Part 8
D’où vient le souffle irrespectueux qui trouble si fort la jeunesse? Il vient des exemples délétères partis de plus haut. Il vient encore des éducateurs à rebours, des prophètes de néant et de boue, grands et petits, dont les doctrines se sont répandues par mille fissures jusqu’au cœur des masses. Il vient des exploiteurs de scandale et des calomniateurs de profession qui se sont appliqués avec persévérance à faire entrevoir un voleur, un assassin ou au moins un hypocrite derrière toute personnalité mise en relief par ses fonctions ou son talent. Quelque chose est plus dangereux auprès du peuple que de démolir les principes et de tirer en ridicule les choses saintes et respectables, ou de souiller les imaginations par des récits impurs, c’est de détruire la foi à l’honnêteté, au désintéressement, à toute vertu. Et sous ce rapport, un travail énorme de désagrégation s’est accompli. L’influence personnelle a été grossie jusqu’à des proportions illimitées par la propagande de la presse au rabais. Pas n’est besoin de lire un mauvais livre ou d’être renseigné par le détail; un article de journal, une ligne de feuilleton, une méchante caricature suffisent pour éveiller un ordre d’idées et faire franchir le seuil d’un monde. Il y a dans la nature humaine certaines tendances inférieures qui vont au-devant des mauvais conseils. On peut toujours compter sur elles quand on veut désorganiser et battre monnaie en même temps.
Mais ce n’est pas tout. Lorsque le respect s’en va, la confiance disparaît aussi. Le peuple, aujourd’hui, et la jeunesse populaire se méfient de tout et de tous, même de ces éducateurs de rencontre qui leur ont sophistiqué l’esprit. Il fut un temps peu éloigné où tout ce qui est imprimé, affiche, proclamation, journal, était lu et admis comme parole d’évangile. Nous avons tous besoin de confiance, et ceux qui ont le moins de lumières, plus que les autres. On peut tout faire, pour le bien, de cette bonne disposition, qui en somme n’est qu’une des formes de la foi à l’humanité et à la vérité, et un des symptômes de la droiture. Mais la confiance meurt de l’abus. Le peuple a été si souvent trompé que la parole et la chose imprimée ne valent plus rien pour un grand nombre. C’est du scepticisme aussi, et sous une des pires formes. La jeunesse a hérité de ce scepticisme. Une chaîne précieuse, entre ceux qui doivent renseigner et diriger et ceux qui ont besoin de l’être, est ainsi rompue, et la masse de la jeunesse populaire s’en va, livrée à elle-même, n’ayant plus, pour s’orienter, ni la foi aux principes ni la confiance humaine.
Une des conséquences de cet état d’esprit est le manque de cohésion qui se remarque même sur le terrain des plus sérieux intérêts. Ainsi, il eût semblé naturel de voir la jeunesse populaire, celle des villes surtout, s’intéresser en masse aux questions sociales. C’est plutôt le contraire qui se présente. Le gros nombre ne bouge pas. Une minorité seulement se passionne, et il est rare que celle-ci s’élève au-dessus des affaires de parti ou des questions purement matérielles. Il n’y a guère qu’une faible élite pour comprendre que la discipline, l’esprit de corps et de sacrifice sont des bases morales indispensables à tout progrès même économique.--L’éducation sociale de la jeunesse populaire en est à ses rudiments. De ce côté, notre jeunesse instruite trouvera, si le cœur et la bonne volonté ne lui font pas défaut, d’importants services à rendre.
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Le grand point noir à l’horizon est _l’alcoolisme_. Sans doute son influence se fait sentir dans toutes les classes de la société; mais c’est surtout un fléau populaire. Fléau récent, devenu sensible depuis trente ou quarante ans. L’alcoolisme est un parvenu de la dernière heure et un parvenu cosmopolite. On ne peut en effet lui attribuer de patrie. Il s’acclimate un peu partout. Depuis que, par l’hérédité, il a pénétré dans le sang et la moelle du peuple et qu’il s’est répandu à la campagne comme à la ville, il a commencé à effrayer d’abord les médecins et les hommes de loi, et peu à peu tous ceux qui réfléchissent. A l’heure actuelle, il monte et prend les proportions d’un danger universel. La race est atteinte dans ses œuvres vives. Les hôpitaux, les maisons de santé, les prisons rendent tous les jours témoignage à ses progrès. Dans certaines contrées on ne compte plus les alcoolisés, mais ceux qui ne le sont pas. Ajoutez à cela que ce que l’on boit maintenant diffère infiniment de ce que l’on buvait autrefois. Ce n’est pas seulement dans le domaine des idées que notre temps a connu la fraude. Ses vivres sont empoisonnés comme sa nourriture intellectuelle et morale. Ce qu’il absorbe surtout ce sont des boissons à bon marché frelatées avec des eaux-de-vie de betterave et de pommes de terre dont les gros industriels de certains pays inondent le globe. On peut bien dire qu’il boit sa mort et celle de ses enfants. Il empoisonne l’avenir et prédestine les générations futures au rachitisme, à la folie, au crime. On ne calculera jamais les conséquences de l’alcoolisme: économiques, hygiéniques, morales, politiques, sociales. Dans les neuf dixièmes des ruines, des maladies, des accidents, des crimes, dans beaucoup d’emportements d’opinions, de désordres populaires, on peut bien dire: _cherchez l’alcool!_
L’alcoolisme ravage la jeunesse populaire d’une façon effrayante. Il n’y a presque plus de distraction à laquelle il ne se mêle. Il vient troubler et tuer la joie saine, gâter les efforts de l’éducation physique, neutraliser les bons effets des réunions où l’on veut entretenir la sociabilité et chercher le délassement. Toute assemblée, toute excursion, quel qu’en soit le but, risque de se terminer en beuverie. Les mœurs deviennent grossières et le langage brutal ainsi que les chants.
Jadis la grande ville comptait, pour se refaire, sur le flot de sang pur venu des champs et de la montagne. Ces réserves elles-mêmes sont atteintes. Il y a dans nos Vosges, pour ne citer qu’elles, des vallées reculées où l’eau de source coule à flots, où l’air est pur, où de mémoire d’homme n’a régné aucune épidémie. Mais l’alcoolisme y règne en maître. Le nombre d’enfants rachitiques augmente sans cesse. Le désordre est dans les mœurs, les bourses, les ménages. Le fruit de la vie et du travail s’en va en fumée. L’alcool est plus terrible que la peste, la guerre ou n’importe quel fléau naturel. On peut réparer les désastres extérieurs, on peut même réparer les ruines dans le monde des idées. Mais comment remédier à un mal qui dévore le sang, le cerveau, le système nerveux et détruit la base même de la vie?
Parfois, en regardant notre civilisation, plusieurs se sont demandé ce qui pourrait la menacer. Elle ne peut pas succomber en effet comme celle de l’antiquité sous une invasion de barbares. Ses ennemis cependant ne sont pas loin. Ils n’accourront pas du bout de l’horizon comme les Huns ou les Vandales. Ils sont dans notre sein, et l’alcool en est un des plus terribles.
Qu’espérer pour demain d’une jeunesse qui s’alcoolise? Une démocratie repose sur le bon sens public, sur la sagesse et l’énergie des citoyens, sur l’esprit d’ordre, de travail, d’économie. Pour tous ces biens on peut tout redouter, tant que progressent l’absinthe et l’eau-de-vie. Nos barbares à nous, les voilà!
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Vous me direz maintenant que j’ai mal commencé un chapitre si sombre en disant que la vie populaire était une des bonnes choses trop peu connues. Je tiens à justifier mon dire. Ce que je viens de signaler, ce sont les verrues, les excroissances, les maladies qui déparent et rongent la vie populaire. Oui, il est malheureusement vrai que dans le peuple sain et robuste quelque chose a fléchi. Les meilleurs s’en rendent compte et le disent autour de la table de famille, ou vous le confient dans l’intimité, quand la conversation tombe sur ces graves sujets. Mais malgré tout, la vie du peuple demeure la grande source d’énergie, de courage, d’esprit de sacrifice, d’où vient sans cesse à la société un renouveau de force. Ce qui sauve le peuple du néant, c’est la vie dure, le travail, la peine même. Son existence pratique entretient en lui le bon sens. Quand on se donne la peine d’y regarder de près, on est tous les jours témoin de miracles de patience et de fermeté. Les femmes surtout sont admirables. Il y en a qui portent des fardeaux surhumains avec un courage simple qui ferait honte aux hommes les plus endurcis à la souffrance. Certaines mères associent leurs devoirs de ménage avec des travaux d’ailleurs peu rémunérateurs et n’ont tout le long de l’année d’autre répit qu’un peu de sommeil. Presque jamais une distraction. Une sortie, si petite qu’elle soit, est un événement. Quand la maladie ou un vice du mari vient compliquer l’existence, on peut se figurer ce qu’elle devient. En vérité que sont les charges des gens aisés comparativement à celles-là! Quelle vie! Comparez-y les mœurs frivoles, la morale où tout est superficiel et facile, non pas seulement des gens oisifs, mais des hommes de pensée légère, qui prennent leur vie pour une promenade à travers les choses! Comparez-y même la vie reposée et satisfaite du bourgeois rangé. Quel jugement que cette comparaison! Il y a telles façons d’être et de penser qui fondent comme beurre au soleil au contact de la vie populaire avec son austère réalité. Le milieu populaire est pour la jeunesse une leçon de choses perpétuelle, très élevée. Bon gré mal gré, ceux qui ont un peu de cœur y deviennent sérieux.
Et c’est précisément parce que la vie du peuple contient ces précieux éléments qu’il faudrait la garantir et la sauvegarder. C’est un trésor, ne l’oublions pas! Nous en rapprocher serait un des meilleurs moyens de lutter contre ce monde factice qui nous étreint et nous tue. Il faut fraterniser avec la jeunesse populaire, pour son bien et pour le nôtre.
IX
LA JEUNESSE RÉACTIONNAIRE
En face des difficultés très réelles que nous traversons dans les choses de l’esprit et que des phénomènes analogues dans les domaines multiples de la vie pratique rendent plus poignantes encore, les détracteurs de l’esprit moderne crient au naufrage et conseillent les réactions. Car l’esprit moderne a ses détracteurs acharnés qui considèrent la crise actuelle comme la condamnation de toute une série de siècles. Ils accusent à la fois la science, la liberté civile et religieuse, tous les mouvements indépendants de l’humanité, dans l’idée comme dans le fait, et n’espèrent de salut que dans un retour pur et simple au passé. Les hommes qui partagent ce point de vue groupent autour d’eux une partie de la jeunesse et, avec une grande énergie et un dévouement admirable chez quelques-uns, ils essaient de la détacher du présent, de ses aspirations, pour l’engager à s’inspirer dans le passé et à le faire revivre. C’est une entreprise titanesque, quand on envisage la somme des efforts nécessaires et l’étendue du but. Car voici de quoi il s’agit: Considérer tout le développement moderne tel qu’il est sorti de la Renaissance, de la Réforme, de la Révolution et de la Science, comme une erreur colossale, Effacer cette erreur de l’histoire, avec toutes ses conséquences, et ramener la société au _statu quo ante_.
Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger. Une réaction est une chose humaine, légitime parfois et utile, à condition qu’elle soit maintenue dans ses limites qui ne sont autres que le droit commun. Je déclare donc que je n’ai aucune antipathie préconçue contre le mouvement dont je parle. Le bien n’est jamais affermé en monopole à une seule tendance de l’esprit; il est répandu un peu partout. Et le bien qu’il y a dans les réactions, c’est de nous donner à réfléchir. En général ce qui n’a plus aucune raison d’être, meurt. Lorsque beaucoup d’esprits, parmi lesquels des hommes d’une grande valeur morale, s’entendent pour une certaine direction à prendre, il y a, dans l’état de choses où ils vivent, des motifs profonds qui déterminent cette coalition. Que d’autres viennent mêler à l’entreprise des arrière-pensées de domination ou d’intérêt matériel, cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître la sincérité des premiers. Pour trouver la vérité, il faut rester juste. Je trouve donc naturel qu’aux époques de crise caractérisées par une incessante inquiétude, nous soyons hantés par ce grand passé où l’humanité semblait avoir trouvé son verbe qu’elle remettait comme un viatique à tous ses enfants; où la pensée comme la vie venaient se couler d’elles-mêmes dans les formes stables d’un moule d’airain. Tant de solidité et de paix dans la sécurité, tente des générations qui sont, comme la nôtre, aux prises avec tous les vents et tous les flots. Je conçois les lassitudes mortelles qui jettent les penseurs aux abois dans les bras d’un dogme immuable. Je conçois mieux encore les regrets et les indignations qui saisissent les hommes de foi attachés aux saintes traditions, aux espérances, aux consolations, à l’adoration que la religion résume, lorsqu’ils voient toutes ces choses traitées de vieux rebut et foulées sous des pieds stupides ou profanes. Et ces regrets je les concevrais encore en face des négations, même respectueuses, d’une science matérialiste. Au fond il y a là de grands trésors à défendre et à sauvegarder. Il faudrait se mettre de propos délibéré en dehors des faits, en dehors de l’humanité et de tous ses intérêts, pour le méconnaître.
La grosse affaire est de savoir si l’entreprise ne dépasse pas le but et les forces humaines.
Je crois pour ma part qu’elle dépasse le but et par conséquent se nuit à elle-même en niant les progrès et le bien sortis de l’esprit de tolérance, de justice, de science qui est l’esprit moderne; qu’elle commet une grande injustice en confondant cet esprit avec l’athéisme, le réalisme et le désordre.
D’autre part je suis persuadé qu’aucune puissance humaine individuelle ou collective ne peut ressusciter le passé tel quel.
C’est avec de grandes appréhensions pour elle-même et l’avenir des idées qui lui sont chères, que je vois une jeunesse nombreuse se laisser enrôler dans une œuvre qui consisterait à supprimer quatre siècles de vie humaine et à leur substituer un état de choses disparu. D’abord il faudrait nous empêcher d’être les fils de ce temps que nous voulons effacer. Son sang coule dans nos veines, ses maux sont les nôtres, nous profitons de son bien. C’est à travers lui que nous nous rattachons au passé par la filière des successions. Nous ne pouvons pas descendre des aïeux de nos aïeux directement. Entre eux et nous, il y a les générations intermédiaires dont nous portons les traces dans chaque fibre de notre corps et dans chaque parcelle de notre pensée. Être un homme du passé est aussi impossible que d’être le fils de son arrière-grand-père. Il nous est déjà fort difficile de nous mettre tant soit peu à la place des ancêtres afin de les comprendre et de les apprécier. Nous avons d’autres règles de jugement, d’autres moyens d’observation, d’autres hérédités intellectuelles. Le monde pour nous, en bien des points, est autre que pour nos anciens. Mais revivre leur vie maintenant, rentrer dans leurs cadres de mœurs, d’idées, d’imagination, équivaudrait à reconstituer, avec ce qui nous en reste, une faune disparue, pour la faire vivre et l’acclimater parmi nous. Plus j’y pense, plus il me paraît évident que vivre dans le quatorzième siècle est aussi difficile à un homme du nôtre que de vivre dans le vingt-deuxième.
Nous sommes là en présence d’un ensemble très complexe de problèmes dont le moindre réclamerait, pour sa solution, des puissances plus qu’humaines. Mais il y a surtout un très intéressant et très grave problème psychologique étroitement lié à la genèse des convictions et de la foi. Lorsqu’on dit à la jeunesse actuelle: Le monde se perd depuis plusieurs siècles, il faut retourner sur nos pas. Revenons au giron de l’Église, seule dépositaire de la vérité, de l’autorité spirituelle, et par conséquent aussi du pouvoir extérieur, voici ce qu’on lui demande: Un effort de volonté pour admettre en bloc la somme de saint Thomas d’Aquin. C’est peut-être dur, dit-on, mais que voulez-vous, nous sommes si malades, et cela seul peut nous guérir!
Je nous suppose décidés à suivre le conseil. Nous faisons un effort de volonté pour croire en bloc; nous avalons le remède malgré nos répugnances. Cela suffit-il? Non. Cette foi que nous adoptons ainsi, va rester inerte. Aucune certitude, aucune vie n’en jaillira. Elle n’agira pas plus qu’une médecine qui resterait dans l’estomac telle quelle, sans être assimilée et digérée. Si donc cet ensemble de doctrines qu’on nous présente à adopter, doit servir, il ne suffit pas de l’absorber, il faut nous l’assimiler. En pénétrant dans un organisme intellectuel et moral comme le nôtre, le passé y subira une vraie digestion. Notre pensée le traitera d’après ses méthodes, ses lois intimes, le soumettra à l’expérience, à l’examen, lui demandera en un mot de se justifier. Oh! loin de nous l’idée d’exiger une _foi démontrable_! Une idée pareille ne peut venir à quiconque possède le moindre sens du mystère et de l’infini. Autant vaudrait demander une montagne de poche ou un océan portatif. Mais si les réalités de la foi ne sont pas de celles que l’intellect mesure, pèse et aligne comme des quantités arithmétiques, il faut du moins que celui qui veut les posséder entre en communion avec elles. La foi n’est pas comme une monnaie qu’on met dans sa bourse. Pour nous appartenir, elle a besoin de renaître à travers notre vie, à travers notre conscience, et de se transformer en conviction personnelle. Autrement elle reste dans l’esprit à l’état de corps étranger.
Il ne suffit pas de dire: «Tout va mal. Si nous pouvions croire, espérer, adorer comme nos pères, tout irait bien, donc reprenons leurs croyances.» Ce qu’il faut, c’est d’être convaincu comme ils l’étaient, et pour être convaincu il faut avoir été gagné librement par des motifs de l’âme et de la conscience; il faut que la vérité ait trouvé en nous un terrain pour y reposer. En un mot, la foi volontaire est un leurre. On ne croit pas parce qu’on veut, mais parce qu’on ne peut autrement. La foi volontaire repose tout entière sur un effort de l’homme, comme le monde de l’antique mythologie sur les épaules d’Atlas. Ce n’est pas là la foi qui sauve et vivifie et à laquelle, en somme, nous demandons de nous porter nous-mêmes. Celle-ci ne peut être que le résultat de l’expérience.
Supposons un homme absolument dévoué, convaincu que le monde est perdu, s’il ne rentre pas avec sa pensée et sa conduite pratique dans le cadre serré des traditions autoritaires, mais un homme détaché intérieurement de la vieille foi. Que cet homme convaincu de l’utilité pratique d’une foi qu’il respecte mais qu’il ne peut pas s’assimiler, adopte cette foi pour la forme, souffre même pour la défendre et finisse par mourir pour elle, dans l’espoir que son sacrifice fera au moins croire à d’autres ce qu’il n’a admis, lui, que d’une façon mécanique. A quoi ces efforts et ce martyre serviront-ils? On croira à la bonté, au triomphe de l’amour, aux choses saintes et humaines qui ont fait affronter la mort à un homme de bien; on croira peut-être à la personne du martyre, mais non à sa doctrine. Pour communiquer celle-là, il eût fallu qu’elle vécût en lui: Le feu seul allume le feu.
Voilà le secret de l’impuissance de bien des champions du passé.
D’ailleurs la réaction qui s’offre pour remplacer l’esprit moderne, dépasse de beaucoup la limite de ce qu’il est permis de dire quand elle parle au nom du passé. Elle n’est, ni tout le passé, ni tout le passé religieux, ni tout le passé chrétien. Ses champions représentent quelques étapes de ce passé condensées en règles de vie, et quelques formes de la pensée religieuse condensées en doctrine. Mais il s’est développé, dans les vastes régions de la vie religieuse, des flores d’une richesse inouïe que l’Église n’a pas cultivées. Dans son propre jardin, il a poussé des arbres qu’elle a essayé d’arracher, et d’autres auxquels, après les avoir mutilés d’abord, elle a fini par emprunter leurs fruits. L’humanité devra-t-elle se priver de tout le bien que le passé spécial dont il est question n’a pas fait? Et le mal que ce passé a fait, faudra-t-il l’oublier et s’y résigner de nouveau?
Si la question se présentait ainsi: D’une part le matérialisme scientifique, le scepticisme, l’ensemble des négations qui dépouillent l’humanité de sa noblesse, le désordre et l’incertitude; d’autre part toute la foi, toute l’espérance, toutes les vertus, ce serait différent. Il ne faudrait pas hésiter un instant. Ces résultats pratiques seraient à eux seuls les preuves les plus irrécusables de la vérité d’une tradition. Mais la question ne saurait se poser ainsi. Que si, néanmoins, on se permet de la poser ainsi, on commet une mauvaise action. On manque de respect d’abord à la jeunesse qu’on éduque et qui vous croit sur parole. On manque de respect ensuite à la vérité, en ne reconnaissant pas le bien qu’ont fait les autres. En somme, pour se grandir on diminue l’humanité, et par conséquent on se diminue soi-même.
Plus de modestie et d’impartialité rendrait les champions du passé infiniment plus forts. Que ne prennent-ils auprès de ce passé qui est leur fief héréditaire une grande et salutaire leçon?
Ce monde aujourd’hui cristallisé, momifié, a été le plus vivant, le plus changeant, le plus susceptible d’adaptation dont l’histoire nous conserve l’exemple. Il a su se mettre au niveau le plus élevé de la culture antique, et descendre aux plus humbles comme aux plus ignorants. Les Grecs et les Barbares l’ont trouvé également familier. Il était à son aise dans la domination comme dans la servitude; dans l’opulence comme dans la misère. Il a parlé toutes les langues, marché sur toutes les routes, et son cœur a battu pour tout ce qui fait vibrer l’âme des hommes. Aussi quelle vie, quelle popularité, quelle incomparable puissance sociale! Il n’a commencé de perdre une partie de son influence que lorsqu’il s’est enfermé dans l’égoïsme, la routine, l’immobilité. A mesure qu’il s’est isolé de la grande vie des peuples, la vie s’est retirée de lui. Aussi n’y a-t-il qu’une espérance pour ceux qui admirent et aiment sincèrement ce grand passé, c’est de l’imiter dans ce qu’il avait de meilleur et de plus humain. Il faut vous élargir, vous transformer, pratiquer le renoncement dans une large mesure, cesser d’être à l’arrière-garde des idées, même religieuses, et aller de l’avant, résolument, la main dans la main, avec quiconque aime les hommes et prie sur la terre.
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