Part 2
3.--Et il y a encore bien d’autres plaines et bien d’autres montagnes dans le monde.
4.--Ma maison est le village du village. Mais mon pays n’est que le village de la Terre.
5.--Au lieu qui est entre la mer et Ephraïm, nous avons vu une déesse Astaroth en bois qui était dans l’enclos d’un homme syrien appelé Ananias.
6.--Cette déesse, qui était d’une forme parfaite, était vêtue d’un grand manteau bleu plein d’étoiles. Elle avait une couronne d’or. Elle tenait dans ses bras un petit enfant divin, parfait lui aussi, et aussi couronné d’or. Et au-dessus d’eux était l’oiseau divin. Le tout, bleu et or, dans l’enclos d’Ananias.
7.--Nous sommes passés devant l’enclos, et il y avait mes grands compagnons de voyage, et mon père, et il y avait là surtout ma mère, avec laquelle j’étais, en dernier.
8.--Tous les Juifs se détournèrent, très fort, de cette idole.
9.--Et ma mère aussi.
10.--Mais tout doucement.
11.--Et ma mère soupira, et dit: C’est joli! Elle a bien de la chance.
12.--Tout en se détournant. Car c’était une bonne Juive.
13.--Abisçaï, qui était Carmélite, dit: J’ai vu un jour (qu’il soit ôté!), des idolâtres qui officiaient, et devant l’autel se tenait un prêtre de la Perse, qui présentait la coupe, et buvait, et présentait une rondelle de farine cuite sans levain, et l’avalait, disant: C’est le corps de Dieu, qui est Mithra, que j’avale de la sorte.
14.--Nous tous, qui étions là, pieusement, nous crachâmes.
15.--Le Temple.
16.--Pour la première fois, je vis sa large figure carrée.
17.--Il était neuf, et plus que neuf: pas tout à fait fini.
18.--J’entrai dedans; le temple que le suppliant essaye d’animer à lui tout seul.
19.--Et dont le grand vide parle encore de cérémonies.
20.--Dans le Temple, vinrent des scribes, des prêtres, des sacrificateurs, qui dogmatisaient et discutaient.
21.--Et disaient que l’astronomie a été enseignée par Abraham à la Babylonie et à l’Egypte, et la philosophie par Moïse aux Grecs.
22.--Et arriva aussi un homme nommé Elkania et qui était un grand docteur en Israël.
23.--Cet Elkania disait: Il y a eu les interminables Egyptiens, puis les rapetisseurs grecs.
24.--Dont les dieux sont en grande confusion entre eux.
25.--Car ils sont l’œuvre de poètes qui ne savent que savoir tout à moitié, et que tourner autour de la vérité.
26.--Et ce sont des jeux d’élégance et d’arrangement que font ces gens-là sur le dessus des choses. Et ils se contentent de peu, se contentant du sourire de l’apparence, et de la récolte du moment présent. Et ils bouchent leur vide par de l’éloquence et de la poésie, et des masques de clarté.
27.--Mais pendant ce temps-là, l’humanité est taillée en pièces, et les corps humains continuent à souffrir et à être violentés.
28.--Il y a eu Platon qui a édifié un univers de rayonnements sur l’humanité d’un sage appelé Socrate.
29.--Mais il a fait cela dans le plan du ciel, non dans le plan de la vie.
30.--Il y a eu les Romains qui semblent des hommes découpés sur l’image des Grecs; mais trop découpés tout autour, et qui ne sont que les seigneurs de la législation et des affaires.
31.--Mais il y a le Dieu d’Israël, qui est l’homme-justice sur le monde!
32.--Or mon père et ma mère me cherchaient partout, car étant rentré dans le Temple alors qu’ils s’en allaient, je m’étais attardé pour écouter ces docteurs.
33.--Et ma mère ayant dit à mon père: Je te dis qu’il est passé par là; et mon père ayant répondu: Alors, allons-y, ils retournèrent au Temple, et y entrèrent avec leurs paquets au moment où les scribes et les sacrificateurs m’ayant vu les écouter, m’interrogeaient,
34.--Et au moment où je répondais:
35.--Il y a partout des idoles qu’il faut jeter à bas.
36.--Ces hommes me demandèrent: Si on te dit: Adore ceci, ou cela?...
37.--Je dis: Je répondrai: Non!
38.--Pourtant, si c’est adorable?
39.--Je commencerai par répondre non. Et puis, je chercherai l’adoration.
40.--Elkania dit alors ceci sur moi: En cet enfant est la grande âme d’Israël.
41.--Car il faut toujours recréer entièrement son cœur.
42.--Ainsi, sa voix emplissait le Temple de la parole que je m’étais déjà dite à moi-même.
43.--Et cette parole fut à jamais bâtie.
44.--Que mon intention soit toujours un commencement où je tombe, comme le geste armé d’Abraham!
45.--Sur le chemin du retour, au carrefour où est le chemin tirant sur Ephrat qui est Bethléem, je profitais du soleil et je me disais: la vie est belle à cueillir des yeux.
46.--Mais je regrettai cette joie, car un aveugle passait.
47.--Pauvre homme, de quoi souffres-tu?
48.--Du silence que je sème. De ce que les rires des autres se sauvent toujours devant moi comme des oiseaux, et m’échappent.
49.--Je lui demandai: Que voudrais-tu?
50.--L’aveugle me répondit: Que tu me souries.
51.--Il leva son front illuminé de l’éclat que forgeait le soleil, et je tremblai devant celui qui, plus que moi, savait et aimait la lumière.
52.--Et je compris pourquoi ce sont les plus persécutés et les plus vaincus, qui ont vu la justice.
53.--Tous les temples qui foulent le sol font de celui qui est détruit, le temple de lumière.
54.--Et les justes sont des mutilés.
55.--Et il y avait des gens qui étaient là, qui, les yeux ouverts, regardaient cet homme, et qui ne voyaient point tout cela.
56.--Sur le chemin du retour, plus tard, étant fatigué, je baissais la tête.
57.--A cause des sacrifices que j’avais vus.
58.--J’avais un souvenir malade, de tuerie, d’entrailles qui brûlent, et de graisse qui coule et fume.
59.--Comment se fait-il que la prière fraye avec ces ignobles fumées?
60.--Et la vie avec ce déchirement de viandes?
61.--Et là aussi, les gens avaient regardé cela, et leurs yeux leur servaient à être aveugles.
62.--Est-ce donc qu’Israël vaincu, étouffé et bâillonné, frappe sans relâche les bêtes;
63.--Pour faire tout de même une œuvre empourprée?
64.--De laquelle l’Eternel a dit pourtant qu’il ne se souciait pas beaucoup.
65.--Le sacrifice qui compte, c’est celui qu’on fait avec soi-même.
66.--Quand on fait ruisseler la vérité,
67.--En poignardant les symboles dans son cœur.
CHAPITRE VIII
1.--Les jours, et les semaines, et les années.
2.--La joie de vivre ajuste à peu près à mesure, les matins et les soirs.
3.--Mais ils tombent un à un dans le passé. On les compte, si on veut, mais les chiffres ne sont que les paroles de la mort.
4.--Ce qui fut est immuable et glacé. Dieu lui-même ne pourrait pas disjoindre les deux bouts de l’éclair qui a lui.
5.--Chaque nuit se met par dessus tous les jours qui furent, et les garde. Nous ne sommes toujours qu’un dernier jour ou qu’une dernière nuit universelles, et que la montagne de notre héritage,
6.--Comme ces échappés à la désolation, que le prophète a montrés d’avance, éparpillés sur les hauteurs de Sion.
7.--Et le dernier jour viendra comme un voleur pendant la nuit.
8.--Je m’appuie sur le travail, et je fais des choses pour les autres.
9.--Le long des murs de l’atelier sont debout les tranches charnues et odorantes des arbres.
10.--J’aime le bois, avec sa dure chair écorchée, et les différences de l’un à l’autre.
11.--Par la porte ouverte, je vois les passants qui vont s’effaçant, dévorés par le blanc du ciel.
12.--Et, accroupie, la vieille qui tourne le fil.
13.--Car ses mains sont deux araignées.
14.--Et aucun petit travail n’est petit.
15.--Il ne faut jamais se mettre en colère dans le travail ni avoir de l’impatience. Ou alors, la main devient ivre et l’on n’est pas heureux. Le bon ouvrier est celui qui a conquis le calme. Il ne faut pas que le bois et l’outil se disputent, mais que ce soit entre eux une conversation. Et quand on a fait quelque chose, on voit que cela est bon. Et on est récompensé par la présence de ce qui est fini.
16.--J’ai porté chez des gens des tables et des coffres, et des lits, ces choses qui ont un ventre, et ai pénétré dans les maisons, qui sont, chacune à sa manière, attiédies par des respirations, et de seuil en seuil, je recevais l’image de la ressemblance et de la différence de nous tous.
17.--J’ai vu que tous les gens, qui attendent la Révolution, attendent, par dessous, quelque chose à eux, qui est le bonheur. Ils ont ainsi deux bonheurs l’un dans l’autre, pour être plus sûrs.
18.--Mais ils se figurent que le bonheur est un objet parfait placé en avant d’eux.
19.--Quand j’aurai un nouvel enfant! dit l’un.
20.--L’enfant, à côté de qui tout est vieux et indélicat. A qui sa mère dit: Tu es bien différent des autres (c’est là le génie des mères). Mais elle sait pourtant que la maternité finit mal: Plus tard, dit-elle, il ne sera plus mon enfant, et je serai encore sa mère.
21.--Quand j’aurai ce champ! dit l’autre. Et ils disent: je serai enfin heureux.
22.--Et ils s’usent à attendre de palper cette idole, à savoir: le bonheur; ils attendent, l’œil crevé, et pendant ce temps, le bonheur passe, passe, passe.
23.--Car le bonheur n’est pas une chose faite d’une pièce comme on croit, mais un mélange de bonheur et de malheur.
24.--Qui sont en nous.
25.--Car espérer, c’est avoir sans avoir.
26.--Et avoir, c’est n’espérer plus,
27.--Puisque l’espoir est le sourire du malheur.
28.--Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
29.--Malheureux ceux qui sont consolés, car ils ne peuvent plus pleurer.
30.--Mais celui qui a été tenté, garde une couronne. Heureux les malheureux qui ont beaucoup aimé!
31.--Et jadis dans le cœur de l’aveugle était le génie de lumière.
32.--Il y avait une toute jeune femme de Magdala, qui s’appelait Marie, et on la voyait tantôt ici et tantôt là.
33.--Et je la désirai.
34.--Ses yeux de miroir noir dans sa figure sombre, sa chevelure fleurie d’herbe, ses jambes de bronze chaud, et tout le poids de sa personne.
35.--Je pensais à elle à travers ses vêtements.
36.--Elle était très dévergondée, et tous les jeunes gens avaient satisfaction d’elle, et tous connaissaient ses seins et son ventre, et les phrases roulées par ses baisers.
37.--Mais quand je me présentais à mon tour devant elle, elle me repoussait et se sauvait loin de moi.
38.--Il y en eut une autre que je connus entièrement.
39.--Et je ne me rappelle pas son nom.
40.--Avant de la dévêtir, j’étais transporté de joie à cause des préparatifs de nos deux corps.
41.--Mais après la boucherie de la peau, nous eûmes une lourde honte.
42.--Car l’homme et la femme recommencent toujours Adam et Eve.
43.--Et le désir vous rend fou de quelqu’un, et la voix se gonfle.
44.--Et l’idole se vide et se brise en morceaux.
45.--Je dis: Qu’avons-nous fait!
46.--Et nous cachâmes nos plaies.
47.--Et nous nous regardions avec haine, parce que c’est le contraire de l’amour.
48.--Elle me dit: Nous avons piétiné l’amour avec nos pieds.
49.--Mon cœur lui répondit: Je ne t’aimais pas. J’ai seulement eu besoin de toi. Et toi, m’aimais-tu, pour oser parler ainsi?
50.--Elle mit alors sa figure dans ses mains.
51.--Et voyant qu’elle était honteuse de sa figure qui était son esprit, et la cachait comme Eve avait caché son corps,
52.--Je lui dis: Pourquoi? Quel mal avons-nous fait?
53.--Car c’est, maintenant, par sa souffrance qu’elle me tente, et que je tremble d’elle, et sur les ruines de nos corps et du terrible plaisir balayé, et de l’égoïsme d’amour, la pitié de tendresse est inventée, la douceur double. Ne vois-tu pas qu’avec deux, l’amour des sens fait un et un, mais que la pitié fait un?
54.--Car Dieu sera mêlé à notre ciel, a-t-on dit, le jour où nous nous déshabillerons et n’aurons plus honte. La sensualité a honte de savoir, la pitié a honte de ne pas savoir.
55.--Et moi, j’ai honte de te regarder avec les yeux de l’amour mort.
56.--Car tu es toi.
57.--C’est ainsi que nous nous cherchâmes et nous réunîmes, nous qui, tout en restant là, étions partis loin.
58.--Or, nous étions assis sur une pierre, et je voyais le grand arbre qui fait la tête du village, et une étoile un peu au-dessus.
59.--Voici que ma pitié va profond comme un couteau, et voici que je dis: le sang de ton âme.
60.--Je voyais entre ses doigts son regard qui était abattu.
61.--J’écartai ses mains appuyées sur sa figure.
62.--Et j’avançai ma bouche vers la sienne pour toucher son cœur.
63.--C’est alors qu’elle me dit, comme Agar à Dieu: Tu es le Vivant qui m’a vue.
64.--Elle dit encore, comme Agar dans le désert:
65.--N’ai-je pas aussi vu celui qui me voyait?
66.--Ses lèvres, qui étaient sur sa figure nue quelque chose de nu, firent:
67.--Tu es la bonté.
68.--Je ne suis pas cela. Mais nous le sommes.
CHAPITRE IX
1.--Dans ce temps-là, mon père mourut.
2.--Quand il s’est mis à mourir, il a demandé pourquoi. Des hommes, tout autour, simples comme des mères, ont répondu: pour rien.
3.--Il y eut un instant où il était là, puis un instant après où plus rien n’était là. Il y eut un instant incroyable où la chose du vide est entrée dans sa poitrine, où son œil a pris la fixité des lignes, et sa figure la blancheur du blanc. Vous voyez bien que l’immobilité des temps vient de changer de place pour commencer à ce lit.
4.--Je voudrais tant que tu fusses ce que tu n’es plus!
5.--Le lendemain de la mise au tombeau, ma mère me dit: Voici déjà le lendemain du jour où on l’a enfermé dans le tombeau, du jour où je suis devenue aveugle.
6.--Sa souffrance exhala un soupir, un cri de grand silence. Et nous avions une passion désespérée pour un homme.
7.--Cet homme qui était, à elle et à moi, le frère de nos entrailles.
8.--Et ce furent des fiançailles de nous et de lui.
9.--Car il y avait, au fond de nous, emprisonnées, la joie et l’illumination de sa vie, et la résonance de fête de sa voix, et on s’émerveillait de la moindre de ces choses. Et la figure du mort et ses lèvres, remuaient dans nos têtes.
10.--Lui le faible, l’ombre, je le tenais dans mon sein, je veillais sur lui, j’étais devenu le père de mon père.
11.--Et bien que tout fût en fleurs dans les jardins, où continuaient à s’accomplir les fruits, tout était en deuil.
12.--A cause de moi le survivant.
13.--Il n’était plus rien, au dehors, mais moi, j’étais une mort, et ma mère était une autre mort. La mort, c’est quelqu’un qui se retire de soi-même et qui vient dans vous. Il n’y a des morts que traînés dedans les vivants.
14.--C’est nous qui tuons les êtres et qui les ressuscitons.
15.--Et, sondant la mort, je dis: Ce n’est pas lui, c’est moi.
16.--Le soir, j’allai parmi le lieu triste des tombeaux, le cadavre des foules.
17.--O désolation des désolations!
18.--Et au sein du crépuscule pire qui se fit en ce lieu des sépultures, je vis deux orphelins, un jeune homme et une jeune fille, qui riaient parce qu’ils s’étaient trouvés là tous les deux, et ce couple naissant admirait à ses pieds le passé noir du monde. Toute cette multitude-chose qui sous terre avait changé de visage et n’avait plus d’yeux, ils s’en extasiaient, parce qu’ils se tenaient tous deux par la main.
19.--A cause de leur récompense intérieure.
20.--Ils s’appuyaient tous deux sur le même tombeau pâle, ossement extérieur de quelqu’un.
21.--Et cela qui porte malheur aux autres, leur portait bonheur à eux, puisqu’ils souriaient.
22.--Ces deux ombres chétives créaient la solitude à l’aide de l’univers.
23.--Ce fut le grand moment de ma vie que celui où assis sur une pierre,--et je voyais le grand arbre qui fait la tête du village et une étoile un peu au-dessus--je pensai à l’amour et à la mort, et je vis que cela ne se passe que dans chaque cœur.
24.--Et parmi l’espace noirci où remuaient un peu les gens, il se traça, pour moi seul, un trait de lumière.
25.--La vérité a un autre sens que celui qu’on croit.
26.--La vérité ne va pas de Dieu à nous, mais de nous à Dieu.
27.--Voilà la direction de la vérité.
28.--Et l’esprit vient d’en-bas.
29.--Il ne faut plus commencer par l’au-delà. Ce qui n’a pas commencé en nous, n’est pas. Nous ne tombons pas du ciel, nous qui nous levons.
CHAPITRE X
1.--Chacun est trop pour être seul.
2.--A ce moment de ma destinée, m’apparut un jour près d’un palmier de feuilles et de soleil, Priscilla, dont le visage était un saisissement de joie.
3.--Je l’ai choisie. Pourquoi? Je suis au monde celui qui peut le moins le dire. J’aime qui j’aime. Tout vient-il de moi, même la grâce?
4.--Je t’aime. Je te fais belle.
5.--Celle qui était le nom de ma joie, je crus qu’elle m’aimait, car elle me le disait, avec ses lèvres pensantes. Mais elle aimait en cachette Jekhiel, qui se montrait mon ami, et un jour ils s’enfuirent tous les deux à Bethsara.
6.--Elle est partie, mais elle est ici, elle est là. Partout, sa présence est la moitié de son absence.
7.--Elle est partie; et je ne peux plus la quitter!
8.--Et je fus en fureur et en détestation contre eux deux qui m’avaient trahi: le double monstre défiguré.
9.--Et j’allai dans les montagnes, et c’était malgré moi du côté de Bethsara que j’allais.
10.--Or un jour, du haut d’un rocher, je découvris le corps de Priscilla et le corps de Jekhiel, enlacés.
11.--Ils étaient tombés ensemble sur la pierre et s’étaient tués. Ils étaient là, éternisés de froid, et leurs pieds étaient cloués tout au bout de leur chemin terrestre, mais ils avaient eu encore la force de s’embrasser d’amour
12.--Avant de s’endormir.
13.--Et cela me déchira de voir la forme de Priscilla, encore entièrement semblable dans le froid à sa forme chaude, s’attacher ainsi sans arrêt à l’autre, bien que ses yeux entr’ouverts ne fussent que deux perles.
14.--Et cela m’apparut comme leur haine de moi à nu.
15.--Or étant descendu près d’eux, je vis qu’ils respiraient encore l’un et l’autre et n’étaient point morts.
16.--Et ma gorge chanta: Elle vit!
17.--Car aimer une créature, c’est avoir besoin que cette créature vive.
18.--Même si, détournant sa figure qui ressemble à toute la beauté, elle doit vivre pour un autre.
19.--Et il se fit ainsi un changement en moi tandis que je leur donnais des soins, à tous deux qui ne faisaient qu’un.
20.--Je compris à jamais les choses de l’amour; parce que, maintenant, j’étais au-dessus.
21.--Ces choses ne sont plus pour moi.
22.--Toute cette guerre demi-intérieure que se font les hommes et les femmes.
23.--Et la vengeance n’est pas non plus pour moi, ni pour personne. On peut faire de la souffrance ou de la haine, non de la vengeance. Et tu ne te venges de ta propre souffrance qu’à force de la connaître.
24.--Et à un moment, je me décide, et je commence à m’éloigner d’elle, pas à pas.
25.--(Moi, je resterais bien.)
26.--Après les avoir laissés en paix, je revins chez moi, et je vis partout dans les campagnes et dans les cachots des maisons, des malheureux qui peinaient.
27.--Ils ne peinaient pas tous, mais je ne voyais que ceux-là.
28.--Et ceux-là n’étaient pas nouveaux, ni mis exprès sur mes pas, mais, avant, je ne les voyais pas assez.
29.--Mais j’étais devenu moi-même.
30.--Parce que mon cœur s’était fendu.
31.--Et ce fut ma vraie rencontre avec les hommes.
32.--Les riches, les aisés, les satisfaits aux habits propres et aux lèvres grasses, ceux qui ont les mains des autres au bout de leurs bras, et qui récoltent le travail, qui m’entourent et disent d’une voix caressante: Nous sommes justes.
33.--Que j’ai contemplés un à un, en rond, et à qui j’ai dit: Quelle est ici l’âme qui n’aurait point honte de se déshabiller?
34.--Et puis, tous les autres hommes qu’il y a, marchant sous le soleil.
35.--Qui crient, mais pourtant ils parlent bas.
36.--Qui pleurent, mais cette eau triste n’est pas féconde.
37.--Et leurs plaintes ne pèsent pas plus que celles des petits enfants qui pleurent dans les grands bras.
38.--Ou c’est comme les enfants de la rue qui disent: Nous chantons et vous ne chantez pas.
39.--Le torturé de fatigue, le maudit du travail, planté dans le champ, et dont les épaules montaient et descendaient pour changer la forme de l’étendue, m’a dit: Autrefois, j’avais faim de la terre, mais maintenant, la terre est mon malheur. Car elle est injuste.
40.--Et les cieux sont injustes dans l’affaire de la semence de pluie et de la semence de soleil.
41.--Il était pur, il était juste. Et ce pur et ce juste ouvrit la bouche pour dire ce qu’a dit Caïn: Ma peine est plus grande que je ne la puis porter. Et comme Caïn, il dit: Mais j’ai une marque qui me force à vivre.
42.--Car, dit-il, je voudrais être dans le cimetière où le méchant ne fait plus de mal à personne.
43.--Mais qu’est-ce que l’homme mortel, que l’Eternel le châtie chaque matin?
44.--Ne me permettras-tu pas, Seigneur Dieu, d’avaler ma salive? Que feras-tu de moi, conservateur des hommes? Et chaque jour, au temps du soir, mes bras sont recassés.
45.--Pourquoi la lumière est-elle donnée à l’homme auquel le chemin est bouché!
46.--Et l’autre, tout seul sur la pierre de son foyer, dit: La fatigue m’a frappé de sorte que j’ai oublié de manger mon pain. Et je n’ai plus soif que de cris.
47.--Mais l’autre: On voudrait que manger et boire soient tout, mais on ne peut pas. Un jour, on voudrait que manger et boire ne soient rien, et l’on ne peut pas. Mon rêve m’est tombé de la tête au ventre.
48.--Cette pauvresse-là, me dit: Je n’ai qu’un peu de farine. Fais-en, dis-je, deux galettes et donne-m’en une. Oui, dit-elle. Nous les mangerons, dit-elle, puis nous mourrons. Et cette pauvresse était tremblante pour tout cela, et à cause de la pluie.
49.--Ils travaillent et se plient. Ils enfantent les choses en travail, comme des femmes, tous les jours. Tous les jours, ils sont mangés par la faim. L’armée de la terre n’a pas le temps de vivre et est pareille à des bêtes.
50.--Ils reculent tristement de la naissance à la mort.
51.--Et qu’on leur applique exactement, aux travailleurs, ce qu’Eliphaz Thémanite a dit du méchant dans les Ecritures: Un cri de stupeur est dans ses oreilles. Il court de tous côtés après le pain, disant: Où y en a-t-il? Et il habite dans les maisons dépouillées et dans les villes salies. Et tout cela le fait marcher vers le roi des frayeurs.
52.--C’est la richesse magique des autres qui fait leurs maux.
53.--Car, ainsi qu’il est écrit, il y a comme une guerre ordonnée aux mortels sur la terre.
54.--Car la règle que décident les riches pour réussir, et l’exemple des riches, font tomber la guerre
55.--Sur les pauvres, et même entre les pauvres.
56.--Le pouvoir qui tombe d’en haut n’a pas le sens de la vérité, et tout cela est mal fait sur la terre.
57.--Car les petits, c’est un géant, et les pauvres, étant presque tous les hommes, sont la richesse de la terre.
58.--Car le pain c’est leur pain. Le pain ne descend pas du ciel, mais il germe de la terre--dans leurs mains.
59.--C’est ainsi que j’ai vu la punition du pauvre.
60.--Dont les deux mains sont toujours condamnées.
61.--C’est beau de voir d’un seul coup, au monde, les pauvres à un se ressembler.
62.--Par là, la pauvreté est belle, elle qui n’est pas belle.
63.--Et les penchés savaient qu’il allait y avoir une Révolution, et qu’après cette Révolution, tout serait à tous, et qu’il n’y aurait plus de maître ni d’esclave, et leurs figures attendaient, pendant que leurs mains s’acharnaient à souffrir.
64.--Et celui dont les enfants allaient mourir par manque de tout, m’interrogeait: la Révolution viendra-t-elle avant qu’ils ne meurent? Tout est là.
65.--Elle viendra pour empêcher que des enfants ne meurent. C’est tout ce qu’on peut répondre. Car ce n’est pas une idole, c’est des gens.
66.--Ainsi, m’étant élevé au-dessus de mes batailles, à moi, il s’était fait un soleil de pitié, et je vis enfin bouger l’ensemble des choses,
67.--Qui est sous le signe de la convoitise et de la guerre.
68.--Et que j’avais perdu bien du temps loin du devoir que je m’étais donné: Faire quelque chose de juste.
69.--Car mes temps vont être passés, et il sera trop tard.
70.--Je suis venu ici par le chemin des convoitises personnelles. Et je me demandais: Quelle voie prendrai-je pour m’en retourner? Car je ne savais pas laquelle il fallait prendre.