Jeunesse

Part 11

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Que l’école soit laïque, libre d’attache avec telle ou telle religion, indépendante en un mot, au point de vue confessionnel, c’est un grand bien. Vous sentez le besoin de dire aux enfants, dès les bancs de l’école, qu’il y a différentes façons de croire et d’adorer, qu’il y a entre les hommes des dissemblances profondes qu’il convient d’accentuer, afin de ne pas être tenté d’en faire abstraction. Quant à moi, je connais un autre besoin, c’est de leur laisser ignorer cet état de choses aussi longtemps que possible et de les élever d’abord comme des frères. En posant ainsi une base humaine commune, respectueuse, il me semble qu’on favorise les dispositions où il faut être pour dire: _Notre père qui es aux cieux._ Au contraire, en les isolant avec soin pour leur donner à part des enseignements religieux différents, on risque de fortifier en eux les sentiments qui font dire: _Seigneur, je te remercie de n’être pas comme les autres!_ Je persiste donc à considérer la laïcité de l’école comme favorable, _à cette condition toutefois_, c’est qu’elle n’appartienne pas non plus à une secte antireligieuse. Or, cette dernière supposition, née des excès de zèle de quelques laïciseurs fanatiques, et exploitée d’ailleurs par la malveillance, est mise à néant par toute sa pratique et tout son esprit. Non, l’école laïque n’est pas l’école _athée_, Elle a quitté le terrain particulariste pour remonter vers des régions plus vastes. Les choses de l’âme qu’on y enseigne sont du domaine universel, de ce domaine où l’on fraternise ensemble au-dessus des différences particularistes. En religion comme en politique, en morale individuelle et sociale, l’école laïque est avant tout _humaine_. Je la vois s’inspirer de plus en plus des quelques principes sobres et robustes indispensables, qui sont la quintessence de la sagesse pratique et la base d’une société. Nous vivons en un temps où il faut rechercher les terrains communs, afin de s’y fortifier et de marcher vers l’avenir la main dans la main. Quelle que soit la religion à laquelle nous appartenons, et même si nous n’appartenons à aucune, tous, tels que nous sommes, chefs et soldats nous avons besoin de nous convertir à l’humanité. C’est là la grande aspiration qui traverse les meilleures âmes de ce temps émietté et inquiet. Quelque chose de cette aspiration très moderne, très largement ouverte à tout ce qui est équitable et vrai, a passé dans l’école primaire. Puisse-t-elle y grandir et s’étendre! Aussi, depuis que je sais cela, j’ai vu l’humble toit de l’école, ses murs, ses bancs, ses tableaux, les labeurs silencieux et patients de ses maîtres et de ses élèves prendre à mes yeux une importance immense, et lorsque je vois les maux qui rongent cette nation, les passions qui la divisent, les crises qu’elle traverse, tout l’ensemble enfin de ce qu’on redoute quand on aime son peuple et quand on aime les hommes, une de mes espérances et de mes consolations, c’est la petite école populaire. Il nous faut l’aimer, la respecter, la soutenir! Nous devrions y aller tous ensemble pendant nos premières années, afin d’y laisser se former bien au fond de notre être une base solide et commune qui nous resterait comme un souvenir précieux, même après que chacun aurait marché sur les chemins divers de la vie et de la pensée vers les horizons les plus éloignés!

Pour aider à frayer le chemin aux idées réparatrices et à la vie nouvelle qui doit nous sauver peu à peu des maux dont nous souffrons, nous avons en outre un allié au plus profond du cœur populaire. Le peuple a le cœur généreux, et il souffre. Ni sa générosité ni sa douleur ne pourront s’accommoder longtemps du monde sans entrailles qu’a enfanté le réalisme. Plus celui-ci fait de progrès, plus sa laideur est frappante, plus il se rend odieux, et déjà un obscur pressentiment révèle à l’homme du peuple qu’en perdant l’espérance, la dignité, la foi en sa destinée, il perd le plus précieux trésor; et qu’en perdant le respect, il travaille à son extermination. Croyons au bien et luttons pour lui, vivons pour lui, et plus vite peut-être que nous n’osons l’espérer, il gagnera les masses.

Je conclus: malgré les nuages noirs dont notre horizon reste chargé, malgré les misères, les erreurs, les fautes dont nous portons les conséquences, il y a lieu de se rassurer, de prendre courage. Quelque chose de nouveau est né au cœur de notre jeunesse. «Mystérieuse encore, mais prochaine et peut-être grandiose, une évolution s’élabore[12].» Ceux qui veillent dans la nuit et scrutent l’horizon avec anxiété respirent enfin. En vérité, nous sortons comme d’un cauchemar sombre. Placés au bord du néant, nous en avons mesuré la profondeur. Nous avons senti l’espérance, la certitude se mourir en nous; mais le rêve se termine, et déjà «du côté de la nuit qui paraît transparent» se dessine aux yeux la ligne blanchissante de l’aube. Ce n’est qu’une ligne encore, une mince frange argentée sur le manteau opaque et pesant de la nuit; mais à sa vue, l’espérance se réveille: il y a des jours encore dans l’avenir; ce n’est pas fini d’aimer et de croire! Du courage maintenant, en haut les cœurs! En face de la loi brutale de l’égoïsme envahisseur; en face du sophisme dans l’idée et dans la vie, il faut s’éprendre de justice, de vérité, de simplicité. Mais, pour être plus forts et pour mieux y voir--car l’avenir est aux croyants qui voient clair--retrempons-nous aux sources et gagnons les sommets!

[12] H. Bérenger: _La jeunesse intellectuelle et le roman français contemporain_.

LIVRE TROISIÈME

VERS LES SOURCES

ET

LES SOMMETS

Lucem in alto quærens, vitam in profundis.

I

LE MONDE EST-IL VIEUX?

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.

A. de Musset.

Die unbegreiflich hohen Werke Sind herrlich wie am ersten Tag.

Gœthe.

Le monde est-il vieux? L’Ecclésiaste le pense. _Il n’y a rien de nouveau sous le soleil_, dit ce vieillard désabusé, et l’impression de lassitude sénile qu’il traduit par ces mots, laisse derrière elle un écho prolongé dans les siècles finissants et les vies usées. Tout est vieux: tout a été dit et redit, vu et revu. Plus rien de frais, plus rien d’inédit. Les mots: _étonnant_, _imprévu_, _admirable_, ou simplement le mot _neuf_, sont des termes d’un vocabulaire hors d’usage. Les qualités qu’ils expriment ont cessé d’exister. Vieux est ce soleil, ce monde, ces monts pelés, ces rochers crevassés; vieille la vie humaine avec tout ce qu’elle contient; vieille la misère; vieux l’amour; vieilles toutes nos œuvres; art et littérature, vieilleries retapées. Si vieille est la société que les nouveaux venus naissent vieux. Ils sont usés avant d’avoir vécu, fatigués avant d’avoir travaillé; un signe de décrépitude est sur leur front. Et cette impression de marasme et de caducité, notre siècle n’a fait que l’accentuer encore par ses excès, sa vie enfiévrée, sa rage de tout voir, de tout classer, de tout étiqueter. Tous les chemins sont des chemins battus. Partout on marche sur la trace de quelqu’un. La terre et l’histoire, le monde extérieur et le monde intérieur, tout est piétiné! Que si, pour échapper à cette impression horrible de vivre de choses réchauffées, nous essayons de nous réfugier au sein du passé, les vieilles religions nous communiquent la même impression sous une forme plus accentuée. Pour elles, en effet, tout est connu, fixé, contrôlé d’avance, depuis un temps immémorial. Nous vivons pour la dix-millième fois la même vie, et nous devons répéter les mêmes formules que d’autres viendront répéter après nous, et il en sera de même jusqu’à la consommation des siècles. La carte de l’infini est dressée. Plus de découvertes à faire. Plus de révélation, car Dieu lui-même, Dieu surtout est vieux: il y a longtemps qu’il a cessé de créer.

* * * * *

Ne croyez pas un mot de tout cela. Ce sont raisonnements et impressions de gens qui confondent le monde avec leur pauvre petite existence.

«Il est des temps où l’on vieillit plus vite qu’en d’autres. Dans les âges sceptiques, les âmes vieillissent promptement, parce qu’elles ne savent où se retremper. Jamais une conversation intérieure ni un souffle des hautes régions! L’homme se fait poussière, longtemps avant sa mort, et il ne s’en aperçoit pas. Là est le danger de notre temps, la sécheresse morale. Cherchons donc des sources nouvelles pour nous y abreuver, pendant que la soif nous reste encore!» (Edgar Quinet: _L’Esprit nouveau_.)

Certes, il est des choses respectables par leur durée, d’autres qui se sont vues souvent; mais si cela est vrai d’une vérité relative, il est beaucoup plus vrai et d’une vérité absolue que rien n’est vieux sous le soleil, pas même le soleil. Tout est nouveau. Ce qui est le plus nouveau peut-être, ce sont les quelques banalités qui ont de tout temps rempli la vie humaine et devant lesquelles les nouveautés du jour si vite flétries et fanées comptent aussi peu que la minute qui s’enfuit dans l’éternité. Tout serait vieux, rabâché, archiconnu! il faut être ignorant à l’excès pour dire cela. La vérité est que nous ne savons presque rien, que nous n’avons que des vestiges de connaissances et qu’au delà s’étend l’immense inconnu d’où surgissent à chaque instant les plus étonnantes surprises. Pour quelques ornières piétinées, il y a des profondeurs sans fin où nul pied d’homme ne s’est posé. Dans l’univers extérieur comme dans la vie de l’âme, comme dans la société humaine, si grande est la terre vierge que celle que nous connaissons compte à peine.

Et encore! comment la connaissons-nous? Que représenterait dans l’immensité des espaces et des mondes la proportion de terre que l’homme a remuée avec la pelle ou la charrue? C’est exactement ce que représente notre savoir et notre expérience comparés à la _réalité des choses_. Toutes les distances que nous avons parcourues sont comme un pas d’enfant sur l’abîme des cieux. Nos vices, même les plus affreux, sont impuissants à souiller la création. Qu’est la petite quantité d’air vicié où nous enfermons nos existences anormales en comparaison du souffle de vie qui enveloppe les cimes neigeuses et couvre les océans?

On a trop répété le précepte de l’Ecclésiaste, La jeunesse se l’est assimilé. La première condition d’une renaissance à la vie vraie est de jeter par-dessus bord cette boutade d’octogénaire blasé et revenu de tout. Heureux ceux qui peuvent comprendre cela, c’est le commencement du salut. Malheureusement il en est qui ont perdu ce qu’il faut pour le comprendre. Il y a des gens pour qui tout est positivement vieux. Ce sont les sociétés mûres pour l’écroulement, et les hommes mûrs pour le néant: Prodromes de mort, symptômes de catastrophes prochaines que tout cela! Laissons parler ainsi ceux qui sont à la fin d’un monde, et prenons hardiment pour nous la devise de ceux qui sont au commencement!

Le premier bien et le premier devoir pour un jeune homme, c’est d’être jeune. Aux vrais jeunes tout est jeune. La fraîcheur de leur âme et de leur vie est pour eux la capacité de sentir et de découvrir la nouveauté et la fraîcheur du monde. Ils sont curieux de tout; tout les frappe, et sur les choses du corps comme sur celles de l’âme flotte pour eux cette auréole qui fait pressentir l’infini à travers les choses finies. La vie est une révélation. Révélation en grand à l’humanité, révélation aussi en particulier à chaque être. Nous découvrons le monde à travers la conscience de l’humanité et la nôtre. On a beau aimer, haïr, prier, chercher, souffrir, mourir depuis d’innombrables siècles; pour ceux qui passent par là, qui vivent par eux-mêmes, non par procuration, amour, haine, prière, recherches, souffrance et mort sont neuves comme au premier jour. Les précautions sont prises pour que ces choses-là ne vieillissent pas. Toutes les souillures, les crimes, les impostures, tous les mensonges humains ne peuvent empêcher qu’il y ait constamment des êtres qui font la découverte de l’amour, de la religion du cœur, du bonheur d’apprendre et de chercher, comme si personne avant eux n’avait éprouvé les mêmes choses. Rien n’est plus vrai que cela. La création est prodigieusement riche. Pour la trouver pauvre il faut être soi-même stérilisé. La vie anormale et factice produit cet effet. Mais les hommes ont beau dire, écrire, imprimer, chanter ou pleurer en proclamant sur tous les tons que le monde est vieux, usé, banal; les oiseaux chantent le contraire, l’Océan qui rugit renchérit sur les oiseaux, et les soleils et les mondes étant du même avis, le proclament plus haut encore, et la conclusion est que le fond des choses est l’éternel devenir et la jeunesse éternelle.

II

LA VIE

COMMENT IL FAUT LA PRENDRE

Qu’est-ce que la vie?

Certains poètes l’ont appelée un rêve. Beau pour les uns, pour les autres mauvais, mais sans autre consistance. On l’a aussi appelée un fardeau, un combat. La science matérialiste a voulu expliquer la vie par une succession d’assimilations et de désassimilations; pour elle la vie est un phénomène de chimie organique. Les philosophes cherchent des raisons métaphysiques et les hommes religieux des raisons religieuses: _Cur simus conditi?_ (Melanchthon). Au fond personne ne l’a expliquée, et personne jamais ne l’expliquera. La Bible dit dans son langage d’une incomparable beauté: _Au commencement Dieu créa le ciel et la terre_, mais elle n’indique pas les raisons ni les procédés. _Toutefois nous vivons._ Je ne sache pas que même les plus curieux attendent, pour continuer à vivre, qu’ils connaissent le secret de l’existence. Le plus sage est de prendre cette question au point de vue humain, tout simplement. Or voici comment elle se présente: La vie est un _fait_. Ce fait précède notre raison. Nous vivons avant de le savoir, de le constater. Quand nous finissons par nous apercevoir que nous sommes là, le fait est accompli depuis longtemps, et il n’y a plus à y revenir. L’homme en effet peut tout aussi peu se détruire que se créer. Le néant comme l’Être sont en dehors de sa portée. Mais une fois que nous avons constaté que nous vivons, il est essentiel d’appliquer notre réflexion à ce fait, afin d’en tenir le compte voulu. Tout en ne l’expliquant pas, il y a en effet mille moyens d’apprécier ou de déprécier l’existence, de l’employer ou d’en abuser.

La vie que nous portons en nous, nous apparaît comme la fleur de la vie sur le globe, et la vie sur le globe, à tous les degrés de son évolution, se présente comme le résultat supérieur de tous les labeurs obscurs des énergies en activité. La vie est un résultat précédé d’une quantité incommensurable d’efforts. Pour nous le dire, les couches géologiques de la terre dévoilent leurs mystères à nos yeux et nous racontent à travers des formes successives la même tendance à monter vers plus de perfection. Les archives de l’histoire humaine nous représentent les mêmes efforts à un degré plus élevé et sous des dehors plus saisissants, parce qu’ils sont plus près de nous. Notre vie est donc un résultat; mais il est impossible d’en saisir, par la pensée, la ligne infinie remontant dans la nuit des temps, sans être obligé de prolonger cette ligne dans l’avenir. En effet, si la vie est un résultat, elle est une promesse aussi. Elle est la forme la plus éloquente de l’aspiration et du dessein. Or de même que nous vivons de par une puissance qui n’est pas entre nos mains, nous portons en nous le résultat de luttes auxquelles nous n’avons pas assisté, et nous contenons virtuellement l’avenir. Emportés tout entiers dans cette marche qui, selon l’heure, nous étonne par sa rapidité ou sa lenteur, nous sommes comme enveloppés malgré nous dans l’intention première qui est au fond des choses, les fait telles qu’elles sont, et les mène, à travers les transformations de toute nature, vers le but qui est indiqué dans leur essence même. En même temps nous sentons que, dans une certaine mesure, nous pouvons nous séparer de cette intention ou nous y associer. Nous jouissons d’une sorte de choix limité par notre nature même et qui constitue la base de notre liberté et de notre responsabilité.

En un mot, notre vie résume un long labeur et prédit tout un avenir. Nous pouvons nous associer à ce labeur et collaborer à cet avenir, ou les contrarier. Si nous nous élevons jusqu’à la conception religieuse, nous pouvons donner à cette certitude la forme suivante: Notre vie est le grand labeur combiné de Dieu et de l’humanité, et leur grande attente. _L’homme est une espérance de Dieu._ En parlant ainsi, nous affirmons la valeur de la vie, vis-à-vis de tous ceux qui la méprisent ou la déprécient. Nous l’affirmons non seulement vis-à-vis des disciples du néant, mais encore de certains ascètes religieux qui confondent dans le terme «_vanité du monde_» et la vie factice, résultat de nos erreurs et de nos fautes, et la vie elle-même. Avec leurs mornes appréciations de la misérable existence où nous sommes, ils ont l’air de vrais créanciers de Dieu, ayant déclaré le monde présent en faillite. Du moins d’après eux la terre ne serait qu’une sorte de colonie mal venue, d’entreprise manquée, qui ne se soutient qu’aux dépens de la mère patrie et fait peu d’honneur à son fondateur.

Je vais insister encore sur cette façon de prendre la vie, et mon désir est de faire naître l’impression qu’elle n’est pas le produit d’une fantaisie, mais bien de la nature des choses.

La Fontaine a dit:

«On a souvent besoin d’un plus petit que soi.»

Pour apprécier la vie, l’homme a besoin d’un plus petit que lui, et je dirai surtout: l’homme civilisé, l’homme lettré, le jeune homme studieux habitué à vivre par l’intelligence et à chercher la base raisonnable des choses, ont besoin de plus petits qu’eux pour bien apprécier l’existence. A mesure en effet que l’homme soumet sa vie à l’analyse et à l’examen rationnel, il est tenté de la confondre avec ce qu’il en a compris, et de n’y trouver que ce qu’il a vu ou cru y voir. Pour bien nous pénétrer du fait de la vie, de la puissance, de l’obstination, de l’invincible entrain qui est en elle, il convient de l’observer chez les êtres simples qui s’y attachent avec toute l’énergie de l’inconscience.

Lorsqu’on est arrivé à poser au commencement de sa vie un syllogisme et à déduire de certaines raisons l’existence et son but, on s’est confié à une base bien fragile. Avez-vous vu parfois les petits enfants jouer au pied des grands rochers et les étayer de quelque brin de paille ou de quelque morceau de bois mort? La vie repose sur nos arguments comme les rochers sur ces brins fragiles. Si elle n’avait que ces soutiens-là, il y a longtemps qu’elle aurait sombré dans le néant et le désespoir. Les raisons que l’homme se donne de la vie sont toujours insuffisantes. Il importe entre toutes choses de s’avouer cela, car ce n’est pas une faiblesse, c’est une force. La vie veut être prise comme les rochers, les montagnes, comme les étoiles des cieux, c’est-à-dire comme les réalités contre lesquelles, Dieu merci, nous ne pouvons rien et qui se tiennent debout toutes seules. C’est d’ailleurs ainsi que la prennent les petits auxquels je fais allusion; je veux parler des bêtes, des enfants, et de cette partie saine et robuste du peuple en qui repose la réserve de la vie comme la réserve des fleuves dans les flancs des glaciers. Nous avons l’habitude de dire que ces êtres sont sous l’impression du moment, que le présent les domine. Nous pourrions dire avec plus de raison encore qu’au moment des impressions fortes, il n’y a pour eux ni passé, ni présent, ni avenir. Ils possèdent la vie _sub specie æterni_. Et en cela je pense particulièrement aux enfants et au peuple tel que je le caractérisais tout à l’heure, et qui se fait rare, je l’accorde. Ceux-là sont vraiment vivants, car ils ont des impressions d’une énergie extraordinaire, et ils les traduisent de même. Tout pour eux est réel, stable. J’en appelle à vos souvenirs d’enfance, à ce toit paternel, à la figure du père et de la mère, au moindre arbre, à la moindre pierre et surtout, dans le monde moral, à cette distinction sûre, catégorique entre le bien et le mal qui caractérise l’enfant et fait souvent honte aux grandes personnes. Plus tard, on perçoit tout à travers l’idée du temps, du relatif, à travers une foule de souvenirs qui ternissent les impressions; mais à cette époque de la vie, tout ce que l’on voit, l’on entend et l’on touche a un caractère définitif. L’être avec sa fixité, sa nécessité, sa réalité sculpturale apparaît à l’enfant et à l’homme resté simple, en chacune de leurs perceptions, comme une vision d’éternité. C’est pour cela que leurs pleurs sont si touchants, si vrais, si désolés et leurs rires si joyeux. Ce n’est pas l’enfant, ce n’est pas le peuple qui a trouvé ce mot mélancolique et malsain: la vie est un rêve. Il n’y a qu’un mot pour désigner leur état d’esprit, mais ce mot est parfait: Ils croient que _c’est arrivé_. Et voici que nous nous rencontrons avec le plus vivant des hommes, avec celui qui disait: _Je suis la Vie._ N’a-t-il pas dit: Regardez les oiseaux et les fleurs? N’a-t-il pas dit: Soyez comme les enfants? Et c’est en effet notre conclusion à cette question: Comment faut-il prendre la vie? Saisir la vie comme un fait, le fait primordial, la considérer comme une réalité importante dans toutes ses parties, la prendre au sérieux de même qu’un enfant au cœur puissant, à la nature saine et prime-sautière, de même que le peuple qui n’a pas senti nos dislocations intellectuelles; voilà ce qu’il faut s’efforcer de faire pour en ressentir encore le flot intarissable et puissant, pour être jeune en un mot! Voilà le roc fondamental!

III

L’IDÉAL

L’amour instinctif de l’existence peut s’égarer. Il peut dégénérer en ce quelque chose d’excessif qui, en tout, d’une qualité fait un défaut. Lorsque nous disons qu’il faut aimer la vie, s’y attacher de tout cœur, la considérer comme le plus grand des biens, nous ne voulons pas parler de cet amour lâche et égoïste qui se cramponne à l’existence personnelle et à ses agréments. C’est de la vie en général, dans toute son étendue et avec tout son contenu, que nous entendons parler. On peut aimer la vie comme la brute, l’être vil qui n’estime en elle que la faculté de manger, de boire, de dormir, de jouir. On peut l’aimer encore en lâche qui a surtout peur de souffrir, et qui n’est inspiré dans ses actes que par la peur. Aimer ainsi la vie est misérable. Ce n’est pas la connaître, c’est s’attacher à la surface, laisser le fond nous échapper. Quoique beaucoup en soient là, malheureusement, cette façon de comprendre la vie n’a jamais été celle de la totalité des hommes. Il s’est toujours trouvé des êtres qui aimaient la vie pour le bien auquel elle peut être consacrée, pour ce qu’on en peut faire, en un mot. C’est dans ce sens que, stigmatisant l’amour inférieur de l’existence, les Grecs attachaient une nuance de flétrissure à l’adjectif φιλοβιος. C’est dans ce sens que Schiller a dit:

Der Güter grösstes ist nicht dieses Leben, Der Uebel grösstes aber ist die Schuld.

«Le bien suprême n’est pas cette vie, mais le mal suprême c’est la faute.» Ces paroles ne prêchent nullement le mépris de la vie, au contraire. Si l’esprit de dévouement et de sacrifice est possible (et Dieu sait que l’humanité en a fourni et en fournit journellement les preuves les moins contestables), si l’homme peut se donner pour une cause, ce n’est pas parce qu’il méprise la vie. Au contraire, c’est parce qu’il est animé d’une conception supérieure et d’un autre amour que celui que nous repoussons. L’amour inférieur nous fait perdre la vie, à force de nous river à ce qui n’en est que l’enveloppe; l’amour supérieur au contraire nous la sauve, même en nous poussant à la sacrifier.