Part 13
Que d’êtres ont vécu et sont morts sans jamais se douter que la grande affaire dans une vie humaine était de _vivre_ sa vie et non pas de se laisser emporter et dominer par elle! Ce sont là choses à recommander aux jeunes conscrits qui veulent se mettre à l’école de guerre. Il faut s’emparer de sa vie, se surveiller, et s’appliquer à y gagner peu à peu du terrain sur cette passivité qui nous surprend et nous lie malgré nous, dès que la garde intérieure s’endort. Un bon moyen pour arriver à exercer cette vigilante action qui fait que notre vie tombe peu à peu au pouvoir de notre volonté réfléchie, c’est de se fortifier, en général, par toutes sortes de mâles pratiques. Rien ne vaut, pour s’endurcir, un peu de misère, de privation, de souffrance même. En général les cœurs forts ont été trempés dans les luttes et dans la vie difficile. Les événements ont constitué pour eux une école sévère et salutaire. Suivons cette indication de la vie et soyons durs pour nous-mêmes. Recherchons les fatigues, les efforts, tout ce qui tend les muscles et solidifie les os, tout ce qui rend le sang plus rouge, tout ce qui exerce la patience et l’endurance de quelque nature que cela puisse être. Et cela avec méthode, comme on arrive peu à peu à soulever, en s’y appliquant jour après jour, des poids que les mains inactives ne pourraient même pas remuer. L’entraînement physique est une des conditions de la vigueur morale. Montaigne a dit: «Pour leur durcir l’âme, il faut leur durcir les muscles.» Pour un homme qui aspire au gouvernement de soi-même, l’engourdissement des forces doit être un sentiment insupportable, Il se sent le devoir d’entretenir toutes celles qui sont en lui, dans le corps comme dans l’esprit, de les développer par un soin constant et de les fourbir journellement comme on fait d’une arme précieuse, afin que la rouille et la poussière ne l’atteignent pas. Lorsque, par ces mâles pratiques, l’homme sera parvenu à être maître de lui comme un bon cavalier l’est d’un bon cheval, les conditions humaines de la lutte seront remplies. Il s’agira alors du côté divin, à savoir de l’esprit qui doit l’animer et au nom duquel il va porter son arme au combat. Qu’il ne puisse servir qu’un maître, c’est là le premier point! Ce maître c’est la volonté qui est au fond des choses, et cette volonté nous la servons en nous inspirant des intentions qu’elle nous découvre dans la vie de l’humanité. Faire grandir et progresser la vie, la rendre juste, forte, pure, saine, joyeuse, l’aimer et le lui prouver en la servant, voilà le but.--Mais quand on aime la vie dans son essence divine et son intégrité, que de choses ne faut-il pas _haïr_? Nous dirons donc ceci: Le résultat de la discipline doit être de former, d’assouplir, d’apprivoiser notre nature entière de telle sorte qu’avec toutes les énergies qui sont en elle, elle se mette, comme un glaive docile et vaillant, au service de la vie qu’il faut aimer, contre tous ses ennemis qu’il faut haïr, combattre et attaquer sans trêve ni merci.--La haine du mal est le complément indispensable de l’amour de la vie. Celui qui ne sait pas haïr ne sut jamais aimer. Qui dit: _j’aime_, et ne ment pas, dit du même coup: _je hais_. Ces belles et fortes passions sont le nerf des combats. Tous les grands amis des hommes les ont connues par cette seule raison qu’ils étaient d’une pièce, comme les rochers sur lesquels on peut bâtir sa maison ou se briser la tête.
Aimer et haïr, avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on a, jusqu’au sacrifice, jusqu’à la mort, c’est ce qui constitue le degré le plus élevé de la discipline virile. A ce point, à travers les commencements humbles, la fidélité dans les petites choses, l’obéissance consentie est devenue la liberté suprême, et j’ajouterai, le bonheur le plus élevé et le plus pur.
Foin du bonheur lâche et passif qui après tout vous amollit et vous expose ensuite désarmé à tous les coups, même les moindres! Quelle misère que ce bonheur! La vraie félicité est dans l’action, la lutte. Oh! vivre, combattre, souffrir pour ce qu’on aime et pour ce qu’on adore! pour la justice, la liberté, la patrie, pour ceux qu’on outrage et qu’on opprime; être un cœur d’homme, un rempart, comme disaient les Grecs, une borne irréductible; n’avoir qu’une parole aussi ferme pour dire oui que pour dire non, et sur laquelle on peut compter comme sur le soleil levant; emboîter le pas dans l’immortelle phalange qui passe au champ d’honneur de l’humanité dans un éblouissement de soleil! Jeune ami qui lis cette page, sens-tu le feu courir dans tes veines en te représentant ce sort? Il sera le tien. Mais pour y arriver, il faut avoir le courage et la patience de te laisser morigéner par un maître d’escrime!
2. Travail.
Le travail est la forme calme et continue de l’action. On répète:
«Le travail est la vie, l’oisiveté la mort.» Si cela est vrai, et je n’en doute pas, nous sommes rongés par la mort. Comment, dira quelqu’un, vous trouvez qu’on ne travaille pas assez? D’autres estiment qu’on travaille trop. Entendons-nous. Aucun siècle n’a plus travaillé que celui-ci, mais qui a fait le travail? Quelques-uns. Pour un inventeur qui s’est usé en recherches et en veillées, combien de gens qui se reposent et profitent de son labeur? Dans l’industrie, le travail repose sur certaines épaules surtout. Les autres en profitent sans savoir aucun gré à ceux qui peinent. L’Américain Bellamy a fort bien comparé la société à une diligence: Une partie de l’humanité y est attelée, l’autre se dispute les places de l’intérieur et se fait traîner. Le travail est mal compris, et même méprisé par beaucoup trop de gens. Il est surtout considéré comme une corvée à laquelle on se soumet pour gagner le pain. Celui qui a du pain n’a pas besoin de travailler. Quant à l’autre, il travaille par nécessité. Tous les deux font mal. Je distingue deux espèces de fainéants, ceux qui paressent et ceux qui travaillent en grognant. Donc il y a lieu de réhabiliter le travail. Comment arriver à cela? En travaillant tous, sans exception. Étant donné que le travail est une loi de la vie, on ne saurait, sous aucun prétexte, admettre que quelqu’un s’en exempte. Quiconque ne travaille pas est, dans l’esprit même de cette loi suprême, condamné à périr. Il périt de marasme intérieur, dévoré par l’énergie prisonnière qui se transforme en poison. Tout ce qui ne remue pas, ne fonctionne pas, se rouille et se corrompt. Vous ne faites rien, jeune homme? Il suffit. Je préférerais entendre dire que vous avez le choléra, car il ne tue et ne contamine que le corps. Le mal d’oisiveté qui vous ronge, détruit tout l’homme. Vous êtes non seulement infecté, mais vous constituez un foyer d’infection. Dans une société bien organisée, celui qui est atteint de votre mal devrait être condamné à mort: à mort par le mépris public, à mort par la faim. Que l’homme ait du pain en abondance et vive sans travailler, du travail d’autrui, ou qu’il n’ait pas de pain, mais que, paresseux, il le mendie ou le vole de n’importe quelle façon, il n’y a pas de place pour lui dans un monde soumis à la loi du travail et de la solidarité. Il tombe de l’arbre comme la feuille morte.
Surtout nous qui aimons le travail et qui comprenons à quel point il est bon, salutaire, respectable, nous qui sentons qu’il est un grand libérateur et un grand pacificateur, ne le cachons jamais. Ce siècle de labeur cache le travail; c’est une de ses élégances. Dans nos villes, les étalages éclatent aux yeux, les ateliers sont masqués. On voit les résultats, mais non l’effort. Comme c’est malsain pour la jeunesse et pour tout le monde! Ne pas savoir la peine que les choses ont coûtée! Ne pas voir la petite main pâle qui a fabriqué cette fine dentelle, le poing noir qui a forgé ces appareils et ces machines; mais c’est être induit en erreur et disposé à l’injustice! On en arrive à croire que les choses se font aisément, toutes seules peut-être. Montrons le travail; c’est une nécessité sociale, un hommage à la vérité. Faisons davantage encore, honorons-le dans notre personne, afin d’apprendre à la jeunesse à l’honorer. Jamais nous ne l’exalterons assez. Ne cachez pas vos mains quand elles présentent les traces du travail, ce serait une mauvaise action. Voyez comme le mal s’étale! N’ajoutez pas à son impudence votre fausse honte. Pourquoi brosser avec tant de soin cette poussière de labeur qui vous honore? Le soldat n’est jamais plus beau que lorsqu’il est noir de fumée! Qu’est la grande tenue des jours de parade auprès de la livrée des batailles! Le vieux Diogène que personne ne connaît et que l’épithète de cynique définit si mal était un très grand philosophe pratique et un excellent précepteur. Il enseignait entre autres aux jeunes disciples qui se confiaient à sa direction à affronter certains sots préjugés du public et à circuler en portant des fardeaux, des outils, ou des objets de consommation. Que n’est-il encore parmi nous pour enseigner ces rudes préceptes à certains jeunes seigneurs qui se soucieraient fort peu d’être aperçus en mauvaise compagnie, mais rougiraient d’être surpris dans l’accomplissement de telle besogne modeste et honorable!
Les coutumes les plus absurdes et les idées les plus fausses sont journellement inculquées à la jeunesse des deux sexes par cette manière de cacher le travail. Vous vous excusez, madame, de ce que je vous surprenne travaillant, les mains à la pâte, ou occupée à soigner vos enfants. Votre embarras n’est flatteur, ni pour moi, ni pour vous. Serions-nous de ceux qui méprisent le travail? Faire la cuisine ou le ménage, soigner ses enfants, quoi de mieux? Une mère est-elle jamais plus touchante qu’à son poste? Quel plus bel exemple à donner à la jeunesse? Sans doute, il ne faut rien exagérer, ni se noircir les mains et la figure de propos délibéré. La vertu elle-même n’est estimable que par le tact et la discrétion. Mais nous nous comprenons, n’est-ce pas? On répète souvent maintenant que les jeunes ne veulent plus travailler, et ceux qui parlent ainsi sont les auteurs directs de l’inertie qu’ils blâment. En se faisant les serviteurs de leurs enfants, en leur évitant tout effort, ne les ont-ils pas eux-mêmes habitués à la paresse?
Et puisque nous voici à parler de travaux manuels, consacrons une attention spéciale à cette forme très délaissée de l’activité. Je reconnais dans leur réhabilitation un des grands moyens curatifs que réclame l’état de notre époque. Tout d’abord cet équilibre perdu par l’exagération des opérations intellectuelles, par l’exaspération de nos facultés représentatives, serait rétabli par une poussée du côté de l’activité musculaire. L’activité musculaire tonifie, repose des efforts d’attention et de raisonnement et amène une certaine pondération dans l’être surmené. A ce point de vue le travail manuel est un des plus énergiques moyens thérapeutiques. Il enrichit le sang, augmente l’énergie, entretient la bonne humeur quand elle existe, et la ramène quand elle a disparu. On vit bien plus gaîment et plus largement quand le corps a son activité normale, et la pensée, loin d’y perdre, y gagne. L’étude sédentaire énerve, altère les impressions et les idées, diminue la clarté des conceptions et dispose aux exagérations et aux excentricités. On ne quitte pas impunément la base de la vie. On tient mieux sa plume et on s’en sert mieux après avoir raboté, scié, limé, martelé, car rien n’active la circulation cérébrale et l’éclosion des pensées comme une occupation physique modérée et, d’autre part, en nous rapprochant de la vie réelle, des choses qu’on voit, touche, et qui sont du domaine essentiellement pratique, on assemble au fond de son être comme un lest précieux qui empêche la pensée de s’égarer et de se perdre dans le vide. Que de politiciens auraient échappé au danger des formules creuses et à la rage stérile de légiférer, s’ils s’étaient initiés par le travail aux besoins pratiques du peuple!
Mais parmi tous les travaux manuels il n’en est aucun qui, pour sa merveilleuse influence, soit comparable au travail des champs. C’est un des moins accessibles à la jeunesse studieuse en temps ordinaire; mais il y a les vacances. Heureux celui qui, alors, peut s’enfuir aux champs, et qui possède un coin de terre familier ou quelque parent et ami auquel il peut demander de l’initier au secret rural! Il y a une âme des champs, qui vit sur les sillons et dans les moissons, dans les haies et les prairies, âme bienfaisante, calmante, pleine de doux enseignements et de mâles élans. Virgile l’a comprise. L’antiquité en était imprégnée. Mais pour se révéler, cette âme demande à chacun sa part d’effort. La terre parle aux promeneurs, sans doute, elle est bonne à tous, mais il est des choses qu’elle ne dit qu’à ceux qui la cultivent et la travaillent, qui l’aiment en un mot. J’estime que le plus grand malheur d’une société est de consommer le divorce avec la terre et d’en arriver, comme cela se produit malheureusement dans les grandes villes, au sein de la vie factice, à ne plus la considérer que comme de la boue. Comme il est vrai, le vieux mythe du géant Antée, ranimant ses forces chaque fois qu’il touchait la terre, sa mère, et vaincu enfin parce que son adversaire l’en avait violemment arraché! Il faut rechercher la terre, se retremper à son sein robuste. Jeunesse fatiguée, surmenée d’études, anémiée et énervée par la grande ville, prends la clef des champs! Parle aux paysans, fais mieux, demande-leur du travail. Apprends à conduire cette charrue, à manier cette pioche, cette faux! Dans quelques jours tu seras étonné du nombre de choses nouvelles que tu auras découvertes, tu auras appris quel mal donne la culture de ce pain mangé avec ingratitude par une foule de gens, et que tu ne pourras plus toucher désormais sans attendrissement, te souvenant que l’homme y a mis sa peine, et Dieu son soleil. Celui qui déchire le sol et y jette la graine te sera apparu comme le symbole même de l’humanité qui sème et espère. Près de ce laboureur, si la vie t’a semblé jadis irréelle et pleine de vanités, tu diras tout bas avec le poète:
On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours!
Obscurément tu percevras la sainteté du travail et le sérieux profond de la vie, et tu verras les derniers rayons du soleil d’octobre
Élargissant jusqu’aux étoiles Le geste auguste du semeur!
Fais cela, jeune homme, crois-moi; avant de te le conseiller, je l’ai pratiqué. J’ai fauché plus d’un champ d’avoine et de froment, bercé pendant de longues heures sous le ciel d’août, par la lente cadence de l’outil qui va, qui vient, abattant à chaque coup les épis jaunes et lourds: j’ai entendu chanter les cailles dans les champs profonds et par delà les flots dorés des blés et des bois qui bleuissent au-dessus des vignes; j’ai songé aux rumeurs humaines, aux fournaises des grandes cités, aux problèmes qui tourmentent ce temps, et j’y ai vu plus clair. Oui, j’en ai la certitude, l’un des grands remèdes à nos maux, à nos maladies sociales, intellectuelles et morales, serait le retour à la terre et la réhabilitation du travail des champs. Je ne puis m’empêcher de citer ici une page de mon ami T. Fallot, «Idées d’un rural», et je les recommande aux jeunes hommes en général, mais en particulier à ceux qu’une conception erronée de la vie pourrait engager à renoncer à cultiver leurs terres et à donner ainsi un exemple funeste:
«C’est aux classes cultivées à donner l’exemple du retour à la campagne et du retour à la terre. Elles ont fait le mal, à elles de le réparer.
«N’est-ce pas elles qui ont enseigné aux paysans le fétichisme de la ville, de tout ce qui en vient,--articles et idées de pacotille? elles, qui ont répandu le culte de l’argent qu’on y gagne sans peine, la soif des plaisirs frelatés qu’on y goûte, et le reste?
«Après avoir enlevé au paysan le respect de la terre et du travail qui la féconde, il ne sera pas aisé de le lui rendre; et pourtant il faut, coûte que coûte, lui faire comprendre qu’il n’y a pas d’existence préférable à la sienne. Sinon, la désertion des campagnes continuera.
«Mais les raisonnements ont peu de prise sur le cultivateur; les _leçons de choses_ seules le font réfléchir. Le jour où il verra les familles aisées et les hommes instruits venir habiter avec lui et travailler comme lui, Jacques Bonhomme finira par comprendre qu’on l’avait bel et bien trompé en l’assurant qu’il y a plus de pièces d’or à gagner en ville que de pierres dans sa vigne, et, tout ému de cette découverte, il recommencera à racler joyeusement sa terre au grand soleil de Dieu et à lui faire produire son fruit.
«Du reste, point de malentendu; ce n’est ni une œuvre de dévouement, ni un apostolat que je prêche aux hommes cultivés, mais une entreprise fort raisonnable dont ils seront les premiers à bénéficier.
«L’honorable corporation des pharmaciens aura beau aligner formule après formule et composer pilule après pilule, elle ne retrouvera jamais de reconstituant pareil à celui que fournit à l’homme le travail de la terre.»
Les anciens étaient plus sages que nous en imposant à leurs enfants l’apprentissage d’un métier manuel, quelle que fût leur condition sociale. Ce genre d’éducation pratique est le complément indispensable de toute culture virile.
Le travail manuel, à mon avis, outre les avantages que je viens d’énoncer, en a un autre. Il nous fournit un terrain de rapprochement social. Tant que ce travail est méprisé par la partie lettrée ou aisée d’une nation, il subsiste une source de malentendus et de ressentiments. Malgré toutes les protestations et tous les témoignages en l’honneur de ceux qu’on nomme les travailleurs, ceux-ci se persuadent que leur travail est après tout un esclavage auquel personne ne voudrait se soumettre librement. De là à la haine du travail manuel, il n’y a qu’un pas. Quant aux travaux de l’esprit, qui se font en général dans des conditions extérieures de propreté et de confort, le peuple les déprécie facilement et n’y voit qu’un agréable passe-temps ou une fainéantise déguisée. Qu’on puisse peiner, lutter, se fatiguer, remuer de lourds fardeaux, et gravir des sentiers ardus, tout en restant assis tranquillement sur une chaise, à l’ombre, cela n’est pas aisé à comprendre pour celui qui supporte le soleil, les intempéries, les miasmes des mines.
Les malentendus qui résultent de cet état de choses sont un grave obstacle au progrès social. Pour les faire diminuer il est nécessaire que les classes lettrées se familiarisent avec les travaux des autres classes et fassent les premiers pas vers la réhabilitation des plus humbles besognes.
Le travail à l’heure actuelle est surtout devenu un moyen de se procurer la nourriture matérielle, ou encore le plaisir, le luxe, la réputation. Nous l’avons fait descendre à un rôle subalterne. Comme la plupart des forces humaines, si belles dans leur liberté, il a contracté dans l’esclavage une série de difformités. Il est, comme l’amour et la religion, méconnaissable à force d’avoir dégénéré. Nous ne connaissons presque plus que le travail vénal. Même les travaux de l’esprit se vilipendent et se vendent. Qui donc se souvient que le travail est une des plus pures sources de bonheur et que jamais il n’est plus saint que lorsqu’il est désintéressé? De tous les moyens que possède l’homme de se mettre en rapport avec le fond des choses, la vérité, la justice, tout ce qui est vénérable et permanent, il n’y en a aucun qui vaille le travail. Il semble que, pour établir entre nous et le grand mystère de la vie ce contact qui fait qu’on reçoit la secousse électrique vivifiante, il faille mettre ses mains à une œuvre utile. C’est en travaillant, en s’oubliant dans le labeur aimé que l’homme se sent de la race de l’Éternel Ouvrier. Le travail est le grand libérateur, le pacificateur, le consolateur par excellence. Mais pour le connaître tout entier, il faut se souvenir qu’il s’appelle quelquefois la peine.
3. Peine.
Pour les jongleurs de mots, un mot ne vaut pas plus que ne vaut un sou pour le financier spéculateur. L’un et l’autre remuent à la pelle le résultat du travail d’autrui. Mais pour celui qui le gagne à la sueur du front, l’argent a sa vraie valeur; il voit ce qu’il coûte à gagner. Il en est de même des mots. Que n’ont-ils coûté à faire, ces mots que l’un promène, s’en ornant comme d’une breloque, et sous lesquels l’autre apparaît, affublé comme un barbet en uniforme. Les mots sont de longues histoires condensées, des flores entières de vie et de pensées ramassées en un seul bouquet. Voyez ce mot _labor_ qui signifie à la fois travail et peine! C’est toute une philosophie et toute une morale. Il unit en une même pensée l’activité créatrice de l’homme, et cette loi de peiner, de souffrir, à laquelle nous sommes tous soumis. N’indique-t-il pas, ce mot, que la douleur s’unit au travail dans la longue et lente évolution humaine, et que cette évolution est un travail d’enfantement, un douloureux labeur? Voilà ce dont le jeune homme doit bien se pénétrer, afin de se faire une idée juste de la peine, et de ne pas rechercher seulement cette forme de l’activité qui est bonheur et plaisir et qui épanouit tout l’être dans la volupté de créer, mais d’accepter l’effort pénible et de transformer en activité, par la libre acceptation, même la douleur passive.
L’homme est rebelle à la peine et à la douleur. Sa nature l’exige ainsi. La douleur le préserve en l’avertissant. Quand l’homme s’égare, elle surgit devant lui pour le lui faire comprendre. Il est donc naturel que nous recherchions ce qui augmente la vie et lui agrée, et que nous évitions ce qui la diminue et la fait souffrir, Mais par cela même, ne devons-nous pas quelque reconnaissance à la douleur?
L’homme est un apprenti, la douleur est son maître Et nul ne se connaît avant d’avoir souffert.
A. de Musset.