Part 5
35.--Sacrilège de mes regards, carnage de mon cœur.
36.--Du fond de mes abîmes d’angoisse, j’ai crié: Non!
37.--Tout est en nous, et notre cri ne se dépasse pas, et notre bras tendu en avant ne se dépasse pas, et nous n’allons pas plus loin que nous, même fous de rêve et furieux de désespoir.
38.--Alors Dieu n’est-il qu’en nous?
39.--Oui, il n’est qu’en nous.
40.--Il est en nous comme les morts qu’on a aimés et qu’on fait vivre. C’est une mêlée où il n’y a que nous. Dieu est en secret. En esprit, dites-vous. Réellement en esprit. Dieu de bas en haut!
41.--Il serait meilleur qu’il fût en dehors de nous, que la pluie eût un père, et que quelqu’un dît au feu ce qu’il doit faire, car s’il était là-bas, les mourants feraient semblant de mourir; et l’endeuillé sentirait sa solitude se dédoubler, et la destinée serait une grande balance, et on serait tranquilles.
42.--Mais il n’y est pas.
43.--Et dire: Dieu existe à travers le monde de l’apparence, c’est aussi insensé que de dire: Il faut être heureux.
44.--Et croire parce qu’on aurait intérêt à croire, c’est une prostitution de l’âme. Tu te livres pour de l’argent.
45.--Tu referas toujours ton cœur.
46.--Tu referas toujours l’œuvre de création de l’esprit,
47.--Sans tache.
48.--Et tu n’abdiqueras pas devant une image posée devant toi.
49.--Et qui vient de toi, même si elle joint l’orient à l’occident.
50.--Je retournai au milieu de ces créateurs de Dieu.
51.--Ils disaient du ciel bleu: Je le vois qui me touche.
52.--Ils disaient: Gloire à Dieu! Tout va de Dieu à nous.
53.--Moi, je songeais: Tout va de nous à Dieu, même Dieu.
54.--Celui-là me disait: j’étais idolâtre. Je ne le suis plus depuis la nuit où tu as crié que le grand Pan était mort.
55.--Il ne savait pas jusqu’à quels abîmes je l’avais crié.
56.--Celui-là, hors de lui, criait: Dieu!
57.--Et un enfant qui se trouvait auprès de moi, dit en voyant cet éploré secoué par terre et clamant comme un buisson au vent: Il crie cela comme si ce n’était pas vrai.
58.--Et ainsi, j’aperçus la Restitution.
59.--Humanité, pauvreté, grandeur, et salut!
60.--Car à ce Dieu imaginé, on attachait tout l’imaginaire.
61.--Ils lui faisaient dire ce qu’ils voulaient. Ils faisaient venir leurs erreurs et leurs crimes de lui à nous.
62.--Et toute leur politique aussi.
63.--Et on a tissé des paroles dans l’air du temps, et on en est lié, et on se cogne aux cauchemars qu’on a jetés.
64.--La règle de justice est sortie de la chair massacrée et du rêve massacré. Mais ils en ont fait le tétragramme éblouissant
65.--Pour s’en servir.
66.--Et ils ont rapetissé.
67.--Et les hommes, les pauvres hommes à qui il est dit: Meurs à la tâche. Tue ou sois tué--sont refoulés par ce Spectre lorsqu’ils veulent peupler leur grand rêve.
68.--Car s’ils commencent à faire un mouvement, ils sont écrasés. On les accable avec la grandeur du monde: avec le poids des blanches montagnes cuirassées, et avec le poids creux de la mer, et de la lumière, et le tourbillon des vents et des pluies et des fleuves, et la grande invasion ronde de la vie. Et toute la nature se jette ainsi sur eux sous forme de Dieu. Et tout l’inconnu aussi devient connu pour se renverser sur eux. Et ils n’osent même plus dire: Je suis juste. Ils n’osent rien dire dans la désolation de la perdition. Ils mettent leurs mains sur leur bouche. Et quand ils parlent, les voilà qui déchirent leur propre chair avec leurs dents, depuis que le ciel a ainsi le dessus sur nous.
69.--Les êtres sont anéantis par ce qui n’est pas. Et on arrache à l’homme une foi antihumaine.
70.--Mais j’ai vu, à mesure que j’ai grandi, grandir en moi le commencement de tout.
71.--Et s’amonceler la richesse de notre solitude.
72.--Nous, les rois de Dieu.
73.--Nous qui sommes l’endroit où la terre et le ciel se rejoignent.
74.--Nous, le monde des mondes.
75.--Notre imploration à le poids d’une source vive.
76.--C’est toute la taille de Dieu sourd.
77.--Plantée en nous.
78.--Et c’est l’espoir de l’homme qui est la chair de Dieu.
79.--Ceci est la bonne nouvelle de Dieu.
80.--Car une énorme espérance vient comme un levier.
81.--Je la vis d’avance être là.
82.--Car les hommes sortiront du péché originel d’obéissance. Je les vois qui en sortent de toutes parts.
83.--Et qui se rachètent enfin eux-mêmes, à cause de la fureur de comprendre.
84.--Et les voilà qui reprennent eux-mêmes, à main forte, le fruit de la connaissance du bien et du mal, qui divinise.
85.--Et loin duquel ils avaient été expulsés par des glaives de cauchemar
86.--Et par la voix qui disait: je suis le propriétaire du ciel!
87.--Et ils ne s’approcheront pas seulement de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
88.--Mais aussi de l’arbre de vie autour de qui il est écrit que le Seigneur fit faire bonne garde.
89.--Car, disait-il, la vie des hommes, ce serait notre mort, à nous les dieux.
90.--Alors: Debout, notre mort divin! Dieu de mes entrailles!
91.--On te croyait vivant mais tu étais mort.
92.--Et c’est ainsi que j’interpelle l’immense cadavre du Dieu-monde, et que je le dresse de toute ma force.
93.--Et que je le fais changer de place.
94.--Et moi, votre pareil à tous, traqué et repoussé, et qui mourrai, je vous apporte ce qu’il y a de plus divin.
95.--La pureté du règne de l’esprit.
96.--L’esprit c’est l’immaculée conception.
97.--JE SUIS CELUI QUI SUIS.
98.--Je suis son Verbe et son Esprit.
99.--Et je suis un faux dieu.
CHAPITRE XXIII
1.--Je rencontrai Jean Zébédée qui venait au-devant de moi, et je lui dis: Tu me cherchais?
2.--Il me répondit: Je me cherchais moi-même.
3.--Il méditait penché dans une grande préoccupation, et ses deux mains appuyées devant lui sur son bâton debout.
4.--Il m’ouvrit cette préoccupation et me dit: Cet esprit, d’où vient-il?
5.--Cette grande voix qui vient dans des rêves, d’où vient-elle?
6.--Il se répondit à lui-même: Croire, c’est donc croire avant de croire?
7.--Mais il reprit: Cet esprit, d’où vient-il?
8.--Jean, écoute le vent qui souffle. Il règne, mais on ne sait pas d’où il vient.
9.--Cet esprit, c’est le miracle de nous; l’esprit et la vie, c’est le même miracle de nous; c’est la force qu’on a de saisir la vérité, et d’asseoir d’aplomb la forme des idées sur la forme des choses, et de tracer aussi, avec l’art de justice, la communauté des hommes, et d’aimer à force seulement de comprendre; (la vie, c’est faire la vérité); il est en nous. Demande seulement où il va.
10.--Jean redit: D’où vient-il?
11.--Et il attendait. Il attendait que je disse: Il vient du Dieu de nos pères.
12.--Et ayant attendu (et il avait un manteau sombre), il dit: Réponds, si tu as de quoi parler. Tu as tout dit?
13.--Mon cœur donna son beau cri:
14.--Oui.
15.--Après, Jean fit un effort de tout son être, pour rompre le silence, et dit: Pourquoi leur parles-tu du Dieu de nos pères?
16.--Parce que je parle par paraboles et similitudes.
17.--Pourquoi parles-tu par paraboles?
18.--Parce qu’il nous est donné de savoir la vérité, mais cela ne leur est pas donné.
19.--Beaucoup ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, un cœur pour ne pas comprendre.
20.--Jean baissa la tête.
21.--Qui dit: Parle-moi encore.
22.--Oui. Le royaume des cieux est au dedans de nous, et celui qui se connaît soi-même le trouve.
23.--Il tendit sa main tremblante vers les grandes distances, murmurant: Tu fais mourir la grandeur.
24.--Je la fais vivre toute. (Et ma voix tremblait comme une source.)
25.--Et je remets la prière dans le droit chemin.
26.--Jean me répondit: J’ai peur.
27.--Je dis: je ne suis pas un thaumaturge et n’ai pas inventé la vérité.
28.--Elle fut cachée, mais elle fut, est et sera.
29.--Ce n’est pas moi qui te parle, c’est l’esprit divin qui est en moi (comme en tous ceux nés à la lumière), et dont je suis le veilleur.
30.--Et rien n’empêchera que chaque matin vienne métamorphoser chaque nuit au cours des siècles ci-après, et chaque printemps ressusciter.
31.--Et rien n’empêchera que l’image juste de tout, ne s’accomplisse à vif dans les hommes.
32.--Car rien ne restera caché et tout sera proclamé.
33.--Et ce jour-là, on aura le remords d’avoir été lâches devant le savoir.
34.--Et le remords d’avoir obéi.
35.--Et ceux qui verront dans la lumière agiront dans la lumière.
36.--Mais après ces jours où cela fut dit, je vis bien que les hommes, et même les meilleurs, ne sont pas capables de comprendre les géantes formes humaines de la chose divine, ni tout ce qu’on dit quand on dit: que l’intérieur et l’extérieur soient un.
37.--Car le besoin de croire c’est le besoin de posséder, à savoir: de prendre ce qui n’est pas à nous.
38.--Et ils veulent voler l’impossible.
39.--Et ils ne seraient capables que de dire dans leur âme misérable qui tourne en rond: si on nous ôte le joug de Dieu, par quoi le remplacera-t-on?
40.--J’ai beaucoup de choses à vous dire qui sont encore perdues, car la parole vraie, vous ne pouvez pas la porter encore.
41.--Je leur dis seulement: l’esprit et la vérité c’est la même chose, et nous sommes de la race de Dieu.
42.--Car le Psaume a avoué l’aveu: j’ai dit que vous êtes des dieux.
43.--Et chacun est son propre Christ.
44.--Je leur donnai cela seulement qui n’est que la première pierre, car le jour viendra qui n’est pas venu, où l’on saura que celui qui s’est vu, a vu Dieu.
45.--Commençons l’œuvre de ce jour-là par le commencement.
46.--Par le bas, par les pauvres cœurs, sources des pauvres hommes,
47.--Les grands aveugles qui ont des yeux.
48.--Et des mains.
49.--On est fait pour défaire ce qui est injuste.
50.--Beaucoup me haïssaient. Jekhiel surtout, ayant été mon ami, me haïssait, et souvent, je trouvais dans mes ennemis la main ou la face de sa haine.
51.--Je savais que plusieurs disaient de moi: Il faut le faire mourir.
CHAPITRE XXIV
1.--J’allais prêchant l’évangile de l’esprit et des pauvres.
2.--Et constituant une communauté selon l’esprit et selon les œuvres, avec Jean, avec Simon Pierre, et André, et les autres.
3.--Car il faut commencer par quelque chose de proche, et poser les premiers hommes par terre, comme des premières pierres et comme des graines, et faire d’abord une foule enfant. Commençons par devenir petits, pour devenir grands.
4.--Et aussi avec plusieurs femmes.
5.--Les femmes ont été abaissées par les hommes.
6.--L’esclavage des femmes a souillé même la défaite des pauvres.
7.--Parce que Dieu a dit à Eve: Tes désirs se rapporteront à ton mari et il te dominera.
8.--Mais l’heure est venue où chacun doit être chacun.
9.--Et dans la société nouvelle dont nous étions la semence cramponnée en un coin du monde
10.--La femme était l’égale de l’homme.
11.--Et l’église n’était pas une secte, mais nous.
12.--Et Judas Iscariote tenait la bourse, remplie par ceux des nôtres qui avaient été à leur aise dans le monde.
13.--Car on est obligé de vivre par le moyen de l’argent, puisque c’est la loi du monde de la fiction, de la guerre et du mensonge
14.--Dans lequel nous faisons une tache blanche.
15.--Avec ces biens injustes achetons-nous une vie juste.
16.--Mais je n’avais plus de maison,
17.--Pas même une pierre dont je puisse dire: je suis sûr d’y reposer ma tête.
18.--Celui qui est seul, comment aura-t-il chaud?
19.--Je revins une fois au village dont j’étais sorti.
20.--Je retournai dans mon lieu.
21.--Les autres villes, quoique plus vastes, sont plus légères.
22.--Je retrouvai grandement les petites choses d’autrefois.
23.--Et la fontaine, et les écoliers en rond sur la place répétant le bruit des mots, et ma maison habitée et remplacée par d’autres gens, et ma chambre que, naguère, après cette Priscilla, je retrouvai un soir aussi seule que moi, et la petite fenêtre d’où l’étendue prenait sa source, et la crèche où je suis né--et je ne comprenais plus ce que j’avais été.
24.--Moi qui n’ai plus rien que les rues d’un village,
25.--Moi qui ne connais plus ceci: être du bon côté d’une porte.
26.--Qu’ai-je fait de ma jeunesse et de ma force?
27.--Qu’ai-je dit avec ma voix qui s’éteindra?
28.--Qu’ai-je ajouté à la réalité, qui vaille, et qui serve aux hommes, durant tous les jours de mon combat?
29.--Quelque chose au milieu, mais pas assez.
30.--Je n’ai presque rien fait, et j’ai peur du soir.
31.--Moi qui suis effrayé de toutes mes douleurs,
32.--Je m’accuse de tout ce que je n’ai pas dit.
33.--Heureux ceux qui laissent un grand nom semblable à un berger dans la brume!
34.--L’apôtre qui sera vainqueur un jour sera pourtant pareil à tous ceux qui ont été vaincus.
35.--Mais ce ne sera pas moi.
36.--Et, même quand j’aurai disparu, ne serai-je pas tout seul?
37.--Et je m’assis sur une pierre, celle où je m’étais assis quand l’amour et la mort m’avaient parlé distinctement, jadis. Je voyais le grand figuier qui fait une tête au village et, au dessus, la place des étoiles.
38.--Si je vivais la douce vie qui est donnée un peu à chaque vivant,
39.--Puisque c’est la seule chose qui lui est donnée?
40.--Voici: rester ici. Avoir une maison, en s’arrangeant régulièrement par le travail.
41.--Voisiner toujours avec le grand figuier de la place et le figuier ordinaire devant la porte.
42.--Et tout ce que j’avais retrouvé sans le retrouver.
43.--Moi aussi, une femme qui serait aussi un ami,
44.--Et nos corps, facilement lassés, appuyés rien que l’un sur l’autre.
45.--Et moi aussi, des enfants.
46.--Un, deux, ou trois.
47.--Au lieu de crier dans les déserts des villes qui crient plus fort que nous, et sont pires que les déserts.
48.--Et de repousser le refus des hommes.
49.--Ainsi je pensais tant qu’il fit jour.
50.--Mais quand ce fut la voûte du soir, Je retrouvai au fond de mon enfance la pureté qui y était.
51.--Je rassemblai la simplicité, qu’on a comme un trésor.
52.--Montre ton cri. Va-t’en toujours, et essaye d’aller le plus possible partout.
53.--Et d’être l’homme des hommes.
54.--Le matin, on m’entoura et on me dit: Guéris ce malade que voici gisant.
55.--Et celui-ci, qui est aveugle comme la main.
56.--Mais on me disait cela avec rancune et d’une bouche amère, et dans ce village personne ne croyait en moi.
57.--Car ils me connaissaient trop, et connaissaient ma mère, mes frères, et avaient connu mon père.
58.--Et répétaient: C’est Jésus, le menuisier, et puis après?
59.--Et ils se fermaient d’incrédulité.
60.--Et je ne pus donner à ce malade la sincérité corporelle,
61.--Et il resta dans sa maladie.
62.--Mais le chien qui était petit quand j’étais parti ailleurs, je le retrouvai, et il était vieux, et il ouvrait à peine ses yeux blessés d’âge. Mais si peu qu’il les ouvrît, il me reconnut et fut heureux tout entier. Lui, de son premier à son dernier jour, il aura thésaurisé de l’amour pour moi. Moi je ne l’aime presque plus, et sa mort en moi est plus triste que celle qui est en lui.
63.--Et quand bientôt ce chien mourra,
64.--Sa mort sera aussi grande que la vie.
65.--Mais y n’y aura qu’un tout petit deuil, dont j’ai pitié.
66.--Marie-Madeleine.
67.--Elle me contemplait. Elle s’approcha, les mains tremblantes. Je lui dis: Ne me touche pas. Elle s’arrêta devant moi et ses bras tombèrent le long d’elle.
68.--Je fus pris de curiosité, et je lui dis: Marie, Marie, naguère, tous ceux qui étaient avec moi couraient après toi, et tu ne t’es pas refusée.
69.--Mais à moi seul, tu t’es refusée.
70.--Elle dit: C’est parce que je t’aimais.
71.--Sa voix d’enfant dit ensuite: Mais maintenant, c’est pour moi le soir.
72.--Je voudrais guérir un peu, pas tout à fait, la faiblesse de mon cœur.
73.--Et puisque c’est l’ombre, m’en aller dans un désert plein de soleil.
74.--Elle était vêtue de blanc et le soleil mettait par-dessus ce blanc une blancheur d’ange.
75.--Elle devint comme quelqu’un qui fait une prédiction:
76.--Tu consoleras les malheureux.
77.--Mais je ne sais pas comment tu feras.
78.--Tu seras puni d’être en avant des autres.
79.--Tu seras frappé par tes ennemis, et renié par tes amis.
80.--Tu n’auras que toi pour te secourir.
81.--Et que moi, pauvre et isolée, qui te secourrai sans te secourir.
82.--Elle dit encore:
83.--Tu ne peux pas savoir le charme que tu auras été pour nous. Toi seul l’ignores. Quand je te dis: toi, tu ne sais pas ce que je dis.
CHAPITRE XXV
1.--Ce fut en ces temps-là, qu’une nuit, tout d’un coup, nous grandîmes.
2.--Car les cieux s’ouvrirent.
3.--Et ils furent ouverts devant nous comme la mer Rouge.
4.--Car les astres déchiraient le ciel, chaque astre dans son trou, et notre âme monta vers toutes ces choses de lumière par nos yeux levés. Et nous sentîmes l’infini devenir une fête à partir de nous.
5.--Qui étions profonds comme la terre.
6.--C’est beau. On voit qu’il n’y a rien.
7.--Cette parole que je fis sortir de notre groupe sombre aux taches bleues, fit de chacun de nous le jardin des étoiles.
8.--Car elles n’étaient que le bout de nos regards.
9.--Et elles étaient, par nous, enracinées dans le songe.
10.--L’un dit: On va jusqu’au ciel.
11.--Et moi j’osai dire en parlant du monde:
12.--Ceci est notre chair et notre sang.
13.--Puisque, allant jusqu’au ciel, on ne peut pas sortir de soi-même et du corps de son regard.
14.--Voici donc la beauté de la justice.
15.--Le pauvre Judas, le petit calculateur, s’en alla de là courbé comme s’il cachait dans son manteau le trésor resplendissant des nuits, et un homme, le rencontrant ainsi illuminé et troublé après m’avoir quitté, lui demanda:
16.--Qu’est-ce qu’il a donc dit?
17.--Et le pauvre Judas répondit émerveillé:
18.--Il a dit qu’il était le Dieu nouveau.
CHAPITRE XXVI
1.--Et moi, je ne savais pas comment je ferais.
CHAPITRE XXVII
1.--Il y avait, plantés sur le rond noir de ce tertre, socle des nuages, des arbres maigres comme ceux que l’hiver déchire avec ses dents.
2.--Et qui étaient des croix où étaient attachés des haillons de corps.
3.--Au pied du charnier de supplice, il y avait, étendu par terre, son grand corps de vaincu.
4.--Et autour de lui, ils se lamentaient, farouches, avec des éclairs sur leurs figures,
5.--Jaïrus, Eléazar, Jacob, Simon mon disciple, Juda bar Abbas, descendus des montagnes et des forêts de la Galilée d’au delà du Jourdain et des bords du Jourdain. Ils avaient été enseignés par Simon mon disciple, parti un soir pour enseigner.
6.--Car il y a dans le monde trois sectes: les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens. Ceux-là sont autres: les Zélotes, dont la figure a des éclairs, les fils du tonnerre,
7.--Car leur nom est Boanerguès.
8.--L’un parla et raconta l’affaire.
9.--Il raconta: On est parti en armes avec lui qui est Juda bar Juda (tu sais, celui dont l’archange Gabriel avait annoncé à sa mère Salomé qu’il monterait sur le trône de David, celui qu’Hérode a voulu faire tuer alors, en massacrant tous les petits enfants). On s’est heurté à une légion romaine. On n’était pas de force, n’est-ce pas. Il en descendit trois, de ces Philistins, en une seule occasion, comme le faisaient Benaja, Hasaël, Ethanan fils de Dodo, de Bethléem, et comme les autres serviteurs de David, oint du Seigneur. Mais il fut descendu à son tour. Moi, j’ai pu fuir, et revenir la nuit, dans le plein noir, la main noyée en avant, et le pied encombré et peureux, pour chercher son corps qu’ils avaient laissé par terre.
10.--La devineresse avait dit: Ils le tueront.
11.--Ce fut donc hier soir. Le voici. Il ne voulait pas qu’on payât l’impôt romain. Il ne buvait ni vin, ni boisson enivrante. Il ne se faisait jamais oindre par les hommes et s’abstenait de bains. Il était pieux, et la peau de ses genoux était devenue dure, à force de génuflexions, comme l’ont les chameaux.
12.--C’était un saint et pourtant, c’était aussi un Zélote.
13.--Il était complet.
14.--C’était le saint de Dieu.
15.--Puisque, quand il est né, il a été l’objet d’une annonciation spéciale, comme Samson, Samuel, et Jean Zacharie
16.--Dont la voix s’envole dans le sens de nos œuvres, comme la nuée qui est l’enseigne précipitée de l’ouragan.
17.--Juda est un jeune lion, a dit Jacob dans la Thora. Quand il se couche, ses yeux mi-clos et la griffe pendante sur les rochers, qui le fera lever?
18.--Puis, contemplant le sol où s’étendait le Non Lavé, les révoltés dirent:
19.--Cependant il ne restera pas couché et mort. C’est l’archange qui aura raison. Son cadavre se relèvera sur ses pieds.
20.--Il s’est endormi violemment, comme Ezéchias exécuté par le procurateur Hérode pour complaire à Jules César, comme Juda de Gamala, égorgé entre le Temple et l’autel, et comme Zacharie qui fut tué là aussi. Comme ces assiégés qui étaient cinq mille et dont le Romain a trouvé les cinq mille corps enlacés et tués de leurs propres mains; comme ceux qui, devant l’avancée des légions, précipitèrent leurs femmes et leurs enfants du haut de la montagne, puis se précipitèrent eux-mêmes. Maudits ceux qui pactisent avec le Romain!
21.--Un Juif, levant ses bras en l’air comme un palmier, dit: les mauvais Juifs sont les vrais ennemis des vrais Juifs.
22.--Un vieillard cria de tout son corps: Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues tes prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés, que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombe sur toi, depuis celui d’Abel jusqu’à celui de Zacharie que vous avez tué entre le Temple et l’autel.
23.--Une Juive aux yeux incendiés chanta avec sa voix: Qu’est devenu mon fils, qui avait grandi entre mes genoux? Je ne sais pas. Des vents d’orage et des tempêtes sont survenus, et me l’ont enlevé des mains. Tant mieux. Marie de Bethézor, fille d’Eléazar, dit-elle, a donné aux soldats juifs affamés son enfant à manger.
24.--Et leurs yeux, à tous, grossissaient dans le soir.
25.--Donc, on reverra celui-ci se tenir debout, hésitant et enivré encore de la mort, ayant d’abord les bras étendus, comme un crucifié sans croix, démuni de son appui terrible.
26.--Comme Juda de Gamala et Sadok qui ont ressuscité; et le feu leur sortait de la bouche, et ils avaient le pouvoir, à ce que dit le peuple, de fermer le ciel pour qu’il ne pleuve pas. C’est là ce qui arriva à ces deux oints d’huile, à ces deux témoins, que les Grecs appellent: martyrs.
27.--Et on verra aussi son poids monter au ciel et en plein soleil du jour, on verra une séparation se faire, par terre, entre son ombre et ses talons.
28.--Tu vois ceux qui sont étendus et morts, et ceux qui sont debout autour. Eh bien, ce sont les mêmes dans la vérité. On ne peut plus savoir ceux qui sont debout et ceux qui ne le sont pas, de sorte que tu ne peux pas nous compter.
29.--Et avec les deux creux sans yeux de sa figure, le guerrier horizontal regardait attentivement ce que disaient les survivants.
30.--Ainsi parlaient-ils dans le désert où le vent de la nature dissipait un peu l’odeur des Hérodes.
31.--Pour dire: la foule est lâche, et tous ses souvenirs s’enfuient. Mais nous, les Saints, nous faisons sortir de terre le courage d’Israël.
32.--Et sa foi.
33.--Car Israël est le peuple élu. L’univers fut donné aux Juifs par Dieu qui leur parla du faîte du Sinaï à l’aide d’un porte-voix. La race de David est non moins élue pour les commander, régner sur la Judée et sur toute la partie non marine du monde, en accomplissant le pacte d’alliance remis à Moïse, les Tables du Témoignage gravées par Dieu avec son propre doigt (non pas une fois mais deux fois), et apporter la victoire des vaincus.
34.--Nous, Zélotes, Kanaïtes, Nazaréens, héritiers de la Promesse.
35.--Apporterons pour les derniers mille ans du monde qui vont justement commencer, la réussite des Juifs contre l’usurpateur de Rome, le monstre à sept têtes, contre César, Ponce Pilate, et Antipas le dragon roux, qui a la face et le poil roux d’Esaü l’Edomite, et qui a les dix cornes de la Décapole.
36.--Et paîtrons les nations avec une verge de fer.
37.--Mettrons Israël au-dessus des aigles romaines. Voilà comme nous comprenons et vivons les Choses Ecrites.