Part 9
Tout ceci est dit avec la supposition qu’une réaction soit sérieuse et loyale. Mais il y a d’abord une réaction qu’il nous est impossible de considérer comme sérieuse. C’est cette sorte de dilettantisme religieux qui fait que certains jeunes esprits se complaisent maintenant dans toutes sortes de vieux symboles, sans être pour cela plus croyants, et surtout sans songer à faire de leur religiosité un principe de sanctification et de bonne vie. Ils cherchent dans la religion des jouissances esthétiques, archéologiques. Ils suspendent dans leur chambre de vieilles chasubles, des figurines de saints, jouent à la vie monacale, s’imprègnent délicieusement du parfum de l’encens, du murmure des prières, de la musique sacrée, de la douce et paisible lumière que tamisent les vitraux des cathédrales, et croient faire grand honneur aux hommes religieux en leur disant qu’ils possèdent des évangiles et des livres d’heures reliés en très vieux parchemin, portent des crucifix cachés sur leur poitrine et trempent leurs doigts dans l’eau bénite. On appelle cela aussi, en roulant des yeux mystérieux, une réaction.--Une réaction cela! Ne jouons pas avec les mots ni surtout avec les choses saintes! Il ne suffit pas de manger dans de la vaisselle d’évêque ou de boire son vin dans un calice pour se réclamer du christianisme. La religion pour vous est comme ces vieux meubles graves et sévères dans lesquels notre temps, par un singulier contraste, aime parfois à encadrer la légèreté de ses mœurs et la futilité de ses conversations. C’est un bibelot, voilà tout. M’est avis qu’on l’honore davantage en la combattant qu’en lui rendant de si bizarres hommages.
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Mais que dire d’un autre genre de réaction, de celle qui ne serait qu’une manœuvre politique sous le manteau de la morale et de la religion? Il faudrait la stigmatiser comme la pire des profanations et la dernière hypocrisie. Autant toute conviction sincère et même toute foi volontaire nous est sympathique, autant cette spéculation impie avec les choses sacrées nous inspire d’horreur. Car la foi ici n’est qu’une servante, une esclave, exposée aux pires traitements. Si quelque chose peut contribuer à la faire mépriser, c’est bien cette promiscuité déshonorante avec les intrigues et les roueries des politiciens. Une jeunesse qui serait élevée dans cet esprit ne pourrait au fond être que sceptique. La foi ne peut être vénérable que lorsqu’elle est désintéressée, miséricordieuse, et que celui qui la professe, est prêt, pour elle, à tous les sacrifices. Le jour où l’ambitieux s’en sert pour se pousser dans le monde, et où l’homme du peuple lui fait tendre la main pour un morceau de pain, ce n’est plus la foi, c’est quelque chose qui n’a plus de nom, mais qui est plus triste et plus affreux que le néant.
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Il nous reste à nous expliquer sur une réaction purement politique, sans arrière-pensée religieuse ni philosophique, sorte de restauration du pouvoir arbitraire, régime de sabre et de crosse, destiné à maintenir les appétits en respect, et prôné par certains jeunes énergumènes que les prétentions démocratiques agacent. _Oderint dum metuant_, disent-ils, citant une parole célèbre qu’a traduite en action pendant plus de vingt ans, celui qu’il est convenu d’appeler le vieil apôtre de la Force. Je ne crois pas au succès d’une réaction de ce genre, ni en France ni ailleurs. La première condition d’un despotisme fort, c’est qu’il croie en lui-même. Il faut que, sans broncher ni sourciller, il aille jusqu’au bout, marchant sur les volontés et les cœurs avec l’allure impitoyable d’un rouleau d’airain. Or, la secrète faiblesse des pouvoirs despotiques de ce temps est qu’ils ont perdu la foi en eux-mêmes. L’esprit moderne les a contaminés malgré eux. Il a ébranlé de même le cœur des masses. Privée ainsi de son double appui; discréditée auprès de ceux qui l’exercent et de ceux qu’elle doit réduire, la Force perd du terrain de jour en jour. Cette grande contemptrice des réalités immatérielles dépend après tout de l’état des esprits. Et cet état, personne ne peut le modifier à son gré, car il n’est pas le résultat de l’arbitraire, mais de la nécessité. Il faut bien que chacun soit pénétré de ceci: _Le trône des puissances de chair s’est écroulé dans le monde depuis qu’il s’est écroulé dans l’âme humaine._ Le grand fait qui s’accomplit, à des degrés divers au fond des sociétés civilisées, peu importe la forme de leur gouvernement, et que n’arrêteront ni les regrets des uns ni les excès des autres, est l’évolution du pouvoir extérieur qui repose sur la coercition, vers le pouvoir intérieur qui est l’autorité morale et repose sur le respect et la conviction. Toutes les fonctions sociales humbles ou élevées, depuis la paternité jusqu’aux postes gouvernementaux les plus éminents, subissent une lente transformation. Une fonction ne suffit plus pour honorer un homme, il faut que l’homme honore la fonction. Peut-on revenir sur cette évolution de l’esprit public qui ne consiste pas en quelques phénomènes variables et de surface, mais touche à l’essence même et se fait sentir dans tous les domaines? Pour l’admettre, il ne faudrait avoir aucune notion de la Force des idées. Il serait plus facile de saisir une montagne par sa base et de la soulever à bras tendus, que de faire bouger une idée assise d’aplomb sur la conscience et le bon sens de l’humanité et déposée là, grain de sable à grain de sable, par le travail séculaire de l’expérience.
Nous concluons donc. Le salut ne saurait être dans une réaction contre l’esprit moderne. Au lieu de façonner, de passionner toute une belle jeunesse, de l’isoler du monde dans des intérêts particularistes, de chercher à l’opposer comme un bélier au temps qui marche et qui marchera quand même, concluez plutôt alliance avec ce que ce siècle a de bon, pour lutter contre ce qu’il a de funeste. Si vous avez quelque chose à lui apporter, faites-le avec désintéressement. Ce sera la meilleure façon de conserver au monde le bien qui est en vous et pour lequel vous combattez, et j’ajoute, ce sera la façon la plus chrétienne de remplir votre importante mission.
X
SENTIERS DE DEMAIN
Je crains que le travail du vingtième siècle ne consiste à retirer du panier une foule d’excellentes idées que le dix-neuvième siècle y avait étourdiment jetées.
E. Renan[5].
[5] _Réception_ de M. Jules Claretie.
L’impression de trouble que nous avions éprouvée en essayant de dresser le bilan de la société actuelle n’a fait que s’accentuer à mesure que nous nous avancions à travers notre jeunesse. Confusion et anarchie semblent les termes les mieux faits pour caractériser l’état des esprits. Il n’y a guère, dans tout ce que nous avons vu, que la continuation et l’aggravation d’un état de choses précédent. Si nous n’avions que cela à dire de la jeunesse contemporaine, ce livre serait en somme bien triste. Nous ne l’aurions pas écrit. A quoi bon constater que la décadence marche et que nous descendons d’un mouvement toujours plus rapide? Heureusement ce n’est pas tout. Ce que nous avons constaté jusqu’ici est le côté sombre de la situation. Mais il y a autre chose de tout aussi réel et que, de propos délibéré, nous avons réservé pour la fin.
Un premier point important à relever est le désenchantement qui de plus en plus devient le fond des dispositions. Ils sont bien peu nombreux, ceux qui se réjouissent de vivre dans un monde sans foi, sans espérance et sans amour. Les cyniques eux-mêmes ont leurs jours de mélancolie. Le monde tel qu’il est devenu, ne plaît qu’à bien peu de gens. Ce n’est pas mauvais signe. Sans doute le désenchantement à lui tout seul ne mène pas loin. Mais c’est toujours autant que cet aveu presque général d’insuffisance. Il est permis d’y voir, après tout, la forme négative de l’aspiration vers un état meilleur. Cette aspiration arrive à devenir consciente chez ceux qui, avertis par leur désenchantement, se demandent si nous n’avons pas fait fausse route. Or, cette petite question, que d’hommes, surtout dans la jeunesse, se la sont posée depuis quelque temps! D’autres, plus avancés, reconnaissent que positivement nous avons fait fausse route. Pour eux l’expérience de la science matérialiste et du réalisme est concluante dans tous les domaines. L’arbre est jugé par les fruits, il est mauvais. Notre vie spirituelle et notre vie matérielle languissent parce que des lois saintes et profondes ont été violées. Mais il ne suffit pas d’être désenchanté, ni même de demander du changement. Nous avons essayé de l’indiquer en parlant de la jeunesse réactionnaire. A quoi servirait-il à la société de se jeter subitement d’un excès dans un autre? Ce serait vouloir se guérir d’une mutilation par une mutilation d’un genre différent. Le monde où la réaction nous invite à entrer, pour nous reconstituer une santé, a fait ses preuves, lui aussi. L’humanité n’a pas attendu ce siècle pour découvrir qu’elle s’y trouvait à l’étroit, et même qu’elle y étouffait. Il est impossible que les leçons de l’histoire soient oubliées par la jeunesse intelligente, au point de rendre probable un mouvement général de réaction. Il suffit d’ailleurs d’observer ce qui se passe, pour se convaincre que les tendances réactionnaires proprement dites ne se rencontrent qu’à l’état d’exception, en dehors des milieux spécialement créés pour les faire naître et les cultiver.
Les jeunes gens indépendants, profondément travaillés par les questions actuelles, en cherchent une solution moins étroite et moins illusoire. Quelques-uns, de jour en jour plus nombreux, commencent à comprendre que, s’il y a un moyen de nous sauver, c’est de nous rapprocher de la vie normale, de retourner aux bases, aux choses élémentaires, en prenant le bien au près et au loin, dans le présent et le passé, partout où il s’en trouve une parcelle, en renonçant aux tendances exclusives et aux intérêts de parti, pour redevenir simplement des hommes.
Dans cette voie qu’une partie de notre jeunesse se dispose à choisir, elle a eu ses devanciers. Il était impossible que l’état de choses qui s’étale dans le monde, depuis tant d’années, n’eût pas frappé certains esprits. Pouvait-il, à la longue, échapper à ceux qui pensent et vont au fond des phénomènes, que le matérialisme scientifique, l’industrialisme, le militarisme, l’utilitarisme, tout cet ensemble de produits que la réaction affecte de mettre sur le compte de l’esprit moderne, en étaient la plus brutale négation? Ce n’était pas possible. Il est arrivé ce qui devait arriver. Des hommes, par qui les contradictions de ce siècle ont été ressenties avec une grande énergie, n’ont pas cessé un instant de les signaler, de flétrir les excès dans l’idée et dans le fait, et de maintenir au sein des heures les plus difficiles le drapeau de la dignité humaine, de la sainteté des choses de l’âme, de la haute autorité de la conscience, de toutes ces réalités que la conception soi-disant positive de l’existence, aussi bien que le vieil autoritarisme traitent de chimères. Pour ne citer, parmi cette phalange, que deux grands noms, je choisirai ceux d’Edgar Quinet et de Michelet, véritables prophètes de l’esprit moderne. Un flot de littérature de toutes nuances a couvert leurs voix; mais ce qu’ils ont dit est aussi vrai que de leur temps, plus vrai même, car il semble que la vérité devienne plus éclatante à mesure qu’on fait des progrès dans le faux. Ces hommes, moins que personne suspects de dénigrer la science ou la démocratie, n’ont cessé pourtant d’en signaler les abus et les écarts, tout en s’insurgeant contre le vieux monde autoritaire. Ils avaient appris à l’école de l’histoire le respect de l’âme humaine, dans l’intégrité de ses aspirations et de ses droits, la haine de toutes les tyrannies, et c’est pour cela que leur parole respire une sorte de haute équité, résultat de l’harmonie qui s’était faite en eux. Ils avaient trouvé ce chemin d’or du milieu, si malaisé à tenir, autour duquel terreur et les excès font sans cesse osciller les sociétés, du scepticisme à la foi aveugle et de l’anarchie au despotisme. La direction qu’ils ont indiquée est celle où il faut chercher la solution des problèmes qui nous tourmentent. Il va sans dire que je parle de la direction générale, et ne viens pas proposer ici de jurer sur les paroles de quelqu’un.
Voici d’abord une parole d’Edgar Quinet, bien touchante comme préoccupation d’avenir: «L’abeille prépare d’avance la pâture à la larve près d’éclore. Faisons comme l’abeille. Préparons la substance du monde qui va naître et mettons-la à côté de son berceau.» Dans le même livre, _l’Esprit nouveau_, nous lisons: «Quand je vois la tempête qui emporte les générations actuelles, et l’espèce de délire dont toute âme est saisie, je me dis que ce n’est pas l’effet d’une trop grande ambition de désirer rendre équilibre à tant d’esprits déchaînés. L’époque qui contient de si grands maux, en contient certainement aussi le remède. Il existe, il est sans doute près de nous, peut-être là, caché sous l’herbe.»
«Celui qui navigue dans la tempête, se fait quelquefois attacher au grand mât du navire, pour ne pas être emporté par les vents. Moi aussi je me suis attaché à ce que j’ai trouvé de plus solide autour de moi, aux idées, aux vérités qui nous survivront à tous...»
«Que nous faut-il aujourd’hui pour achever de sortir de l’abîme? Une heure de sincérité.»
Copions encore une page de Michelet qui semble être écrite d’hier, tant elle résume bien la situation actuelle:
«Un fait est incontestable. Au milieu de tant de progrès matériels, intellectuels, le sens moral a baissé. Tout avance et se développe; une seule chose diminue, c’est l’âme.
«Au moment vraiment solennel où le réseau des fils électriques, répandu sur toute la terre, va centraliser sa pensée et lui permettre d’avoir enfin conscience d’elle-même, quelle âme allons-nous lui donner? Et que serait-ce si la vieille Europe dont elle attend tout, ne lui envoyait qu’une âme appauvrie?
«L’Europe est vieille et elle est jeune, en ce sens qu’elle a contre sa corruption les rajeunissements du génie. Elle seule sait, voit et prévoit. Qu’elle garde la volonté, et tout est sauvé encore.»
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Cet esprit, heureusement, sans avoir jamais cessé d’y agir, recommence à souffler avec une vigueur nouvelle dans notre enseignement national, à tous ses degrés.
Il se fait là un travail lent et profond dont les signes heureux vont en s’accentuant. Je n’en veux pour preuve que certains passages de discours que je citerai, en faisant tous mes vœux pour qu’ils deviennent féconds dans la pratique.
Voici, en premier lieu, des extraits de deux discours de concours généraux, 1890 et 1891, du ministre de l’instruction publique, M. Léon Bourgeois.
Dans le premier de ces discours, l’orateur, après avoir caractérisé les différents systèmes pédagogiques de notre passé national, s’exprime ainsi:
«Notre pédagogie sera certainement plus large. Rien de ce passé ne lui est ni étranger ni inutile. Un grand philosophe français définissait ainsi, il y a quelques jours à peine, le but de notre enseignement: «Il doit transporter l’évolution humaine, en ce qu’elle a de meilleur, dans l’esprit de l’individu.»
«Tous les états philosophiques, dont nous avons rappelé la succession, ont préparé l’esprit de l’humanité moderne; tous les procédés de culture ont eu de même leur utilité partielle, et notre tâche doit être de reconnaître et de conserver ce que chacun d’eux peut avoir encore de profitable pour la formation et le développement d’un esprit contemporain.»
Le discours de 1891 accentue le précédent, marquant ainsi la fixité et l’énergie de la tendance.
«Ayez un idéal! Un idéal, ce n’est pas seulement, au milieu de l’atmosphère étouffante de l’égoïsme des hommes, un souffle d’air pur qui ranime et vivifie, au-dessus des doutes de l’existence quotidienne, une lumière qui guide et qui sauve, c’est quelque chose de plus que tout cela et que je voudrais dire d’un seul mot: avoir un idéal c’est avoir une raison de vivre.
«Messieurs, nous préparons cette jeunesse, non pour telle ou telle carrière, mais pour la vie. Si donner à l’homme un idéal, c’est donner une orientation à toute son existence, une raison et un ressort à tous ses actes, nous reconnaissons là le but dernier de l’éducation, le devoir le plus haut du maître...»
«Messieurs, il y a un an j’essayais de vous montrer combien il est nécessaire à l’Université d’avoir une pensée commune, une unité de doctrine pour la formation de l’intelligence de la jeunesse française. Combien plus nécessaire encore est cette unité de doctrine dans l’œuvre de l’éducation morale, si l’Université veut répondre à son objet véritable, si elle veut être ce qu’elle doit être, ce que le pays lui demande d’être, le foyer où viennent se concentrer tous les mouvements de la conscience nationale, pour se réfléchir sur chaque génération nouvelle et donner ainsi impulsion et la vie à la conscience de chacun de ses enfants.
«Quand je parle de cette unité de doctrine, ai-je besoin d’ajouter qu’il ne s’agit point d’imposer aux esprits un système philosophique et de promulguer je ne sais quel dogme métaphysique sur la nature du bien et du mal? L’Université républicaine respecte toutes les croyances et donne l’exemple de la tolérance à ses adversaires les plus intolérants. Mais quelque opinion que l’on professe sur les problèmes éternellement posés à l’esprit limité de l’homme, l’idée du bien existe, et, comme l’a dit un grand philosophe français, cette idée est un fait, et ce fait est une force. Et depuis que les hommes sont en société, cette force n’a cessé d’agir sur le monde pour adoucir la violence, abaisser les inégalités, substituer la justice à l’arbitraire, la liberté à la contrainte, la solidarité à l’hostilité, élargissant sans cesse la sphère des devoirs de chacun des êtres conscients vis-à-vis de tous, et, malgré les retours en arrière, malgré les défaites partielles de la vérité et du droit, malgré les apothéoses passagères de la force, rapprochant chaque jour l’humanité d’un état supérieur de paix, d’équilibre et de réconciliation.»
C’est le souci légitime de l’avenir qui perce partout dans ces paroles. Quand on est aux prises avec les problèmes de l’éducation, le vide de certaines doctrines vous apparaît mieux qu’ailleurs. Pour expérimenter la qualité d’un système de philosophie, ou même de n’importe quels principes de pensée et de conduite, il suffit de se rendre compte de leur vertu éducatrice. Tout ce qu’il est impossible d’enseigner hardiment à la jeunesse ne vaut rien. Il était donc très naturel que les hommes chargés de la responsabilité d’une forte éducation nationale finissent par se poser des questions comme celle-ci:
«De quoi vivront nos successeurs, s’ils ne croient plus à rien, n’espèrent plus rien, ne respectent plus rien? Qu’est-ce qui les maintiendra, les consolera, leur donnera la force de vivre et de mourir en paix?»
Nous sommes des hommes comme l’étaient nos pères. Malgré tous les changements extérieurs, notre cœur a les mêmes besoins que le leur. Est-il possible que ce qui les inspirait ait disparu du monde? Sans doute les formes des conceptions ont changé, l’interprétation de l’univers s’est modifiée. En face de certaines croyances nous sommes obligés, au nom de l’expérience, de protester et de nous récuser. Nous aussi nous avons notre _non possumus_. Mais sous les formes caduques d’autrefois, n’y a-t-il pas des réalités permanentes dont nous pourrions faire notre profit?--Rien ne rend industrieux comme la nécessité, ni chercheur comme la faim. La maigreur effrayante de notre vie spirituelle nous a inspiré des réflexions salutaires. On a donc recommencé à regarder vers le passé, non plus dans un esprit servile, mais pour en saisir l’âme et le voir vivre. Et ce passé qui semblait disparaître dans les brumes, s’est soudain éclairé d’un jour nouveau. En le voyant, lui aussi, arriver à la vérité par détours et par tâtonnements, se constituer pièce à pièce sa patrie spirituelle, nous l’avons mieux compris que ceux qui nous en présentent en bloc la figure héraldique et après tout froide. Sous ces formes rigides nous avons retrouvé la vie, la chaleur, la fraîcheur des choses qui naissent et se développent. Ainsi rapprochés de nous, par ce commerce intime auquel l’histoire nous initiait, les pères nous donnaient le conseil qui résume toute paternité spirituelle: _Joignez le meilleur de ce que vous avez conquis à ce que nous vous avons légué de meilleur, et vous vivrez et reconstituerez une patrie à l’esprit._
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Des préoccupations analogues à celles que nous venons de signaler travaillent une élite de notre jeunesse. Tandis que la masse continue à se laisser aller à la dérive du courant réaliste, quelques-uns en sont sortis et regardent vers d’autres horizons. La vie actuelle est dure à la jeunesse qui pense. Elle lui offre tant de choses pour la déconcerter et si peu pour l’affermir. Sur les ruines des vieilles choses et parmi les matériaux encore inachevés de l’édifice futur, au milieu du choc discordant des tendances, entourée de souffrances sociales, de phénomènes de barbarie que ce temps traîne derrière lui comme des lambeaux hideux sous un manteau de roi, cette jeunesse a connu de bonne heure l’anxiété du lendemain. Le spectacle des hontes, des folies, des étroitesses, des abus de la force brutale, des intérêts en conflit, de toute la grande bataille des hommes et des choses, lui a inspiré de nobles dégoûts et lui a laissé au cœur un immense désir d’équité et d’apaisement.
Ce désir se manifeste dans l’orientation intellectuelle par une curiosité ardente et bienveillante de toutes les manifestations de l’esprit humain. Ils sont arrivés--chose bien rare, je crois, chez les jeunes gens, mais qui est un signe des temps--à ne plus croire que la vérité puisse être enfermée dans une formule, mais qu’il y a un peu partout où l’homme a pensé, cherché et souffert, des choses intéressantes et des choses vraies. Sans doute cette tournure d’esprit rappelle les curiosités multiformes du dilettantisme; mais elle est tout aussi souvent un indice de cette réserve discrète, de cette soif de s’éclairer qui est la disposition la plus favorable à la recherche de la vérité. Dans un toast récent, le président actuel de l’Association des étudiants a dit un mot qui caractérise cette manière d’être et qui tranche d’une façon si réjouissante sur l’esprit de parti.
«Notre association n’est point de celles où l’on voit s’enrôler sous des drapeaux éphémères des ambitions de coterie et des passions de parti. Elle poursuit lentement, mais sûrement une œuvre qui est toute de paix et de science. Elle a au plus haut point le respect de la conscience individuelle; elle laisse à chacun l’intégrité de son trésor moral intime, de ses croyances politiques ou religieuses. Elle n’est ralliée à aucun parti, à aucune secte. Elle tient à rester avant tout, sans distinction d’étiquette, la jeunesse française et, dans la jeunesse française, la jeunesse universitaire. Nous sommes et voulons rester des étudiants, c’est-à-dire des jeunes gens fidèles à l’esprit scientifique, qui est un esprit de tolérance désintéressée, et à l’esprit démocratique, qui est un esprit de justice et de bonté. Nous n’avons que deux grands soucis qui nous soient communs: le souci du plus grand développement intellectuel possible et le souci de l’amélioration sociale, car le premier forme l’individualité et le second la purifie. Au-dessus des croyances qui divisent, il y a les aspirations qui rapprochent: ce sont celles-là que nous préférons[6].»
[6] H. Bérenger, _Banquet de l’Association 1891_.