Job le prédestiné

Part 18

Chapter 183,805 wordsPublic domain

Le conseil parut décevoir le personnage; Bernard se retira, certain que sa franchise lui valait un ennemi de plus. Au reste, il oublia sur-le-champ la figure et la maison du client insipide. Mais la donnée d’une des gravures le poursuivit: un vieux seigneur surprenait son épouse en une conversation trop intime avec un chérubin impatient, et faisait signe au valet qui l’accompagnait, levant un flambeau, de ne point les alarmer. Il était odieux pour Bernard de s’appliquer l’hypothèse d’une rencontre pareille. Néanmoins, il se traçait une ligne de conduite.

--A _lui_ je ne dirais pas un mot, je n’aurais point l’air de le voir. J’irais droit à _elle_, je l’avertirais: Hélène, je ne suis plus rien dans ta vie, je le savais. Mais, devant Dieu, tu m’as promis d’être fidèle; tu as des enfants qui sont les miens; prends garde et repens-toi...

Il traversait le jardin aux roses, le même qu’il avait admiré du balcon de Glenka; les rosiers nus, l’herbe des pelouses fanée par l’automne semblaient pleurer des illusions mortes. Un gros vent tiède enflait contre le crépuscule des nuées amères balafrées de rides sanguinolentes. Il y avait, selon le mot du pays, de la hargne dans le temps. Des cloches semblables à celles qu’il entendait jadis au-dessus de la mer sonnaient un glas que déchiraient les rafales. Il longea la partie boisée du jardin, au bord d’un étang qui incurvait entre des chênes ses berges blondies sous les feuilles tombées. Deux cygnes battaient de leurs ailes l’eau noire et tremblante; un paon cria parmi le vaste gémissement des arbres. A l’Orient livide, derrière les branches d’un séquoia, la lune pleine roulait sur un tumulte de vapeurs verdâtres. Bernard s’en allait, son manteau, ses cheveux au vent; le chaos de la tempête et de la nuit tombante excitait les sauvages ivresses de sa douleur. Avec les puissances d’amour dont il frémissait, quelle infortune l’empêchait d’être aimé?

Le magasin était désert. Aucun bruit dans la maison mal éclairée. A cette heure, en haut, Adèle et Paulette travaillaient; Charles, près d’elles, se tenait tranquille, construisant des bateaux de papier. Il souleva la tenture qui masquait l’arrière-boutique; aux braises d’un feu languissant, il entrevit, devant la cheminée, sur une chaise basse, Hélène enveloppée d’un châle; son profil étiré, l’affaissement de ses membres avouaient ses lassitudes, l’abandon d’elle-même et de tout.

--Sans lampe, mon amie!

Au fond de cette parole une telle douceur d’amitié vibra qu’Hélène, presque émue, releva les yeux, et, faiblement, répondit:

--Que ferais-je d’une lampe? L’obscurité me repose... Il faut bien être économe... Et ces gravures? Tu les rapportes?

Il secoua la tête, se courba pour jeter une bûche dans le feu:

--Non, je n’en ai pas voulu. Ça ne valait rien. Des immondices!

--Oh! toi, quand tu tomberas sur une bonne affaire, c’est que les étoiles auront changé de place.

Il s’était assis à gauche de la cheminée, et, les pincettes en main, il rejoignit les braises autour de la bûche pétillante.

--Alors, énonça-t-il d’une voix contenue, tu crois que mon étoile n’est pas heureuse? Nous avons eu pourtant des années parfaites, et, à présent encore, si tu voulais...

--A présent, coupa-t-elle avec un sursaut d’impatience, je ne crois plus à rien, j’ai la nausée de vivre. Je sortirais de ce monde exécrable, comme après une nuit d’insomnie on quitte un wagon de troisième classe empuanti par des goujats.

--Tu ne crois plus à rien? Tu le dis, mais tu es loin de le penser. Hélène, si tu ne croyais plus à rien, c’est que tu n’aimerais plus rien.

Le regard qu’il envoya sur elle en répliquant ainsi eut peur de pénétrer au plus vif d’une blessure. Il le détourna dans le vague. Elle avait incliné son front, puis le redressa brusquement.

--Comprends-moi, se défendit-elle. Quand je me suis mariée, et longtemps après, j’avais encore devant l’existence l’ingénuité d’une petite fille qui, tous les matins, à son réveil, peut se dire: «Aujourd’hui, pour moi, quelles bonnes choses arriveront?» Je croyais que la vie doit porter du bonheur comme un rosier porte des roses. Maintenant, je la connais. Je n’attends d’elle que des souffrances; hors d’elle, je n’ai point d’espoir, et je ne t’envie pas tes illusions.

--Je t’écoute, soupira Bernard; si ton âme ressemblait au portrait que tu m’en donnes, ce serait une tristesse à en mourir. Mais tu n’es pas ce que tu penses être. As-tu interrogé toutes les fibres de ton cœur? Est-ce qu’on peut respirer sous le ciel des vivants sans un désir ni un espoir? Tu me parais comme cette enfant souffrante qui boudait sa poupée et voulait la mettre en pièces parce qu’elle ne répondait plus à ses fantaisies. Tu aimes désespérément la vie de ce monde; elle te fut indulgente; aujourd’hui, elle t’a mise au pain sec; elle t’enseigne, malgré toi, la sagesse; tu es pressée de la maudire. Il faudrait, pourtant, ce soir, te séparer d’elle; tu songerais, en pleurant peut-être, qu’elle fut douce quand même.

--Détrompe-toi, je coulerais dans le néant comme j’en suis sortie, et plus contente d’y rentrer que d’en sortir. Le silence, le sommeil à jamais, oh! pour moi qui dors si mal, c’est le Paradis, c’est mon seul trésor, et personne ne me l’ôtera.

--Personne? En es-tu bien sûre? Il n’y a plus de sommeil dans l’éternité.

Une quinte de toux secoua le dos d’Hélène: elle ramena son châle autour de sa poitrine et repartit, un peu haletante:

--Tu voudrais me faire peur de l’autre vie! A quoi bon? La foi, je ne l’ai plus, je suis allégée de ne plus l’avoir. Tu vas me dire que je blasphème. Le blasphème est une prière encore. Nous sommes là tous les deux, seuls dans la nuit, seuls dans le noir. S’il existe un Dieu, il nous regarde, il m’entend qui te parle et qui doute de lui. Si je me trompe, pourquoi ne me révèle-t-il pas sa présence par un signe, par un souffle, par une voix, par une émotion inconnue?

Bernard sentit passer en elle le frisson du vide intérieur. Le vent grondait, le feu palpitait; au dehors, un volet claqua. Chacun des mots d’Hélène le transfixait d’une angoisse; cependant, il s’étonnait avec une sourde joie de trouver un chemin vers ce cœur obstinément barré. Pour qu’elle glissât à une sorte de confession, fallait-il qu’elle fût excédée d’amertume, à bout de mensonge! Elle maintenait, d’ailleurs, l’entretien dans des généralités; d’instinct, elle défendait les abords d’une conscience qui ne voulait pas livrer son énigme.

Il avait rapproché sa chaise de la sienne et, s’efforçant de paraître calme, il répliqua:

--Tu me demandes pourquoi Dieu se cache, quand il est la Lumière. Je ne suis pas un théologien ni un scrutateur des abîmes. Je n’aperçois qu’une chose: c’est en nous que sont les ténèbres; nous épaississons comme un mur entre la lumière et nos yeux. Tu crois avoir perdu la foi; j’ai la certitude qu’elle subsiste chez toi à des profondeurs où tu ne saurais l’atteindre et l’anéantir. Mais réfléchis de quelle manière elle a semblé s’éteindre, comment tu as cessé d’entendre la parole de vie. Ton âme sommeillait dans une tiédeur d’habitude; pas à pas, sans t’en douter, tu te retirais hors de l’embrassement divin. Puis, un jour, tu as eu l’impression que Dieu était absent. Il ne l’est pas, il ne veut pas l’être; mais tu lui as fermé ta porte; il reste, comme un mendiant, derrière ton seuil, jusqu’à ce que tu reviennes vers Lui.

--Alors, dit Hélène, douloureusement ironique, si nous restons chacun sur nos positions, cela durera longtemps, jusqu’à la fin.

--Tu oublies, protesta-t-il avec une tendresse poignante, qu’Adèle et moi nous prions, nous souffrons pour toi. La prière peut tout, quand la souffrance lui donne des ailes. Et tu ne sais pas, des conjonctures viendront sur toi, des _signes_ que tu ne voudras point récuser. _Celui qui t’aime_ se lassera d’attendre que tu lui ouvres; il pénétrera tout d’un coup à la façon d’un voleur.

Les doigts d’Hélène, quand il proféra les mots: celui qui t’aime, furent pris d’un léger tremblement. Ensuite, elle haussa les épaules:

--Je te comprends. Tu espères que Dieu, pour m’éclairer, me réserve des malheurs de choix. Merci de ta prédiction. J’ai lu dans plus d’un livre cette vieille ritournelle. Moi, la souffrance ne me convertit pas, elle me raidit. J’en veux aux forces implacables qui prétendent me ployer sous leur loi de fer sans que je sache pourquoi, ni ce que je leur ai fait.

--Mais enfin, s’écria Bernard, étreignant entre ses deux mains la main gauche de _sa_ femme, celle où brillait l’anneau bénit, ma pauvre Hélène, explique-moi donc ce qui te rend si malheureuse. Notre misère est dure, je le sais trop. Es-tu la seule à en pâtir? J’ai aussi un cœur de chair, et je m’afflige plus que toi, parce que je porte le fardeau de tous, je m’afflige dans l’espérance pourtant. Nous n’avons pas manqué, jusqu’à ce soir, de pain; nous n’en manquerons pas demain non plus. Le pain, ce n’est pas assez. Il faut l’amour. Si tu nous aimais, tu mettrais en commun tes tristesses avec les nôtres. Tu les trouverais légères. Pourquoi as-tu cessé de nous aimer? Je ne te fais, à mon endroit, aucun reproche. Trop de choses en moi, je le sens, doivent te déplaire. Mais je t’aime si entièrement que tu peux me faire les plus cruels aveux, je te pardonnerai tout, je t’aimerai malgré tout. Romps ce silence qui est horrible. Hélène, je t’adjure, au moins laisse-toi aimer...

La supplication de Bernard se brisait en une plainte; elle eut peine à ne pas éclater comme un cri. Il se penchait sur elle, l’enveloppait de son souffle ardent, allait tomber à ses genoux. Elle subissait, dans une immobile stupeur, cette voix implorante et éperdue. Soudain, elle se délivra de son étreinte, se leva, le repoussa:

--O Bernard! A quoi penses-tu! Où vas-tu chercher que je ne vous aime plus? Laisse-moi, je t’en prie. Je suis trop faible pour de pareilles scènes. Non, c’est affreux!

Comme saisie d’épouvante, elle s’échappa vers l’escalier. Au moment où il s’inclinait, elle avait vu à ses genoux Woronslas la suppliant avec des sanglots d’amour aussi; et elle croyait qu’en écoutant Bernard elle serait infidèle à l’homme qui avait pris son âme, en qui elle se consumait, incertaine, de loin, s’il répondait à sa démence.

VIII

La journée s’allongeait, grise indéfiniment, de même qu’avant elle d’innombrables journées. Sur le fond gris de lin des nues que le soleil, çà et là, imbibait d’une blancheur diffuse, de bas nuages, étirés en pointe, filaient d’un vol mou, grands oiseaux mutilés. Le crachin moite mouillait la rue, plus fin que le jet d’une pomme d’arrosoir; dans la maison, une humidité poisseuse comme le mucus de la mer coulait le long des parois, gonflait les joints des portes.

Ce temps doux restituait à Bernard un peu de sa Bretagne et de ses moelleux hivers. Mais la pluie rendait les passants plus rares et les acheteurs plus espacés. En regardant, par les vitres du magasin, le pan de ciel fumeux qui s’appuyait aux lucarnes de Maître Lendormy, Bernard, dans sa tête, récapitulait l’actif et le passif de son négoce. Il pouvait encore solder à Durel ses traites, payer les fournitures qu’il vendait; sans quoi, c’eût été la mort brutale de sa librairie. Quant à Bonfils, il avait dû le prévenir que l’échéance de janvier serait forcément remise à trois mois plus tard; Lendormy, non plus, ne toucherait point les intérêts trimestriels des six mille francs, dont les débris nourriraient à peine la famille Dieuzède jusqu’au nouvel an. Depuis novembre, Bernard s’était réduit à ne manger que de la soupe, des pommes de terre et du fromage. D’abord, il en plaisanta:

--Pour attendre à mon bureau des clients qui ne viennent pas, qu’ai-je à faire de la vigueur d’un portefaix?

La ration de pain,--de mauvais pain,--qu’un «homme de bureau», en cette critique fin d’année 1917, pouvait obtenir du boulanger, contentait mal son appétit. Ses forces s’en allèrent, son puissant corps se fondait. L’insuffisance de nourriture le mettait dans une sorte de langueur analogue à la faiblesse d’un convalescent, au sortir d’une longue fièvre. Et ses abstinences personnelles soulageaient trop peu l’ensemble du ménage. Tant qu’on put acheter des vivres, Hélène et les enfants ne connurent guère de privations. Mais le temps des tranches de jambon était passé; tout le monde devrait bientôt, comme disait Valérie, la femme de service, «avaler couenne et couennette».

La provision de bois était épuisée; le charbon devenait sinistrement cher, difficile à trouver. Il fallut consentir aux sacrifices extrêmes. Hélène décida qu’elle vendrait son petit bureau Louis XV; son acte parut à Bernard héroïque et l’eût été peut-être s’il n’avait caché des intentions terribles. Au lieu de chercher acquéreur par Maître Lendormy,--elle le détestait, ne doutant plus de ses collusions avec Mme Macreuse,--elle s’adressa directement à Mme Bocquentin, l’antiquaire. Celle-ci, d’une honnêteté surprenante, lui donna huit cents francs d’un meuble qu’elle était assurée de revendre à peine le double. Ensuite, on ferait argent du canapé Louis XIII, des bergères de la chambre et, si on était aux abois, même du vaste lit conjugal, un lit en chêne massif portant, au-dessus du chevet, un bandeau gothique où un fervent ébéniste de Quimper avait sculpté une sainte Anne qui venait d’accoucher et caressait de ses doigts étendus la Vierge emmaillotée dans son berceau.

Guérie de sa bronchite, Hélène s’était remise à vivre avec une ardeur agitée. Bernard n’osait s’en réjouir après la conversation désolante au bout de laquelle, si étrangement, elle se déroba. Ce soir-là, elle avait failli lui déclarer qu’elle aimait Woronslas; l’explosion d’une tendresse qu’elle percevait, malgré sa froideur, absolue et inégalable, lui avait ôté le courage de marcher sur le cœur de son mari. Depuis lors, elle évitait tout éclaircissement; une teinte de douceur factice maquillait ses propos et ses attitudes. Il n’en pouvait être la dupe. Cependant, la torture de la méfiance est malaisée à soutenir pour un être bon et il se laissait flotter dans l’espoir confus qu’elle revenait à des idées saines.

Le samedi 20 décembre, elle avait annoncé le projet de se rendre à l’hôpital belge auprès du peintre blessé qu’on venait d’amputer d’une jambe. Vers deux heures, Bernard l’entendit, derrière la tenture fleurdelisée, lui dire:

--Je m’en vais.

C’était sa formule d’au revoir, à présent qu’elle se dispensait d’un baiser hypocrite, quand elle sortait. Il ne fut pas sans remarquer dans sa voix une espèce de brève suffocation. Mais il se contenta de répondre:

--A tout à l’heure, Hélène...

Un voyageur de commerce le retenait au magasin, et lui proposait des portefeuilles pour dames, d’un nouveau modèle. Ce gentleman avait une mine de prêtre défroqué; des lunettes d’or marquaient d’un sillon le haut de son nez gourmand et narquois; un sourire bénin fendait ses joues vermeilles, savamment rasées. Il parlait bas, et d’une langue intarissable. La venue de Lendormy, seule, mit en fuite le douteux péroreur.

Lendormy, contre son ordinaire, parut avec un visage refrogné; il jeta ses béquilles presque brutalement contre une chaise avant de s’asseoir pour prendre un journal. Bernard ne l’avait pas encore averti qu’il laisserait impayé le prochain terme; et il ne pouvait plus différer cet aveu de son indigence. Pendant que l’huissier lisait, il considérait ses mains courtes, croches comme les pattes d’un crabe, «des mains, disait un jour Hélène, dont aurait peur une femme enceinte». Toute la sournoise rapacité de cet homme semblait ramassée dans son pouce à l’ongle noir. Bernard se demandait quelle amère prédestination lui valait ce voisin et ce créancier; Lendormy, sans hausser les yeux, au même instant, murmura:

--Enfin, on a retrouvé le tronc...

--Le tronc de quoi?

--Le tronc de la femme coupée en morceaux... Vous ne lisez donc rien, M. Dieuzède?

Bernard lui rappela son aversion pour les récits de crimes ou d’accidents.

--D’ailleurs, continua-t-il, sauf les nouvelles de la guerre, rien ne m’intéresse dans les journaux. La préoccupation de notre avenir me suffit. Quand il faut, par le temps qui court, joindre les deux bouts...

Lendormy secoua son journal et dirigea sur Bernard le plus louche de ses deux yeux:

--Que signifie, au juste, ce proverbe: _joindre les deux bouts?_ Est-ce que la bonne fortune ressemblerait à une corde autour du cou d’un pendu?

--... Je suis si loin de les joindre, poursuivit Bernard, qu’il me sera impossible de vous remettre, en janvier, les deux cent trente-deux francs d’intérêt...

--Deux cent trente-deux _cinquante_, rectifia Lendormy d’un ton gaillard. Il s’attendait à cette déclaration d’impuissance, et déjà se frottait les mains: l’armoire lui resterait.

--Comme vous voudrez, comme vous pourrez, mon voisin... Si, vraiment, vous n’avez pas cette petite somme. Mais, vous savez, votre dame n’est pas fine d’avoir vendu à Mme Bocquentin son bureau Louis XV. Je l’ai vu, ce bureau: c’est une jolie pièce. Je lui en aurais trouvé _quinze cents_, et je jurerais _sur votre tête_ qu’elle l’a cédé pour beaucoup moins.

Comment Lendormy connaissait-il la vente du bureau? On était venu l’emporter à la nuit close. Mlle Colombe Chemin se trouvait, à cette heure-là, comme par hasard, chez les Dieuzède. Communiquait-elle avec l’huissier? Bernard eut la vision d’un filet ténébreux tendu sur sa maison déplorable.

--Maître Lendormy, vous feriez un merveilleux espion. Mais je ne vous demande point le secret de vos affaires. Laissez les nôtres s’arranger. Soyez assuré qu’à l’échéance de mars je ferai l’impossible pour vous reprendre le gage que vous détenez en dépôt.

--En dépôt, dame oui! monsieur Dieuzède, et en dépôt loyalement gardé. N’ayez crainte; _elle_ ne s’envolera pas. Je souhaite à tout ce qui vous est cher d’être aussi fidèle à votre logis que votre armoire l’est au mien.

Pendant qu’il décochait cette flèche de Parthe, Lendormy empoigna ses béquilles et, en deux sauts, gagna la porte. Bernard ne saisit pas aussitôt toute la férocité de son allusion.

De vagues clients à servir défilèrent devant lui. Au ras du trottoir, contre le magasin, un rémouleur, abrité de la pluie sous une banne, repassait un large couteau de boucher. Son pied, chaussé d’un sabot, pressait la pédale qui manœuvrait la meule vertigineuse: en frisant la pierre d’où giclaient des étincelles, le tranchant du couteau lui arrachait un cri de porc égorgé, lequel cessait, puis s’aiguisait plus exaspérant. L’homme lui-même, un foulard rouge noué au cou, les yeux coiffés d’énormes lunettes, faisait penser à un sacrificateur barbare préparant quelque rite atroce. Fatigué de ce voisinage, Bernard faillit lui enjoindre:

--Allez-vous-en plus loin.

Mais il se reprit d’un égoïste désir de tranquillité:

--Pourquoi cet artisan, dont la rue est le seul atelier, irait-il ennuyer plutôt que moi les autres? Il vaut mieux que ce soit moi. Je sais pour quelle cause et pour qui je souffre.

Les enfants arrivèrent de l’école. Charles, vu son jeune âge, était admis dans l’externat de ses sœurs. Il exhibait, épinglée à son manteau, une croix d’honneur noblement gagnée: seul de sa classe, il avait récité sans faute _Après la bataille_ de Victor Hugo.

--Après la bataille! dit gaiement Bernard. Alors, c’est une croix de guerre! Ta mère sera contente, lorsqu’elle rentrera.

--Oh! fit Paulette d’un air important et mystérieux, maman a plus d’une course et d’une visite... Elle rentrera tard, je pense.

Paulette, en fait de récompense, ne rapportait qu’une lettre de retenue pour le dimanche. Une maîtresse l’avait surprise, pendant la récréation, tenant ce propos:

--La messe tous les jours, le salut le soir, ça commence à me _barber_!

La paresse et le mauvais esprit de Paulette Dieuzède étaient déjà légendaires dans l’établissement. La directrice avait averti Bernard qu’on ne pourrait longtemps la tolérer si elle ne changeait. Il s’en affligeait d’autant plus qu’il avait demandé, pour ses trois enfants, une diminution des frais scolaires; et, d’ici peu, ne serait-il pas réduit à supplier qu’on les gardât par charité?

Paulette aspirait, dans l’air extérieur, tous les principes subversifs. Elle suivait des fantaisies qui ressemblaient à du dévergondage. Ayant rêvé sur l’illustration d’une revue où un ballet de l’Olympia était photographié, le lendemain matin, presque en chemise, elle s’exerçait à des bonds chorégraphiques; elle tenait tendus, comme une danseuse, les bords de son petit jupon, pirouettait, courait sur ses pointes, essayait des entrechats et levait les jambes le plus haut possible. Charles, les mains derrière son dos, représentait les spectateurs. Ébloui de cette gymnastique, sans d’ailleurs y entendre malice, il allait imiter sa sœur quand Bernard, mis en éveil par les craquements du vieux plancher, pénétra dans la chambre, mit Charles dehors et secoua rudement Paulette. Le pire avec elle était qu’au lieu de se reconnaître en faute, elle s’armait, pour justifier ses frasques, des sophismes les plus retors. Aujourd’hui, comme il faudrait montrer à son père la lettre de la directrice signalant son indévote boutade, elle préparait des raisons péremptoires. Mais les événements dont elle avait la confidence tournaient en une rébellion totale sa volonté de se défendre.

A cinq heures, Hélène n’était point rentrée, Bernard s’inquiéta. Deux autres fois, ses absences s’étaient prolongées au delà du temps vraisemblable. Cette appréhension crucifiante le pressurait d’un chagrin nouveau:

--Pourvu que Glenka ne soit pas revenu!

D’instant en instant, il tirait sa montre; l’angle des aiguilles s’élargissait vers six heures moins un quart. Dès qu’un pas de femme résonnait dans la rue, son cœur sautait. Ce n’était pas elle. Contre la devanture, une fille rousse, attendant quelque rendez-vous, colla son visage plâtré; Bernard trouvait à son profil une vague, effrayante ressemblance avec Hélène. Elle s’éloigna.

Six heures sonnèrent, espacées aux horloges des couvents, aux clochers des églises, de sorte que le dernier tintement mourut dans la nuit pluvieuse, dix minutes après les premiers.

Adèle montait et descendait, de plus en plus tourmentée; mais, se rappelant l’inutile angoisse du jour où un fiacre avait ramené sa mère, elle n’osait d’abord émettre aucun avis, ni interroger son père, taciturne et sinistre, raidi dans son attente. Elle finit cependant par conseiller:

--Si maman tarde, veux-tu que je coure à l’hôpital belge, savoir depuis quand elle en est sortie?

--Non, décida soudain Bernard, je vais fermer le magasin et j’irai moi-même. Va me chercher les barres...

Les voisins durent s’étonner de le voir appliquer si tôt les volets, et tout s’éteindre extérieurement comme s’il y avait un deuil dans la librairie.

Il jeta sur ses épaules un manteau, partit d’une terrible allure.

L’hôpital était proche; seulement, il fallait franchir l’esplanade déserte des Jacobins, contourner des allées sombres. C’est pourquoi Bernard n’avait pas voulu exposer Adèle aux hasards d’une course nocturne.

A la porte, il réfléchit que sa démarche, si rien d’extraordinaire n’était survenu, paraîtrait singulière et serait, pour Hélène, fâcheusement interprétée. Mais la force de l’impulsion l’entraîna: il fit demander par l’infirmier de service au peintre Sirvaës à quelle heure Mme Dieuzède l’avait quitté. La réponse fut un coup de foudre:

--Mme Dieuzède n’est pas venue voir M. Sirvaës aujourd’hui.

--Ah bien! eut-il le courage de murmurer en tournant le dos.

Dehors, il resta figé sur le trottoir, étourdi d’une révélation qui l’écrasait: ou Glenka était au Mans, et Hélène avec lui, dans ses bras; ou elle l’avait rejoint ailleurs.

Il s’en revint, lourd et ralenti; une seule question perçait le silence informe de son désespoir: «Que dirai-je aux enfants?»

--Mais, peut-être, essaya-t-il d’espérer, vais-je la trouver de retour. Au moins Adèle et Paulette ne connaîtront pas son mensonge.