventure immorale et _vulgaire_ entre toutes.
Pour contraindre Paulette à revenir, il n’avait qu’à informer de son départ clandestin le procureur de la République; de même qu’il aurait pu sommer Hélène de réintégrer le domicile familial. Mais les motifs de ne pas agir lui paraissaient presque aussi graves que ceux de prendre un parti.
Hélène exigeait Paulette, alors que cette enfant devait être, dans sa vie coupable, un embarras. Évidemment, Glenka l’y poussait; Paulette amusait Glenka; ses drôleries couperaient l’uniformité du tête-à-tête. C’était donc un signe que l’amant s’ennuyait déjà; sans Paulette leur liaison finirait plus vite; mais une mesure violente aurait pour contre-coup immédiat d’exaspérer Hélène; la réconciliation deviendrait impossible. Toute menace équivaudrait à une instance en séparation qui aboutirait au divorce; perspective dont il avait horreur.
Ramenée de force, Paulette serait plus aigrie et détestable; elle tomberait du bien-être à l’indigence. Bernard ne prenait pas trop au sérieux ses intentions de suicide. D’une cervelle à l’envers comme la sienne, il pouvait craindre cependant les suprêmes sottises.
D’autre part, laisserait-il se consommer la ruine de son autorité paternelle? Sa résignation ressemblerait-elle à la passivité d’une souche abattue qu’on entaille, qu’on ébranche, qu’on met en quartiers, sans qu’elle se défende jamais?
Dans le tumulte lourd de ce débat, les arguments s’entrechoquaient, se culbutaient comme des quilles renversées par une toupie. Pour calmer la torture de son indécision, il voulut qu’Adèle avertît sur-le-champ sa mère de l’accident qu’avait provoqué la conduite de Paulette. Elle écrivit selon son inspiration; mais il lui dicta ce post-scriptum:
«Mon père, étant aveugle et dans son lit, me charge de te prévenir que l’absence de ma sœur ne pourra se prolonger; il compte que tu n’ajouteras pas à ses autres souffrances celle de te rappeler ses droits méconnus.»
_Aveugle_, Bernard le fut totalement ce jour-là et le lendemain jusqu’au soir. A de certaines heures il crut même l’être pour la vie, et, d’abord, cette prévision l’accabla; entre lui et ce qui était le plus doux à contempler, il sentait se durcir une cloison sans fissures; il ne verrait plus le sourire d’Adèle et de Charles, ni la franchise de leurs yeux, ni les feuilles vertes au printemps, ni le sang du soleil dans les nuages du crépuscule, ni les vitraux de la cathédrale, ni la blancheur de l’Hostie. Ou plutôt il ne verrait tout cela qu’en songe et dans sa mémoire; il vieillirait comme un dormeur éveillé.
Il ne verrait pas non plus le pain qu’il mangerait, s’il en avait à son appétit. Son dénûment, celui des siens allait être si prodigieux, inénarrable, qu’il ne voulait pas y croire, et pourtant il avait le frisson d’entendre heurter à sa porte la Misère nue, la Misère qui n’a _ni feu ni lieu_, et qui ramasse avec délices dans les ordures de la route les croûtes que les pauvres ont jetées derrière eux.
Mais, par degrés, il se courbait à l’obéissance; il renonçait à la clarté des vivants. Il se répétait, en l’accommodant aux aveugles, le mot divin de l’Évangéliste: «_Lux in tenebris lucet._»
La clarté n’est pas au dehors, elle luit en nous; elle éclaterait pour mon âme quand même je serais au plus profond des abîmes.
Il disait à Charles, comme en badinant:
--Eh bien! mon petit, tu seras le caniche de l’aveugle; tu me couperas un bâton dans les haies pour que je tâte les marches de notre vilain escalier.
Il demandait à sœur Marie où s’achètent les livres en Braille, et quelle méthode en apprend l’usage à ceux qui ne peuvent plus lire autrement.
--Mais je vous certifie, protestait la sœur, que, vos yeux, vous les retrouverez.
Il l’écoutait, vive et discrète, aller et venir autour de lui; il attendait, avec l’enfantillage des malades, l’heure où Adèle lui montait du bouillon, une tasse de lait. Son oreille captait les bruits les plus subtils dans la maison; il s’exerçait à mesurer par l’ouïe les distances et à imaginer les formes. Son odorat cherchait des perceptions lumineuses. Comme sa fenêtre, après midi, était ouverte, il sentit contre ses mains la tiédeur du soleil qu’une vitre renvoyait sur le lit.
--_Le soleil sent bon_, dit-il en étirant ses doigts vers la caresse invisible.
Jusqu’à cette crise, il avait joui d’une santé plus forte que les chagrins, le manque d’air et les privations. Comme le _Lazare_ de Heine, il aurait pu dire à son corps: «Tu as toujours été mon second moi, tu m’enveloppais amoureusement, tel qu’un vêtement de satin doublé d’hermine.» Maintenant il apprenait à se dévêtir même de ses organes, pour entrer dans le silence intime; et, quand il parlait, les mots, avant d’atteindre ses lèvres, semblaient avoir traversé lentement d’obscurs espaces.
Il s’ingéniait à concevoir les suites heureuses qu’aurait son état cruel. «Au moins, je n’apercevrai plus, sur la figure de mes semblables, la hideur des haines et des instincts cupides. Je m’entretiendrai d’un cœur libre avec l’éternelle Vérité... Ma vie sera monotone. Mais quelle vie terrestre n’est pas monotone, et n’est-ce pas un gain sans égal d’être fixé, dès ici-bas, dans l’immuable?»
Au reste, sa pleine acceptation d’un avenir d’infirme était allégée par l’espoir latent, qu’il se guérirait. Mais il n’eût osé croire que son expérience de la cécité serait brève et bénigne, comme si la pression d’un doigt mystérieux avait, un instant, éteint ses prunelles pour lui rendre ensuite, plus parfait, le don sacré de voir.
Le cinquième jour, vers l’heure où l’on allume les lampes, Adèle jeta sur les braises du feu une bourrée de margotins d’où bondit une flambée turbulente. Tout à coup, Bernard, tourné vers ce pétillement, poussa l’exclamation d’une surprise qui n’était pas encore de la joie, tant il tremblait de s’abuser:
--Adèle, je vois quelque chose. A travers un brouillard, j’aperçois des flammes qui bougent. Remets du bois, excite le brasier.
Il ferma ses paupières, les rouvrit à plusieurs reprises.
--Mais oui, les flammes dansent, elles sont jaunes, confusément. Oh! c’est toi que je voudrais voir. Mon Dieu! faudra-t-il me contenter de vivre comme une taupe?
--Attends à demain, dit Adèle, débordante d’espérance, et tu verras même la couleur des yeux de sœur Marie.
La religieuse se prit à rire, en exhortant Bernard au calme: il était résigné, une heure auparavant, à demeurer aveugle jusqu’au tombeau; et, parce qu’il allait mieux, il réclamait incontinent la vue parfaite!
Brouland qui vint dans la soirée se réjouit du symptôme; il assura qu’à moins de complications improbables, «c’était simplement une affaire de patience».
--Comme tout en ce monde, observa, presque gai, Bernard.
Il s’abandonna, plus confiant, à un sommeil profond, un de ces sommeils où on semble se dépouiller de son existence antérieure et jeter au néant ce qu’on eut à souffrir. Le grand jour le réveilla, quand le cri du boueur était déjà passé. Il n’entendait aucun bruit dans la chambre ni dans la maison; Adèle et sœur Marie l’avaient laissé seul pour qu’il dormît plus longtemps; elles déjeunaient ensemble à la cuisine. En soulevant ses paupières, il fut soudain ébloui par l’effusion blanche de la clarté qui arrosa ses yeux. Cette fois, il ne douta plus: la lumière visible lui revenait, encore offusquée d’une brume, comme après une trop longue lecture, lorsque des fils noirs voltigeaient devant sa rétine, mais la lumière certaine, et douce, et ineffable, celle dont Dieu même a dit qu’elle était bonne.
Il appela d’une voix forte:
--Adèle!
Et, délicieusement, il regarda autour de lui pour être bien sûr qu’il voyait. Le premier objet offert à sa vue fut une petite croix d’ivoire qu’il avait mise sur la cheminée:
--Seigneur, prononça-t-il, soyez à jamais exalté, béni! Vous m’avez fait légère cette part de votre Passion, et vous avez eu hâte de me libérer. Je vous adore dans tout ce qui vient de vous, dans la gloire de votre soleil comme dans la nuit de la cécité...
A l’énergie de son appel, sa fille et sœur Marie avaient deviné le merveilleux changement. Effarée d’impatience, Adèle s’élança la première.
--Ah! s’écria-t-elle, je vois que tu vois!
En la regardant courir à lui, il reçut une commotion d’ivresse; des larmes joyeuses coulèrent de ses yeux ressuscités.
--T’avais-je vue avant aujourd’hui, murmura-t-il quand il l’eut pressée entre ses bras, t’avais-je aimée, mon enfant?
Sœur Marie, puissamment émue, s’était arrêtée au seuil de la chambre:
--Vous voilà, proféra-t-elle, de plain-pied avec le Paradis.
Adèle, dans son bonheur, l’embrassa et répondit:
--C’est vrai; à présent qu’_il_ n’est plus aveugle, tout me paraît, à moi aussi, plus clair et plus beau; et je me figure que cette joie durera toujours, toujours...
Elle joignit ses mains devant la petite croix d’ivoire; ils dirent ensemble le _Te Deum_ des allégresses miraculeuses. Comme sœur Marie se tournait ensuite vers son malade:
--Ma sœur, exprima Bernard d’un ton d’aménité respectueuse dont elle s’égaya, vous me permettrez maintenant de vous regarder et de faire connaissance avec le visage de ma bienfaitrice; car vous avez divinement coopéré à ma guérison.
Sœur Marie n’était plus très jeune; mais la jeunesse d’une âme restée virginale persévérait sur sa physionomie de paysanne robuste, affinée par la prière, étirée par les veilles; une douceur affable atténuait l’austérité de son profil au nez tranchant; ses lèvres paraissaient devoir sourire même dans la souffrance: l’éclat de ses yeux, noirs comme les grains des mûres, laissait entrevoir des forces de passion que la discipline conventuelle avait épurées sans les amortir.
Bernard voulut s’habiller, et, bien que sa tête fût encore faible, alourdie, il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. Il s’extasia sur le ciel nébuleux, admira un pot de géranium qui décorait un vieux balcon de fer à volutes, le cône d’un cèdre qui pointait par-dessus un toit. Il eut plaisir à voir trotter le cheval d’un camion, et des soldats traverser le carrefour.
--Nous habitons une rue charmante. Comment ne m’en étais-je pas aperçu?
Mais, en revenant à l’intérieur de la chambre, ses yeux rencontrèrent, accroché à la fade tapisserie, le portrait d’Hélène, un portrait datant des premiers mois de leur mariage, où elle était peinte avec un corsage mauve, et, en sa main, une fleur ouverte de magnolia.
--J’étais un aveugle alors, pensa-t-il, quand je l’aimais comme on aspire la volupté d’une fleur. Aujourd’hui, mon amour a _vu_ ce qu’il doit être.
Cependant, pour les Dieuzède, la délivrance d’une calamité ne supprimait pas les autres. Adèle, sur les indications de son père, avait pris dans le placard trois billets de vingt francs, toute leur fortune. Les remèdes, la nourriture quotidienne avaient déjà consumé les deux tiers de ce reliquat pitoyable. Toustain qui venait, humble, discret, compatissant, chaque jour, savoir des nouvelles, apporta la commande d’un important ouvrage pour un chanoine de ses amis. Mais, avant qu’elle fût transmise à Durel, que celui-ci eût expédié les volumes, que Bernard touchât la commission, Adèle, Charles et lui seraient morts de faim. Toustain ne savait pas à quelle extrémité Bernard était réduit; Brouland, pauvre lui-même, se chargeait de la garde-malade; mais il ignorait aussi la détresse du commerçant.
Adèle, pleine de sa joie, ne voulut point gâter celle de son père en lui disant: «Après-demain, nous serons sans un sou.» Elle avait encore quelques réserves de pommes de terre et de riz, un morceau de viande pour préparer du bouillon; la laitière, Mlle Bidart, la servirait, jusqu’au bout de la semaine, à crédit. Restait la redoutable boulangère, Mme Foulletourte; elle résolut d’aller la trouver, de lui exposer l’embarras où la maladie de M. Dieuzède mettait momentanément ses affaires.
Mme Foulletourte, femme rubiconde et imposante, fardée, casquée de faux cheveux blonds, du haut de son comptoir de marbre, dominait tout le quartier. La boulangerie était vide à l’heure tardive où Adèle y entra; deux ou trois pains trop cuits, sur les tringles de cuivre, offraient leur croûte brûlée. Elle choisit le plus gros, et s’approchant de la hautaine marchande, bien qu’intimidée, elle lui demanda, du ton d’une personne à son aise, si elle accepterait de n’être payée que tous les huit jours. Mme Foulletourte, à sa question, l’examina de la tête aux pieds; elle constata l’usure de ses bottines quelque peu éculées, et en induisit que la rumeur publique ne mentait pas: les Dieuzède étaient des gens de rien, qui feraient faillite et seraient «saisis», dès que le moratorium cesserait de les garantir. Sa main chatoyante de bagues remua dans son tiroir les gros sous dont il était gorgé, tandis que, maussade, elle répondait:
--Vous comprenez, ma petite, le soir, nous manquons souvent de pain pour les clients qui paient. Ce n’est point pour en donner aux clients qui ne paient pas.
Sa phrase blessante fut appesantie du regard le plus méprisant. Adèle abaissa le sien, rougit et faillit pleurer. Elle comparaissait devant Mme Foulletourte comme l’indigence devant la richesse sans merci. Une fierté la redressa néanmoins, et, vivement, elle répliqua:
--Mais, madame, nous avons jusqu’à ce jour très bien payé.
--C’est possible; enfin, pour cette huitaine, nous verrons...
A son retour, elle expliqua, en sous-entendant l’avanie qu’elle avait essuyée, que Mme Foulletourte leur accordait huit jours de crédit. Bernard s’enquit de ce qu’elle avait dépensé; il ne s’étonna ni ne s’alarma d’apprendre à quel chiffre se bornait l’avoir de son ménage: à dix-neuf francs soixante centimes. Il _avait_ ses yeux, et c’était immense!
--Demain, dit-il, vers quatre heures, nous prendrons une voiture et nous irons au Mont-de-Piété. Sur deux paires de draps et six serviettes on nous prêtera, au bas mot, cinquante francs. Et nous pourrons attendre que le canapé soit vendu.
L’enthousiasme d’être guéri dans l’essentiel de ses infirmités lui restituait la confiance de récupérer promptement toutes ses forces. Il rendit grâces à sœur Marie pour ses bontés précieuses et la pria de ne plus les prolonger.
Le lendemain, dans l’après-midi, le Père Lecoq, rentré d’un court voyage, vint s’informer de _son_ aveugle; car il se l’appropriait, considérant que sa présence providentielle, à la minute de l’attaque, établissait entre cet homme et lui un lien dont il ne savait pas encore toutes les raisons. Il s’émerveilla de le retrouver en son magasin, debout et voyant clair; mais, à son aspect de pâleur émaciée, jaunie et vieillie, il conjectura les ravages secrets qui avaient déterminé l’accident.
--Cette maladie, affirma-t-il, vous a été envoyée pour éprouver votre soumission; et elle vous est ôtée, voyez-vous, parce que Dieu ne nous tente jamais au delà de nos puissances. Maintenant, il vous faudrait du repos, du grand air, et une nourriture solide.
--Je me remettrai, dit Bernard, sans les deux premières choses. Quant à une nourriture solide, nous avons des pommes de terre et du riz.
Comme le prêtre en marquait sa surprise, il lui narra brièvement sa débâcle, ses malchances commerciales, et laissa comprendre que l’absence de sa femme, le départ subit de sa fille cadette avaient achevé son accablement. Il en était, confessa-t-il, à vendre ses derniers meubles.
Pendant qu’il parlait, la figure simple du Père Lecoq se tendait dans une violente commisération. Au fond de son cœur s’agitait un conflit qu’il allait dénouer selon le sens le plus généreux; une dame belge lui avait remis, pour son retour à la mission, un viatique d’un millier de francs; cette somme, affectée à ce qu’il avait de plus cher au monde, il ne voulait rien en distraire; et, cependant, il se disait: «Cet indigent n’a pas été mis en vain sur ma route, sa détresse m’est confiée. Une part des billets que j’ai là, sur moi, suffirait peut-être à lui sauver la vie. Allons!»
Brusquement il tira de sa soutane un portefeuille où il prit quatre billets de cent francs et les offrit à Bernard avec ces paroles:
--Mon cher ami, vous êtes dans une passe ardue, vous en sortirez. Prenez cet argent, ce n’est pas moi qui vous le donne; j’ai mission de vous l’apporter.
Bernard esquissa un mouvement de refus; mais le Père Lecoq, d’une main autoritaire, le lui mit entre les doigts. Jamais Bernard n’avait reçu l’aumône; elle lui venait si noblement qu’il n’en put être humilié.
--Mon Père, vous êtes le Christ qui passe dans ma maison peu digne. J’accepte ce qu’Il m’envoie par vous; mais je sens la sublimité de votre don, et je ne serai pas un ingrat, croyez-le. L’offrande d’un pauvre à un plus pauvre fructifie au centuple, pour tous les deux.
Lendormy, de son étude, avait-il entrevu le geste du missionnaire? Un instant après, ses béquilles martelèrent le pavé, et il entra, la mine épanouie.
--Déjà sur pied, mon cher voisin! Tous mes compliments. On vous disait très mal. Vous voilà ressuscité, en trois jours. Vous savez, je vous admire. A votre place, je serais comme une prune moisie bonne à tomber de la branche et à être écrasée sous les sabots des passants. Vous, vous avez le dos fait comme une enclume. Plus les coups pleuvent, plus vous êtes ferme.
--Voyez-vous! approuva le Père Lecoq, la patience de M. Dieuzède me rappelle le saint homme Job...
--Dame oui! s’écria Lendormy. Job, mais sans son fumier. Il ne vous reste, monsieur Dieuzède, qu’à redevenir un richard, comme le vrai Job de la légende...
Ici, le malin, content de sa trouvaille, se pinça le bout du nez, et, profond sans le savoir, il voulut émettre une allusion cauteleuse à la disgrâce conjugale de «son cher voisin»:
--Vous mériterez qu’on vous appelle, pour les siècles des siècles, _in sæcula sæculorum_,
_Job, le prédestiné._
X
Un dimanche soir, au commencement de juillet, Bernard, avec Adèle et Charles, monta, par la rue de la Truie-qui-file, vers la butte du vieux Mans.
Il aimait cet étrange quartier dont les logis, fastueux jadis, mais abandonnés à une plèbe famélique, lui représentaient les contrastes de sa vie paradoxale. D’un balcon du XVIIIe siècle aux ferronneries compliquées et délicates, d’une fenêtre altière close par des guenilles en guise de vitres, des gamins loqueteux se lançaient des pelures d’orange. Plus loin, sur la façade lézardée d’une maison à pilastres et à rinceaux, au-dessus d’un bas-relief où une Ève enguirlandée de feuillages cueillait pour Adam une pomme grosse comme une mappemonde, se lisait cette enseigne: «Saullgrain, casseur de bois.» Des allées nauséabondes laissaient entrevoir des escaliers de la Renaissance qu’avait dessinés pour un prince quelque Jean Goujon. Contre une porte monumentale aux pierres taillées en pointes de diamant et montrant encore l’écusson d’armoiries détruites, de vieilles mendiantes se tenaient accotées, leurs genoux entre leurs mains; hâves, elles levaient des faces de harpies sur Bernard et ses enfants et les regardaient avec une méfiance envieuse, ne soupçonnant guère que ces bourgeois, d’allure élégante, étaient ou avaient été proches d’elles dans leur dénûment.
Bernard se souvenait d’avoir connu la faim; mais il était sorti de la forêt sauvage où elle le pourchassait. La rencontre du missionnaire fut celle du bon Samaritain qui porte le moribond sur son âne jusqu’à l’hôtellerie. Peu après, son confrère Leroy lui prêta cinq cents francs; la lettre attendue de Fergus Fergusson arriva, contenant un chèque de deux mille livres.
L’excès même de ses malheurs avait rompu la grille barbelée des calomnies et des malveillances qui écartait de sa librairie la clientèle fructueuse. On y rencontrait maintenant des personnages de poids, la marquise de La Rapinière, M. Parochel, érudit sagace et jovial, président généreux de toutes les sociétés charitables.
Le docte, mais batailleur chanoine Quoniam y donnait rendez-vous au chanoine Leguicheux, doux humaniste, qui savait par cœur des chants entiers de l’_Énéide_ et préparait depuis des années une apologie de Pierre de Ronsard, glorieux chanoine du Mans. M. Leguicheux valut au libraire la pratique du chanoine Fonbonne, son ami, comme lui chauve et portant lunettes, homme courtois, théologien sûr, grand amateur d’ouvrages mystiques dont il recherchait, en bibliophile, les éditions épuisées.
Grâce à un petit prospectus envoyé à tous les presbytères du diocèse, Bernard atteignait aussi les clients de passage, ecclésiastiques se rendant à l’évêché, riches campagnardes qui, les jours de foire, venaient acheter chez lui des paroissiens et des souvenirs de communion.