Job le prédestiné

Part 19

Chapter 193,872 wordsPublic domain

C’était encore une illusion; comme Adèle, guettant son pas, s’élançait, dans le corridor, à sa rencontre, il s’enquit d’une voix qui sembla autre que la sienne:

--Elle n’est pas là?

Navrée, Adèle fit signe que non.

--Et à l’hôpital? questionna-t-elle, haletante.

--A l’hôpital, on ne l’a pas vue.

Il pénétra dans l’arrière-boutique où Paulette, tenant Tuong sur son épaule, de sa main repliée, lui flattait l’échine; et la phrase de Bernard parut lui causer peu d’émotion.

Adèle sanglota, puis s’écria:

--Ma pauvre maman! un accident lui est arrivé en route. Elle n’avait point de papiers, on l’a portée à la Morgue.

--Si, à huit heures, elle n’est pas rentrée, proféra Bernard un peu raffermi pour dominer cette douleur enfantine, j’irai chez le commissaire de police.

--Vous avez tort, lança tout d’un coup Paulette, de tant vous tourmenter. Moi, je vous dis que maman n’est pas perdue, qu’il ne lui est rien arrivé. N’est-ce pas, mon petit Tuong, qu’il ne faut point se tourmenter?

Elle frottait son nez contre le mufle du chat dont les paupières clignotaient voluptueusement.

--Paulette, laisse cet animal, cria Bernard exaspéré, marchant sur elle le bras levé pour la battre. Tu es une fille sans cœur; ton attitude me révolte.

--Elle te révolte, riposta Paulette, lâchant Tuong, mais avec le ton rebiffé d’une inférieure qui se venge, elle te révolte, parce que tu ne sais pas. Moi, je sais.

--Tu sais! Que peux-tu savoir? Ta mère t’a dit quelque chose, et tu nous laisses dans cette agonie! Tiens, tu es un monstre.

Paulette retira de son corsage une lettre cachetée qu’elle tendit à son père théâtralement.

--Quand j’allais partir, à deux heures, maman me l’a donnée. Elle m’a fait jurer de ne pas te la remettre avant le soir. J’ai obéi; suis-je un monstre d’avoir obéi? Elle m’a confié qu’elle s’absentait; pour ne pas vous peiner, elle a mieux aimé ne pas vous dire adieu.

Adèle, qui avait cru morte sa mère, releva la tête; un long soupir gonfla sa poitrine. Bernard prit la lettre, s’approcha du lumignon posé sur la table, et déchira l’enveloppe avec un solennel tremblement. Et ses yeux lurent:

«Mon ami,

«Je veux encore t’appeler de ce nom; je suis certaine que jamais tu ne cesseras d’être mon ami. Mais j’agis envers toi comme si tu n’étais plus mon ami. Tu me pardonneras; de toi-même tu m’as promis que tu me pardonnerais. Je m’en vais, parce que la vie commune n’est plus possible dans la misère où nous descendons. Je pèse sur toi, tu pèses sur moi. Nous nous aigrissons l’un l’autre, et nous ne parvenons plus à nous entr’aider. Il faut que je me suffise, que je me débrouille toute seule. J’ai cherché à Paris une position; on m’offre la gérance d’un magasin d’antiquités, rue de Babylone. Ayant accepté, je dois partir sans attendre.

«Je n’ai pas eu le courage de t’en parler. Tu m’aurais désolée par des insistances douloureuses et inutiles. Faire mes paquets devant toi, embrasser Adèle et Charles, je n’aurais jamais pu.

«Voici, maintenant, pourquoi je confie ma lettre à Paulette: cette enfant m’a toujours comprise mieux qu’Adèle; et elle saura suivre mes recommandations. Mais Paulette a un caractère difficilement compatible avec les principes rigides où tu l’élèves; elle te fera beaucoup d’ennuis; loin de moi, elle sera très malheureuse. Laisse-la me rejoindre.

«Tu vois quelle confiance je garde en toi, puisque je m’en remets à ta décision pour une chose que j’aurais pu faire sans attendre ton consentement. On m’a trouvé un modeste appartement meublé de trois pièces, 27, rue Rousselet. Paulette y sera très bien; la maison donne sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu. C’est à proximité d’un lycée où je l’enverrai.

«Embrasse pour moi Charles et Adèle. Jules, que j’ai mis au courant de mes résolutions et qui les approuve te fera part, avant de s’embarquer pour les Indes, des dispositions qu’il juge utiles à nos communs intérêts.

«Mon voyage et les frais à prévoir en arrivant à Paris exigent que j’emporte sur moi quelque argent. C’est un des motifs qui m’ont fait vendre mon petit bureau. J’ai pris 500 francs; tu trouveras le reste de la somme au deuxième rayon de mon placard, dans une pochette, sous la pile des draps.

«Hélène.»

A cette lettre, écrite d’une main agile, en des termes secs et positifs, selon le style des Restout, était adjointe une liste d’objets qu’elle priait son mari de lui expédier par un commissionnaire. Sa fuite clandestine ne lui avait permis de prendre avec elle ni son linge de corps ni ses robes.

Après tout ce que Bernard avait enduré, une telle lecture devait ou le briser absolument ou opérer chez lui une sorte de sanglante libération.

Il fut déchiré, broyé au delà de ce qu’il croyait pouvoir souffrir. Le départ d’Hélène, la certitude qu’elle allait retrouver Glenka enfonçait comme un fer rouge dans sa plaie fumante. Hélène abandonnait à leur naufrage ses enfants et lui sur le radeau de la Méduse où elle refusait de partager leur faim. Tout cela était indigne, accablant, et il sentait plus de honte que d’amour affligé.

Mais, du moins, il ne se rongerait plus d’incertitude. Il voyait clair maintenant dans le cœur d’Hélène. La rupture était nette. L’était-elle sans arrière-pensée? Hélène conservait la tenue d’une honnête femme. Pas une allusion à son amant. Bernard lui sut presque gré de cette réticence, comme d’une pudeur de sa faute ou d’un ménagement pour lui. Sa lettre n’accusait aucune des haines qu’une épouse infidèle nourrit le plus souvent à l’égard de l’homme qu’elle délaisse. Elle présentait la séparation comme une nécessité accidentelle qui n’avait rien d’irrévocable. Seulement elle réclamait Paulette.

--Cela jamais, se dit sur-le-champ Bernard. Paulette avec sa mère, les deux autres avec moi, c’est la famille coupée en deux, c’est le divorce. Paulette dans un faux ménage. Paulette corrompue par ce misérable! Non, je ne consentirai pas à sa perdition.

L’excès même de son malheur lui imposait la fermeté. Quand il eut achevé lentement la lecture funèbre, il remit la lettre dans l’enveloppe, et, se tournant vers ses filles qui scrutaient sa physionomie, Adèle bouleversée, Paulette, aiguë et curieuse:

--Mes enfants, dit-il, votre mère, pour des motifs que vous n’avez pas à juger, nous quitte quelque temps. Elle veut essayer si, en travaillant toute seule, elle réussira mieux qu’avec nous. Elle savait que je n’approuverais pas sa décision, elle me l’a cachée. Dieu veuille qu’elle reconnaisse demain son erreur.

Adèle, sans prononcer un mot, jeta ses bras autour de son cou, l’étreignit longuement.

--Elle a bien fait de partir, lança Paulette à mi-voix, en prenant un air de défi.

--Paulette, je te prie de garder le silence, intima Bernard avec une gravité si triste que la mauvaise enfant craignit pour la première fois son père et remit à plus tard le débat où elle saurait ce qu’on ferait d’elle; car sa mère lui avait laissé entendre: «Tu me rejoindras à Paris.»

Charles, occupé de ses bateaux qu’il découpait, avait suivi d’une oreille insouciante les déclarations paternelles. Il comprit soudain que sa mère ne rentrerait pas ce soir et se mit à pleurer. Bernard l’attira sur ses genoux, essaya de le calmer, soulageant sa propre désolation dans la douceur meurtrie de ses paroles. Mais le petit répétait à travers ses larmes:

--Je veux maman! Je veux maman!

--J’ai faim, dit Paulette à sa sœur. Je vais me couper une tartine.

--Paulette, commanda Bernard, mets la table avec Adèle, et vous y poserez le couvert de votre mère, à tous les repas, comme si elle allait rentrer. Quand elle reviendra, elle saura qu’elle n’a jamais été _absente_.

Adèle apporta la soupière. Bernard s’assit en face du couvert et de la chaise qui attendaient. Il remplit l’assiette des enfants; la sienne demeura vide; des pleurs impossibles à réprimer glissaient au creux de ses joues que marquaient des taches d’un rouge feu comme celles des pampres, lorsque l’automne commence à les vieillir; dans la lueur chétive de la lampe les pointes emmêlées de ses cheveux semblaient devenues plus grises tout d’un coup.

Le remuement des cuillers rendait un son morne, étouffé; on eût dit que, derrière la tenture noire, il y avait un mort étendu.

Adèle, cependant, offrait à son père du pain et des anchois:

--Je veux que tu prennes quelque chose. Tu as besoin, pour nous, de tes forces.

Doucement, il refusa:

--Demain, demain... je mangerai.

Sa pensée, malgré lui, s’égarait ailleurs; il voyait Hélène arrivant à Paris; l’autre était là, au devant d’elle; le couple montait dans une voiture, en descendait, poussait la porte d’une allée. Il les suivait...

Puis un détail de la lettre lui revenait pour le tourmenter, cette intervention de Jules annoncée par Hélène. De quelle influence le néfaste Jules pesait-il sur les actes de sa sœur? Bernard devrait se défendre contre les pièges qu’on lui tendait, consulter des hommes de loi; une séparation légale commencerait dès qu’entre les époux serait dressée la machine de guerre des textes du code.

Il était tard; aussitôt après le triste souper, Adèle récita la prière du soir; en articulant la recommandation quotidienne: «Seigneur, secourez ceux qui _voyagent_, les pauvres, les malades, les agonisants», elle fut arrêtée par un spasme, eut peine à continuer. Paulette affecta de ne pas répondre, puisque son père lui avait enjoint le silence; avant de se coucher, elle ne l’embrassa point.

Lorsque Bernard pénétra dans la chambre du haut, l’aspect du lit, où, seul dorénavant, il compterait les heures sans sommeil, lui remémora ce qu’il avait éprouvé après la mort d’Édith. S’il avait conduit Hélène au cimetière, elle eût été, pour lui, moins lointaine que dans le gouffre de feu qui l’emportait. Mais la vision du cadavre d’Édith allongé sur ce même lit éclairait son malheur présent:

--N’ai-je point trop aimé les créatures? Est-ce que je ne mérite pas de les perdre? Je me crois dépouillé de tout, et je reste un idolâtre, _un avare_. Là où est mon trésor, là est mon cœur. N’est-ce pas en Vous qu’il est, ô Dieu, seul vrai bien...

L’idée de «l’avarice» ramena son esprit aux trois cents francs qu’Hélène disait avoir laissés; cet argent, quelques semaines, sauverait de la famine ses enfants. Il trouva les trois billets sur le rayon du placard, à l’endroit qu’elle avait désigné. En soulevant la pile des draps, ses doigts atteignirent un livre oublié ou caché derrière eux: c’était l’exemplaire de _Madame Bovary_, le même qu’elle avait prêté au peintre Sirvaës. Pourquoi le dissimulait-elle, sinon parce qu’elle mêlait d’impures intentions à l’attrait de ce roman? Bernard se souvint de l’abbé Ragot et des mercuriales de ce rigoriste:

--Avait-il raison? Hélène a failli; ce n’est point pour avoir lu l’histoire d’un adultère. Mais elle l’a relue pour s’entraîner à faillir. Suis-je coupable d’avoir mis un tel livre sous sa main?

Ce scrupule s’en alla, parmi les remous incohérents de ses souffrances, à la dérive. Il ouvrit sa fenêtre afin de clore, par habitude, ses volets. La flamme d’un réverbère tremblotait sous la pluie molle, interminable. Il entendit sortir d’une maison proche le vagissement d’un nouveau-né; de plus loin, le vent porta le cri hagard d’une hulotte, ses coups de gorge chevrotants comme le rire d’une vieille folle. Une nuit d’hiver, à Portzic, la hulotte criait ainsi; Hélène reposait à ses côtés, bouche contre bouche; il lui disait: «M’aimes-tu?» Elle avait répondu: «Oh! oui, je t’aime!»

Il écarta le fantôme de cruelles délices:

--Illusion des tendresses, à quoi bon te laisser revivre? Tout ce qui fut vain ne peut plus être. Ceux qui meurent sans avoir compris la misère des joies périssables sont encore plus à plaindre que moi.

IX

L’absence de Mme Dieuzède ne pouvait demeurer longtemps inaperçue; et son mari prévoyait les commentaires qui bourdonneraient autour de sa disparition. Il était résolu à la justifier comme un éloignement concerté avec lui pour des motifs d’intérêt. Mais, dès le lendemain, il se rendit compte que nul ne serait dupe de cette fiction généreuse.

Le temps s’était épuré; un peu d’azur descendait sur les ardoises des toits, et les nuages, en convois ensoleillés, voguaient comme ces caravelles aux voilures énormes que Bernard, jadis, voyait, en rêve, couvrir une mer toute d’argent.

L’après-midi,--c’était un dimanche,--il se préparait à emmener les enfants dans la campagne. Brouland sonna; Bernard, au premier regard qu’échangea le docteur avec lui, sentit les choses graves qu’ils allaient l’un à l’autre se communiquer. Il le fit entrer dans le magasin sombre, mais en soulevant la tenture du fond, de peur que Paulette, à la dérobée, n’écoutât.

--Je suis venu aujourd’hui dimanche, dit Brouland à voix basse, désireux de vous parler sans témoins. Avez-vous des nouvelles de Mme Dieuzède?

--Pas encore, voulut répondre Bernard, la figure péniblement contractée. Comment savez-vous qu’elle n’est plus ici?

--Je me trouvais hier à la gare, sur le quai, au moment où arrivait l’express de Paris. J’ai aperçu Mme Dieuzède s’installant dans un wagon de seconde; une personne l’accompagnait et lui tendait ses bagages.

--Tiens! qui donc?

--La femme de service de... Glenka, la demoiselle Chemin.

--Ah! sursauta Bernard.

Et il pensa: «Je m’en doutais. Cette horrible hypocrite, c’est elle, la complice, l’entremetteuse...»

--Mme Dieuzède m’a bien vu. Mais elle a évité mon coup d’œil, elle a pâli; elle n’a pas eu l’air de me reconnaître... Permettez, mon cher Dieuzède, continua le docteur en touchant le poignet de Bernard comme s’il allait tâter son pouls, ne vous tenez pas sur le qui-vive avec moi. Faites-moi l’honneur de me prendre pour ce que je suis, pour un ami clairvoyant. C’est mon devoir de vous entretenir, enfin. J’aurais dû le faire plus tôt. Mais de quoi cela eût-il servi? Je me tairais peut-être encore si je ne lisais dans vos yeux rouges et sur votre mine qu’il est temps de vous dire tout. La crise qui se développe, j’en ai suivi les symptômes depuis des mois. Et je n’ai pas eu besoin d’un diagnostic. Le lendemain de _la soirée_, Glenka me prit pour confident de son trouble... et de ses espoirs. Je lui remontrai avec une telle force l’ignominie des conséquences qu’il me promit de ne plus revoir votre femme; et il tint parole près d’un mois. Vous vous rappelez, ses visites cessèrent. Mais ce qui était d’abord une fantaisie de blasé se tourna en une passion. Il touche à l’âge mûr, il approche du moment où un libertin commence à user les charmes de l’inconstance. Ce qu’il avait entrevu, chez Mme Dieuzède, d’honnête et d’ardent, l’a fixé davantage dans un sentiment qu’il croit sérieux. Peu de jours avant son départ j’ai pénétré que l’intrigue reprise allait aboutir à ses fins. Je l’avertis avec de véhéments reproches; il les accueillit très mal. Nous nous sommes brouillés...

Ici, Bernard, en silence, pressa la main de Brouland, et le médecin poursuivit:

--A vrai dire, il y avait entre nous plus de camaraderie que d’amitié solide. Glenka me recherchait parce qu’il avait besoin de moi. J’admirais ses dons d’artiste, sa puissance d’irradiation joyeuse; je l’aurais presque subie. Mais une intimité comme la nôtre était bridée, malgré tout, par le sens critique. Mme Dieuzède, elle, s’est mal défendue. Les circonstances ont eu l’air d’une coalition nouée pour son péril. Elle a rencontré Glenka dans une période où son énergie se déprimait: elle souffrait d’un changement de position; séparée des artifices mondains, elle devait être plus accessible aux naïvetés sentimentales. Il a émis sur elle son magnétisme fascinateur; horriblement impressionnable, elle a été, pour une part violente, victime d’une suggestion...

--Et j’ai si mal su la préserver! confirma Bernard en baissant la tête comme sous le fardeau de la faute qu’il faisait sienne.

--Oh! gronda Brouland, n’exagérons point son innocence. Sa folie est de celles qu’une vie entière ne suffit pas à racheter. Elle discernait, avant d’agir, le mal qu’elle _voulait_ commettre. Mais je ne moralise point sur son cas; je l’explique; habitude ou, si vous aimez mieux, tic de physiologiste. Si elle avait tenu bon jusqu’au départ de Glenka, elle sortait de cette aventure probablement indemne. Le contraire étant, à cette heure, trop certain, l’absence et le souvenir ont exaspéré l’aimantation réciproque; faut-il nous étonner qu’elle ait pris hier le train pour Saint-Cloud?

--Elle n’est pas à Saint-Cloud, rectifia Bernard, elle a trouvé une situation à Paris.

Et il instruisit, sous le sceau du secret, Brouland des volontés qu’énonçait la lettre d’Hélène. Le docteur l’approuva de refuser Paulette; après une pause réfléchie, il dit encore:

--Actuellement, pour la sauver, vous ne pouvez pas grand’chose...

--Si, beaucoup, dans l’ordre invisible.

--Je suis croyant, vous le savez, repartit le docteur; l’intervention, dans les événements, des causes supérieures, je l’admets comme l’inconnu, l’X nécessaire; mais il faut que notre action sur l’humain y corresponde. A vous, je vous reprocherais de l’apathie mystique. Comprenez-moi. Personne au monde, pas même Dieu, ne peut empêcher un homme et une femme qui se cherchent de se joindre en désir ou en fait, au mépris du décalogue. Voilà pourquoi leurs actes ont des suites très lourdes. Seulement, ce faux bonheur va-t-il durer? Je connais Glenka; Mme Dieuzède n’est pas une rouée capable de le retenir longtemps dans ses filets. Elle joue en amour avec lui trop franc jeu; il la domine comme elle vous domine; il la fera souffrir; elle aura des bouderies de petite fille gâtée dont il se lassera fort vite. Il se lassera et la quittera. La guerre offre tant de prétextes! Il n’a qu’à se faire envoyer dans un hôpital distant de Paris, à retourner en Orient ou sur le front. Ce sera, pour Mme Dieuzède, l’instant critique; c’est alors que ses amis devront la protéger du désespoir, ou empêcher une autre chute qui, celle-là, pourrait être mortelle. Je pense à une femme excellente, dont la présence serait une chance de salut. Mme Laboré, à cause de son vieux père malade, passe plus de temps à Paris qu’ici. Je la mettrai, si vous m’y autorisez, dans la confidence. J’estime son tact et sa bonté incomparables. Elle visitera, comme par hasard, le magasin de Mme Dieuzède; elle l’engagera tout naturellement à venir chez elle. Isolée comme elle va l’être, votre femme, c’est vraisemblable, lui ouvrira le mystère de sa vie, recevra ses conseils. Et, à l’heure de la détresse, Mme Laboré sera là pour lui tendre deux mains vigoureuses.

Brouland se leva, étira, selon son geste habituel, les pointes de sa barbe.

--En attendant, mon cher Dieuzède, conclut-il, ne vous laissez pas dévorer par votre chagrin. Vous êtes trop sensible, pas assez volontaire. Malgré les apparences, moi qui ai une légende de dureté féroce, je suis un peu comme vous: mon gamin d’enfant aurait besoin d’être mené à la baguette; et je l’élève avec une déplorable faiblesse, parce que sa mère, en mourant, m’a fait promettre de ne jamais le rudoyer.

L’imprévu de cet aveu amena un vague sourire sur la face de Bernard inclinée dans la pénombre du magasin comme une image de la résignation expiatrice. Brouland, par ses rudesses d’analyse, faisait panteler sa douleur; et pourtant son amitié le soulageait.

--Si vous n’aviez pas, vous aussi, exprima-t-il en le reconduisant, ce fond sensible que vous blâmez chez moi, vous ne m’eussiez pas apporté un réconfort où je découvre un signe divin. J’ai tort d’être faible, je le sais trop. Mais je m’obstine à croire que le dernier mot, même dans ce monde, reste à la bonté, à l’amour vrai. Ma pauvre femme nous reviendra parce que, seul, je l’aime; et, d’ici peu, elle le comprendra.

Il était dit que, pour Bernard, le fiel devait se mêler au vin des consolations comme dans le breuvage dont le Christ ne voulut pas goûter. Paulette, au lieu de se rendre à l’école l’après-midi du dimanche et d’y subir sa punition, avait caché sous son oreiller la lettre de la directrice.

--Je ne la montrerai point, avait-elle d’abord décidé; demain la directrice me renverra et je ne retournerai plus dans sa _boîte_.

Ensuite, elle eut peur, malgré tout, d’une comparution devant cette respectable dame. Impatiente, en outre, de savoir si son père l’enverrait à Paris, elle cherchait à provoquer un éclaircissement. Au retour de la promenade elle se prit, d’une manière subite, les tempes entre ses mains.

--Oh! s’exclama-t-elle, ma retenue que j’ai oubliée! Le départ de maman me fait perdre la tête.

Elle courut à sa chambre et redescendit avec la lettre.

--Voyons! dit Bernard sans courroux,--il ne s’attendait qu’à une espièglerie,--quelle affaire t’es-tu mise encore sur les bras?

Mais le mouvement de Paulette lui présentant un pli cacheté l’attrista, comme une répétition méchante du geste qu’elle avait eu la veille en tendant la lettre d’Hélène. Quand il vit le motif de la retenue, le propos qu’on avait surpris: «La messe, tous les jours, ça commence à me barber», sa figure se resserra d’une sévérité insolite.

--Pourquoi, interrogea-t-il, as-tu prononcé cette phrase pitoyable?

--Je l’ai dit, répliqua Paulette, parce que je le pensais. Je ne suis pas comme Yvonne Cornilleau qui fait la bigote pour plaire à Mme la Directrice.

--Paulette, allons, tenta d’insinuer Adèle, ne te montre pas plus vilaine que tu n’es.

Paulette se retourna contre sa sœur d’un air de petite furie.

--Toi, d’abord, tu n’as pas voix au chapitre. Et puis, toi, tu es aussi arriérée que le vieux cuir du rasoir de papa.

--Alors, intervint Bernard, tu crois que s’ennuyer à la messe, c’est prouver qu’on est très _avancé_ et intelligent?

--Je n’en sais rien, mais je sais que je m’y ennuie. Maman a raison: je n’ai pas la dévotion dans le sang. Que veux-tu? Je suis une Restout, moi... Il est temps que je m’en aille vers maman. Elle veut que je sois avec elle. Quand me prendras-tu mon billet?

--Paulette, mon enfant, dit Bernard d’un ton de tranquille fermeté, ne compte pas que je te laissera partir. Ta place est sous mon toit avec ta sœur et ton frère.

--Eh bien! je partirai sans ta permission.

--Tu ne partiras pas sans argent?

--Oh! j’en trouverai. Il y a des gens qui auront pitié de moi.

--Et tu ne sais pas que je te ferais ramener par les gendarmes?

--Maman me cachera; elle me défendra contre les gendarmes; et, s’ils me ramènent, je me jetterai sous les roues du train.

--Les gendarmes seront prévenus et te passeront les menottes.

--Au Mans, je n’aurai plus les menottes. Je repartirai ou j’irai me noyer dans la Sarthe. Vous voulez que je sois contente avec vous, et vous me traitez comme au bagne!

--Paulette, tu es décidément une mauvaise fille. Je n’ai que des bontés pour toi; tu n’y réponds que par l’ingratitude...

--Eh bien! glapit-elle, roulant au fond de sa gorge des sanglots de colère, si je ne suis bonne à rien, débarrassez-vous de moi. Maman a bien fait de s’en aller, elle ne reviendra plus. Je suis du côté de maman, je ne suis pas de ton côté.

A bout de patience, Bernard la gifla, la chassa vers le corridor; et, surprise devant la réaction d’une force supérieure à sa volonté, elle se tut, monta lentement l’escalier.

Bernard marchait de long en large dans une exaspération indicible. Son impuissance à vaincre sa fille par le raisonnement ou par les menaces le blessait comme la plus amère des défaites. Quel avenir présageait, à douze ans, cette anarchique malignité? C’était, pour lui, la faillite partielle de son existence; et il apercevait, dans la révolte ouverte de cette enfant, la première répercussion des actes d’Hélène. La famille était brisée. Le cri de Paulette: «Je suis du côté de maman» le traversait jusqu’aux jointures des os. Paulette était «une Restout»; elle le disait parce qu’elle l’avait entendu dire. Bernard lui avait pourtant donné quelque chose de son âme; il le cherchait au fond d’elle, et n’en retrouvait plus rien.