Part 10
Pour dessiner davantage le trait dominant de cette jeunesse qui est une respectueuse indépendance, je dirai qu’elle aime la science, qu’elle la considère comme une des colonnes de l’humanité, qu’elle sait ce que nous lui devons et ce qu’on peut espérer de la sûreté de ses méthodes. Volontiers elle applaudit à des paroles comme celle-ci:
«Sans doute le temps revisera, il ruinera peut-être de fond en comble quelques-uns des résultats acquis par la science contemporaine; nos systèmes de synthèse ne dureront peut-être pas plus que n’ont duré ceux de nos devanciers. Mais nos méthodes d’analyse, notre vue rationnelle du monde, l’orientation générale de l’esprit scientifique, ce sont là des acquisitions qui ne peuvent désormais périr que dans un effondrement total de la civilisation. Cette conviction est devenue le fond même de notre entendement; tout ce que nous rebâtirons, nous le rebâtirons sur ce tuf inattaquable[7].»
[7] M. de Vogüé, _Banquet de l’Association 1890_.
Mais, en même temps, elle se rend compte des limites de la science et de ses impuissances: «Il faudra avant tout reconnaître que ni la science ni la démocratie ne se suffisent à elles-mêmes, que, privées d’un principe supérieur qui les concilie, elles ne sont que des forces barbares et aveugles. La science ne se suffit pas à elle-même: à quoi aboutissent en effet les suprêmes généralisations scientifiques si ce n’est à cette notion du _mouvement_, incompréhensible elle-même sans la mystérieuse notion de _force_, c’est-à-dire sans une notion purement psychologique? Il y a à l’origine de toute la science moderne un postulat emprunté à l’esprit lui-même. La démocratie, elle non plus, ne se suffit pas à elle-même: elle ne serait qu’une lutte sauvage de classes et d’intérêts, si elle n’était dominée par l’esprit de justice et de charité. C’est donc, en dernière analyse, l’esprit qui doit diriger l’évolution moderne, et dans l’esprit, son principe suprême, le plus actif et le plus fécond: l’amour[8].»
[8] H. Bérenger, _Bulletin de l’Association, févr. 1890_.
Il y a au fond de cela une grande sincérité et un grand esprit de justice. Des entretiens nombreux, des coups de sonde donnés dans toutes sortes de milieux studieux, ainsi que la lecture de ces productions éphémères et variées qui remplissent les journaux et les revues des jeunes, m’ont fait constater que ces tendances n’étaient pas isolées. Une orientation nouvelle s’accuse nettement.
On peut entendre maintenant, entre jeunes gens préoccupés des choses de l’esprit, railler ces deux déesses terribles, l’analyse et la critique. Non pas que l’esprit de discernement soit honni et qu’après avoir méconnu le mystère on tombe dans l’excès contraire qui est de méconnaître les droits de la raison et du jugement. Mais on se rend compte que la critique pratiquée au point de vue des sciences positives et appliquée, à tort et à travers, à tous les domaines de l’esprit, devient une aberration. Pratiquer le jugement de cette façon c’est manquer de jugement. Il faut ouvrir chaque serrure avec la clef qui lui convient.--Une certaine critique arriverait tout simplement à supprimer l’histoire par sa façon de concevoir la certitude historique, comme elle arrive à supprimer les réalités intérieures par son obstination à n’appeler un fait, que ce qui tombe sous le sens matériel. Cette grande vérité si magistralement proclamée par H. Lotze: _Le rôle du mécanisme dans le monde est aussi universel qu’absolument subalterne_[9], se fait lentement jour dans les esprits.--L’analyse à outrance qui avait fini par provoquer dans la jeunesse de véritables maladies, voit diminuer son prestige. Elle a beau s’appeler inexorable, son charme est rompu pour plusieurs. Ils ne se sentent plus en face d’un monstre aux cent yeux, qui voit tout, scrute la moelle et les os, mais en face d’une prétention gratuite et quelquefois ridicule. Ils ont l’irrévérence de trouver que ces analyses où l’on aligne en formules et par quantités, de quoi nous sommes faits, comment nous sentons, pensons, vivons, ne sont la plupart du temps que du déchiquetage ou de la prestidigitation. Ainsi nos enfants analysent leurs polichinelles, ainsi d’habiles artistes font sortir des montagnes de choses d’un chapeau. Pour avoir le droit de dire qu’on nous a analysés, il faudrait pouvoir nous refaire après nous avoir décomposés.
[9] H. Lotze: _Mikrokosmos_.
Le temps n’est plus où une connaissance sommaire de notre être matériel suffisait pour nous expliquer l’homme. Des problèmes sont nés dont ceux qui appellent la pensée une sécrétion du cerveau, n’avaient aucune idée, et dont ne se doutent pas les esprits pour qui la psychologie semble se confondre avec la physiologie. Ce petit mot, _je sais_, jadis encore si sûr de lui-même et si satisfait, rencontre des incrédules partout. Le sens du mystère, qui n’est en somme qu’une des formes du sens de la réalité, s’est réveillé en face de l’inconnu. Que nul ne puisse expliquer la vie, que nul ne puisse jeter un pont sur l’abîme qui sépare le mouvement matériel de la pensée, de la plus simple sensation même, qu’il y ait dans le domaine de tous les jours, où nous nous agitons pourtant avec aisance des mystères sans nombre, voilà qui maintenant frappe tous ceux qui réfléchissent. Le respect pour la science n’en est pas diminué; mais le respect pour l’homme, pour les réalités invisibles, y a gagné.
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Sans doute, il serait puéril de s’abandonner trop facilement à l’espérance. On remonte péniblement ces côtes d’où l’on était si vite descendu. Mais le mouvement existe, il est positif, et ce n’est pas la jeunesse seulement qui en est touchée. Partout des hommes qui cherchent et pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité ne peut plus se résigner à vivre.
Ce n’est pas un des moindres symptômes de cette recherche des sentiers nouveaux, que l’attention toute spéciale que les esprits les plus divers donnent au sentiment religieux naguère dédaigné. Il y a dans ce domaine une grande variété d’appréciations, souvent un grand manque de compétence historique. Les uns confondent le catholicisme avec le christianisme et y voient le salut de l’avenir, les autres parlent d’une renaissance de l’Évangile dans le sens de l’esprit moderne, d’autres se passionnent pour l’ésotérisme, la théosophie, l’étude comparée des religions, d’autres encore s’attendent à voir surgir des horizons absolument nouveaux et d’une telle étendue que nous y verrons enfin la synthèse laborieusement poursuivie de tout le passé et de tout le présent. «Une des marques de la jeunesse d’aujourd’hui, j’entends de celle qui pense, est la nostalgie du divin[10].» Nous recueillons avec bonheur ces témoignages. Si incomplètes que soient les manifestations en elles-mêmes, il convient de s’en féliciter: ce qui importe surtout, c’est l’état d’esprit qui leur a donné naissance. Il est très intéressant d’observer comment cet état d’esprit arrive à se manifester dans les milieux plus particulièrement voués aux études religieuses. Nous y rencontrons journellement un plus grand nombre de jeunes gens détachés des extrêmes. Alors que leurs prédécesseurs s’étaient retranchés dans l’orthodoxie ou le rationalisme et que ces étiquettes archaïques continuent à servir à la masse, nous les voyons, eux, se frayer résolument un chemin nouveau. Ils ont dépassé le point de vue étroit des orthodoxies intransigeantes, dépassé de même celui de la critique négative, deux exagérations également impuissantes à apprécier les choses de l’âme. Leur but est de ne rien laisser perdre de la tradition et de ne rien sacrifier des droits du présent, de s’appliquer à découvrir la vérité n’importe où elle se trouve, de lui rendre hommage et de la traduire en un langage aussi simple et aussi pratique que possible. L’esprit de parti qui a été pendant longtemps l’âme des milieux religieux et qui, hélas! continue à en être le démon, leur est en horreur.
[10] E. Lavisse: _La génération de 1890_.
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La toute jeune littérature se teinte graduellement de nuances nouvelles. Un mysticisme tantôt sain, tantôt maladif, mais qui, sous n’importe quelle forme, contraste avec le réalisme de la période précédente, se révèle dans une quantité de poésies et d’essais divers. Nous lisons maintenant assez ordinairement des pages de jeunesse qui eussent paru bien étranges, impossibles même, il y a peu d’années encore, et qui annoncent une autre flore littéraire. La fermentation s’étend et gagne continuellement en énergie. Sans se connaître, ni s’être concertés, des jeunes gens studieux se rencontrent dans des aspirations analogues, et leur donnent souvent une expression identique. En un mot il y a du nouveau dans l’air.
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Mais, plus que les symptômes d’une pensée qui cherche des règles nouvelles et d’une morale préoccupée d’un nouveau fondement, nous saluons un autre mouvement qui paraît s’accentuer dans la jeunesse depuis quelques années. Il est très faible encore, si nous regardons aux résultats pratiques (d’ailleurs ils commencent à se montrer); mais il est réel.
Je veux parler du mouvement social. Ma conviction profonde, en effet, est que ce mouvement sera le pivot de la pensée et de l’action humaines dans l’âge qui va venir. C’est sous cette forme particulière que les problèmes philosophiques, religieux, scientifiques, internationaux qui travaillent le monde actuel arriveront à leur solution temporaire. Ils se posent de plus en plus comme les parties séparées du même grand problème humain, et culminent tous dans la question de l’organisation de la vie. Toutes les sphères de gouvernement moral ou matériel du monde contemporain ont eu à compter avec les questions sociales. Elles ont acquis une telle vigueur qu’elles se posent aux grands comme aux petits. Les pouvoirs matériels et spirituels les plus anciens, les plus habitués à faire bon marché de l’opinion du grand nombre, de son bonheur ou de son malheur, et à poser le talon sur toutes les têtes, se sont subitement abaissés à accorder leur attention aux questions si méprisées jadis. On peut bien dire qu’une fois de plus la pierre rejetée par les maçons est devenue la pierre angulaire. Les hommes habitués à voir la jeunesse studieuse à l’avant-garde des choses nouvelles s’étonnaient de voir la nôtre si longtemps inerte, impassible en face de la question sociale. Pour beaucoup elle n’existait pas, il y a peu d’années. Aujourd’hui heureusement elle s’est emparée des meilleurs, et il faut dire que là elle est en bonnes mains. La jeunesse prend en effet ces questions dans un sens largement humain et telles qu’elles demandent à être prises. Elles ont beaucoup perdu à être traitées autrement. Des intérêts impurs, des ambitions inavouables se sont trop souvent emparés des questions sociales pour les exploiter et les stériliser en même temps. Du côté de la foule elles dégénèrent facilement en questions matérielles. Rien ne contribuera autant que l’accession de notre jeunesse studieuse, sur ce terrain, à lui rendre toute son étendue et à ramener dans ce problème social si compliqué tous les éléments qu’il comporte en sa qualité de problème total. Je reparlerai plus loin de ce sujet. Qu’il me suffise de constater quels fruits excellents a déjà portés le mouvement social dans la jeunesse. Il a réveillé son esprit de corps, l’a poussée à se solidariser, à s’unir, à s’organiser. Il a rapproché les professeurs des étudiants et les étudiants des professeurs, leur faisant entrevoir, dans des agapes dont le souvenir ne s’effacera plus, le bonheur qui consiste à découvrir un jour qu’on est frères les uns des autres, membres d’un même corps. Dire que des générations peuvent vivre et mourir sans expérimenter dans son charme puissant cette vieille et sainte banalité!
Je considère la fondation de notre _association générale des étudiants_, et des sociétés analogues, comme un des plus heureux événements dans la jeunesse contemporaine. En même temps la jeunesse studieuse s’est sentie attirée vers le peuple. On s’ignore encore réciproquement, mais il suffit que d’un côté le désir de fraterniser s’éveille, pour que le rapprochement puisse se préparer. Des hommes de cœur et d’action indiquent ce terrain comme un de ceux sur lesquels il faudra marcher. Je ne puis m’empêcher de citer ici les paroles de M. Jules Ferry au banquet de l’Association des étudiants en 1890: «Et vous avez encore autre chose à aimer; vous avez à aimer ces grandes souffrances dont vous parlait tout à l’heure si éloquemment votre président; vous avez à aimer ce prolétariat, dont nous, tant que nous sommes, _nous avons peut-être le tort de rester trop éloignés_, non par les sympathies, car elles sont ardentes en nous, non par les œuvres, car nous avons fait beaucoup pour lui, et beaucoup plus qu’il ne croit et qu’on ne le laisse croire, mais par l’action personnelle, la fréquentation individuelle et quotidienne.»
Les préoccupations sociales se sont traduites dans la jeunesse par une tendance à l’action et une sorte de prédilection pour les hommes d’action et les écrivains qui, à l’exemple de M. Melchior de Vogué, nous apportent dans leurs écrits une conception généreuse de la vie, et des raisons nouvelles de lutter et d’espérer.
Certains états intellectuels si haut estimés naguère ne paraissent plus qu’une paresse et une désertion. L’homme est là pour payer de sa personne et mettre la main à la pâte. On recommence à croire à l’effort, à la force morale et à sa prééminence sur toute autre puissance. «Des optimistes succèdent à des pessimistes et des sociologues à des égotistes. Mais quelles que soient les raisons de l’actuelle transformation, il est clair qu’il faut s’en réjouir. D’où que soit revenue la confiance aux jeunes, elle est la bienvenue. Je sais qu’ils sont sévères pour leurs devanciers, et jusqu’à l’injustice. Ceux qui portent aujourd’hui, et non sans superbe, les panaches de la politique seraient très surpris de s’entendre juger par leurs successeurs de demain, aux yeux desquels ils semblent des personnages d’une autre époque, presque d’une autre faune. Les doctrines des partis, la subtilité des distinctions entre quelques-uns, mainte question aujourd’hui capitale, tous ces combats autour de minuties, et, à côté, cette incapacité de renouvellement, c’est, pour eux, autant de phénomènes d’une civilisation très ancienne. Les jeunes romantiques de 1830 n’avaient point plus de sarcasmes pour les classiques, que nos jeunes sociologues n’en ont pour les politiques.
La pratique de la vie corrigera ces exagérations; mais c’est chose rassurante de savoir que des jeunes gens se proposent de pratiquer la vie; qu’ils la prennent très au sérieux; qu’ils y voient clairement des devoirs; qu’ils s’appliquent à découvrir, par l’étude et par la réflexion, les voies et moyens d’accomplissement; que leur jeune raison se réchauffe à des sentiments, et que les vues de leur esprit ne sont point courtes, ni les aspirations de leurs cœurs limitées[11].
[11] E. Lavisse: _La génération de 1890_.
On peut se demander d’où vient le revirement dont nous énumérons les symptômes. Doit-on seulement y voir une réaction naturelle provoquée par les tendances de la période précédente?--Certes, il y a de cela, et beaucoup. Mais n’est-il pas étonnant que, d’une génération à l’autre, il se remarque un tel contraste? Je ne puis, quant à moi, m’empêcher de faire hommage de l’esprit nouveau à la patrie elle-même. Si la foi à l’énergie renaît, nous le devons à ce grand acte d’énergie où sont venues se condenser tant de bonnes volontés et d’espérances opiniâtres et qu’on appelle notre relèvement. Ce fait constitue à lui seul un superbe démenti à tout l’ensemble des puissances fatales et grossières en même temps qu’il fournit un argument à l’esprit moderne. La jeunesse a été empoignée par la leçon. Rien d’étonnant à cela. Pour qui n’est pas aveugle, cette leçon est la plus grande qu’on puisse contempler. Elle n’agit pas seulement sur la jeunesse. Ne voyons-nous pas, parallèlement avec le réveil de la foi au mystère, à la dignité humaine, à la justice sociale, un autre mouvement se dessiner bien au delà des limites de ce pays? L’âme humaine commence à frémir sous la lourde chaîne du matérialisme, dans le domaine des idées et de la force brutale, dans le domaine du fait. Le droit se lève, la force est en baisse. Partout la foi aux puissances purement matérielles chancelle. Au sortir d’une période comme la nôtre où il semblait parfois que la justice et l’amour fussent réduits au silence éternel, que les cœurs se surprennent à tressaillir à leur seul nom, quel signe des temps! _Il dégèle en Europe, et ce que la jeunesse ressent, c’est la sève printanière._ En vérité, à cette heure où plusieurs s’attardent à prôner l’ancien régime aux dépens de l’esprit moderne et nous offrent de nous guérir de tous les maux en échange de notre liberté, voici ce que je vois de plus clair: l’étoile de la France démocratique, un instant obscurcie par la force brutale et raillée à l’envi par les sectaires du vieux despotisme ou de la barbarie nouvelle, remonte à l’horizon comme la messagère d’un temps meilleur.
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Mais quelle influence le mouvement que nous voyons se dessiner, peut-il avoir sur la jeunesse populaire? C’est ce qu’il est difficile de déterminer à l’heure actuelle. On peut toujours poser en principe que c’est dans le peuple que les vieilles choses durent le plus. Virgile a dit:
... Extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit.
C’est dans le peuple qu’on retrouve, des années, des siècles plus tard, les traces des bonnes vieilles coutumes disparues. On y rencontre de même des modes antédiluviennes, de vieux livres que personne ne lit plus, et de vieux raisonnements usés ailleurs. Il faut donc s’attendre à ce que, pendant longtemps encore, les idées dont nous signalons le réveil ne fassent que lentement leur chemin parmi le peuple en général. Mais elles y descendront comme les négations y sont descendues, par cette même puissance de l’exemple et du rayonnement dont nous avons signalé la fatalité. Elles circuleraient plus vite dans la jeunesse et de là travailleraient la masse populaire, si le rapprochement si désirable entre la jeunesse instruite et la jeunesse populaire pouvait s’organiser. La France d’aujourd’hui a besoin de constituer de jour en jour avec plus de fermeté et de clairvoyance un haut idéal démocratique et d’en pénétrer l’esprit public. Sans cet idéal, malgré ses prérogatives et ses libertés, une démocratie tombe rapidement au régime des abus et s’achemine par le désordre à la servitude. En attendant que la jeunesse reconnaisse et pratique dans toute leur étendue ses devoirs d’intermédiaire entre les sommets intellectuels et le peuple, nous compterons un peu sur la bonne presse, les bons livres, toutes les bonnes influences en un mot, et beaucoup sur un auxiliaire nouveau, d’une portée immense quand il s’agit de la jeunesse populaire: l’école. En raison de l’extrême importance du sujet, je demande à m’expliquer un peu en détail.
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Il y a des institutions qui rappellent le vieux bouc émissaire qu’Israël chargeait de toutes ses iniquités et qui, lorsqu’enfin il s’échappait de leurs mains, maudit, roué de coups, s’enfonçait au désert, ayant derrière lui, pour l’aiguillonner dans sa course à mort, l’horrible écho des clameurs et des imprécations de tout un peuple. L’école laïque est de ce nombre. Dans certaines bouches, son nom sonne à peu près comme école diabolique. Pour eux l’école laïque est l’antichambre du bagne. Au lieu d’y prier, les maîtres, sans doute, y jurent, et dans leurs fameuses leçons de choses, ils doivent enseigner à la jeunesse de véritables abominations.
L’une des règles de prudence en ce temps habile à dénaturer les faits, est de se renseigner scrupuleusement sur les personnes ou les institutions attaquées avec acharnement. Je me conforme à cette règle depuis longtemps dans l’intérêt de la justice et, très souvent, j’ai dû constater que c’est des meilleures choses qu’on disait le plus de mal. Ma méthode me prescrivait donc une excursion dans l’école primaire. Pourquoi tant de cris, tant d’accusations, tant de haine obstinée? Ayons-en le cœur net, et renseignons-nous à fond!
Le meilleur moyen de me renseigner eût été de me faire recevoir élève. Mais je me heurtai à la limite d’âge. D’ailleurs, élève, je l’avais été autrefois pendant toute une série d’années. On faisait le catéchisme, il est vrai, mais si peu et si mal qu’il eût gagné à être enseigné en dehors. Mais à part ses leçons de catéchisme, le maître était un brave homme et disait des choses fort honnêtes, pleines de bon sens, de tact, et que je me rappellerai toujours. Certainement cela avait dû changer depuis. Pour m’en rendre bien compte, je me mis donc à étudier les programmes, les méthodes, le personnel enseignant suivant sa hiérarchie, afin de voir dans ses instruments, son organisation, son esprit, cette entreprise qui m’était dénoncée comme corruptrice au premier chef. De plus, non content de regarder du côté des maîtres, je regardai du côté des écoliers. Je m’insinuai dans l’âme de quelques-uns de ces jeunes patients, mes amis très particuliers, je leur tâtai le pouls, j’écoutai battre leur cœur pour bien suivre en eux les effets de l’enseignement qu’on leur donnait. Enfin je pus me déclarer suffisamment édifié, et voici ce que je pense sur ce sujet.
L’école laïque est un des coins du monde où l’on a fait sans bruit le plus de besogne depuis vingt ans. Elle est le véritable organe de l’éducation nationale, l’intermédiaire modeste, mais d’une portée incalculable entre les sommets où s’élabore la pensée moderne, dans le sens élevé de ce mot, et le peuple. Intermédiaire sérieux, prudent, désintéressé, elle s’applique à condenser toutes les choses humaines en quelques données bien simples qui puissent être une base ferme à l’esprit public dans la conduite pratique de la vie, comme dans l’orientation intellectuelle et morale. Mais elle a un grand tort, je l’avoue: c’est de vouloir servir tout le monde et de rester dans ces limites d’équité générale et d’unité humaine qui la rendent absolument impropre à satisfaire l’esprit de parti. Non seulement elle est impropre à le servir, mais si quelque chose peut le contaminer et l’affaiblir, c’est elle.