Part 14
La douleur ne remplit pas seulement auprès de nous l’office négatif d’un avertisseur qui crie gare aux endroits périlleux; elle nous rend attentifs à nous-mêmes, nous révèle à nous. Que de choses que l’homme ne voit bien qu’à travers les larmes! Et quelles larmes plus sincères, plus touchantes que celles de la jeunesse? Quand ce cœur frais, généreux, sensible est mis en contact avec la vie rude, souvent impitoyable, comme il souffre! Quelles épreuves il traverse! La jeunesse de ce temps âpre et positif en sait quelque chose. Nous lui dirons: Aimez-la, cette douleur, qui vient du contact de la vie avec votre idéal. Descendez avec elle jusqu’au plus profond de votre âme et interrogez son soupir. Partout où, dans ce monde, vous vous sentirez froissé, blessé dans un sentiment profond et vrai, contrarié dans une aspiration légitime, ayez le courage de votre souffrance. Qu’elle soit le cri d’alarme qui vous excite à la résistance, au combat, à la recherche de quelque chose de meilleur. Vous connaîtrez alors la douleur libératrice. Elle forge des armes avec des chaînes. Dans cette sainte peine de jeunesse, opprimés, souffrant des injustices que le plus fort fait subir au plus faible, apprenez à mieux aimer la justice. Ne faites pas comme les derniers venus de certaines écoles, qui, tourmentés par leurs aînés, se promettent de tourmenter un jour les jeunes à leur tour. Que la douleur vous instruise dans la pitié et vous rapproche de ceux qui souffrent et peinent, des petits, du peuple, de tous ceux qu’on oublie. Ainsi elle vous dévoilera des choses grandes et cachées. Mais elle fera davantage pour vous. Elle vous rapprochera des morts, comme elle vous aura rapproché des vivants. Les grandes souffrances de l’histoire ne vous resteront point étrangères. Vous communierez avec ceux qui ont vécu avant vous, dans le sacrifice et la peine. L’humanité que méprisent ceux qui ne la connaissent pas et ne font rien pour elle, vous apparaîtra belle de tout ce qu’elle a souffert, et vous l’en aimerez davantage. Vous vous serrerez autour d’elle comme les enfants se serrent autour de la mère en pleurs, et elle vous apprendra le secret de puissance, d’espérance, de foi, qui est révélé au sanctuaire des grandes douleurs. Ne craignez pas que votre jeunesse y perde de sa gaîté. Comme le travail, la douleur entretient la faculté d’être heureux. Il croît, sur les sentiers escarpés qu’elle nous fait gravir, des fleurs au doux sourire, que les profanes n’ont jamais connues.
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La peine est encore un aiguillon, un ressort puissant. Une existence trop facile énerve, une jeunesse molle prépare mal à la vie. Il est bon de se soumettre au joug tant qu’on est jeune. Le fardeau des jours heureux est bien lourd à supporter avant que l’expérience soit venue à notre aide. Souhaitons-nous un peu de misère plutôt, c’est plus salutaire. Cela trempe la volonté, durcit l’épiderme et prépare à la liberté. Puis, c’est plus mâle, plus conforme à ce que doit désirer un jeune homme, c’est-à-dire un être qui est jeune et qui veut devenir un homme. Regardez les meilleurs de ce temps et les meilleurs du temps passé. Ils ont tous mangé un peu de vache enragée, et ils s’en vantent. Après tout, c’est bien plus intéressant à raconter plus tard. _Meminisse juvat._ Sans doute, un bon lit, une bonne table, c’est à apprécier. Ne méprisons rien et, à l’occasion, profitons-en mieux que personne. Mais ce n’est pas là ce qui marque et se grave le plus avant dans le souvenir. On se rappelle plus volontiers les jours où l’on a mangé maigre et couché sur la dure, voire même à la belle étoile. Je ne souhaite à personne de souffrir de la faim, du froid, de pâtir enfin, mais un peu de misère et d’austérité, c’est le sel de la jeunesse.
C’est pour cela qu’il faut se féliciter d’être né dans une situation modeste, et quand il en est autrement, il convient de rechercher la simplicité de goûts et de besoins. Je voudrais qu’il y eût un plus grand nombre de jeunes gens riches, épris de labeurs, d’efforts, de privations, de pauvreté volontaire enfin, et moins de jeunes gens, issus de conditions humbles, honteux de leur sort et de leur origine, toujours appliqués à paraître plus fortunés qu’ils ne sont et arrivant à dépenser, pour leur superflu, le nécessaire de leurs parents!
Pour conclure, j’estime que la douleur est une amie, qu’il faut la saluer comme une majesté, être bien persuadé que sans elle l’humanité serait restée confinée dans la barbarie, et que les plus beaux progrès lui sont dus.
Tout jeune homme de cœur doit la respecter, la vénérer au-dessus de n’importe quelle grandeur, l’aimer et baiser dans la poussière les traces de ses pas sanglants.
4. Recueillement et repos.
Ceux qui méditent de sortir des chemins battus ont besoin de se constituer une forte vie intérieure. Pour retrouver constamment la ligne juste, impartiale, il leur est nécessaire d’échapper de temps en temps aux sollicitations extérieures, aux entraînements des tendances et des partis, aux cris discordants qui déchirent l’air autour d’eux. Je réclame une large part pour le recueillement, dans la vie de notre jeunesse. Où la trouver, c’est une autre question. L’autre jour, en passant sur un de ces champs de foire où, avec les moyens perfectionnés de la civilisation moderne, on organise de si beaux vacarmes, j’ai vu ceci: Un petit jeune homme aux cheveux bouclés, aux traits fins, faisant partie, sans doute, d’une famille de forains et rentré, pour les vacances dans la voiture paternelle, se tenait accroupi sur un pliant, les coudes sur les genoux, les pouces dans les oreilles, les yeux plongés dans un livre. A droite criait un bateleur, à gauche ronflait un trombone, une grosse caisse battait son plein, plusieurs orgues rivalisaient sur des airs différents au souffle assourdissant de leurs trompettes d’airain. Des chiens aboyaient, des passants chantaient, criaient, se battaient: le petit, lui, restait imperturbable. Longtemps je le regardai. Il m’apparut à ce moment comme un symbole: Si l’on veut arriver maintenant à se recueillir, c’est un peu comme lui qu’il faudra s’y prendre. Imitons ce vaillant enfant qui, à force de volonté, établit le silence en plein tumulte. Il faut avouer que cette puissance de concentration n’est pas donnée à tout le monde. Encore arriverions-nous peut-être à l’acquérir si nous connaissions la valeur du recueillement. Mais, en général, on le redoute plutôt qu’on n’y aspire. Chacun, au sortir du cours, des bureaux, du laboratoire, de l’usine, croit de son devoir de prendre des mesures contre les dangers qu’il court de rester en tête à tête avec lui-même.
Les auditeurs de Jean-Baptiste, touchés de sa parole, lui demandaient: Que faire pour échapper à la colère à venir? Leur question me rappelle, par analogie, celle d’une multitude de nos contemporains. Ceux-ci demandent: Que faire, qu’entreprendre pour échapper à nous-mêmes? Ont-ils peur d’être en mauvaise société en demeurant face à face avec leur propre personne? On le dirait. Ils préfèrent à la solitude la compagnie la moins intéressante et la plus malsaine. Certains aiment mieux payer pour s’ennuyer en masse que de s’ennuyer tout seuls gratuitement. Rien n’est intéressant comme de voir toutes les combinaisons, toutes les ingénieuses roueries déployées dans cette lutte contre le recueillement. On s’assure contre lui, comme contre la grêle ou l’incendie. Le sou dépensé par les plus pauvres pour acheter un journal, dont parfois ils ne lisent que le feuilleton, n’est-il pas très souvent une sorte de prime d’assurance? Vous connaissez ces gens prévoyants qui portent toujours des sels sur eux pour s’en servir en cas de malaise. Il y en a même qui emportent toute une pharmacie: c’est plus prudent. Dans un but différent, d’autres ont toujours sur eux une feuille publique, un roman, un jeu de cartes ou de patience. Aussitôt qu’il se présente un instant et qu’ils risquent de réfléchir, ou de rentrer en eux-mêmes, vite, ils sortent leur remède. Ils lisent un bulletin financier, un fait divers, ou font une _réussite_... le péril est conjuré, et quel péril! ils avaient failli se recueillir. C’est l’horreur de la vie intérieure poussée jusqu’au ridicule.
Le résultat est que beaucoup d’hommes deviennent des étrangers pour eux-mêmes. Toute l’intensité de vie s’est portée à la surface. Channing disait: «Il vit et meurt des multitudes d’hommes aussi étrangers à eux-mêmes que nous sont à nous les pays à peine connus de nom, mais qu’un pied humain n’a jamais foulés.» A certaines époques de l’histoire, la contemplation solitaire avait fait perdre aux croyants le chemin du monde à force de les tourner tout entiers vers les choses intérieures. Le chemin perdu maintenant, c’est le petit sentier qui conduit dans notre propre cœur. Nous avons grand tort de négliger ce sentier. On perçoit, dans le silence de ses détours oubliés, des voix douces et puissantes dont nos oreilles se sont déshabituées.
La solitude que nous fuyons est bonne, et le recueillement est salutaire. Il faut des haltes dans la vie, et comme dit Ésaïe, il convient parfois de _s’asseoir dans le silence_.
Vous me direz que ce que j’avance là est en contradiction avec l’action que je présente comme un des traits essentiels de l’idéal nouveau. Nullement. La source de l’action calme et sûre est dans le recueillement.
En quoi consiste l’énergie d’une volonté, la fermeté d’une conscience et sa sûreté? C’est dans la faculté de savoir être seul, de résister à l’envahissement des influences du dehors et de s’affermir contre elles dans une forte vie intérieure. Se recueillir n’est pas fuir le monde et s’amollir dans un isolement maladif ou dans la stérile contemplation du moi. Dans ce sens nous disons au contraire: _Væ soli!_--Se recueillir c’est forger et fourbir ses armes à l’écart pour les reporter au combat avec une énergie nouvelle. C’est reculer pour mieux sauter.
A côté de toute grande activité extérieure, il faut une vie intérieure intense. Partout où celle-ci manque, l’activité dégénère en agitation. La retraite, la solitude, le désert ont joué un rôle dans toutes les existences fécondes.
Partout où, dans ce monde, s’élève une voix capable d’éveiller un écho, elle sort d’une bouche qui sait se taire. Le secret des paroles puissantes et des actes héroïques est dans les grands silences de l’âme. Dans le recueillement toutes les énergies se concentrent et se préparent, et quand arrive leur heure, elles se manifestent avec un élan vigoureux. On dirait que l’esprit a, comme la terre, ses longs hivers où tout se tait et sommeille, ses printemps avec leur réveil, leur germination et puis ses moissons. Il y a là des lois contre lesquelles on ne peut s’insurger sans se heurter à l’impossible. Cela est vrai pour l’étude et l’assimilation du savoir d’autrui qui a besoin de se tasser et de se digérer. Cela est vrai surtout pour le travail de production personnelle. Tous les travailleurs de l’esprit devraient s’en souvenir constamment, sous peine de produire des œuvres éphémères, sans portée ni vigueur. La malédiction des carrières qui obligent l’homme d’écrire ou de parler à jour fixe, est d’exciter à la production artificielle. Plus on est jeune plus ce genre de travail fait de mal. Quand on se presse trop, on ne travaille plus, on fabrique. J’engagerai toujours un jeune homme respectueux de son individualité à produire sans hâte. Mieux vaut laisser son encrier se sécher et sa plume se rouiller, que de s’en servir pour mettre au monde des pensées non mûres. Pour les actes, il en est de même. Il ne faut pas que l’action extérieure devance l’action intérieure. Tout ce qui vient avant son heure est faux et ne peut durer. D’où vient la vertu particulière, l’immortelle beauté des chefs-d’œuvre classiques, qu’ils s’appellent poésie, peinture ou sculpture? Elle est pour une bonne part dans la patiente gestation d’une œuvre venue à son heure sans fièvre et sans artifice. Que de mauvais travail nous faisons parce que nous ne connaissons pas la force du recueillement ni le secret de tendre longtemps l’arc afin que le coup porte plus loin!
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Le recueillement est une force encore parce qu’il assure l’unité de la vie. Est-ce un cavalier que celui qui va où veut le cheval? Non, n’est-ce pas?--Ceux qui ne savent pas revivre leur passé, se ressaisir, et mettre de l’unité dans leurs aspirations, sont comme ces cavaliers en zigzag qui se laissent emporter à la fantaisie de leur monture. Sans le savoir ils obéissent à mille impressions étrangères, et se modifient selon les événements. Ce ne sont pas des individualités, ce sont des résultats.
Pour échapper à cette indigne servitude où tant d’hommes se voient amenés à défaire aujourd’hui ce qu’ils ont fait hier et à perdre tout le fruit de la vie, il n’y a qu’un remède: le recueillement. Il faut que le jeune homme repense son enfance et l’homme, sa jeunesse. Les meilleurs parmi nous sont ceux en qui le jeune homme se souvient de l’enfant et l’homme mûr, de l’adolescent. Quelle belle vie que celle où, malgré toutes les fluctuations extérieures, il s’est peu à peu constitué, dans le silence du cœur, un pacte de fidélité entre les âges différents: où le jeune homme a su garder la naïveté, l’homme la joie et l’enthousiasme, le vieillard la confiance et la sérénité, et où toutes ces vies résumées en une seule s’accordent pour dire: nous maintiendrons! La triste existence, par contre, où l’on se voit soi-même là-bas dans le passé mort, comme un inconnu qui dit, qui chante, qui aime des choses que nous ne comprenons plus! Malheur aux peuples qui oublient leur histoire et aux hommes qui oublient leur passé.
Le roi Ahasvérus n’avait pas plutôt commencé à écouter la lecture de sa propre histoire qu’il y découvrait plusieurs injustices à réparer. Laissons parfois ce chroniqueur impartial qu’on nomme la conscience, déchiffrer aux tablettes des jours évanouis ce que nous fûmes alors, ce que nous avons souffert, accompli ou négligé. Soyons respectueux pour cette sollicitation intérieure qui nous dit avec tant d’instance et d’autorité: _Sta viator._
Pèlerin arrête-toi, fais une halte! souviens-toi! Que ce soit pour pleurer ou pour sourire, les deux sont salutaires. On en sort toujours meilleur et plus fort parce qu’on en sort plus fidèle. Une vie sans souvenir est une chaîne brisée. Le plus précieux d’elle-même est perdu, elle n’a plus de prix. A quoi bon peiner, s’efforcer, courir et se hâter pour laisser tout périr ensuite au gouffre de l’oubli! _Sta viator!_ Ne dis pas que tu es pressé. A quoi sert la vitesse quand elle mène aux abîmes! Or, celui qui ne dresse jamais son bilan moral, celui qui ne revit pas sa vie, celui qui accomplit ses œuvres et s’en va, les oubliant comme les oiseaux stupides qui oublient leurs œufs dans le sable, court à sa perte certaine. Quand il s’y attendra le moins, il se brisera le front contre quelque pierre qu’il a lui-même posée. Non, il n’y a ni excuse, ni prétexte acceptable, il n’y a aucune bonne raison possible à alléguer contre cette nécessité morale de s’arrêter et de faire son examen de conscience.
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La même nécessité existe pour quiconque tient à avoir une vie intellectuelle de quelque valeur. Si vous ne voulez pas que votre intelligence dégénère, finisse dans l’incohérence, dans le plus invraisemblable mélange du pour et du contre, il faut vous arrêter quelquefois, contrôler le travail qui s’est fait, et en éprouver la solidité. En un mot, il est urgent de faire cesser les bruits du dehors et les suggestions de la pensée d’autrui pour revenir à la coutume démodée de penser par soi-même. Autrement il ne reste bientôt, comme fruit d’une vie intellectuelle désordonnée, qu’une existence pratique stérile. Les actions se détruisent les unes les autres, comme les pensées.
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Que dire de la foi religieuse? Peut-on encore donner ce nom à l’assemblage bizarre, hétérogène, de pièces neuves et vieilles de toute provenance qui constitue si souvent l’édifice de nos conceptions religieuses? L’incurie seule semble avoir présidé à cette construction chancelante, et c’est là l’abri qui doit nous protéger! Plus que partout ailleurs, il faut ici du silence et du recueillement. Jeunes croyants, demandez-vous ce que vous croyez, et si c’est bien vous qui croyez. Votre foi est-elle vivante, transformée en suc et en sang, ou bien n’est-elle qu’un amalgame de corps étrangers qui encombrent votre vie intérieure? Il est si dur de voir ses affirmations les plus catégoriques se résoudre en fumée, et ses protestations courageuses faire place, au moment critique, à la crainte et aux incertitudes. Pour s’éviter l’affreuse solitude dans les rencontres suprêmes, où les croyances d’emprunt tombent en poussière au choc de l’épreuve, il faut souvent se retirer dans le silence. Là, en face de Dieu seul et de la réalité, la foi s’épure et se fortifie en devenant plus simple et plus vraie. Elle se débarrasse des scories qu’y mêlent, pour notre malheur, la routine et la crainte des hommes; et de cette école austère où la sainte vérité nous châtie, nous sortons avec un cœur plus ferme.
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Je ne me contenterai pas de recommander le recueillement; mais je prêcherai le repos. Ne riez pas. S’il y en a qui flânent trop, il y en a aussi qui ne flânent pas assez. Trop travailler, hélas! ne profite pas. Fermez-moi ce livre, éteignez cette lampe!
Et jam tempus equum fumantia solvere colla.
Vous n’avez pas de temps à perdre, dites-vous. Se reposer n’est pas perdre du temps, c’est en gagner. Vous travaillerez beaucoup mieux après. Il y a une limite à tout: à force de bûcher on finit par s’abrutir. J’en appelle à tous ceux qui ont passé des examens. Donc je suis pour les haltes!
Par une journée d’été, éclatante de soleil, lorsque, touriste, on a mesuré les grandes routes poudreuses et les chemins escarpés où la rocaille blesse le pied, comme il fait bon jeter le sac et le bâton et s’asseoir à l’ombre! C’est ce qu’il y a de meilleur dans les excursions.--_Réflexion de traînard!_ direz-vous, maxime de ceux qui, parmi les beautés de la nature, goûtent surtout les oreillers de mousse et laissent volontiers à d’autres la gloire des grands efforts et des ascensions pénibles. Cela rappelle le fameux: _Suave mari magno_ de Lucrèce... Pas le moins du monde! Cette réflexion est inspirée par la nécessité même, par les lois inhérentes aux choses humaines. Celui qui ne sait pas s’arrêter ne sait ni marcher ni profiter de ses marches. Il faut quelquefois s’asseoir, regarder en arrière et devant soi, se souvenir et prévoir, examiner ses forces et son temps, écouter ce que disent au pèlerin, un instant arrêté, les brins d’herbe, les fourmis, les oiseaux. Il faut s’asseoir pour percevoir à travers les sons et les formes des choses qui passent, la voix de Dieu et le soupir de l’âme.
Celui qui ne sait pas s’arrêter ainsi ne rapportera que bien peu de ses promenades, dussent-elles prendre les proportions d’un tour du monde. Il en est de même de la vie. Pour la juger, l’apprécier, en reprendre le goût, en sonder le sens, il faut s’asseoir quelquefois sur ses bords et la regarder couler. Le meilleur de la vie et le plus utile, ce sont les haltes.--Que nous soyons harassés de corps ou d’esprit, que nos courbatures aient pour siège l’échine, le cerveau ou le cœur, il fait toujours bon se souvenir qu’on n’est ni un esclave ni une bête de somme. La fatigue trouble la vue, au physique et au moral. A mesure que nous peinons et que la lassitude ou la fièvre nous gagne, la vue claire des choses nous échappe. La tâche semble d’autant plus difficile qu’on s’y acharne davantage et sans discontinuer. Comme ces fardeaux, d’abord légers, mais qui paraissent plus pesants à mesure qu’on les porte et finissent par vous devenir insupportables, les labeurs ininterrompus se changent en corvées. Il arrive alors des moments terribles où nous nous sentons engagés dans une impasse sans issue, à nous heurter le front contre des obstacles insurmontables. Cela est vrai pour le travail matériel comme pour celui de l’esprit. L’un et l’autre se réduisent après tout à une application de la même énergie. Cette énergie augmente par l’exercice modéré, mais se rebute et peut s’anéantir par l’excès. La démoralisation s’empare facilement de celui qu’un effort démesuré a épuisé. On dirait qu’elle guette le travailleur, même le plus courageux, pour se jeter sur lui au moment où il plie sous le faix.
Autant qu’il est en nous, il nous faut donc songer en temps utile à nous donner quelque répit. Parmi les plus sacrés des droits de l’homme, il y a le droit au repos. Celui qui n’en use pas, ou empêche les autres d’en user, pèche contre l’humanité. Mais aussitôt que dans une vie se produisent les intervalles réguliers de calme et de réflexion, tout l’être se renouvelle. Un homme au repos est comme celui qui fait une cure. Moralement, il change d’air et de milieu. Il considère les choses à un autre point de vue. Il passe comme spectateur près de ce champ de travail où il agissait et, le regardant de plus loin et de plus haut, il comprend mieux son œuvre. En y travaillant il voyait le détail; maintenant il voit l’ensemble et les alentours. La vie des autres et leur œuvre lui apparaissent dans leurs rapports avec son activité personnelle. Il établit des comparaisons et prend des leçons. Tout cela lui servira quand il reprendra sa place accoutumée.--Mais surtout en se reposant il éprouve du bien-être. La fatigue est une maladie dont le repos nous guérit, et les plus heureux des mortels ce sont les convalescents. Les contrastes qu’ils mesurent en échappant aux puissances de mort et de destruction pour renaître à la vie, sont pour eux une source infinie de jouissances que nul autre ne peut soupçonner. Si les paresseux savaient ce qu’éprouve le travailleur en se reposant, ils s’empresseraient de travailler, c’est indubitable. Des années de fainéantise données à ce qu’il est convenu d’appeler le plaisir, ne valent pas une heure de repos des vrais travailleurs. C’est pour ceux-ci que Dieu dévoile, quand ils prennent leurs aises, tout un monde de beauté et de richesse que nul autre ne peut connaître. Il leur dit, dans les crépuscules et les soleils couchants, dans le silence réparateur des soirs cléments, des choses éternelles qu’on ne peut entendre que lorsqu’on a supporté la chaleur du jour.
V
JOIE
Wer nicht liebt Wein, Weib und Gesang Der bleibt ein Narr sein Leben lang.
Luther.
Vivez joyeux!
Rabelais.
Ne prenez pas un air sombre comme les hypocrites.
Jésus.
Καιρε! (salut grec).
1. Plaisirs et distractions.
Il y a trois sortes de gens hostiles au plaisir. Plus, sans doute; mais ce serait leur faire trop d’honneur que de les énumérer tous. Cela aurait l’air d’un défilé de jours de pluie. Trois suffisent. Les _utilitaires_, les _ascètes_, les _pessimistes_.
Les premiers proscrivent le plaisir parce qu’il est inutile, et selon eux fait perdre du temps sans rien rapporter: Comme on voit, la raison est péremptoire.
Les autres le condamnent parce qu’il est dangereux à leurs yeux et compromet le salut. Il a existé de tout temps une vaste conception religieuse où dominent les couleurs sombres. Dieu lui-même y est triste, et l’homme fait à cette morne majesté, qui trône impassible au sein d’un silence éternel, le sacrifice de sa joie, de son pauvre sourire éphémère, de peur d’offenser celui qui ne sourit jamais.