Job le prédestiné

Part 21

Chapter 213,692 wordsPublic domain

Sauf le jeudi et le dimanche, le passage des écoliers, à midi et à quatre heures, s’accompagnait immanquablement des vociférations et du couplet abject; certains grimauds jetaient même, à distance, du gravier contre la vitrine. Pas une nuit ne s’achevait, sans que l’inscription, si Bernard l’avait effacée du volet, n’y fût remise. Il veilla, espérant surprendre l’obstiné vexateur; mais il n’entendit rien, tant on opérait d’une façon prudente. Pour qu’une telle conspiration durât, un personnage intéressé devait s’en faire le boutefeu. Nul autre que Lendormy n’était soupçonnable: si Bernard, exaspéré, se livrait à quelque violence extravagante; s’il s’affolait et décampait n’importe où, s’il en devenait malade ou dément, Lendormy resterait possesseur de l’armoire qu’une seconde échéance impayée livrait à sa merci. Le drôle avait, d’ailleurs, un fond de vieille gauloiserie méchamment farceuse; il eût tourmenté le libraire pour le seul gain de se divertir. Ainsi, la complicité des écoliers s’expliquait; leur maître-adjoint fréquentait le clerc de l’étude, et ce pédagogue exécrait Bernard, depuis qu’ayant demandé, dans le magasin, une feuille irréligieuse et anti-patriote, il avait reçu cette réponse:

«Monsieur, je ne fais pas de commerce avec l’ennemi.»

Bernard enfin résolut de se défendre et allait déposer une plainte au Parquet. Comme il écrivait au Procureur, Lendormy entra, et Bernard, à dessein, lui communiqua le début de sa lettre. D’abord surpris, l’huissier esquissa une grimace maussade; il dissuada son «cher voisin» d’une démarche vaine, car le Parquet se garderait de mettre la main sur les auteurs du délit, ni même de les chercher.

--Et, si on les trouvait, appuya-t-il, qu’y gagneriez-vous? Toute la ville, toute la France saura qu’on a chansonné M. Dieuzède, libraire, rue de la Barillerie, au Mans, et pourquoi on l’a chansonné. Croyez-moi, soyez patient, cette rigolade finira, ainsi qu’elles finissent toutes, usée par votre indifférence. Le _mot_ vous émeut; je ne vous comprends guère; si vous ne _l’_êtes point, l’êtes-vous davantage parce qu’on vous a décoré d’un grade qui vous déplaît? Si vous _l’_êtes, en quoi l’êtes-vous davantage après qu’avant la chanson? Mais, mon cher monsieur, nous _le_ sommes tous, au moins en idée. Peut-il y avoir une femme si sainte ou si glacée qu’elle n’ait jamais rien éprouvé pour un autre que son mari? C’est la tentation, vous le savez bien, qui fait la vertu. Mme Lendormy n’est point belle, et Groguelin, mon clerc, est plus bancroche que moi...

--M. Lendormy, arrêta Bernard, vous parlez comme un moraliste impertinent. Laissez-moi, je vous prie, terminer ma lettre. Quoi que vous en pensiez, je l’enverrai ce soir même au Procureur.

Lendormy, de même que Panurge, «craignait naturellement les coups»; prit-il pour lui la menace ou la transmit-il à d’autres? Une fois la lettre adressée, les criailleries de la rue cessèrent; l’inscription ne reparut que par intervalles, et le persécuteur se fatigua. Adèle avait prié d’un cœur éperdu afin que ces infamies dont elle ne voulait pas éclaircir l’énigme fussent arrêtées. Qu’on s’entêtât à nuire sans autre raison que «la joie de mal faire», cet abîme jusqu’alors ignoré d’elle la consternait. Quant à Bernard, une diversion éloigna de son esprit l’indigne épisode.

Le 20 janvier, dans l’après-midi, qui vit-il en effet surgir devant la porte du magasin? Jules, un Jules remis à neuf, non plus militaire, mais étoffé d’un manteau à vaste pèlerine, comme en portaient les voyageurs élégants, et tenant au bout de sa main gantée un sac de cuir jaune. Son allure délibérée, le feu moins dur de ses prunelles, son teint éclairci indiquaient la confiance d’un homme qui, de nouveau, se croyait maître des événements et dans son bagage emmenait la Fortune. Il arrivait de Brest où, avant de prendre le bateau pour Singapour, il était allé demander de l’argent à son père et embrasser sa mère clouée sur son lit par des rhumatismes déformants.

Les nouvelles de l’exploitation étaient excellentes; Fergus Fergusson l’avait reprise avec énergie; la récolte du caoutchouc doublerait dans l’année; la hausse ne se ferait pas attendre plus tard que le printemps.

--Fergus m’annonce, continua-t-il, qu’au prochain courrier, il te répondra. Tu lui avais écrit sans m’avertir, vieux cachottier que tu es! As-tu quelque chose de Sarug?

--Non, rien encore.

--C’est étonnant... Il va te soumettre un ensemble de propositions. Tiens ferme, je te l’ai dit et je viens te le redire: ne consens pas à céder, pour un morceau de pain, ta part d’associé.

--Un morceau de pain! s’écria Bernard. Cette fois, ce n’est plus une manière de parler. Nous en sommes là. Mon commerce est trop maigre pour que nous en vivions. A cette heure, j’ai juste devant moi cent vingt francs. Et encore, je ne les aurais pas si je n’avais fait vendre aux enchères les fauteuils de la chambre. (Il sous-entendait l’envoi à Bonfils d’une bonne moitié de la somme qu’il en avait tirée.) D’ici quinze jours, je prévois qu’il me faudra mettre ma montre au Mont-de-Piété, engager notre linge ou vendre ce canapé et jusqu’à notre grand lit. Et je vais trouver _la boulangère_ pour solliciter un peu de crédit.

--Sacrebleu! bougonna Jules en se grattant la tête, est-ce possible de si mal se débrouiller? Tu n’as donc pu nouer ici des relations qui te rapportent justement un peu de crédit? Tes fermiers, à Portzic, ne t’ont pas versé un centime depuis trois ans et plus. Tu ne pourrais pas les apitoyer, en extraire quelques avances? Que diable! remue-toi donc. Fais feu des quatre fers. Ne te laisse pas exterminer, et surtout résiste à Sarug.

Bernard le dévisageait tristement; il lui répugnait de tendre la main à l’homme qui l’avait dépouillé; cependant il se disait: «Jules a de l’argent; il pourrait m’aider, et il ne fera rien!»

Jules ne voulait pas exhiber devant Bernard son portefeuille bourré de billets; outre les subsides arrachés à son père, il venait d’obtenir cinq mille francs de Dervart dont il avait ressaisi la confiance en lui démontrant, d’après Fergus Fergusson, que le caoutchouc allait remonter. Mais il supputait les frais de son voyage, ce qu’il dépenserait à Singapour les premiers mois. Sacrifier au salut de son beau-frère, ne fût-ce que deux ou trois cents francs, c’eût été une niaiserie sentimentale, un manquement envers lui-même.

--Je ne le mettrais pas à flot, raisonnait-il; et je serais _plus gêné que lui_.

Plein de soi et de sa réussite certaine, il ne s’était pas encore aperçu, en regardant Bernard, de sa mine exténuée, fondue par le chagrin et les jeûnes. Il s’avisa brusquement que cet homme ruiné, séparé de sa femme, pourrait être assez bête pour se laisser périr de tristesse; seule avec trois enfants sur les bras, Hélène implorerait son assistance. Embarras qu’il ne voulait point accepter parmi ses prévisions.

--Hélène t’écrit-elle? s’informa-t-il à brûle-pourpoint. Tu sais, je la trouve absurde; elle s’est embarquée dans une mauvaise affaire, et je la pousse fortement à en sortir au plus vite.

--Tiens! s’étonna Bernard, non sans une pointe de reproche, elle prétendait que tu l’approuves.

--Au début, c’est possible. Je croyais qu’il s’agissait d’une simple combinaison commerciale. Mais elle reçoit Glenka, tu le sais, je ne t’apprends rien; elle a tort; ce n’est pas quelqu’un _de sérieux_...

Cette condamnation, pour Jules, signifiait que Glenka, tâté par lui, quand il avait su l’intimité d’Hélène et du docteur, s’était refusé à lui faire des avances de fonds.

Les enfants arrivaient; l’entretien se rompit. Paulette combla Jules de cajoleries exorbitantes. Elle se plaisait à irriter son père et Adèle. Celle-ci, toujours pratique, interrogea son oncle:

--Tu dînes ce soir avec nous?

--Non, j’ai averti Brouland que je l’invitais. Je lui dois bien ça. Une idée! Je vous emmène tous. Nous dînerons dans une crémerie tranquille où je me souviens d’avoir mangé des choses succulentes.

Telle était la sévérité quotidienne du régime chez les Dieuzède que la perspective d’un bon dîner, hors de la maison, fit sauter d’allégresse Paulette et Charles; et Adèle estima son oncle très généreux. Durant ce repas, Bernard garda la contenance d’un homme en deuil qui ne veut pas infliger à ses convives le poids de ses douleurs. Il cédait vaguement à l’atmosphère d’une table bien servie, aux persuasions allégeantes que Jules savait communiquer.

Jules montra des photographies de l’exploitation; sur l’une d’elles était fixé en belle lumière Fergus Fergusson, un grand blond, d’une membrure élégante et forte, avec cette carnation radieuse et cet aspect de loyauté candide qui spécifient certains visages anglo-saxons. Bernard se souvint de l’étranger providentiel qu’Hélène avait croisé dans un rêve: la lettre annoncée à Jules apporterait-elle les prémices d’une libération?

Mais, en reconduisant le voyageur, au moment de lui dire adieu, il eut la soudaine impression qu’il ne le reverrait plus; et sa voix s’emplit d’une gravité excessive en lui disant:

--Je te souhaite une traversée exempte de torpillages.

--Oh! répliqua Jules, les torpillages ne sont pas pour moi. J’ai payé ma part. Je suis tabou.

--Attention là-bas, conseilla Brouland, aux coups de soleil. De la prudence.

--J’en aurai, lui répondit Jules, plus sérieux. Je mettrai un turban de gaze par-dessus mon casque.

--Et, poursuivit Bernard, je te souhaite de ne plus croire à l’argent.

--Encore ta vieille marotte! Tu vois bien pourtant que sans lui, tu ne peux rien.

--Non, moins que jamais j’y crois. Mon royaume n’est pas de ce monde.

--Que veux-tu? dit Jules, riant un peu «du royaume» de Bernard, chacun le sien.

Et il ajouta, convaincu décidément que son beau-frère était, par vocation, destiné à toutes les catastrophes:

--Ce qui est doit être.

Chargé de cette devise fataliste, Jules s’enfonça dans la nuit qu’illuminait, devant ses pas impatients, un torrent d’or où ses mains brassaient de la puissance et des spéculations illimitées.

La pensée de Bernard le suivit avec une compassion plus haute que le dédain de Jules pour lui; et, si on lui avait offert d’échanger son propre abaissement contre les fausses grandeurs dont Jules s’enfiévrait, il eût pressé plus fort sur sa poitrine la pauvreté, son amoureuse.

Mais pourquoi Jules, en des termes si impérieux, exigeait-il--sa visite n’avait pas eu d’autre objet,--que Bernard tînt tête aux propositions de Sarug? Voulait-il, en sauvant les capitaux de son beau-frère, réparer les préjudices et restituer la fortune engloutie? Bernard savait trop bien qu’un repentir de cette sorte eût semblé à Jules Restout la plus méprisable des faiblesses. Non, Jules considérait qu’aux yeux de Sarug, il endosserait une partie de l’énorme sottise, si Bernard acceptait; il n’admettait pas qu’un malin compère le spoliât dans la personne du mari de sa sœur; son intérêt, au surplus, lui faisait désirer que Bernard se relevât de ses ruines; autrement, il s’exposait, une fois riche, à se voir _tapé_ par Hélène qui, certes, n’imiterait pas l’abnégation de son époux, et secouerait son frère avec de furieuses insistances.

C’est ainsi que Bernard interpréta la diplomatie financière de Jules. Il n’en pouvait, honnête comme il était, atteindre les visées secrètes: Jules se proposait de racheter _lui-même_ à Bernard, avantageusement, sa part d’associé. Il s’établirait ainsi, dans l’entreprise, sur le même pied que Fergus Fergusson et Dervart; et les Dieuzède, après avoir failli tout perdre, exulteraient de retrouver une honorable aisance.

Quelques jours plus tard, Sarug qu’il revit et pressa fit parvenir à Bernard les projets de contrat ou plutôt _les amorces_ annoncées. Des ouvertures vagues, prudentes, qui représentaient la hausse du caoutchouc comme lointaine et problématique. De longtemps, sinon jamais, les anciens associés ne pouvaient songer à récupérer la valeur des capitaux primitifs. Mais, dans l’hypothèse où se constituerait une société d’actionnaires, M. Dieuzède serait-il disposé à céder les actions d’apport auxquelles il avait droit contre le versement d’une somme déterminée selon le prix actuel de la matière première et le cours des changes?

Au dire de Jules, la somme qu’offrirait Sarug ne dépasserait point cinquante mille francs. Pour un miséreux qui allait vendre ses derniers meubles, c’était quand même une tentation opprimante.

--O paradoxe! débattait Bernard. Moi qui voudrais aimer la pauvreté comme elle m’aime, je vais refuser cinquante mille francs avec l’espoir indistinct d’en retrouver un jour trois ou quatre cent mille! Je suis pareil aux autres: des simulacres, des ombres, du néant, voilà ce qui asservit mes actes. Mais ce n’est point pour moi. Aurais-je le droit de faire plus pauvres mes enfants et Hélène?...

Repousser les suggestions de Sarug, une sagesse grossière le lui dictait: puisque cet aigrefin offrait de valeurs non encore lancées un rachat positif, si dérisoire fût-il, c’est que l’affaire lui paraissait pleine d’avenir. Seulement, sur l’époque où elle deviendrait bonne, lui et Jules pouvaient se tromper. S’il fallait attendre un an ou plus, par quel prodige Bernard durerait-il jusque-là?

N’importe! La vente du canapé et du lit, celle de quelques chaises anciennes et de guéridons lui assureraient trois ou quatre mois de subsistance. Il n’avait pas encore réclamé d’argent ni emprunté à personne. Il sonderait son fermier Bellec. Il escomptait aussi que Fergus Fergusson lui envoyait un secours. Bref, il rendit à Sarug une réponse négative et s’en remit pour l’inconnu des temps, à l’invisible Main qui le conduisait.

Mais une commotion dernière allait lui faire connaître jusqu’où sa patience devait égaler ses épreuves.

Le 5 février, Charles souffrant d’un rhume, et Adèle d’une migraine,--la crise de l’adolescence, chez elle, était proche,--Paulette s’en fut seule du côté de l’école. Après la classe, à quatre heures, elle ne rentra point. Bernard supposa qu’on la gardait, comme d’autres fois, à cause d’une leçon mal sue ou d’un méfait quelconque.

Il conversait, en ce moment, avec un visiteur dont la physionomie absorbait son attention. Le Père Lecoq, missionnaire du Congo belge, était venu se remettre, en France, des fièvres et de la dysenterie qui avaient failli l’emporter. Un ouvrage sur l’Afrique, dans la vitrine du libraire, avait saisi ses yeux, et il entrait pour le prendre; l’Afrique était sa nostalgie, son domaine d’apôtre et d’explorateur, un champ de bataille et de souffrance où il brûlait de retourner au plus tôt. Il avait une figure longue et fruste, même abrupte, avec des saillies puissantes, mais un regard doux et bleu, des joues creuses que prolongeait une barbe divisée en deux mèches soyeuses. Son parler un peu lourd s’appuyait de «voyez-vous!» énergiques. Sa flamme de foi rude et comme neuve, son impatience de conquête rendaient ce prêtre très différent des paisibles chanoines que Bernard connaissait. Il le fit asseoir, et, assis lui-même à son bureau, il l’écoutait deviser des nègres qu’il dirigeait parfois à coups de poing dans la voie du salut, de la forêt où il partait à l’aventure, du marais où il marchait en pleine eau, des heures, sous un soleil écrasant.

Mais Adèle traversa le magasin et vint à son père, singulièrement troublée:

--Je me demande, lui dit-elle à mi-voix, ce que fait Paulette; cinq heures ont sonné: elle devrait être ici depuis longtemps.

--C’est vrai, fit Bernard, aussitôt inquiet. Va vite voir à la pension.

La phrase d’Adèle préparait quelque chose de plus bouleversant. Elle tenait une lettre dans la poche de son tablier et tremblait de la présenter à son père:

--Quelqu’un l’a glissée sous la porte du corridor. On dirait l’écriture de maman.

Bernard, dont les mains étaient transies d’angoisse, déchira l’enveloppe; ce billet laconique venait, en effet, d’Hélène:

«Tu ne veux pas m’accorder Paulette. Je ne puis me passer d’elle. Je lui trouve une occasion de partir. Sois sans tourment.»

Livide à cette lecture, Bernard voulut proférer: «Paul...» mais sa langue s’embarrassa; un grand vide se fit dans sa tête; elle vacilla comme s’il était ivre; un brouillard emplit ses pupilles vitreuses, et il s’abattit, le front en avant, sur son bureau. Adèle étendit les bras pour le secourir; le Père Lecoq, comprenant qu’une terrible nouvelle venait de frapper le libraire, bondit du canapé, lui toucha l’épaule:

--Remettez-vous, mon pauvre monsieur.

Bernard ne bougeait plus, pareil à un homme qui a reçu dans le crâne une balle, et, tué raide, semble endormi. Adèle se penchait contre sa joue:

--Qu’as-tu, mon petit père? Réponds-moi... Il n’est pas mort, dites, il n’est pas mort? Jésus, ayez pitié de nous!

Le missionnaire souleva péniblement la tête inerte et vit que le coin de la bouche paraissait tordu, comme paralysé.

--Une simple petite attaque, dit-il sans perdre son calme, en dégageant de la chemise le cou osseux de Bernard, et il insinua sa main vers la poitrine.

--Le cœur bat. Rassurez-vous, mon enfant. Vite, chez le pharmacien.

Avant qu’il eût achevé sa phrase, Adèle se précipitait à la pharmacie du carrefour. Elle ramena le praticien avec deux passants dont elle invoqua l’aide. On allongea Bernard sur le canapé; l’énergie des révulsions, au bout d’une demi-heure, parvint à le ranimer. Les quatre hommes le transportèrent, sans qu’il proférât une parole, en haut, sur son lit. Charles, qui dormait couché, se dressa, pris d’épouvante, et fondit en sanglots. Le Père Lecoq s’offrit à courir au médecin, à chercher une garde-malade.

--On ne peut, dit-il, le laisser là, seul avec ces enfants, ni l’emmener, ce soir, à l’hôpital.

Bernard demeurait hébété; ses yeux, comme éteints, semblaient insensibles à ce qui se passait devant lui. Mais, un long moment plus tard, il balbutia:

--Qu’arrive-t-il? Où suis-je? C’est donc la nuit? Adèle, es-tu là? Donne-nous de la lumière.

Adèle lui répondit doucement en approchant la lampe:

--J’ai allumé; regarde.

Bernard fit un effort anxieux pour se tourner vers la clarté. Après une pause, il répéta, plus pressant:

--Allume donc. Je n’y vois rien.

--Tu ne vois rien? Mais la lampe est en face de toi.

--Non, je n’y vois plus rien. Alors, gémit-il, est-ce que je suis aveugle? C’est horrible! Comment cela?

Il se tut encore; Adèle n’osait pas lui rappeler la cause de l’attaque. La mémoire du malheureux s’évertuait, avec des intervalles de stupeur, à renouer au présent la minute où il s’était abîmé dans un trou sombre. Tout d’un coup, sa conscience se dégagea du demi-sommeil qui la suffoquait:

--Paulette! Paulette partie!... Elle est perdue! Oh!...

Puis, il retomba dans une prostration où la souffrance glissait au bord de son être, impuissante à le dévaster davantage.

Le pharmacien et les deux passants étaient partis. Adèle, restée toute seule à son chevet, l’écoutait respirer lourdement, et ses plaintes effrayantes se prolongeaient en elle. Pour quel motif s’était-il écrié: Paulette est _perdue_? Paulette allait rejoindre sa mère; elle désobéissait; Adèle ne pouvait comprendre en quoi le malheur de Paulette était si grand. Mais que son père devînt aveugle, était-ce possible? Qu’avait-il fait pour mériter une telle affliction? S’il demeurait infirme, avec elle trop jeune pour gagner leur vie à tous trois, ils n’auraient plus qu’à tendre la main sur l’escalier de la cathédrale, comme cette vieille, la mère Petitpain, qu’elle fêtait d’un bonjour et d’une menue aumône, chaque fois qu’elle montait à l’église.

Charles, assis sur sa couchette, demanda tout bas:

--_Il_ dort? Quand va-t-il se réveiller?

Et il ajouta, par un retour d’égoïsme enfantin:

--J’ai soif. Adèle, fais-moi une infusion.

Quelques braises végétaient sous de la cendre au fond de la cheminée. Il n’y avait plus à la cave qu’une dizaine de bûches; Adèle les ménageait comme si, après elles, ce dût être la fin de tout dans la maison. Elle écarta cependant les cendres et y posa un coquemar plein d’eau pour l’infusion de Charles.

L’œil sur la pendule, elle attendait, tourmentée jusqu’à la détresse, le médecin et la garde-malade. Le missionnaire était allé prévenir Brouland; pourvu qu’il l’eût rencontré! Mais, au moins, la garde-malade! Si l’état de son père s’aggravait brusquement, que pourrait-elle afin de le soulager?

Quelqu’un entra dans le magasin; une voix de femme appela:

--Personne?

Adèle, descendant avec sa lampe, aperçut le voile noir d’une religieuse de la Miséricorde, svelte et grande, la croix de cuivre sur sa poitrine, et un visage de bonté qui souriait au sien:

--O ma sœur, vous nous sauvez la vie!

Elle lui racontait l’accident, lorsque Brouland survint qui s’était, par bonheur, trouvé chez lui. Bernard, en l’entendant, sortit de son abattement léthargique; il essaya de parler; sa langue était encore pâteuse et bredouillante; et sa vue s’obnubilait davantage. Il dit au médecin:

--J’ouvre les yeux, je ne distingue qu’une buée, comme une vapeur d’étuve. Êtes-vous donc dans les ténèbres? Je n’aperçois même point les lignes de votre corps. Adèle, es-tu là? Est-ce que je deviens vraiment aveugle? Ce serait un coup de foudre pour nous.

Brouland l’examina et le rassura plus qu’il n’était lui-même rassuré: ses yeux étant faibles, la congestion s’était portée sur les centres nerveux ophtalmiques. Quand l’hémorragie rétinienne pourrait être résorbée, la vue reviendrait. Tel était son espoir qu’il insuffla au malade; mais il savait des cas fréquents où cette paralysie congestive s’était fixée en une amaurose croissante et incurable. Il appliquerait tout à l’heure des sangsues; le difficile serait d’en avoir. Mieux valait une saignée immédiate, et une ponction de la cornée; pour celle-ci, on appellerait Lechaptois qui était un bon oculiste; surtout, le grand remède, c’était le repos absolu, se laisser vivre, n’avoir souci de rien.

--Docteur, murmura Bernard, je voudrais vous dire un mot, seul à seul.

Adèle et la religieuse s’étant retirées:

--Paulette, commença-t-il, le croiriez-vous?...

--Je viens de l’apprendre, interrompit assez rudement le docteur. Je vous défends d’y penser; le mal est fait; vous ne pouvez empêcher qu’il soit fait. Reprenez-vous d’abord; ensuite vous aviserez... Tranquillisez-vous; la religieuse est là pour aider Adèle à vous soigner.

--La religieuse? Mais qui paiera le couvent?

--Ne vous tourmentez donc pas. Nous arrangerons tout cela.

--Mais, s’inquiéta Bernard, où cette pauvre sœur pourra-t-elle s’étendre et dormir? Je n’ai plus un seul fauteuil.

--Adèle, répondit Brouland, lui mettra un matelas sur le plancher. _C’est la guerre._

Il partit après avoir fait, au pli du coude, une large saignée et revint plus tard avec Lechaptois qui opéra la ponction. Bernard s’endormit, au matin, d’un sommeil pesant et sans rêves. Mais, quand les rues se désengourdirent, quand le tombereau du boueur eut passé avec sa clochette et que l’homme eut crié son habituel «Allons, Cocu!» le malade se souleva, ouvrit les yeux, et interrogea la religieuse que Charles appelait déjà familièrement: Sœur Marie.

--Ma sœur, le jour n’est-il pas encore levé? J’ai entendu cependant sous la fenêtre le tombereau.

Sœur Marie s’approcha, et d’un ton gaillard qui enveloppait une pitié confiante:

--Que voulez-vous? Le soleil, aujourd’hui, fait la grasse matinée.

Bernard, sur son oreiller, bougea sceptiquement sa tête embroussaillée de ses cheveux confus:

--Ma sœur, ne prenez pas la peine d’adoucir les choses. C’est le matin pour les autres, et, pour moi, c’est toujours minuit. Je ne vois même pas mes mains. Je suis dans le noir.

--Tu n’y seras pas longtemps, dit Adèle, en lui baisant les paupières, comme si l’attouchement frais de ses lèvres pouvait guérir les pauvres yeux.