Part 3
71.--Car il y a deux voies et deux fatalités: Celle de chacun et celle de tous.
72.--Et voici celle de chacun: Jouir et souffrir, chacun, dans son cœur et dans son corps, par l’amour et la mort. Et le désir n’a jamais ce qu’il veut, car il veut ce qu’il n’a pas. C’est là la plaie sans fin creusée dans chacun, et la chute originelle de chacun. Sur cette voie, tout est vanité, si bien qu’il n’est de rachat pour chacun que dans sa propre passion.
73.--Car le vivant ne peut pas tuer la souffrance enfermée en lui. Il peut seulement mourir.
74.--Et voici la fatalité de tous: Subir le mal des gens d’en haut. A cette fatalité, il faut apprendre à désobéir. Et cette œuvre de désobéissance a la durée. Ta destinée, à toi, solitaire, c’est celle où la mort finit tout. La destinée de tous, c’est celle où la mort n’est rien.
75.--Car le peuple innombrable qui possède la douleur, possède aussi l’immortalité: même quand on l’a tué, il peut encore crier et se lever.
76.--Et dans ce train de choses, on ne peut pas dire: tout est vanité. Car si la première fatalité que j’ai dite, nous vainc, l’autre, nous la vaincrons si nous sommes ensemble. Le fou se laisse aller à la pente des chairs. Il a son cœur à gauche; mais le sage a son cœur à droite.
77.--L’œuvre qu’on doit faire, c’est celle qui est faisable.
78.--Et la Révolution n’ira pas du ciel à la terre, mais elle ira de la terre au ciel!
79.--Mais ceux qui les premiers ouvrent les voies, et qui veulent rendre aux foules une existence naturelle,
80.--Ils n’ont pas, eux, une existence naturelle.
81.--Ils sont maudits.
82.--Ils demandent leur chemin aux errants et la charité aux mendiants.
83.--Et parce qu’à la fois ils regardent ce qui est, et ils espèrent ce qui n’est pas, ils boitent.
84.--Et ils ne font pas, eux, ce qu’ils disent de faire.
85.--Ils disent: Ce n’est pas l’amour qui doit être la pierre d’angle de la loi commune. C’est la justice qui sera la pierre d’angle. Car l’amour est de chacun à chacun, et non de chacun à tous.
86.--Mais cet amour tendre pour tous les hommes, dont ils n’osent pas faire la règle de l’assemblée, ils le mettent, eux seuls, dans leur cœur.
87.--Ils placent la destinée des autres dans leur destinée propre, ce qui est grand comme la folie.
88.--Moi, je réunis ce commandement innombrable, en moi.
89.--Et je remplis ma conscience avec le portrait de tous ceux que je ne connais pas, et je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
90.--Je vous aime tous, les hommes, les éternels absents.
91.--J’ai vu mon ombre se poser sur un morceau de mur et de lumière.
92.--Mes cheveux désordonnés, la pointe de mon menton et de mon épaule, en zig-zag noir sur la pierre.
93.--Je ne suis que ceci: Un pauvre ouvrier.
94.--Mais un ouvrier qui pense à la chose même du labeur et du châtiment.
95.--Je suis l’ouvrier des ouvriers.
96.--Et voici maintenant à mes yeux le bâtiment de la ville et les champs, à la fois, dans le soir, au temps du jour où les étoiles sont encore vêtues de bleu. Comme l’a fait le grand Berger de nos ancêtres, je porterai le poids de tout ce peuple, et je ne dirai pas: il est trop pesant.
97.--A cause de ceux qui sont faibles, on est faible, et à cause de ceux qui ont faim, on a faim.
98.--La voix des voix, le cri des cris.
99.--Moi seul je suivrai ce commandement.
100.--Je ne leur demande pas de le suivre.
101.--Je ne leur demande pas l’impossible.
CHAPITRE XI
1.--Une nuit qu’il ventait, j’étais dans une maison de Jérusalem, où je logeais.
2.--Hilqiah était à côté de moi par terre, parce qu’il était paralysé d’une jambe, et c’était un pauvre homme qui tenait peu de place.
3.--Et une lumière brillait sur la table et était arrachée au noir au milieu de la chambre.
4.--Un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, l’un des principaux Juifs, vint me trouver cette nuit-là.
5.--Il vint la nuit en cachette, car il était assez courageux pour braver les ténèbres et le vent, mais pas assez pour braver l’opinion des hommes.
6.--Quand la porte se fut ouverte et refermée sur lui avec un gros souffle de vent qui gonflait son manteau, et que la flamme du chandelier, poussée par cette entrée, fut redevenue tranquille, la première chose qu’il dit, ce fut: Rabbi, Rabbi...
7.--Que faire?
8.--Je répondis: L’heure est venue de rentrer en nous-mêmes et d’y découvrir ce qui y est renfermé.
9.--Car la vérité est du dedans, non du dehors.
10.--Mais ce qui est dit dans les ténèbres sera entendu dans la lumière.
11.--Mais, en vérité, je te le dis: Si l’homme ne naît pas à nouveau, il n’entrera pas dans le royaume des cieux.
12.--Nicodème me dit: Comment un homme peut-il naître quand il est vieux? Faut-il qu’il retourne dans le ventre de sa mère?
13.--Et Hilqiah, se traînant plus près de moi, dit: Oui, en effet, comment?
14.--Je dis: Le docteur et le simple devraient savoir ceci, l’ayant trouvé chacun dans sa voie:
15.--C’est en dégageant l’esprit, de ce qui n’est pas l’esprit.
16.--Selon la clairvoyance et la justice.
17.--Car l’homme a superposé au réel, à cause de la liberté folle des idées et des mots dans le vide, beaucoup de mondes imaginaires mêlés l’un à l’autre et où il est perdu.
18.--Nicodème dit: Mais n’y a-t-il donc pas en dehors de nous, des choses qui sont vraies?
19.--Oui, mais il n’est rien de vrai, et non plus, rien de beau ni de grand, qui ne soit tenu dans les grandes lignes de la justice
20.--Qui est en nous.
21.--Isaïe a parlé de l’esprit de l’Eternel sorti du rameau de la tige de Jessé, et dit que c’était l’esprit de sagesse et d’intelligence, l’esprit de conseil et d’action, l’esprit de science et de justice. Car si on essaye de regarder la forme de l’esprit, on voit que cette forme est faite de grandes lignes terribles, qui sont l’échafaudage de l’univers, et qui dressent aussi les contours lumineux de l’ange humain. Il faut que la justice vive ses frontières, et que l’homme rende la justice.
22.--Alors il faut séparer parmi les choses celles qui ont la réalité et celles qui n’ont qu’un semblant de réalité.
23.--Pour que la pensée soit le miracle du vrai.
24.--Tout Nicodème que tu sois, tu es plein d’images qui se disputent parce que tu n’as jamais réfléchi jusqu’au fond de ces images et que tu ne les as pas refaites toi-même, sinon tu aurais vu qu’elles ne s’ajustent que sur le dessus, mais se repoussent de toute leur forme.
25.--Et tu accordes un égal crédit à ce qui est apparent et à ce qui est réel; à ce qui est diabolique et à ce qui est divin; à ce qui est mort et à ce qui est vivant.
26.--Et alors tu résous les questions déchirantes, en fermant les yeux, et tu es tranquille en fermant les yeux, et tu vis à tâtons le moment présent.
27.--Et la parole sur toi est la semence qui pousse un peu sur les pierres, et meurt. Alors tu attends, tu es partagé, tu balances. Et quand les puissants du jour disent: Dieu, ou: Notre Race, ou: Bon Droit, tu réponds: Très bien, cela suffit! Et tu es un pauvre menteur.
28.--Et tu es légion.
29.--Et Nicodème disait: Comment cela? et la lumière qui étoilait la table, et illuminait les joues et les yeux de ce Juif qui se débattait, lui faisait au mur caverneux des ailes d’ange noir, et le bruit du vent, à travers les murs, soufflait sur lui.
30.--Lui: On entend le vent qui passe.
31.--Moi: Oui, mais on ne sait pas d’où il vient.
32.--Et je m’écriai et je dis: Quand je dis que l’esprit est en nous, je ne dis pas qu’il est clôturé en nous, mais je dis qu’il commence en nous.
33.--Car pour dégager l’esprit, ce qui veut dire: pour comprendre le monde dans l’homme et l’homme dans le monde, il faut se débarrasser de toutes les idoles.
34.--Car cela est mort.
35.--Et l’esprit c’est la vie éternelle.
36.--En leur disant la vérité, on fait que les gens sortent d’eux-mêmes, et naissent dans le ciel, et parlent dans le ciel et marchent dans le ciel, et sont ce qu’ils sont.
37.--Il faut vivre.
38.--Il dit: Le monde est le monde. Il faut vivre.
39.--De plus, le Siracide n’a-t-il pas dit que la sagesse amène sur l’homme la crainte et l’angoisse, dit Nicodème, et qu’elle le tourmente par sa discipline?
40.--Je dis: Le démon tentateur n’a pas forme de démon.
41.--Mais il est pire, de n’avoir pas cette forme.
42.--Ici-bas les aveugles conduisent les aveugles, et ils tomberont tous dans le trou.
43.--C’est que les petites choses, si on les met tout près, sont plus grandes que les grandes.
44.--Mais celui qui aura racheté les âmes en les arrachant aux idoles, celui-là sera grand dans le Royaume.
45.--Tu es plongé dans la confusion et dans le noir. Celui qui ne voit pas tout à la fois, est un noyé. Tu ne vois pas la vie, mais le bord de la vie. Tu as la réputation d’être vivant, mais tu es mort.
46.--Le jour est venu où ceux qui sont dans les sépulcres entendront la parole du ciel.
47.--Celui qui m’entend est passé de la mort à la vie.
48.--Le pauvre Hilqiah leva un bras et dit: Je te rends grâces de ce que tu dis.
49.--Car tu annonces que les corps de ceux qui ont été mis dans le sépulcre, comme Hazaria et Bethsabé et l’enfant d’Uri, le furent par exemple ces jours-ci, ressusciteront dans un paradis éternel.
50.--Non, je ne parle pas selon la chair.
51.--Mais je parle selon la vie.
52.--Quand on regarde la mort de chair, on voudrait dire: ce n’est presque rien! Mais nier la mort, c’est nier la vie. Car c’est attirer les vivants en dehors de la vie.
53.--Il dit encore: Notre vie n’est qu’un rayon dans l’immortalité.
54.--Je dis encore: L’immortalité n’est qu’un rayon dans la vie.
55.--Pourtant, dit-il, regarde: Il n’est qu’un peu de lumière et beaucoup d’ombre autour.
56.--Non. L’ombre n’existe pas. Ce que tu appelles ombre c’est la lumière que tu ne vois pas. Il n’est pas vrai que lorsque vient la nuit le monde change et prenne une couleur noire. Il n’y a pas d’ombre; il n’y a que plus ou moins de lumière. Ni de silence; il n’y a que l’espace que parcourt une voix.
57.--Et il n’y a pas d’inconnu. Il n’y a qu’un peu de connu.
58.--Et il n’y a pas de mort. Il n’y a que nous.
59.--Soyez avec moi, ouvrez vos yeux universels, et laissez les morts ensevelir leurs morts.
60.--Nicodème dit: Il est des moments où je vois tout ce que je verrais, si j’étais ressuscité.
61.--Il me demanda: Toi qui montres d’un seul coup toute la mort de la mort, et qui exiges de nous un si grand recommencement, qui donc es-tu?
62.--Je suis le premier-né des morts.
63.--Car je suis venu pour créer le monde intérieur.
CHAPITRE XII
1.--M’interrogea un jeune homme qui vint à moi comme je marchais dans la rue.
2.--Maître, j’ai entendu parler diversement d’elles deux: la vérité et la réalité.
3.--Je lui répondis: Nous sommes toujours entre elles deux, l’une en dedans, l’autre en dehors. Vois cette rue où nous marchons: Elle semble se rétrécir au loin en avant de nous, et ses maisons ont l’air de se rapetisser à nos yeux, et pourtant, à mesure que nous la parcourons, nous voyons qu’elle est toujours aussi large, et ses maisons aussi hautes.
4.--Alors, il y a dans l’œil deux images de la rue: celle qui va se rétrécissant et celle toujours aussi large.
5.--Il dit, vite: C’est celle que tu dis en dernier, à savoir l’aussi large, qui est la seule vraie.
6.--Oui, mais l’autre est la seule réelle.
7.--Ne prends-tu pas la vérité par le mauvais bout?
8.--La vérité pratique et la vérité théorique, la visible et l’invisible, ne sont pas deux choses différentes, mais les deux faces de ce qui est,
9.--Comme la forme d’un cercle diffère aux yeux selon qu’on est en dedans ou en dehors de ce cercle, tout en étant une.
10.--Il dit, s’éclairant pas à pas, du visage, et me montrant une vieille femme qui approchait, vêtue de noir jusqu’aux paupières dans le soleil, comme si elle avait ramassé son ombre par terre pour s’en envelopper: Elle grandit; la-bas elle est petite, là, moyenne, ici, grande. Tout est là.
11.--Et parce que nous marchions, les maisons jouaient avec leurs longues et larges lignes d’or.
12.--Et je dis oui, et je dis: Toutes les fois que tu as vu les deux bouts de la vérité en désaccord, c’est que tu t’es trompé.
13.--Puisqu’ils sont inséparables.
14.--Recherche l’éclat de lumière et la justice des lignes, et tout le reste viendra par surcroît. Le reste: la certitude caressante.
15.--Ce qui est miraculeux c’est que, fermant les yeux, tu fasses un monde. Mais ce qui serait beau, c’est que ce monde fût celui qui est.
16.--Donc, ne t’amuse pas à séparer le vrai du réel; l’esprit, de la vie.
17.--Puisqu’il n’y a en tous lieux qu’une seule réalité et qu’une seule vérité: la même, qui n’est pas la même.
18.--Qu’il n’y ait jamais une petite idée sans une petite chose.
19.--Qu’il n’y ait jamais une grande idée sans une grande chose.
20.--Car si tu sépares la réalité de la vérité, la réalité devient aveugle, et la vérité devient folle.
21.--Mais on est effrayé de ce que peut créer dans le vide le dedans de la tête.
22.--Le mal, c’est qu’on peut dire ce qu’on veut. Et même, qu’on peut faire dire ce qu’on veut à ce qui a été dit.
23.--Satan peut dire, s’il lui plaît: N’est adorable que le bien. Et c’est un mensonge, à cause de la bouche de Satan.
24.--L’hypocrite n’est-il pas quelqu’un qui dit de belles pensées?
25.--Les paroles des fous viennent de la multitude des paroles, dit l’Ecriture:
26.--Parce que les mots se laissent faire.
27.--Mais la vérité, pendant ce temps-là, est muette.
28.--Didyme dit: Il faut toucher.
29.--Je répondis: Tu parles bien.
30.--Je veux être l’esprit en chair et en os.
31.--Qu’on me touche.
32.--Qu’il y ait la main de la joie.
33.--Car la chair et l’esprit sont les deux choses d’une seule chose:
34.--La vie.
35.--Après, nous rencontrâmes dans un coin une folle, qui était sale et pauvre; et sa robe tombait autour d’elle comme la pluie.
36.--Elle dit: Je suis heureuse, étant certainement la reine de Saba.
37.--Autour de moi ils disaient, émus de compassion: Il faut la laisser telle quelle.
38.--Non, il ne faut jamais respecter la folie.
39.--Que l’intelligence soit pure comme le jour.
40.--Et que des lignes droites rayonnent des têtes.
41.--Et justement, nous rencontrâmes plus loin un homme qui travaillait; et c’était un jour de sabbat!
42.--Et justement, je dis à cet homme qui travaillait au temps où cela ne devait point se faire selon la Loi (car il chargeait son âne): Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es heureux. Mais si tu ne le sais pas, tu es maudit et transgresseur de la Loi.
43.--Comprendre d’abord.
44.--Croire sans savoir, c’est une mâchoire sans corps.
CHAPITRE XIII
1.--Hilqiah venait près de moi en rampant et en se servant de ses mains pour marcher.
2.--Sa jambe était saine, mais seulement inerte. Et elle était folle.
3.--Alors, s’il voulait, il marcherait.
4.--Je lui dis un jour à haute voix au milieu de tous, qui tout d’un coup se sont tus: L’heure est venue où tu dois guérir.
5.--Lève-toi et marche!
6.--Et on le vit se lever en chancelant, et faire des pas,
7.--Et avoir une figure effarée et illuminée d’enfant.
8.--Ceux qui assistaient à ce beau déchirement se prosternaient presque devant l’homme nouveau, tant cela était doux et effrayant, et m’adressèrent de grandes louanges, disant: Tu es un vrai prophète puisque tu fais des miracles.
9.--Alors, nous croyons en toi.
10.--Mais ils ne savaient pas la souveraineté que renferme chacun, et les richesses intérieures de la foi, et que le cri: je crois, c’est une arme.
11.--Le pauvre Hilqiah savait moins encore que les autres combien il était le créateur de sa guérison.
12.--Il croyait qu’un souffle divin était venu en lui, alors qu’il n’était venu que de lui.
13.--Car il ne savait pas la direction de la vérité.
14.--Quelque chose, en eux tous, ne voulait pas le savoir.
15.--Amis, il faut d’abord avoir confiance. C’est-à-dire: vous appuyer sur vous. Tout ce que vous demandez, si vous y croyez, sera accompli. C’est la foi qui sauve.
16.--Si vous avez la foi et que vous disiez à cette montagne: Va d’ici, là, elle irait--si vous étiez la foi. Exaucez vos prières.
17.--Et je fus entouré ce jour-là d’une grande quantité de peuple.
18.--En qui étaient tous les miracles du monde.
CHAPITRE XIV
1.--Et déjà je parlais à quelques-uns qui venaient autour de moi
2.--Pour leur prêcher l’évangile de l’esprit.
3.--Et c’était au bord de la mer de Tibériade.
4.--Et un matin je m’embarquai avec quelques compagnons qui étaient pêcheurs.
5.--Car ils pêchaient les poissons, les petits monstres impuissants qui ont une cuirasse. Ils les extirpaient de la mer, et chaque poisson est finalement une ligne froide, à l’œil grand ouvert, qu’on a dans la main.
6.--Le matin où j’embarquai, on appareilla par le beau temps. Et plantés sur le rivage, des femmes et des enfants nous faisaient signe et caressaient l’espace, semblables à un jardin remueur à la brise, quand les arbres, tout immobilisés qu’ils sont, fuient devant la brise.
7.--Mais, alors que nous étions loin du bord, le vent se leva et s’assombrit, et nous fûmes mis dans la tempête et la montagne écroulante de noir.
8.--Et nous étions peu de chose au milieu de l’immense chaos.
9.--Car toute la mer se retournait.
10.--Et elle était ivre.
11.--Et le ciel était la mer.
12.--Et le vent roulait la mer en fleuve. L’horizon était en lambeaux et on voyait passer des monstres d’eau, et sous les fouets noirs, les barques qui galopaient.
13.--Et notre barque s’emplissait de la grande mer et mes compagnons étaient déjà des naufragés.
14.--J’étais calme et je levai les bras, à la proue de la barque où l’eau entrait lourdement comme de la terre, nous faisant avaler l’odeur du gouffre et le gouffre.
15.--Et à ces quelques hommes cramponnés et mouillés, je criai, aussi fort, à cause de l’énormité du vent, que si j’étais penché sur une place publique:
16.--Pourquoi doutez-vous, hommes de peu de foi!
17.--Tous les corps eurent alors une seule voix pour crier: Nous ne voulons pas mourir!
18.--Et le poids des flots fut dompté par la grandeur invisible de l’homme.
19.--Parce que je leur avais donné leur propre courage et leur propre force, ils crurent que j’étais un magicien de Dieu.
20.--Et il m’apparut que je devais les laisser encore croire cela pendant un peu de temps.
21.--Puisqu’ils n’étaient pas capables de penser et de construire selon la nudité.
22.--Et j’eus une irritation triste de ce qu’il m’était défendu de verser mon cœur dans leur cœur, c’est-à-dire de leur donner tout ce qui est à eux.
23.--Tu dois, si tu as raison, inspirer la confiance. Si tu ne l’inspires pas, prends-la.
24.--Mais quand verront-ils mon cœur?
25.--Quand dira-t-on, en me montrant du doigt: voici l’homme.
CHAPITRE XV
1.--Sur le banc qui était le long du mur, si on se rappelle, et était surmonté d’une couronne d’épines,
2.--Un soir qui fut de ces jours-là, je suis revenu comme un voyageur fatigué, et m’étant penché dans l’ombre, je vis que le banc de pierre respirait.
3.--Car Jean Zacharie y était assis, comme s’il n’avait pas bougé, par miracle, depuis que j’étais parti d’auprès de lui, si on se rappelle, voilà des années.
4.--Je m’assis à ma place auprès de lui (Deux hommes forment côte à côte dans l’ombre, une seule ombre, séparée au milieu par de la mort).
5.--Mais le soir ôte, comme je l’ai vu dans mes premiers jours, le masque de la figure sur la figure, et même le masque de la poitrine sur le cœur.
6.--Et nous parlâmes bas, comme si la nuit était petite.
7.--Et on ne voyait pas dans la nuit la couronne d’épines, mais sachant qu’elle était là, on y croyait.
8.--Tu vois, je suis revenu.
9.--Je sais maintenant combien l’œuvre est joie, et combien cette joie est souffrance et guerre.
10.--Et que la paix ne sera pas faite avec la paix.
11.--Ne le sais-tu pas, dit-il.
12.--Maintenant, je le sais.
13.--Et même, je sais que je le savais autrefois.
14.--Puis, ayant dit ce que nous dîmes, il n’y eut plus qu’un silence qui nous ressemblait.
15.--Alors, à moi qui ne bougeais point, il dit:
16.--Où vas-tu, Seigneur?
17.--Ayant baissé la tête sous la couronne terrible suspendue, je répondis avec toute mon ombre:
18.--Ils ne verront mon cœur que lorsque je l’arracherai de moi
19.--Peut-être, un jour.
CHAPITRE XVI
1.--Serais-tu le Messie? me dit une femme.
2.--Non, je ne le suis pas.
3.--Cette femme soupira, et regretta ce que j’avais dit.
4.--Ensuite, relevant la tête, elle demanda: Alors, dis-moi où il est.
5.--Il est dans le futur.
6.--Le Messie ouvre charnellement l’avenir.
7.--Et lui donne un cœur.
8.--Et il le mesure comme une borne mouvante.
9.--Croire en sa venue, c’est prendre notre vraie forme qui se précipite et qui ne finit pas.
10.--Jean Zébédée était avec nous. Il ouvrit la bouche et dit: Mais le jour où on annoncera: Il est venu, la grande âme d’Israël ne cessera-t-elle pas d’avancer?
11.--Et ses âges ne seront-ils pas fermés?
12.--Et Jean se détourna, n’osant ajouter un mot de plus.
13.--Moi, je repris: Le Messie n’est pas ce qu’on croit.
14.--Jean me dit: Répète ce que tu as dit. Car on ne le voit pas encore bien.
15.--Je répondis: Le Messie, c’est l’esprit, et l’esprit est en nous.
16.--Le royaume de Dieu est comparable à une petite graine qui fera un arbre. L’arbre était donc dans la graine, et la vérité du monde est en nous. Ou bien, il est comparable au trésor qu’un homme a trouvé dans un champ, à ses pieds, et qui, une fois dans ses mains, rayonne. Nous ne sommes jamais des étrangers dans le royaume de la vérité, mais nous ne le voyons pas toujours. La royauté de le voir est en nous. Le règne de Dieu ne viendra pas tout d’un coup avec éclat, et on ne criera point: Le voici, il est ici, ou: le voilà, il est là: car, voici: Le règne de Dieu est au milieu de vous. Cela n’est-il point clair comme le jour?
17.--Mais Jean répondit: Tu disais: Il est dans l’avenir; comment dis-tu maintenant: Il est dans le présent?
18.--C’est que toi, le porteur de Dieu, tu es en même temps le présent et l’avenir, si tu es vivant. Car l’homme, instant par instant, se divise en deux hommes, dont l’un tombe en arrière et l’autre tombe en avant. Si tu dis: hier, tu dis la mort; si tu dis: demain, tu dis la vie. Dire d’un Messie: Il est là, c’est dire: Il était là.
19.--Car il faut l’attendre, pour s’appuyer sur lui.
20.--Le présent, c’est le commencement.
21.--Que ceux qui ont des oreilles entendent; et comprennent jusqu’au cœur.
22.--Ils me demandèrent: Que penser des vieux prophètes?
23.--Vous abandonnez le vivant qui est devant vous, et vous bavardez des morts.
24.--Assez des choses d’autrefois. Voici, on va faire une merveille nouvelle.
25.--Où va-t-on? Réponse: on va.
26.--La mort seule a une forme. La vie est informe. Mais comment bâtir sur l’avenir, s’appuyer sur les choses qui ne sont pas?
27.--Sur ces entrefaites, on en vit passer qui allaient semer.
28.--Tu le vois, celui-là, porter des graines? Il bâtit sur l’avenir, il est tout soutenu par l’immense moisson qui n’est pas.
29.--Jean Zébédée dit: Alors, la vérité ne serait plus invisible?
30.--Il était debout et avait les bras croisés. Je vis son front se plisser et s’abaisser vers ses bras croisés. Il pensait en avant de lui et au-dedans de lui comme une mère. Il regardait la vérité qui commençait à marcher.
31.--Et il cria comme un malade qui crie pour essayer d’effrayer la douleur: Si tu lui donnes la vie (à l’esprit), tu en fais un ange de destruction.
32.--Et il eut peur, et fit signe que non.
33.--Mais au moment où il faisait: non, il voyait.
34.--Les yeux de ta face, qui font venir les choses devant.
35.--C’est ici la porte des cieux.
36.--La révolte.
CHAPITRE XVII
1.--L’une est debout dans la maison, marchante, portant un objet, et toujours approchante.
2.--L’autre assise, immobile, regardant l’espace comme un miroir, me regardant, et toujours approchante aussi, encore qu’immobile.
3.--C’est cette Marthe, et c’est cette Marie, les deux femmes de la tâche caressante autour de moi.