Part 12
Et, en somme, cela est très simple, quoique ce soit, après tout, la plus grande chose du monde et la plus difficile à pratiquer. La vie, telle que l’aiment l’égoïste et le lâche, n’est pas toute la vie, elle n’en est qu’une parcelle. Ils substituent l’existence particulière à l’existence en général, et dans cette existence particulière, ils choisissent, pour s’y attacher exclusivement, ce qu’il y a de plus étroit et de plus fragile. Quoi d’étonnant si la fin d’un tel amour est le néant et le dégoût? En aimant au contraire toute la grande vie humaine dont la nôtre est une partie, et par delà la vie humaine, la vie dont à son tour l’humanité n’est que la révélation--en aimant la Bonté, la Vérité, la Justice, nous dépassons notre être particulier et nous devenons les héritiers d’une vie plus noble, plus digne d’être possédée. Nous franchissons le seuil des choses transitoires pour poser le pied sur celles qui demeurent, et l’on peut dire que les plus vivants sont ceux qui savent le mieux se sacrifier, renoncer, mourir même. La plus grande vérité de l’histoire, c’est que l’humanité vit par la douleur, le sacrifice et la mort de ses meilleurs enfants. On ne saura jamais à quel point nous sommes dans la vérité lorsque nous disons que les plus vivants, ce sont ces morts-là. La vie, ce n’est pas ce pain qu’on mange, cet air qu’on respire, ce sang qui circule dans nos veines. Tout cela n’est que le vase extérieur; c’est l’esquif fragile qui nous porte vers les rivages de Beauté, de Vérité, de Justice, de Force. Ceux qui ont salué ces rives de la grande vie, peuvent dire à l’autre: _nunc dimittis_. Le même Ecclésiaste qui a trouvé le monde si vieux, a estimé aussi qu’_un chien vivant valait mieux qu’un lion mort_. Dans aucun livre du monde il ne se trouve une plus merveilleuse devise pour le réalisme. Persuade-toi bien du contraire, jeune ami, qui poses le pied sur les premiers degrés de la vie. _Un lion mort vaut mieux, à lui seul, que tous les chiens vivants._ Remplis-toi l’âme de cette vérité. Tu seras alors à même de te forger un idéal.
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L’idéal n’est pas un monde de fantaisie, situé bien loin dans les nuées inaccessibles, et si différent de la réalité qu’il faille à jamais désespérer de l’atteindre. L’idéal est la vive représentation des réalités dont nous portons en nous le germe. Dans le germe des plantes et des êtres vivants, on peut reconnaître au microscope de délicats linéaments à peine indiqués, marquant le point de départ des organes futurs. Ainsi se trouve indiqué dans l’homme tel qu’il est, ce qu’il doit devenir, s’il veut obéir à sa destinée et à la volonté qui est au fond de la vie. Vivre tout entier par toutes les parties de soi-même, réaliser les virtualités qui sont en nous, faire ce que nous pouvons faire, _devenir ce que nous sommes capables de devenir, voilà le but de la vie_. Voilà notre part; le reste n’est pas à nous. _Fac tua, sua Deus faciet._ L’idéal d’un être humain doit être modestement limité à la nature humaine. Il y a, qu’on en soit sûr, assez de grandeur dans cette humilité. Si la graine jetée au sol avait conscience d’elle-même, elle rêverait, sous les sillons obscurs d’un beau champ doré où des milliers d’épis s’inclinent au soleil; si l’œuf immobile et semblable au caillou pouvait avoir la notion des forces latentes qu’il recèle en lui, il aurait pour idéal un libre oiseau secouant ses ailes aux vastes plaines de l’azur. Que l’homme donc, dans sa jeunesse, se sonde, se connaisse, se mette face à face avec lui-même, et l’humanité lui apparaîtra dans sa beauté sublime. Le chemin qu’il doit suivre lui sera indiqué par sa nature même, par ses joies et ses souffrances, par tout ce qu’il est et par tout ce qu’il éprouve.
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A une époque comme la nôtre où l’on a surtout souffert de la dispersion, de la division extérieure et intérieure, il faut aspirer à l’harmonie et à l’unité. Le manque d’équilibre est le grand mal individuel et social. Rechercher l’équilibre en nous et hors de nous doit être, par conséquent, comme le mot d’ordre d’orientation générale.
L’homme est d’abord un être individuel. Dire que l’individu n’est rien est aussi faux que de dire qu’il est tout. La solidité avec laquelle chacun de nous est rivé à sa vie personnelle nous montre bien que l’individualité n’est pas une illusion. A chaque minute de la vie, tout ce que nous éprouvons, peine ou plaisir, nous rappelle que nous sommes là, que nous sommes quelqu’un et quelqu’un de distinct. Rien de plus légitime par conséquent que le souci du développement individuel. Chacun de nous, dans sa jeunesse, s’apparaît à lui-même comme une personne inachevée dont il faut compléter les traits et la stature. C’est en cela que consiste l’éducation humaine.
Notre vie, qu’elle soit extérieure ou intérieure, se compose sommairement de deux larges parts dont l’équilibre est du plus haut intérêt. Ces parts sont la _réceptivité_ et l’_activité_. La réceptivité concerne l’intelligence, le sentiment, les influences de climat et de milieu, la nourriture physique ou morale. Elle est l’organe multiple par lequel le monde, tout ce qui n’est pas nous-même, agit sur nous. L’activité comprend le mouvement, l’effort, le travail, tout déploiement d’énergie, toute manifestation de notre volonté. Elle est la réponse à l’action extérieure, notre réaction personnelle, notre contribution au vaste domaine de la vie.
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Ce que nous avons pu constater jusqu’à présent, un peu partout, est que nous sortons d’un âge où, malgré un déploiement colossal d’activité, l’homme a été développé dans sa réceptivité plus que dans son énergie. Notre éducation a culminé dans l’instruction, et celle-ci dans l’ameublement de l’esprit plutôt que dans sa culture et dans le développement de son originalité. Dans la pratique, notre recherche du bonheur a visé à la satisfaction qui vient des impressions et des jouissances, soit de l’esprit soit du corps, plus qu’à celle qui vient de l’action.
Il faut que ce travers soit bien répandu, puisqu’on le constate universellement. Je lis dans une pièce du poète suédois Ibsen, intitulée: Ligue de la Jeunesse: «La faute capitale de notre éducation est d’avoir mis tout le poids sur ce qu’on _sait_ au lieu de le mettre sur ce qu’on _est_. Aussi voyons-nous à quoi cela aboutit. Nous le voyons par l’exemple de centaines d’hommes capables qui manquent d’équilibre et se montrent tout autres dans leurs sentiments et leurs dispositions que dans leurs actes!»
Nous avons relégué l’énergie et la volonté au second plan. Un homme était surtout une intelligence, un cerveau, au lieu d’être un caractère. Cette lacune se remarque jusque dans les sciences psychologiques, où tout ce qui se rapporte à l’intelligence a été beaucoup plus approfondi que ce qui se rapporte à la volonté. Nous sommes là en présence d’une grave lacune. A quoi servent l’esprit, l’intelligence, quand ce régulateur qu’on appelle la volonté est absent? La volonté est debout au gouvernail de la barque, quand elle chancelle et se déroute, le vaisseau a beau être bien construit, le naufrage est à redouter. Que la jeunesse porte donc son attention de ce côté-là. _Que la culture de l’énergie personnelle, de l’action, de la force physique et morale devienne un but particulier, ardemment poursuivi._
Il y a autant de formes d’activité que de formes de réceptivité. Celui qui s’observe, aura remarqué que le monde et les hommes produisent sur lui des impressions d’ordre physique, intellectuel, moral, esthétique, religieux, selon qu’ils agissent sur telle ou telle forme de sa sensibilité. Quoique ces formes diverses doivent avoir une racine commune, il est impossible de les confondre ou de les remplacer l’une par l’autre sans errer gravement. On n’est vraiment homme que lorsqu’on accorde leur valeur à chacun des éléments de son être tout entier. Notre sens religieux et moral a été négligé, méconnu. Nous commençons à nous apercevoir qu’il fait partie de notre réceptivité normale aussi bien que le sens esthétique, par exemple. Le négliger c’est se mutiler, le nier c’est s’insurger contre des faits positifs. Il est évident que l’activité s’en ressentira, recevant ainsi de nouvelles excitations et des motifs nouveaux. L’homme religieux ou moral obéit à des mobiles que finit par ignorer celui qui néglige de cultiver en soi le sens du bien et celui du divin.--Je m’attacherai surtout dans ce qui va suivre à rappeler ce qui risque d’être oublié, et à insister sur ce qu’on a le plus besoin d’entendre. Je ne m’attarderai pas à parler de l’instruction, des recherches scientifiques, des études proprement dites, des programmes, de tout l’ensemble enfin de la culture intellectuelle ou esthétique. Ces choses ont été dites par les hommes spéciaux. Mais je m’arrêterai d’autant plus à l’éducation de la volonté et aux sujets connexes de la discipline, du travail ainsi que de leur contre-partie, le loisir et les distractions, où je crois avoir des idées personnelles à exprimer. De même je réserve une place d’honneur au sentiment religieux.
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Mais l’homme n’est pas un individu seulement. Mieux il se connaît dans ses origines, ses attaches innombrables avec les ancêtres et les contemporains, mieux il sent qu’il fait partie d’un tout. Ce qu’il a et ce qu’il est, il le tient en majeure partie d’autrui. Il est comme une maille de filet, distinct, mais indissolublement attaché à l’ensemble. En un mot l’homme est un individu social. La solidarité l’environne et le pénètre à tel point qu’il ne voit plus qu’elle dès que ses yeux se sont ouverts à ce fait immense. Donc il faut qu’il soit initié à la vie sociale et qu’il s’y élève par degrés à travers la famille, l’amitié, l’amour, la patrie. A ce compte seulement il est un homme.
Nous consacrerons le reste de ce livre à détailler quelques traits de cet idéal afin de faire entrevoir toute la richesse de vie qu’il renferme.
IV
L’ACTION
Esto vir!
1. Discipline.
Je voudrais prêcher l’action à la jeunesse pour tant de raisons que je désespère de les énumérer toutes. Mais voici la première: La parole est avilie. Loin de moi de la mépriser. Mais il faut se mettre face à face avec la vérité. La parole qui est parmi les hommes le lien par excellence, la grande arme et le grand outil de l’esprit, a perdu sa puissance à force d’être un instrument de mensonge. On se méfie de toute parole. Qui nous prouve qu’elle soit sincère? Et si elle est sincère, qui nous prouve qu’elle durera? D’habiles jongleurs de mots et de pensées ont si bien dénaturé les uns et les autres que d’ailleurs on a souvent beau parler: les termes ont perdu leur sens. Enfin, à force d’entendre exposer des systèmes et des doctrines, nous sommes blasés. Cela ne mord plus. Que faire alors pour révéler ce qui est en nous, répandre nos idées, exercer cet apostolat de la vérité et de l’idéal qui est le plus noble besoin de ceux qui ont quelque chose dans le cœur? Je réponds: Parler moins et agir davantage. Les Arabes méprisent l’homme qui parle beaucoup, et en déduisent qu’il pense peu et qu’il est faible d’esprit. L’homme sérieux à leur sens est très sobre de paroles. Chez nous la parole est en grand honneur. Avoir dit ou écrit de belles choses, c’est un mérite. Les chevaliers de la plume et de la parole vont de pair avec ceux du glaive et de l’outil, et souvent passent avant eux. Mais nous sommes trop spirituels, pour les prendre au sérieux. Nous voyons l’épée de la parole tracer dans les airs un cercle éblouissant, et nous rentrons chez nous sans blessure. Aussi que de bonnes choses n’a-t-on pas dites en pure perte! Donc il faut recourir à un autre moyen. Les charlatans ayant gâté le métier des honnêtes gens, il faut de moins en moins mettre son âme dans les livres et les discours: elle risque d’y rester enfouie. Mettons la main à la pâte, prenons la bêche, le marteau, la trique, le fouet, et au lieu de tracer des caractères sur le papier, burinons-les sur les cœurs vivants! Au lieu de crier: En avant! Au feu! ruons-nous les premiers à l’attaque! Le chef qui se précipite à l’assaut n’a pas besoin de soigner son style ou de citer César; un cri, un geste suffit, et la contagion de l’exemple emporte le régiment sur ses pas. Imitez-le. Lorsque vous connaîtrez quelque chose de beau, de bon, de juste, de droit, ne le dites pas, faites-le! et cela non seulement pendant un jour, mais avec l’obstination des longues patiences. Et lorsque vous verrez quelque chose d’inique, de mauvais, ne perdez pas votre temps à élever les mains au ciel et à exciter l’indignation des autres, quitte, peut-être, à vous croiser les bras après. Non, saisissez vous-même le taureau par les cornes et payez de votre personne! Le renfort viendra tout seul!
Mais avant d’exercer une action quelconque, il faut se persuader de la nécessité d’une discipline. Une force quelle qu’elle soit est comparable au feu et à l’eau. Est-elle bonne, est-elle mauvaise, je ne sais. Tout dépend de la discipline. Elle peut être un fléau dévastateur ou une énergie salutaire, selon qu’elle est lâchée ou domptée. Elle peut encore se dépenser en pure perte ou en résultats féconds, selon qu’elle est irrégulière et brouillonne ou docile et sûre.
Il règne sur la discipline des idées très différentes qui se groupent sous deux conceptions principales.
D’une part, on entend par discipline un ensemble de moyens par lesquels on arrive à mater une vie pour la remettre comme un instrument passif entre les mains d’une volonté étrangère.
D’autre part, on entend par discipline une série de moyens par lesquels on arrive à rendre une vie forte, maîtresse d’elle-même, à établir entre ses diverses énergies un équilibre tel que, loin de se contrarier, elles s’harmonisent. Ce deuxième genre de discipline amène l’homme à se posséder et à se gouverner soi-même, en vue du but qui est celui de toute sa vie, et auquel il arrive peu à peu à se consacrer tout entier.
Nous ne voulons pas parler ici du premier genre de discipline. Cette discipline-là ne mérite pas de faire partie de l’éducation humaine: elle est inhumaine. Elle emploie les mêmes procédés qui réussissent à rendre les chevaux savants, à réprimer la gloutonnerie native des chiens pour leur apprendre à rapporter le gibier au chasseur. C’est admirable pour les animaux, c’est détestable pour les hommes. Ce n’est plus de la discipline, mais du _dressage_. Un tel système anéantit la volonté et fait d’un homme une chose. Cette discipline réalise si peu le but de la vie, qu’elle le supprime au contraire, et qu’il convient de tout souffrir et de tout endurer, plutôt que de l’accepter.
Mais il faut bien se garder de rejeter la discipline en général, comme cela arrive souvent sous prétexte de liberté et de dignité humaine. L’homme qui n’a ni frein, ni loi, ni respect, qui ne connaît pas l’obéissance et ne sent pas l’autorité des lois qui sont au fond des choses et que la conscience doit refléter, descend plus bas que la brute. En présence de certains désordres dont la vie humaine donne le lamentable spectacle, on se surprend parfois à désirer que les hommes qui vivent ainsi aient subi quelque vigoureux dressage. Il y a des jours et des heures où le mal et la honte des hommes nous semblent si effrayants qu’on est tenté de faire appel à la violence pour les ramener à l’ordre ou du moins pour les empêcher d’étaler leur ignominie! Mais ce serait choir de Charybde en Scylla.
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La discipline, dans le bon sens de ce mot, a toujours été nécessaire et salutaire. Ni dans l’État, ni dans l’armée, ni dans l’école, ni dans la famille, on n’est arrivé à rien fonder de durable sans elle. La discipline est à l’énergie ce que la logique est à l’intelligence, ce que l’économie est à la finance. Il faut avoir passé par là et y repasser sans cesse, sous peine de tomber dans le gâchis, l’incohérence et la stérilité. Malheureusement tout le monde ne semble pas en être bien pénétré. Il y a, dans la jeunesse, beaucoup d’esprits forts qui pensent pouvoir se passer des petits moyens, et arriver au sommet de la montagne sans s’être fatigués à gravir les chemins pas à pas. Le manque de discipline vraie est un des fléaux de ce temps. Nous avons d’une part la licence, ou le laisser-aller, et de l’autre la rigidité mortelle des systèmes autoritaires. Mais très peu d’hommes connaissent cette obéissance volontaire qui est mère de la liberté. C’est pourtant en elle qu’est le secret de la force morale.
Je voudrais pouvoir faire sentir à tout jeune homme l’horrible état de dépravation et de misère dans lequel se jettent les êtres au cœur mou, qui redoutent toute règle virile, ne savent rien se refuser, ni résister à rien, et appartiennent au premier venu, désir, passion, velléité de hasard, ou aux influences et aux caprices des événements et des volontés étrangères.--Je voudrais pouvoir le faire sentir, afin de susciter dans le cœur de ceux qui entrevoient l’abîme d’indignité où l’on descend ainsi, le désir ardent d’une vie toute différente. Peut-être se mettraient-ils à soupirer après une sévérité salutaire?
Car enfin si cette sévérité paraît redoutable, les résultats auxquels elle conduit sont si beaux! L’énergie est un tel bien qu’il faut préférer le coup de fouet qui la réveille à la caresse qui l’endort. Malgré tout, nous n’en sommes pas arrivés à ne plus sentir sa grandeur. Même les cœurs mous et avilis gardent pour elle une secrète admiration. Un être qui se possède lui-même est comme un phare dans le monde moral.
Rien ne se recommande d’emblée et ne s’impose comme la force d’âme. Quand elle passe, on sent que c’est la royauté qui passe, et quelque chose au fond de nous nous fait souhaiter de posséder cette royauté. Le spectacle de l’avilissement des volontés nous remplit de dégoût pour les autres et pour nous-mêmes. Il y a des jours et des heures où le sentiment de l’indignité universelle nous écrase. Tout au contraire le spectacle de la virilité est réconfortant. Il suffit que son pur rayonnement ait une seule fois éclairé notre conscience pour qu’il nous en reste un souvenir indestructible. «Tel jour, en telles circonstances, j’ai vu un homme à l’œuvre, à l’œuvre de courage, de pitié, ou de vérité, et je l’ai trouvé si beau que je donnerais tout pour lui ressembler...» Comme je voudrais que beaucoup de nos jeunes contemporains pensent ainsi! De même qu’il y a de la joie à voir un enfant vif, entreprenant, méprisant la douleur, de même on aime à rencontrer un jeune homme ayant pour idéal d’être fort, et souhaitant avant toute chose de ne rien craindre, si ce n’est la bassesse, Celui-là, certes, doit être disposé à recourir à la discipline pour réaliser ses nobles aspirations, et il n’en méprisera pas les petits moyens. Car c’est par eux qu’il faut commencer. Qu’on se persuade bien d’une chose, c’est que l’énergie, comme toutes les facultés humaines, est soumise aux lois du développement. Elle a sa culture comme l’intelligence, et comme elle, s’élève des choses les plus simples aux plus difficiles. L’entraînement progressif de l’énergie a une grande analogie avec l’école de guerre. Le soldat est un homme discipliné, qui sait endurer et combattre et s’est préparé par une série d’exercices. Edgar Quinet a dit qu’il y avait dans la guerre deux choses: le côté humain et le côté divin. Le côté humain c’est l’ensemble du mécanisme matériel; le côté divin c’est l’esprit qui anime les soldats, la cause pour laquelle ils combattent. Dans le beau combat auquel l’homme se prépare, il en est de même. Les petits moyens, ici, sont l’ensemble des procédés par lesquels on assouplit et fortifie l’outil: _la volonté_. On peut tous les ramener à un principe que voici: Dans les détails de sa vie, s’appliquer constamment à être actif plutôt que passif. Manger, boire, dormir, se divertir, travailler, tout ce que l’on entreprend, peut s’accomplir passivement. On peut être couché dans son lit, parce qu’il doit en être ainsi et qu’on le veut bien; mais on peut y être, parce qu’on est vaincu par sa paresse. Chacun sait cela. Il en est de même pour tous les actes de la vie, et rien n’est plus simple à remarquer.
Le travail qui paraît être l’action par excellence peut, lui aussi, avoir un caractère passif qui lui enlève presque toute sa valeur morale. Travailler, parce qu’on y est forcé, poussé par la faim, la soif, c’est être passif. C’est notre faim, notre soif qui est le ressort, et nous ne faisons que suivre l’impulsion.
La vie demande à être conquise en détail sur les fatalités et les influences extérieures, sur les désirs, les appétits, les passions, la force d’inertie qui est en chacun de nous.