Jésus

Part 4

Chapter 44,269 wordsPublic domain

4.--Marthe. La ménagère, la servante, la tisseuse des minutes.

5.--Elle disait: C’est pour que celui qui est précieux n’ait rien d’autre à faire qu’être précieux. Et j’obéissais à son obéissance.

6.--Elle me disait: Si tu prenais le mauvais chemin, je le prendrais aussi, afin qu’il soit le bon pour moi.

7.--Marie-Madeleine. Elle ne faisait rien.

8.--Sinon être là.

9.--Pourtant, une fois, elle versa sur moi un vaisseau de parfum, m’essuya les pieds avec ses cheveux, puis elle recommença à ne rien faire, de toute sa vie. C’était là son service. Et j’obéissais à son obéissance.

10.--Une fleur était là, qui mourait dans un vase.

11.--Elle dit, se rappelant le beau colloque de quelque soir: C’est comme une parole d’amour après qu’elle a été dite.

12.--Toutes les deux qui me rompez votre cœur, comme du pain.

CHAPITRE XVIII

1.--Judas Iscariote sortit d’un coin et me tira par ma robe tandis que je passais.

2.--Puis-je te parler, Seigneur? Voici.

3.--Et il me regarda de travers, et me dit: Seigneur, j’ai quelque chose contre toi.

4.--C’est cette affaire du vaisseau d’huile parfumée que cette femme t’a versé d’un seul coup sur la tête pour s’amuser.

5.--Moi je tiens la bourse. C’était toute notre provision. Il y en avait au bas mot pour trois cents deniers.

6.--Tout un vase de parfum, d’un seul coup, là! Non, mais à quoi ça ressemble! Elle est folle, cette bonne-femme. Et puis, c’est-il des manières d’essuyer les pieds du Rabbi avec ses cheveux? Et tu avais l’air, Seigneur, de trouver ça très bien.

7.--Et il grondait comme un chien debout.

8.--Judas Iscariote est un pauvre homme de bonne volonté, mais c’est une petite âme.

9.--Il n’y a pas de pires ennemis que les pauvres petites gens qui veulent surtout qu’on dise d’eux: Celui-ci n’est pas fou.

10.--Toutes les fois que je le rencontre, c’est comme si je me cognais à un arbre.

11.--En ce temps-là, ils m’amenèrent quelque chose qu’ils poussaient et qui était une femme cachant sa figure, et informe, et empaquetée d’épouvante.

12.--Elle a été surprise en péché d’adultère. Faut-il, oui ou non, la lapider selon la loi? Réponds.

13.--Ils disaient cela pour m’embarrasser, tandis que la femme tremblait de cette mort proche toute mêlée à sa chair vive, et que déjà les cris de la foule la lapidaient.

14.--Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre!

15.--Les discuteurs ne surent quoi répondre ni quoi faire, et se dispersèrent, avec leurs grosses mains de pierre.

16.--Il faut être dur de principes afin de bien construire le devoir, parce que tout ouvrier est dur, mais faire bien attention de ne jamais l’être dans la vie plus qu’il n’est besoin.

17.--Car dites-vous bien, vous tous, que la justice n’est pas faite pour être lourde à chacun, mais pour être à chacun aussi légère que possible. Elle ne doit point frapper, mais on s’y frappe, si on veut.

18.--Car c’est le calme qui a raison.

19.--Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre. La douceur est la sœur exacte de la justice, car toutes deux sont de l’esprit, et toutes deux ouvrent leurs yeux avant d’ouvrir leur cœur.

20.--Et plus la justice est d’intelligence, plus elle est douce et souple.

21.--Comme la foule s’était retirée du spectacle qui n’avait pas été, quelques-uns se traînant vilainement d’avoir comme avalé leurs pierres, je dis à la femme: Allons, va et ne pèche plus.

22.--Elle descendit vers la ville et s’éloigna.

23.--Car elle avait une robe verte.

24.--Au loin, à mes pieds, il y avait l’image de la ville qui finissait en poussière.

25.--J’étais assis sur la margelle de la citerne, et avec une baguette, je me mis à écrire des mots par terre, sur la poudre où fut toute la journée l’ombre de nos gestes, comme je faisais avant qu’ils ne fussent venus.

26.--Puis ayant regardé par-dessus mon épaule et m’étant penché en arrière, et l’eau égale de la citerne me soufflait la fraîcheur, j’ai vu mon reflet sur le plateau noir de cette eau.

27.--Ma robe de tissu gris sur mes épaules maigres, mes cheveux en désordre, ma figure pâle.

28.--Cette figure-là que la détresse de tous a enlaidie.

29.--Et mes paupières un peu rougies comme les ont ceux qui sont consolés.

30.--Et mes yeux un peu hagards

31.--A cause de tout ce qu’il faudrait faire.

32.--Et j’ai pensé: Qu’ai-je fait jusqu’ici?

33.--Et j’ai pensé: Combien d’autres, qui sont maintenant noyés, ont voulu la même chose que moi.

34.--Et sans doute, il y a cent ans, et il y a mille ans, dans ce coin, un homme aujourd’hui perdu comme je le serai, m’a ressemblé. Dans son cœur qui a battu, il a essayé d’être l’homme des hommes. Et comme à moi, ses bras sont retombés, découragés de travailler le monde, et de faire de l’espoir avec du désespoir.

CHAPITRE XIX

1.--Jean, fils de Zacharie, était dans le pays, et il prêchait.

2.--Et souvent là où je passais, il avait passé, ou bien allait passer.

3.--Parmi la plaine sans couleur et les mauvaises pierres qui la pavaient toute, voici donc, entre les deux taches très vertes de deux arbres frisés en boule, les fortes taches jaunes et bleues de ses vêtements, et sa figure rouge aux traits noirs et une de ses mains noires un doigt pointé en l’air, et son bras gauche qui était très long étant continué par un bâton.

4.--Il était décharné et furieux tel un homme sauvage, la joue creuse et le ventre creux, et les ressorts de sa chair étaient durs, car il s’était nourri de sauterelles, et il parlait en langue vulgaire, et il frappait par ses cris la tête de ceux qui venaient l’entendre, comme un casseur de pierres.

5.--Car c’était un bon ouvrier démolisseur. Il assommait et rompait les idoles, jusqu’au noyau de lumière qu’elles ont toutes. Car elles empruntent de la dignité à leurs artisans, et même dans le Veau d’or, il y a un peu de sang.

6.--Il disait, et ses lèvres remuaient énormément, et ses yeux roulaient dans les plis farouches de sa figure, et sa bouche devenait carrée:

7.--Vous ressemblez à l’autruche, l’oiseau-chameau. Et personne, jamais, nulle part, ne fut plus bête que vous.

8.--Et comme vous l’a souhaité David, que votre table vous devienne un piège et un filet, et vous fasse tomber, et cela pour votre rétribution.

9.--Gare à vous!

10.--Tout son corps est crispé dans la recherche des coups de voix.

11.--Il crie, il remplit les mots. Il leur met son sang. Il forge une foule à lui dans la foule. Il fait reculer la confusion en eux. Et elle recule comme un bétail. Chacune de ses paroles fend et ouvre, et alors, il suffit d’une goutte de clarté pour faire déborder l’homme.

12.--Et il les lavait d’eau, pour qu’ils comprissent qu’il faut se laver l’âme.

13.--Un jour il vint où j’étais, et je l’entendis parler avec Judas Iscariote et le malmener en raison de sa prudence et de son étroitesse.

14.--Judas lui disait: Maître, qu’as-tu contre moi?

15.--Il répondit: Rien, parce que tu n’es rien.

16.--Tu fais ta petite œuvre, mais tu n’es ni froid ni bouillant. Plût à Dieu que tu fusses ou froid ou bouillant. Mais parce que tu es tiède je te vomirai de ma bouche.

17.--Puis Jean-Baptiste me vit qui venais à lui et dit: Celui qui est venu après moi est plus grand que moi, et je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers.

18.--Il vient, de toute sa hauteur. Et il est pâle comme l’orient.

19.--Mais voici qu’on ne vit plus Jean Zacharie.

20.--Parce qu’il avait été emmené en prison.

21.--Comme tous ceux qui font ce qu’ils pensent.

22.--Un jour, des soldats, enfants du pauvre peuple romain, violentèrent et lièrent

23.--Celui qui voulait délivrer les hommes.

24.--Et ce spectacle autour de lui était criant.

25.--Comme si c’était lui qui criait encore.

26.--Et moi, avec quelques-uns, je quittai les chemins, la face tournée au désert,

27.--Pour aller voir le lieu où il se tenait parfois quand il était là.

28.--Après le chemin de trois jours de désert, dans le désert où il n’y avait point de chemin, il y eut sa pauvre cabane, qui nous laissa entrer.

29.--Le seuil couché, le mur debout, des pierres autour, des pierres.

30.--Son départ avait creusé tout cela à perte de vue, jusqu’au fleuve, et partout son silence refroidissait.

31.--Et d’être réunis là, ses disciples étaient tout dispersés.

32.--Parce que Jean s’était envolé.

33.--Dans sa cabane, une masse de terre ou de boue formait comme une table, et sur cette table, des signes étaient écrits.

34.--C’étaient des morceaux de lui,

35.--Que son doigt avait trouvés et mis.

36.--Et nous avons lu cela, et nous nous sommes penchés sur lui dans le trou de son absence, pendant que les autres attendaient que nous ayons fini, nous qui lisions:

37.--Vous ressemblez à l’autruche, la fille des cris.

38.--Et l’écriture du doigt de Jean disait à la suite:

39.--Et Balaam, fils de Béhor, dit, et l’homme qui a un œil ouvert, dit:

40.--Vous écoutez, comme des augures, l’orateur sourd, et le vent des mots, et les vieux, qui ont dedans leur crâne, des ossements, et dont les yeux sont du verglas.

41.--Mais voici: Une œuvre. Une chose. Quoi? La plus grande.

42.--(Et cela que je rapporte, c’est le testament que l’homme qui n’était plus là avait écrit avec son doigt sur le ventre de la boue. Ceci y était encore écrit, annonçant la grandeur:)

43.--Et l’homme dit, et l’homme qui a un œil ouvert, dit:

44.--Quelle était la plus grande chose? J’ai dormi; mais pendant mon sommeil une telle obscurité est tombée sur moi, que j’ai eu peur.

45.--Et alors, un jour fumant, et un brandon de feu qui passa sur la plus grande chose,

46.--Qui était la tour qu’ils avaient voulu élever jusqu’au ciel!

47.--Et Dieu dit alors, selon les Ecritures: S’ils sont unis et forment un seul peuple, et si, en plus, ils travaillent, alors moi, Dieu, je suis perdu.

48.--Donc, brouillons le travail et déchirons l’unité du peuple, et pour cela, divisons leur propre parole, nous, les dieux.

49.--Et servons-nous pour cela de leurs bouches elles-mêmes, et de leurs têtes, coquilles de lumière.

50.--Il le fit, et ils ne se comprirent plus, parlant des langues ennemies entièrement en guerre l’une contre l’autre.

51.--Et, même parlant la même langue, ils ne se comprirent plus sur la terre.

52.--Car lorsque l’œuvre des hommes est grande, ce n’est pas le feu du ciel qui peut la détruire.

53.--Mais les hommes eux-mêmes.

54.--Ce sont les hommes qui font, ou bien qui ne font pas, ou bien qui défont.

55.--Et la tour s’arrêta de monter, et redescendit doucement vers les plaines.

56.--Et les peuples furent maudits par les peuples.

57.--Et à la fin, on criera: Seigneur, qui donc es-tu?

58.--Je suis celui qui a dit, aux premiers jours, ce que l’Ecriture a écrit: Si l’homme mange du fruit de la connaissance, il sera semblable à nous, les dieux, et il ne le faut pas.

59.--Car il transporterait les montagnes.

60.--Car il aurait la foudre de soleil.

61.--Je suis l’Ennemi divin.

62.--Jean Zébédée était avec moi.

63.--A qui je dis: Tu entends...

64.--Qui me répondit: Je vois.

CHAPITRE XX

1.--Je montai sur une montagne, suivi de quelques fidèles.

2.--Nous nous arrêtâmes, et nous nous retournâmes, et toute une foule montait à moi, attirée.

3.--Et voyant ce peuple que je traînais, je voulus lui parler, car c’était l’heure d’accomplir le devoir de parler en grand.

4.--Afin que ma croyance retentît

5.--Et que la simplicité fût visible.

6.--Mais un instant, je ne sus pas comment commencer

7.--A cause de la grandeur du commencement.

8.--Il y avait des enfants qui étaient là, côte à côte, les uns avec des bonnets, les autres la tête toute nue, et tous avec des robes aussi déchirées qu’une broderie, d’où sortaient des paires de petits pieds.

9.--Et ils voulaient s’approcher plus, et on leur disait, les grondant à demi-voix: allez-vous-en.

10.--Il y avait surtout, au premier rang, des pharisiens, des scribes et des docteurs.

11.--L’un d’eux dit à haute voix pour qu’on l’entendît: Comment cet homme parlerait-il des Ecritures, ne les ayant jamais apprises?

12.--Mais ma voix criante se saisit de celui-là: Comment parleriez-vous de la vérité, ne l’ayant jamais apprise?

13.--Un scribe me cria, me désignant du doigt:

14.--Tu as guéri un paralytique un jour de sabbat!

15.--Hypocrites, devais-je le laisser emprisonné un jour de plus? Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat.

16.--Mais vous êtes de ceux qui disent: Faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais. Car vous dites et ne faites pas.

17.--Car vous n’êtes pieux que de gestes et que du bout des lèvres. Vous faites l’aumône au son de la trompette et appelez l’attention à grands cris, et vous priez debout en pleine rue pour qu’on vous voie, et vous vous cognez aux murs tant vous baissez la tête pour ne pas regarder les femmes. Et vous savez très bien vous taire, vous, les vomisseurs des grands mots.

18.--Et le peuple m’adressa un énorme cri de joie comme un grand frère à un petit.

19.--Car il était content de la vérité.

20.--Et leur grand silence s’ouvrit vers moi.

21.--A ce moment-là, j’avais deux mille cœurs, comme eux.

22.--Ma parole fut ma chair et mon sang.

23.--Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fît.

24.--Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît.

25.--C’est le signal dans la tempête humaine.

26.--Car tout homme est pareil à tout homme.

27.--Mais cela vous engage loin, car c’est tout l’accomplissement de la justice terrestre

28.--Jusqu’au bout.

29.--Et les constructions de la nature sont grandes mais informes.

30.--Mais les monuments des hommes ont la symétrie de justice.

31.--Et ainsi sera sous le ciel le monument des temps,

32.--Que tous les ouvriers ensemble feront.

33.--Et faites rentrer en vous toutes ces choses que vous avez laissées se dessécher en dehors de vous.

34.--Car la lettre est en dehors de vous, mais l’esprit est en vous.

35.--Jour et nuit refaites selon l’esprit.

36.--Et croyez en vous-mêmes.

37.--Vous êtes pris dans des pratiques, des observances et des règles, comme dans des filets.

38.--Et aussi dans des préceptes morts.

39.--Désespérez des apparences, et dites: Non.

40.--Car vous incarnez la justice.

41.--Repoussez de la main ces docteurs qui sont des ignorants ne sachant qu’une chose, qu’ils appellent la Loi, mais qui n’est que leur loi.

42.--Et qui, dit le prophète, suivent le mauvais chemin, leur pensée en avant d’eux comme une enseigne.

43.--Heureux les simples d’esprit, car devant eux s’ouvrent plus de portes que devant nous.

44.--Laissez venir à moi ces petits enfants, et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.

45.--Et il serait beau de nous mettre à leur hauteur.

46.--Le ciel n’est pas un objet qu’on gagne en levant les bras en l’air.

47.--Ayez du ciel en vous-mêmes.

48.--Et vous ferez par vous-mêmes.

49.--Et alors, artisans du réel, vos bras vous soulèveront.

50.--Vous les simples, les pauvres, les nombreux.

51.--Vous le peuple paralytique.

52.--Mettez-vous au commencement des choses.

53.--Recommencez.

54.--Le peuple juif est un petit peuple et une grande âme

55.--Dont je suis le dépositaire

56.--Et l’annonciateur.

57.--Pour sauver ceux qui sont perdus.

58.--Ce jour-là, ils se sont avancés vers moi. Les enfants ont crié: Hosanna, et le peuple m’a pris dans ses bras.

59.--Et je leur donnai rendez-vous au Temple pour l’avant-veille de la Pâque.

60.--Et Jean Zébédée me dit: J’ai vu ton âme étincelante à travers ta forme, et tu avais une épée qui te sortait de la bouche.

61.--Puis, à l’heure de l’oblation du soir, nous nous trouvâmes trois hommes tout seuls sur la route qui s’en va,

62.--Moi, et Simon bar Juda, et Paul, mes disciples. Car ils s’en allaient loin, avec la route.

63.--Car ce Simon m’avait dit: Je t’ai écouté, je t’ai compris. Ta parole a pénétré en moi. Elle est entrée par un bout de mon cœur. Elle sortira par l’autre bout. Je vais de ce pas la crier aux hommes.

64.--Et ce Paul m’avait dit de même: J’ai compris. Ta lumière est tellement en moi que même dans la nuit, je l’entends; et moi aussi, je serai le cri de ta voix, porté par mes jambes.

65.--Et quelque chose faisait de nous trois le même homme.

66.--Tous deux me quittaient donc pour aller prêcher selon moi. Je les accompagnai pendant un bon bout de chemin, (et en haut, quelques étoiles prenaient les devants), puis au premier croisement des chemins, ils me quittèrent et se quittèrent, l’un prenant un chemin, l’autre un autre.

67.--Pour enfanter ma parole.

CHAPITRE XXI

1.--J’entendis les discours de Misçaël qui était des nôtres depuis peu:

2.--Comment répondre quand on dit: Si Dieu a tout créé, il a créé aussi le mal?

3.--Jean Zébédée répondit tout de suite comme quelqu’un qui a déjà réfléchi à la chose: On ne peut pas répondre à cela, et il faut parler d’autre chose.

4.--Didyme, qui en avait gros sur le cœur, et qui était toujours mécontent (et je l’aimais pour cela), intervint avec colère:

5.--Pourquoi l’homme bon mène-t-il une vie courte et pleine d’ennui? Il crie et il n’y a pas de jugement. Il prie comme quelqu’un qui parle tout seul. Puis il perd ses forces et il expire, il se couche par terre, et où est-il?

6.--Et pourquoi, ainsi que Job l’a demandé, les méchants vivent-ils et vieillissent-ils en méchanceté et en prospérité? Pourquoi ce Job, le même qui a demandé cela, a-t-il été endeuillé, dépouillé, et pourri à vif, et a-t-il dit à la fosse: Tu es mon père, et aux vers: Vous êtes ma famille,--pour que Dieu et Satan pussent faire un jeu et un essai avec lui?

7.--Car la souffrance, dit Didyme, est ineffaçable, et quelle est la raison pour laquelle l’innocent puisse être, même pendant un instant d’instant, traité en malfaiteur? N’y aurait-il qu’une goutte de sang sur la terre, devrait-elle être versée? Cette goutte de sang n’est-elle pas aussi lourde que toute la bonté? Et puisque la souffrance est une œuvre vaine, pourquoi Dieu l’a-t-il créée à travers les chairs et les os de l’homme?

8.--Et Didyme cria à haute voix, selon sa nature: Les épreuves sont des abominations.

9.--Comme il était entraîné sur la pente de lui-même, il clama: N’eût-il fait que le mal! Mais pourquoi a-t-il condamné à mort?

10.--Seigneur, créateur incessant des cadavres!

11.--Mais il se tut en entendant les murmures par lesquels les autres murmuraient contre lui.

12.--Nathanaël dit: Nous ne saurions rien dire à cause de nos ténèbres, et si quelqu’un veut en parler (de Dieu, et du mariage de Dieu et de la souffrance), il en sera comme englouti.

13.--Car l’homme n’est rien, et se justifier, ou expliquer, ce serait se jouer du Dieu de l’ordre établi, et se poser comme l’égal de celui dont Job, le géant de l’Ecriture, a dit: Même s’il me répondait, je ne croirais pas qu’il m’a écouté.

14.--Je dis: Quand on a dit que Dieu a tout fait, on est obligé de mentir à ce qu’on a dit, et d’ajouter: d’autres que lui ont fait le mal. D’autres: ceux qu’il y a: nous autres. Et on explique la souffrance et la mort par le mal.

15.--Mais c’est expliquer la nuit par l’ombre.

16.--Cette affirmation troubla ceux qui étaient là. Je vis qu’ils songeaient avec terreur à ces doctrines idolâtres basées à la fois, également, sur le blanc et le noir.

17.--L’un dit: Ces choses ne doivent pas être dites. Et j’en vis qui, au dedans d’eux, se retiraient de moi.

18.--Car ils voyaient un trou se faire dans l’espace.

19.--Mais je dis: C’est la preuve criante que tout est en nous.

20.--Nous avons en nous le gouffre de douleurs, et la source de vérité et les sources d’erreur. Et nous tenons aussi la royauté de désobéir, et la royauté d’obéir. Alors, crions droit.

21.--Et ils voyaient le commencement changer de place.

22.--Ils baissaient la tête et ne me regardaient plus, de peur de voir.

23.--Et ces hommes étaient ébranlés comme des montagnes.

24.--Tout cela, que je dis, est écrit en moi.

25.--Et en eux. Je dirai ce qui est écrit en moi et dans les entrailles de la foule. Et je le crierai sur les toits.

26.--La parole d’une foule, c’est un parleur.

27.--Il faut parler. Il faut dire ce qui est, même si beaucoup de bouches ont parlé autrement.

28.--Même si toutes ont parlé autrement.

29.--Si je me tais, je meurs. Mais ayant parlé, si je meurs je ne me tais pas.

30.--Une voix m’est revenue le soir tandis que je méditais seul, une voix que j’avais entendue dans la journée, la voix familière d’une tête penchée vers moi, qui disait:

31.--Jésus, tu ne dis que des choses simples, mais elles sont trop simples. Alors, ta présence est redoutable, et quand on vit auprès de toi, on est écrasé.

32.--Parce que tu es maître des yeux.

33.--O toi, plénitude de ce que je vois!

34.--Et l’autre était triste parce qu’il avait oublié: J’ai oublié, j’ai oublié. La douleur elle aussi, m’a quitté, et laissé seul comme un mort. Ces choses d’il y a vingt ans, cette femme et cet enfant qui m’enlaçaient, je les ai oubliés comme le fond des âges. Et c’est à peine, hélas, si je sais encore que j’ai été malheureux.

35.--Et sa détresse cherchait ma main, pour s’enrichir.

36.--Mais Lazare qui naguère, n’avait jamais pu souffrir, m’a dit un soir: J’étais mort, et tu m’as ressuscité.

CHAPITRE XXII

1.--Je passai près d’une ville appelée Sichem, et à l’endroit où est le puits de Jacob, je rencontrai une femme et lui demandai à boire, mais elle me répondit:

2.--Sais-tu qui je suis pour me demander à boire? Je suis une Samaritaine. Et nous croyons que Dieu habite sur cette montagne-là, tandis que vous autres, les Juifs, vous dites qu’il habite à Jérusalem.

3.--Femme, le jour est venu où l’on n’adorera plus Dieu à Jérusalem ou sur la montagne, mais en esprit et en vérité.

4.--Elle dit: Où est-il?

5.--Il n’est pas dans les sanctuaires faits par la main des hommes.

6.--Tu cherches son image pour dire: elle est là, et tu veux lui donner une forme du dehors.

7.--Pourtant, il est dit: Tu ne feras pas d’images.

8.--Et personne n’a le droit de prononcer le Nom, que l’on connaît pourtant depuis Moïse, pour ne pas faire un commencement d’image. Dieu est en secret.

9.--Cette femme, qui était une femme, me dit: Je te prie, apprends-moi ton nom.

10.--Je répondis: Pourquoi me demandes-tu mon nom?

11.--Elle dit: Alors, bénis-moi.

12.--Quand elle fut partie, étonnée, un peu éclairée et augmentée, sur le chemin qu’avaient foulé Abraham, Isaac et Jacob, avec leurs pas gigantesques et leurs grands troupeaux,

13.--Je songeai, et me livrai au commandement qui nous délivre.

14.--En esprit et en vérité. Tu ne feras pas d’images.

15.--Et j’allai dans ce commandement jusqu’en haut.

16.--Car lorsque je dis que Dieu est quelque part en dehors de nous, je fais une image.

17.--Je fais du ciel une chose, et du tonnerre un personnage.

18.--Et cela est grossier et sensuel.

19.--Dieu est en nous. Donc il n’est pas ailleurs.

20.--Et ils disent que le Dieu fort se promène sur le tour des cieux et que le soleil vient de ses entrailles, et ils en font le plus grand de tous les Orientaux.

21.--Et ainsi, comme on le leur a imputé à crime, ils se prosternent devant l’ouvrage de leurs mains.

22.--L’homme-justice que clamait Elkania, est fait avec l’homme, qui est en bas, et avec la justice, qui est intérieure.

23.--Car nous avons en nous les racines de l’arbre de régularité.

24.--Et David n’a-t-il pas chanté: O Dieu de ma justice!

25.--Nous en avons besoin, de l’Etranger démesuré, et ce besoin est Dieu.

26.--On a peur de Dieu, et cette peur est Dieu.

27.--Nous faisons des idoles avec du bois et du métal.

28.--Et aussi avec des mots, qui sont des images dans les signes, et avec des idées, qui sont des images dans la lumière.

29.--Et aussi avec le cri de nos cœurs.

30.--Et nous disons: Ce cri, en dehors de nous, c’est quelqu’un.

31.--Mais ce n’est qu’une prière.

32.--Autrefois, quand nos pères n’avaient encore que peu de clarté, ils adoraient dans le Tabernacle deux pierres qui étaient Dieu.

33.--Ainsi faisons-nous. Seulement, les deux pierres noires sont devenues aussi grandes que le monde.

34.--Le Dieu-monde, l’idole des idoles.