Part 15
--Monsieur Lendormy, la personne qui nous prêterait s’entend aux affaires. Elle s’y entend trop bien. Il y a, dans votre projet de contrat, des points qu’elle devra changer. Sans quoi, j’aimerais mieux vendre à l’encan, n’importe à quel prix... Et, d’abord, il faut que j’en parle à ma femme...
--Pourquoi _d’abord_? interrompit acerbement l’huissier. Êtes-vous donc comme ce personnage de Molière, Georges Dandin, je crois, qui ne savait pas aller à la garde-robe, sans que sa femme lui en donnât congé?
Bernard, exaspéré par la comparaison, serra les poings et se redressa de toute sa hauteur pour écraser sous son mépris le drôle insolent. L’arrivée de Mme Restout coupa court à leur colloque; elle revenait de l’hôpital où, cette fois, Hélène ne l’avait pas accompagnée. Jules était encore souffrant, mais «héroïque», disait-elle, et plus sûr de lui que jamais. Oui, son fils méritait l’admiration, la gratitude absolue des siens. Quel autre, avec si peu de ressources, aurait lancé une grande entreprise, inspiré confiance aux capitaux? Et, malgré la guerre, malgré une blessure qui l’atteignait dans le principe même de sa force, il ne doutait point de son avenir! O la superbe énergie! Bernard prêta une oreille vague au panégyrique; il estimait chez son beau-frère les aptitudes d’une intelligence organisatrice et conquérante, il ne croyait plus à sa moralité ni à son succès; et il savait trop où visaient les chauds discours de Mme Restout.
La première annonce des offres de Lendormy fit bondir Hélène indignée: l’huissier n’était qu’un répugnant fripon; et que faire de six mille francs réduits presque à cinq par les monstrueux intérêts?
--Avant six mois la famine sera, de nouveau, à notre porte, nous serons plus enfoncés dans un cloaque de dettes. Nous avons besoin d’avances qui durent une année; donc il faut vendre.
Mais Bernard objecta:
--Sommes-nous sûrs de bien vendre?
Et Adèle, si discrète d’habitude, traversa, au milieu de la discussion, la chambre de ses parents, dit à sa mère avec une surprenante fermeté:
--Maman, il faut sauver l’armoire.
Comme Jules réclamait «d’urgence» les subsides qu’il attendait pour se rendre à Paris, Mme Restout appuya Bernard et Adèle; Hélène céda.
Le jour suivant, à l’heure où Lendormy venait lire les journaux, elle se trouva seule au magasin. L’huissier redoutait que Mme Dieuzède ne réprouvât une tractation humiliante, une demi-mesure qui assurait trop peu d’argent. Il exulta, mais n’en laissa rien voir, quand, d’elle-même, elle rouvrit les pourparlers. Par sa diplomatie féminine et sa vivacité d’attaque, elle se targuait d’obtenir que le quinze pour cent fût ramené à douze. Mais elle se buta contre un blindage d’acier poli.
--Je ne suis qu’un mandataire, protestait l’admirable tartuffe; je me conforme aux instructions de mon client.
Le seul avantage qu’elle lui arracha fut médiocre: le non-paiement d’une échéance n’impliquerait la cession du gage qu’après un mois révolu.
Vingt-quatre heures plus tard, Lendormy apporta la somme promise et le billet. Bernard voulut qu’Hélène le signât comme lui.
--Si je mourais, dit-il, tu aurais contre le détenteur de notre bien un recours plus probant.
Il pensait rendre à sa femme, par un tel acte, mieux perceptible la communauté familiale qui joignait immuablement leurs deux personnes. Le soir même, trois vieux menuisiers,--Papin en était,--arrivèrent «sans bruit» et démontèrent l’armoire. Bernard, à la nuit close, la vit disparaître pièce par pièce dans la maison d’en face, comme le cadavre d’un profond passé. Avec ce meuble où sa mère et ses aïeules avaient ordonné le linge solide et beau, serré les draps de noce, les layettes et les linceuls, se disloquait l’histoire des Dieuzède; avec lui s’en allait le dernier témoin des années lumineuses et des douleurs défuntes. Mais Bernard conservait l’espoir latent de ressusciter le cadavre, de restituer à la chose auguste sa place patrimoniale.
En attendant, son absence contre la muraille achèverait le dénûment de la librairie. Impossible de regarder à cette place, sans l’y chercher tristement. Malgré tout, le sacrifice ne le déchira pas autant qu’il aurait cru. Dans ses tribulations, les renoncements extérieurs s’entrelaçaient aux peines essentielles comme des nœuds d’orties à des épines pénétrantes; et sa tête froissée par les épines sentait moins les orties.
VI
A midi, sans amertume, il avait accompagné sa belle-mère au train. Jules, vers trois heures, prit l’express de Paris, lesté de cinq cents francs, «la part du lionceau» sur les six mille du prêt. Bernard avait cédé aux instances d’Hélène; moins elle était à lui, plus il tremblait, en l’irritant, de se l’aliéner davantage. Cette concession, d’ailleurs, paraissait raisonnable: devait-on négliger, si fragile qu’elle fût, la chance de relèvement qu’apportait le voyage de Jules?
Ni Brouland, que d’exorbitantes fatigues avaient forcé de se mettre au lit, ni Glenka n’étaient revenus. Le dimanche, fidèle à son intention première, il se proposa de faire au docteur, avec Hélène, une visite de _convenance_. Un autre mari, une fois prévenu par ses soupçons, aurait brisé tous rapports. Mais il était de ces hommes qui, avant un acte, pèsent et contrepèsent les motifs de se décider, dans une balance jamais au repos. Pour se montrer incivil à l’égard de Glenka, il n’apercevait aucune cause extérieurement plausible ni même certaine. Après avoir annoncé, l’autre jour: «Nous irons», quel prétexte l’autorisait à décider: «Nous n’irons pas»? Quel fait péremptoire lui démontrait que le docteur eût des visées coupables? Il se faisait honte d’être jaloux, bousculait sa méfiance comme une bassesse et une injustice.
Paulette ayant obtenu de sa mère qu’on l’emmenât, sa sœur et Charles iraient aussi. Hélène, à contre-cœur, se prépara; elle souhaitait que Woronslas fût absent; se retrouver devant lui, à deux pas du _balcon_, en présence de ses enfants et de Bernard, quelle cérémonie déplaisante! Elle n’adhérait pas au mensonge jusqu’à le tourner en jouissance. Néanmoins elle perdit sa matinée à rajeunir un chapeau qu’elle voulait mettre, ne sortit que pour la messe la plus tardive et la manqua.
Toute la famille en corps,--événement qui ne s’était point renouvelé depuis des mois,--s’achemina donc vers la demeure de Glenka. L’après-midi était accablante; les coteaux succombaient sous des vapeurs laineuses; un orage menaçait et des craquements de tonnerre enserraient les horizons. Dans les allées des Jacobins étaient assis des soldats blessés, des spahis amplifiés par leur manteau rouge, des Sénégalais aux figures de marbre noir, et ces hommes immobiles semblaient alourdir de leur silence le sommeil des arbres. Mais, au long des rues torpides, des troupeaux de citadins endimanchés gagnaient, d’une marche poussive, le Jardin des Plantes. Plusieurs commerçants du carrefour de la Sirène, déambulant avec leur «dame» et leurs filles, reconnurent les Dieuzède qui les dépassaient vivement; sur le dos du libraire, de sourdes moqueries désengourdirent les langues molles. Hélène s’en aperçut et, au lieu de mépriser la sottise des jugements ignares, elle fut humiliée d’avoir un mari que l’on trouvait ridicule.
Quant à lui, il marchait comme absent du monde qu’il traversait. Cette visite au séducteur _possible_ de sa femme crispait son attente; il la jugeait maintenant absurde; et, en même temps, il désirait _les_ voir l’un vis-à-vis de l’autre, scruter leur attitude; en poussant, à la porte de Woronslas, le bouton du timbre électrique, il eut l’impression que ce logis d’un étranger nomade tenait noué, derrière ses volets clos, l’avenir d’Hélène et des siens.
On fut lent à ouvrir; la personne qui gardait la maison,--Hélène la connaissait, lui avait confié des travaux de lingerie,--Mlle Colombe Chemin apprit aux Dieuzède que le docteur, d’un instant à l’autre, allait rentrer.
--Ça le soucierait de manquer Monsieur et Madame. Que Monsieur et Madame veuillent bien attendre une minute. Par ce grand chaud ce serait malheureux d’avoir fait la course pour rien.
Elle précéda les visiteurs au premier étage, les conduisit au salon. Malgré les fenêtres hermétiques la chaleur du dehors s’y répercutait. Hélène ne fut point fâchée de s’asseoir à l’ombre. Les lys de l’autre samedi étaient morts; mais on avait dû les enlever depuis peu; l’air de la pièce restait saturé de leur langoureux poison. Hélène se revoyait faisant chanter sa harpe; elle retrouvait les émois vaniteux de la soirée et la commotion néfaste de l’aveu. Elle respirait le maléfice des tendresses coupables. Ah! si Bernard avait deviné sûrement ce qu’elle éprouverait, l’eût-il lui-même ramenée _là_?
Paulette, parce qu’elle croyait le mobilier à Glenka, s’extasia sur le canapé, sur les fauteuils laqués blanc, aux coussins garnis de broderies japonaises, meubles qui sentaient le factice et le provisoire, ceux d’un jeune officier dont la femme courait les aventures, tandis qu’il courait les espaces, guerroyant sur un avion.
--Mais tu ne sais donc pas, lui fit comprendre Adèle, que le docteur est en garni?
Mlle Colombe Chemin reparut et, d’une voix onctueuse, pria «Madame et Monsieur» de passer dans l’atelier où ils seraient plus au frais. Elle avait longtemps servi chez la comtesse de Bourcival; c’est pourquoi elle savait les bonnes manières. Elle était haute et mafflue, grisonnante, sérieuse de mine, mais singulièrement fardée, et la poudre qui barbouillait son nez en cornichon lui prêtait un profil de vieux clown. Elle roulait des yeux mijaurés, pleurards et drolatiques à la fois; sa parole, d’une douceur humide, suintait l’hypocrisie; elle en imposait aux gens superficiels, comme Glenka, entortillé par ses mignardises au point de lui commettre toutes les clefs de sa maison.
--Depuis les grosses chaleurs Monsieur couche ici dit-elle en introduisant les Dieuzède.
On apercevait, en effet, dans un angle de cette salle qui donnait au nord, un lit bas comme un divan, caché sous des draperies pourpres. Paulette, s’en approchant, fit remarquer à sa sœur, au-dessus du chevet, sur une petite encoignure, une statuette de cire, esquisse de femme nue.
--Oh! une Vénus, vois-tu, Adèle?
--C’est sa Sainte-Vierge, répondit Adèle un peu scandalisée. Il est païen.
--Pourquoi pas?
--Pourquoi pas? Alors, toi, qu’es-tu, païenne ou chrétienne?
--Je crois bien, confessa Paulette, que je suis païenne.
--Tu es une dinde!
Adèle, avec un hochement de tête attristé, s’éloigna vers une fenêtre; elle eut l’air de considérer, dans un jardinet voisin, des enfants qui jouaient à l’ombre, sous le magnolia d’une pelouse. Mais, sans vouloir critiquer ses parents, elle réfléchissait:
--Pourquoi mon père fréquente-t-il un homme aussi contraire à lui? Le docteur nous a rendu des services. Voilà ce qu’il faut subir, quand on est _percé aux coudes_. Du moins, pourquoi nous amener? Paulette, tournée comme elle est... Ce milieu ne lui vaut rien.
Bernard n’avait pas entendu le dialogue en sourdine de Paulette et d’Adèle; à l’autre bout de l’atelier, il regardait un dessin posé sur un chevalet, une tête de vieillard presque immatérielle dans le vaporeux de sa chevelure moelleuse et de sa barbe; émerveillé, il objectait à ses soupçons contre Glenka:
--Comment un artiste qui a le sens si noble des intimités spirituelles peut-il être captif d’immoraux penchants?
Par distraction il souleva ce dessin; au-dessous, un autre se dissimulait, le portrait d’une femme jouant de la harpe; la ressemblance d’Hélène s’y offrait trop palpable. De mémoire, Glenka l’avait composé; donc il mettait en elle la pensée du moment; et il prenait le soin de cacher son inclination, comme le portrait. Bernard frémit devant l’évidence de la chose présumée.
Il se retourna vers Hélène assise au creux d’une bergère et rêvant, les paupières entrecloses, lasse et somnolente, tandis qu’elle tenait sur ses genoux un album déployé où Charles feuilletait des images.
--C’est à _lui_ qu’elle pense, se dit désespérément Bernard.
Adèle s’ennuyait d’attendre, et son intuition virginale percevait en ce lieu d’occultes miasmes.
--Maman, suggéra-t-elle, l’orage approche. Ne ferions-nous pas bien de rentrer?
En effet, derrière une bosse de verdures fauves, se gonflait un nuage d’un noir bleu, crevassé d’éclairs; une rafale annonciatrice submergea les jardins sous la poussière des routes.
--Oui, rentrons vite, trancha Bernard, emporté par une hâte sombre de fuir.
En apparence indifférente, Hélène répondit:
--Si nous avons le temps d’arriver avant l’averse, allons.
Dans le vestibule, Mlle Colombe Chemin essaya de les retenir. Mais Bernard poussa devant lui Paulette rechignante, et partit sans explication, se jurant que, jamais, cette maison funeste ne reverrait son visage.
Au bas de la rue, Charles se plaignit d’avoir dans sa bottine un clou qui le blessait. Bernard l’enleva entre ses bras et continua de marcher d’une telle allure qu’Hélène s’écria:
--Je te laisse aller. Nous ne pouvons plus te suivre.
Elle était contrariée, et le reconnaissait en elle-même, d’avoir manqué Glenka. Le sujet ostensible de son dépit, c’était de voir son mari balancer l’enfant contre son épaule, ainsi que font les ouvriers. Charles riait d’être porté par son père; il dominait de haut les passants. Pour Hélène, le geste trop naturel de Bernard marquait la déchéance du pauvre dans la vulgarité.
Ils atteignaient les Jacobins, quand l’orage creva au-dessus d’eux. Ils se réfugièrent sous le kiosque de la musique, déjà encombré de promeneurs surpris par les premières gouttes. Des éclats de tonnerre, secs comme un bris d’ardoises, claquèrent sur les têtes des ormes; les hautes ramées oscillaient avec un déferlement d’eau et de feuilles saccagées. Bernard, éperdu de tristesse, eût presque appelé la foudre sur lui et ses enfants. Mais, devant lui, les lourdes frondaisons, pareilles à des chevelures de fous, chaviraient sous l’ouragan, puis se redressaient confiantes vers le ciel qui les massacrait. Ne devait-il pas faire comme les arbres et mieux, ayant des espérances éternelles?
Du côté où les Dieuzède avaient pu chercher abri, la grêle et l’ondée balayaient le kiosque. Bernard protégeait un peu de son grand buste Hélène et Paulette; Adèle s’exposait pour couvrir Charles; elle et son père étaient trempés. Bernard s’attendait à ce qu’Hélène maugréât; de cette mésaventure lui seul était cause, puisqu’il avait voulu partir en dépit de l’orage. Elle garda le silence, étrangère comme une dormeuse à ce qui l’entourait. Son hébétude extérieure l’inquiéta plus encore que sa fébrilité d’auparavant.
Une péripétie inespérée allait, pour quelques jours, suspendre ses alarmes.
Le lundi, vers l’heure habituelle où Glenka et Brouland étaient venus tant de fois à la librairie, ils parurent l’un et l’autre, et Bernard s’efforça de faire à Woronslas un accueil honnête, sinon gracieux. Il toucha de sa main.--oh, à peine!--la main offerte de l’homme dont la visite tendait probablement à lui voler sa femme. Mais il affecta de s’intéresser davantage au retour de Brouland. Celui-ci, la figure blême et tirée, après une semaine de fièvre et d’entérite, avouait, même dans ses prunelles languissantes, la faiblesse d’un convalescent qui se raidit pour être debout.
--Cher ami, annonça Glenka, paisible à son ordinaire, plus grave pourtant, je viens vous communiquer une nouvelle. Vous en serez peut-être peiné, moins que moi-même, croyez-le. J’ai reçu hier, une dépêche. C’est ce qui m’a fait rentrer tard chez moi. Je suis affecté à l’un des hôpitaux de Saint-Cloud, celui que dirige Mme Eschmann, une Juive très remarquable. Quand partirai-je au juste, je ne le sais encore. J’attends une lettre du médecin...
Avant qu’il eût achevé sa phrase, et sans avoir entendu le commencement, Hélène arriva, d’un air peu pressé, avec la contenance indolente et fataliste qu’elle avait prise depuis la veille. Elle s’était dispensée de toute menue et hâtive coquetterie: ni frisons harmonieux, ni poudre sur les joues; une blouse de mousseline vieux rouge à peine rehaussée de perles en jais. Elle semblait vouloir dire à Woronslas: «Que je vous plaise ou non, cela m’est fort égal.» Cette façon d’être ne visait pas à le décourager, mais procédait, chez elle, d’un vrai découragement et d’une lassitude insondable. Pour moins souffrir elle en venait presque à ne plus se soucier de rien: «Qu’il me cherche ou non, j’ai trop lutté, trop douté. Je ferme les yeux, je m’abandonne...» Cependant, si elle eût songé à le séduire en époinçonnant son amour-propre, elle n’aurait pas trouvé un plus adroit artifice.
--Quoi donc, s’étonnait Glenka, sensible à la froideur de sa nonchalance et au négligé de sa mise, elle me dédaigne! Est-ce sincère?
Mais Bernard fit quelques pas au-devant d’elle, et, sur un ton de très vague déplaisir:
--Hélène, le docteur vient nous apprendre son départ prochain.
Au pli des lèvres d’Hélène une moue amère et crispée trahit le choc profond. La secousse fut si brève que Bernard seulement, interposé entre sa femme et les deux médecins, put l’apercevoir. Hélène se remit aussitôt, et, tendant à Woronslas d’abord, puis à Brouland le bout de ses doigts, elle dit en femme du monde aimable avec mesure:
--Déjà! docteur. Nous comptions vous garder un peu plus... Mais vous aurez vite oublié Le Mans.
--Moins vite, chère madame, que je n’y serai oublié!
--Oh! croyez-vous?
Elle se tourna vers Brouland, s’informa de sa maladie, et ajouta:
--Vous, docteur, vous nous restez. Quand vous serez parti à votre tour, quel ami aurons-nous dans cette triste ville?
Elle faisait sur elle-même un horrible effort pour ajuster à ses paroles le masque insignifiant qu’imposait une position délicate. Woronslas discerna en ses intonations un certain manque de naturel; il pensa qu’elle souffrait et se contraignait. Sa vanité se rassura, son amour tressaillit d’une confuse espérance. Anxieux un instant, il reconquit sa victorieuse sérénité, osa redire que les plus heureux moments de son séjour s’étaient passés dans la librairie; il renouvela ses louanges sur les magnifiques dons de musicienne qu’il avait admirés chez Mme Dieuzède.
Hélène baissait les paupières et faisait mine de sourire aux compliments qui la torturaient. Sous chaque mot de Woronslas elle entendait autre chose, elle y répondait en désir d’autres mots. Bernard, malgré son énorme satisfaction d’apprendre que l’homme dangereux s’en allait, ne retrouvait qu’au dehors sa mansuétude. Les mensonges d’un tel entretien l’excédaient, et Brouland comprenait le paradoxe de le prolonger. Aussi se préparait-il à dire:
--Je ne suis pas très bien, mon vieux, tu m’accompagnes à l’hôpital?
Mais Paulette descendit, se jeta presque indécemment au cou de Glenka:
--Ce n’est point vrai, grand ami, que vous nous quittez? Non, je ne veux pas!
Charles accourut derrière elle, tirant par la bride un cheval à roulettes, cadeau de son père qui le faisait participer à l’aubaine des six mille francs; et le cheval offrit une diversion. Glenka s’était rendu compte, chez Bernard, d’un embarras et d’un recul intime; la cause de ce changement ne lui était pas encore évidente; seulement il sentait ses propos affables résonner comme un motif de romance sur les touches d’un piano désaccordé. Il avait aussi remarqué l’absence du meuble opulent, la laideur du vide qu’elle creusait. C’est pourquoi il aventura une proposition:
--Cher ami, voudriez-vous me rendre un petit service? J’ai acheté ici, à une vente, une vitrine Louis XV que vous avez vue dans ma chambre. La faire, en ce moment, transporter à Paris, ce serait, comme disent les Manceaux, bien _casuel_. Pourriez-vous, jusqu’à ce que je rentre chez moi, lui donner l’hospitalité? Elle remplacerait avantageusement votre monumentale armoire, puisque vous avez trouvé à celle-ci une autre place.
La demande s’énonça d’une voix si naturelle et avec un tel à-propos, que Bernard n’aurait guère pu, sans une brutale discourtoisie, refuser. Et quel biais délicat pour feindre, en obligeant les autres, d’être leur débiteur! Cette ingénieuse galanterie pénétra plus Hélène qu’une folle déclaration. Il lut son triomphe dans le regard obnubilé d’ivresse qu’il obtint d’elle en partant. Mais à quoi bon, puisqu’il ne la reverrait qu’une fois dans un bref adieu, sous l’œil peut-être ouvert du mari?
Bernard, immensément soulagé, bénissait les saints Anges d’avoir détourné de son toit le suprême désastre. Sans doute sa joie aurait-elle mieux dû se contraindre. Hélène le devina jaloux et un malin désir l’agita de lui en donner des motifs. Pourtant, elle se ravisait encore devant la possibilité d’une chute; son amour-propre d’honnête femme, l’appréhension de l’irrémédiable la préservaient du total consentement. L’Hélène vertueuse, dont l’image idéale avait jusqu’alors gouverné ses actes, faisait honte à l’autre Hélène d’impulsions extravagantes et stériles. Elle semblait être sauvée. Mais le ravage qui lézardait la bâtisse de sa droiture la laissait à la merci d’une occasion.
Bernard escomptait que Jules resterait à Paris une semaine au moins, jusqu’au départ de Glenka;--il aurait doublé son viatique pour prolonger son séjour. Brusquement, le voyageur écrivit qu’il revenait. Ses démarches avaient réussi; et Sarug assumait la combinaison salutaire, toutefois avec des exigences «un peu raides»; on les mettrait au point. Ils avaient déjeuné ensemble, avenue des Champs-Élysées, chez Ledoyen; cette invitation ruineuse forçait Jules à un retour immédiat. Bernard en fut consterné comme si de subtils démons inéludables concertaient la perdition d’Hélène. Le dégoût d’être lié par un pacte au sinistre Sarug, d’apposer sa signature au bas d’un contrat, près de la sienne et d’abandonner les débris de sa fortune aux mains crochues d’un forban, tout cela et le reste glissait à l’arrière-plan de ses anxiétés. Il ne voyait qu’une chose: empêcher entre sa femme et Glenka une rencontre pleine d’inconnu. Aussi, négligeant ses griefs contre Jules, lui manda-t-il de venir dîner, dès qu’il arriverait, «à la maison». Mais Jules paya d’une épouvantable migraine les agitations de Paris et les secousses du trajet. En rentrant, il se coucha, fit avertir sa sœur qu’il l’attendait le lendemain. Bernard déclara, s’autorisant des circonstances:
--Je t’accompagnerai. Je tiens à discuter les exigences de Sarug.
Hélène se garda de le contredire. Il savait trop cependant qu’elle se fût volontiers passée de sa compagnie. Par une déplorable coïncidence, l’après-midi, au moment où ils allaient sortir ensemble, un flot de clients survint et, derrière eux, la petite Mme Lalotte, se promenant dans une automobile militaire, où elle étalait une robe en charmeuse d’un rose nacré; fraîche elle-même, malgré ses quarante ans, comme un œillet qui vient de s’ouvrir. Elle voulait acheter le dernier roman drôle d’un assez méprisable auteur; les tristesses de la guerre, à l’entendre, requéraient un antidote. Bernard n’avait pas la marchandise demandée; il nota le titre du volume, confus de se ployer à vendre, pour l’amusement d’une désœuvrée, les facéties d’un baladin. Mme Lalotte vit Hélène en toilette; apprenant qu’elle devait se rendre à l’hôpital:
--Je vous emmène, proposa-t-elle; si cela vous va, chère madame, nous ferons une partie de croquet dans les allées du parc, et nous goûterons sous les ombrages.
Hélène accepta d’enthousiasme. Elle paraissait très gaie; l’espoir que Jules rapportait avec les promesses de Sarug avait détendu son humeur; dans son rire palpitait l’attente nerveuse de joies inavouées. Elle prévint cavalièrement son mari:
--Nous partons en avant; tu nous rejoindras dès que tu pourras.
Et, fringante, elle prit place au fond de la voiture. Le sourire forcé de Bernard s’éteignit sur ses lèvres; la mort au cœur, il la regarda envoyant vers lui, par bienséance, un signe amical du bout de l’éventail ouvragé qu’elle appuyait à son menton.