Part 5
Non! marche!--Roi du ciel, ton royaume t’attend.
UN HOMME, dans la foule.
Sois maudite à jamais, race que j’abomine! Puisses-tu, toi qui ris du chemin qu’il chemine, Marcher sans fin, marcher sans voir ton dernier jour.
Il crache à terre en signe de mépris.
JÉSUS.
La malédiction blesse ma loi d’amour: Cette parole en moi ne s’est pas prononcée, Mais un grand mal naîtra de la dure pensée: Il marchera sans fin, ce juif, partout banni, Et l’on m’accusera, moi, de l’avoir puni!
LE JUIF.
Pardonne-moi, Jésus! Que ton cœur compatisse...
JÉSUS.
Cherche en ton propre cœur l’amour et la justice.
LVIII
LE CYRÉNÉEN
Au retour de son champ, Simon de Cyrénée, Comme tombait Jésus, au pied du Golgotha, Sautant à bas de son pauvre ânon, s’arrêta Et cria tout à coup à la foule étonnée:
«N’avez-vous point de honte, ô gens de peu de cœur, De lui faire porter le bois de son supplice? Cœurs froids et durs! pas un que sa peine attendrisse!» Mais tous lui répondaient par un rire moqueur.
Alors il leur jeta l’insulte après l’insulte Et l’imprécation, fureur de sa bonté! Mais le peuple, à son tour, follement irrité, L’entoura de menace et de cris en tumulte.
--Si vous chargiez ainsi votre âne, il tomberait! Vous voyez que cet homme est faible; elle est trop lourde!» Et Simon criait fort, mais la foule était sourde, Et le dieu défaillant le bénit en secret.
Sous le fardeau, Jésus, relevé, tombe encore; Et comme on est pressé d’atteindre au haut du mont La foule a mis la croix sur le dos de Simon Qui, penché vers Jésus, à voix basse l’honore:
«Eh bien, tant mieux! dit-il. Vois-tu, je sais ton nom. On m’a dit ta parole, et ce m’est douce chose De porter un moment ta croix. Ça te repose... Mais, pendant ce temps-là, qui va soigner l’ânon?»
A ce mot simple, au ton de ces paroles calmes, Le Maître a tout revu dans un songe obscurci: Bethléem et la fuite au désert, comme aussi Le triomphe d’un jour sur l’âne, et sous les palmes.
Et Simon leur criait: «N’avais-je pas raison De vous dire qu’elle est trop lourde? elle m’écrase!... Jésus, laisse-moi faire!...» Et Jésus, en extase, S’arrêtant, regardait plus loin que l’horizon.
LIX
VÉRONIQUE
Véronique, je viens à toi, les yeux noyés, Pâle et le front suant, au pied de mon Calvaire, Afin que de ta main douce, que je révère, Mes yeux, mon front soient essuyés.
Oh! tout homme est un Christ et subit l’injustice Mais tous ne trouvent pas, en gravissant le mont, Comme j’ai rencontré Véronique et Simon, Un cœur tendre qui compatisse.
Je viens à toi, ma sœur, comme un dieu châtié, Non pas pour que de moi ma douleur se retire, Mais pour que, suscitant l’amour par mon martyre, Je puisse croire à la pitié.
LX
LA FACE SUR LE VOILE
Non, telle qu’elle s’est empreinte sur le voile Que sur elle posa la tendre humanité, La face de Jésus, divine sans étoile, Ne garde pas le sceau de l’affront supporté.
Et ce n’est pas le sang qui, dessinant les lignes, En a, dans l’éternel, fixé le beau contour; Non, elle a les candeurs des neiges et des cygnes, Les pâleurs d’un albâtre où veille un feu d’amour.
Sur le voile éternel où luit l’image auguste, Et que l’humanité baise encore en pleurant, On voit, dans la beauté du front, l’âme du juste, La paisible fierté d’un humble resté grand.
Le vendu de Judas, le renié de Pierre, Devant aucun de ceux qui le crucifieront, N’a jamais abaissé cette calme paupière: C’est vers les humbles seuls qu’il a courbé le front.
Et la sueur de sang dans la grotte du doute, Les noirs caillots, fleurons de ta couronne, ô Christ! Sous tes yeux creux, les pleurs égrenés goutte à goutte, Toute l’horreur s’efface en ta splendeur d’esprit!
La paix, la volonté, la force de ton âme, Empreintes sur ton front, dominent les effrois, Et notre âme, pourtant plus faible qu’une femme, Oublie,--en regardant tes yeux,--l’horrible croix.
LXI
L’HORIZON DU CALVAIRE
Quand il fut sur le mont, il domina la ville Et la Judée et tous les pays d’alentour, Et, par-dessus les cris de cette plèbe vile, Plus loin que l’horizon ses yeux portaient l’amour.
Son regard s’arrêtant sur l’Occident, sur Rome: --«Pan est vaincu!» dit-il; puis son esprit vola Vers le Sud, et son cœur d’enfant s’émut dans l’homme, Vit Bethléem et dit: «L’étoile est toujours là!»
Puis il cherche au Levant, vers le lac Asphaltite, Les barques des pêcheurs sur les rivages blancs, Ses amis, dont la foi lui semble bien petite, Puisqu’ils sont aujourd’hui dispersés et tremblants.
Puis, au Nord, il revoit, par delà Samarie, La douce Galilée et l’aube des matins, Les reproches touchants de sa mère Marie Et l’outil maladroit sous ses doigts enfantins.
Toute sa vie en lui dans un éclair repasse, Et la terre, où ce roi commandera les rois, Lui rend justice et dit: «Ton cœur emplit l’espace!» Mais le bourreau cria: «C’est prêt, viens sur ta croix.»
LXII
LE TROU DANS LE ROC
Pour planter et dresser la croix couchée à terre, Il faut d’abord creuser le Golgotha pierreux; Le ciel noir regardait s’accomplir ce mystère, Et les gens commençaient à parler bas entre eux.
Sous le fer jaillissait le feu des rocs rebelles; Et le trou qu’il fallait se creusa lentement, Et Jésus, regardant ce trou plein d’étincelles: «--Ma maison doit durer sur un tel fondement.»
Puis, quand ce fut fini: «Par ma mort je commence; Regardez donc, vous tous qui pouvez approcher; Dans ce trou de rocher je jette ma semence: Ma moisson lèvera dans un trou de rocher.»
LXIII
LE BOURREAU SUR L’ÉCHELLE
Et lorsqu’il fut en croix, un homme, sur l’échelle, Vint battre encor les clous qui retenaient ses bras, Et le martyr, sentant que le bourreau chancelle: --«Si tu veux te hâter, frère, tu tomberas!...»
Et le vil mercenaire à qui le mot s’adresse, Si ce mot ne l’eût pas mis en garde, tombait... Et c’est le cœur gonflé d’inutile tendresse, En pleurant, qu’il frappa sur les clous du gibet.
Alors le dieu cria, sentant ses mains percées, Levant ses yeux sanglants vers le grand ciel profond, Bien plus que de leurs clous souffrant de ses pensées: «Pardonnons-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!»
LXIV
LES INVECTIVES DE LA FOULE
A JÉSUS CLOUÉ SUR LA CROIX
VOIX DANS LE PEUPLE.
--Eh! tire-toi de là, fils de Dieu, Dieu toi-même! --Tu nous vois de plus haut! --Est-on bien, là-dessus? --Ça t’approche du ciel. --Salut au roi Jésus! --Grand roi, qui t’a donné ce riche diadème Où tant de gros rubis brillent comme du sang?
--Eh bien, tes douze amis? ils t’ont vendu, bonne âme Ils t’aimaient, disais-tu, malin? --Faux innocent! --Bandit! --Coquin! --Sorcier! --Lâche! --Imposteur infâme --Ton Dieu si bon ne vient pas vite à ton secours!
--Un orgueilleux! qui dit un jour à ses apôtres: «Pleurez, amis, car vous ne m’aurez pas toujours!» Ça ne va pas tarder! --Toi qui sauves les autres, Sauve-toi! --Tu m’as l’air cloué solidement. --Tu vas passer la nuit au bon frais, par exemple! --Il n’est pas mal bâti! --Bâti comme le Temple! --Pour un Verbe tout pur, il semble bien en chair.
--Quoique tu sois un pur esprit, ton corps t’est cher, Car tu fais la grimace. Elle n’est pas très belle.
JÉSUS.
Éli! Éli!
UN SOLDAT.
Eh bien! que dit-il?
UN AUTRE SOLDAT.
Il appelle Élie à son secours.
VOIX DANS LE PEUPLE.
Chante, mon bel oiseau! --J’aime à voir le vrai roi d’Israël, dans sa gloire! --Il ne souffle plus mot, ce grand parleur.
JÉSUS.
A boire!
PREMIER SOLDAT.
Plante-moi cette éponge au bout de ce roseau.
DEUXIÈME SOLDAT.
Trempons-la dans le fiel, c’est très bon pour la fièvre.
PREMIER SOLDAT.
C’est bien. Promenons-la maintenant sur sa lèvre...
JÉSUS.
Dieu! leur malignité, c’est ma seule douleur... Pardonnez-leur, pardonnez-leur, pardonnez-leur.
LXV
LES DEUX LARRONS
PREMIER LARRON.
Toi qui te dis le Christ, sauve-toi donc toi-même Et nous avec!--Ton Dieu nous délivre, s’il t’aime!
DEUXIÈME LARRON.
Tu ne crains donc pas Dieu? Si nous deux nous souffrons, Si les lourds châtiments écrasent nos deux fronts, C’est justice!--Mais lui n’a fait mal à personne... Seigneur crucifié, Seigneur dont l’âme est bonne, Songe à moi dans ton ciel... Tu me le promets, dis?
JÉSUS.
Tu viendras avec moi, frère, en mon paradis.
LXVI
AU BON VOLEUR
Béni, sois béni, bon voleur, Pour avoir dit ces deux paroles, Ami, c’est toi qui nous consoles Dans cette suprême douleur;
Toi qui relèves le nom d’homme, A l’heure de la lâcheté, Quand tous ses amis l’ont quitté, Quand le grand crime se consomme.
Tu veux ta part de paradis? Mais ton cœur est bon, puisqu’il aime, Tandis qu’ennemi de lui-même, L’autre raille ce que tu dis.
Sois béni, pauvre misérable, Sois envié par les meilleurs, Pour avoir mis sur nos douleurs Ton égoïsme secourable.
Et n’est-ce pas qu’il te fut bon, En retour de ta confiance, Le mot du Dieu de patience, Son mot suave de pardon?
N’est-ce pas qu’à la mauvaise heure Où l’âme de nos lèvres sort, Tu trouvas bon goût à la mort, Un goût de paix intérieure?
Quand ton souffle s’est envolé, --Pour avoir, rien qu’une seconde, Espéré le salut du monde, Tu te sentis tout consolé...
Les moqueurs nient, dans un blasphème, Qu’on entre au royaume des cieux... Soit. C’est lui qui, délicieux, Entre dans l’âme, dès qu’on aime.
LXVII
LE DOUTE SUPRÊME
Alors la nuit se fit dans son âme profonde Et tout le ciel immense en était attristé; Et sa douleur, qui plane encore sur le monde, Ne s’est pas consolée avec sa charité!
La croix ouvrait les bras sur le sommet funeste; Les deux autres gibets parurent plus petits; La terre s’assombrit du soir, du deuil céleste, Et tous les beaux espoirs semblèrent démentis.
Où sont ceux qui, pressés les uns contre les autres, Afin d’être guéris touchaient son vêtement? Où sont ceux qui l’aimaient? où sont les Douze Apôtres?... Il est seul, seul, tout seul, seul lamentablement!
Point de justice. Rien! Pas de peuple; une foule... Les femmes de pitié regardent, mais de loin, Et debout sur la croix, d’où son sang coule et coule, Il peut se réjouir de douter sans témoin.
O nuit d’horreur montante! Oh! les basses nuées! La foule, qui serpente au flanc du Golgotha, Envoie encor d’en bas de sinistres huées... Alors le battement de son cœur s’arrêta.
Et ce fut sa seconde et sa grande agonie; Vainement il cherchait, en d’horribles efforts, A rejoindre, là-haut, la Tendresse infinie... Son âme était clouée au bois,--comme son corps!
Et rien ne descendit du ciel--qui semblait triste, Pas un souffle d’espoir, pas un signe d’amour, Et sur le mont désert, où plus rien ne l’assiste, Il doute dans la mort, et meurt avec le jour.
Et ce vaincu, croyant que personne n’écoute, Pleurant éperdument son beau rêve infini, Pousse alors le grand cri, son cri, le cri du doute: «Éli, dit-il, Éli! Lamma Sabacthani!
«A moi, Seigneur! Seigneur, à moi! tout m’abandonne N’est-ce donc pas de vous que je fus l’inspiré?» Et penchant son front las sous l’horrible couronne, Le grand donneur d’espoir était désespéré.
LXVIII
LE TESTAMENT D’AMOUR
Or, voyant venir Jean, il oublia le doute Et dit, dans un sourire: «O Jean, tu me suffis.» Et Marie arrivant avec Jean: «Frère, écoute: Voici ta mère; et toi, femme, voilà ton fils!»
LXIX
OÙ SONT LES AUTRES?
Quand il vit Jean, seul des Apôtres, Au pied de l’arbre des douleurs, Il se dit: «Où sont tous les autres? Pourtant mes maux sont faits des leurs!
«Ils me suivaient près des eaux calmes, Dans les blés mûrs, dans la clarté, Dans les honneurs, le jour des palmes... L’ombre vient: ils m’ont tous quitté!»
Oh! lâches, lâches, trois fois lâches, Ceux qui, payés d’un tel amour, Ont fui devant les fortes tâches, Peureux dès qu’il n’a plus fait jour.
Ils ont fait mentir l’espérance! Ils avaient promis leur effort, Mais ils feignent l’indifférence Pour l’ami menacé de mort.
Ils répéteront sa parole Quand il n’entendra plus leurs voix Excepté Jean, qui le console? Ils ont tous peur de cette croix!
Ils n’auront pas vu l’agonie! Ils diront: «Pardonnez, Dieu bon!» Lorsque la tendresse infinie Aura souffert tout l’abandon!
Leur troupe hier s’est dispersée; Ces pêcheurs ont repris hier La barque qu’ils avaient laissée Sur le sable au bord de la mer.
Renonçant à pêcher des âmes, Ils jettent leurs filets, bien loin... Qui donc aura pitié? les femmes; Et, seul d’entre eux, Jean est témoin.
Marie est là, pauvre âme en peine, Mais c’est sa mère. Il est l’enfant! Qu’est-ce après tout que Magdeleine? L’autre amour, partout triomphant.
L’amitié désintéressée, L’amour issu du Verbe pur, C’est Jean, le fils de sa pensée, Le cœur tendre et fort, l’ami sûr.
«C’est Jean qui connaît ma doctrine, C’est lui dont j’ai touché le front, Lui qui posa sur ma poitrine Sa tête où mes doigts se verront.
«Jean, seul, vient quand je désespère, Quand, du fond des gouffres d’en bas, Je jette un grand cri vers mon Père, Qui, lui non plus, ne répond pas!»
LXX
JEAN
Quand il vit Jean, l’ami dont l’âme était câline, Qui, le jour où Judas le trompait bassement, Avait longtemps posé le front sur sa poitrine, Jésus, dans son cœur, dit à son disciple aimant:
«Jean, mon doux bien-aimé, l’horreur emplit ma bouche Et ma lèvre est scellée et tu ne m’entends pas, Mais ton âme m’entend, mon angoisse te touche, Et c’est pour m’épargner que tu pleures si bas.
«Oh! Jean, mon bien-aimé! Jean, mon frère suave, Dieu tout là-haut me fuit, mais en bas, toi tu viens! Des plus tristes péchés la tendresse nous lave, L’amour baptise seul; seuls, les aimants sont miens.
«Jean, j’ai douté de ton amitié, tout à l’heure... Maintenant j’ai compris; j’avais manqué de foi! Frère, tu consolais cette mère qui pleure, Tu t’attardais pour elle à souffrir loin de moi!
«O Jean, mon adoré, ne t’éloigne plus; reste; Défends mon humble esprit contre Satan moqueur: Ton cœur d’homme est plus sûr que mon rêve céleste. Jean, mon Dieu me répond: je l’entends dans ton cœur!
«Je le cherchais là-haut: je le trouve en ton âme; J’avais douté de l’homme et je suis châtié! Le royaume de Dieu, c’est la petite flamme Qui veille sur la terre et qu’on nomme pitié.
«Je crois sentir encor ta tête caressante Peser sur mon épaule et sur mon cœur humain, Et même je sens mieux, dans cette horreur présente, Ta bonté dans mon cœur que leurs clous dans ma main!»
Et lorsque le menton de Jésus-Christ s’écrase Sur sa poitrine, avec un soupir innomé, C’est que, voyant la mort, il croit, dans une extase, S’endormir sur le cœur de Jean, le bien-aimé.
LXXI
LE CHEMIN VERS DIEU
Quand l’âme d’un vivant nous suit dans l’agonie, C’est un bonheur d’amour ineffable, si grand, De voir cette lueur dans notre ombre infinie, Que tout le reste est vil aux regards du mourant.
Il ne regrette plus ni la grâce des roses, Ni les rires d’enfant, ni le bleu clair du ciel... Il voit ce qu’il chercha sous le spectre des choses: L’amour réalisé dans l’immatériel.
Tout le vide pour lui s’emplit d’une lumière, Tout le froid de la mort rayonne de chaleur, Et sa suprême joie est vraiment la première, Parce qu’un mal plus grand nous fait l’espoir meilleur.
Au chevet des mourants fais donc veiller des flammes; Parle bas: leur ouïe est fine quelquefois... On dirait que l’espace, où vont entrer leurs âmes A des échos sans fond qui décuplent nos voix.
Prends garde! près des morts épure ta pensée: Elle vibre... Autour d’eux elle ébranle un éther Qui la transmet entière à leur âme blessée... Ne les contriste pas des adieux de ta chair.
Frère, il faut consoler d’une pitié suprême Ceux qui sentent monter le flot mystérieux... La surdité des morts entend--lorsqu’on les aime; Et leur cécité voit--quand nous baisons leurs yeux.
Ils ne regrettent plus alors l’éclat des roses, Ni les rires d’enfants, ni le bleu clair du ciel... Ils voient ce qu’ils cherchaient sous le spectre des choses: L’amour réalisé dans l’immatériel.
Aimons-les, ceux dont l’âme en fuite, folle ou sage, Nous écoute déjà du fond d’un autre lieu... L’amour peut éclairer lui seul le noir passage: Être aimé dans la mort, c’est le chemin vers Dieu.
LXXII
PROPOS DE FOULE
Dans les sentiers du Golgotha.
UN HOMME DU PEUPLE.
Est-il bien mort?
UN AUTRE HOMME DU PEUPLE.
Il peut durer jusqu’à l’aurore
LE PREMIER.
La nuit doit sembler longue à ces gens mis en croix.
LE SECOND.
J’ai faim; as-tu soupé, Jonathan?
LE PREMIER.
Pas encore.
LE SECOND.
Ta femme va gronder; qu’en dis-tu?
LE PREMIER.
Je le crois.
UN SOLDAT.
Comme le sang coulait sous le bandeau d’épines! Moi, j’aime à voir souffrir. Je me sens mieux vivant.
DEUXIÈME SOLDAT.
Le sang giclait des mains, des yeux et des narines... Un beau crucifié ne se voit pas souvent.
UN JEUNE DÉBAUCHÉ.
Viens souper, belle fille. En s’aimant, on oublie.
UNE COURTISANE.
Non, je veux souper seule et rester seule un peu.
LE DÉBAUCHÉ.
Tu pleures? Ça te fait paraître moins jolie.
LA COURTISANE.
Je pleure ce jeune homme; il est beau comme un dieu.
UN CITOYEN ROMAIN.
Il est mort sans trembler.
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Bah! au cirque de Rome Le gladiateur tombe en saluant César.
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Non, non, la grandeur vraie éclate dans cet homme.
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Vous n’êtes qu’un enfant... Bien mourir, c’est un art.
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Seriez-vous mort si bien?
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Oui, devant Cléopâtre.
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Magdeleine est donc là?
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Parbleu, mais un peu loin...
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Donc, selon vous, Jésus?...
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Un héros de théâtre. J’aurais voulu le voir mis en croix--sans témoin!
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Allons souper, j’entends me couronner de roses, Pour oublier un peu ce spectacle assez noir. Pilate est du festin; il veut savoir les choses: C’est pour les lui conter que je suis venu voir. J’en parlerai souvent, à mon retour dans Rome.
TROISIÈME CITOYEN ROMAIN.
Peut-être était-ce un dieu?...
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Je ne le nierais pas.
QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN.
Oh! cet homme est plus grand qu’un dieu, s’il n’est qu’un homme. ... Par Hercule! j’aurais mis à mort Barrabas!
TROISIÈME CITOYEN ROMAIN.
Ce qui veut dire?
QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN.
Eh! mais... que sa mort, un exemple Va faire à ce Jésus mille apôtres demain! Jupiter est vaincu; c’est temple contre temple; Et nous verrons la croix sur l’univers romain.
UN SAMARITAIN.
Moi, je ne croyais pas à ce Jésus. Que dis-je! J’ai souhaité sa perte et qu’il fût châtié... Ce qui me fait chrétien (sa mort est un prodige), C’est l’admiration.
LE BON SAMARITAIN.
Et moi, c’est la pitié.
LXXIII
C’EST LUI QUI VEILLE
Comme il penchait le front, sur cette croix infâme, L’Homme sentit venir un étrange sommeil Qui traître, se glissait, souple, au serpent pareil, Dans son corps douloureux où gémissait son âme.
Et pourquoi non? Marie est au pied du gibet, Et Magdeleine et Jean, qui pleurent en silence; Les soldats dorment, droits, appuyés sur leur lance, Et Jésus au sommeil perfide succombait.
Il sentait s’assoupir sa douleur infinie; Un voile descendait entre elle et l’univers; Tous ses maux lui semblaient des maux jadis soufferts, Son présent déjà loin--et c’était l’agonie.
Mais il s’était promis de souffrir dans la mort, D’accomplir jusqu’au bout les choses du mystère, Car ses veilles tombaient en bienfaits sur la terre... Il se redressa donc, par un suprême effort...
Rouvrit tout grands ses yeux, clairs dans la nuit profonde, Et pesant sur ses pieds et tirant sur ses bras, L’Homme en croix, bien certain qu’on ne l’observait pas, Réveilla ses douleurs pour saigner sur le monde.
LXXIV
L’HOMME MEURT SEUL
Comme il allait mourir, il abaissa les yeux Vers sa mère et vit bien qu’elle était assoupie. Or le Maître jugea cette faiblesse impie... Mais son cœur reconnut que cela valait mieux.
Il bénit le sommeil qui consolait la mère... Il aurait bien voulu que la mère eût compris. Malheur aux dévoués qui dévorent leurs cris. Les plus doux ont goûté la solitude amère.
Or Magdeleine et Jean, car c’était le matin, L’heure froide où la nuit, près de mourir, frissonne, S’endormirent. Qui donc le veillait? Plus personne. Alors il se revit bien seul dans son destin.
Il retrouva l’horreur de l’angoisse sacrée, Et de son flanc, rouvert par un regret blessant, Une liqueur coula... Ce n’était plus du sang... Et sa force lui fut, par ceci, retirée.
Vainement il voulut faire un dernier effort: Son menton s’écrasa, pesant, sur sa poitrine... Un souffle s’envola de sa lèvre divine... Et tout fut accompli par sa vie et sa mort.
LXXV
LA GLOIRE DES LYS
LE TEMPLE.
Mon voile est déchiré, mon voile se déchire: Jésus est mort!
LE BON GRAIN.
Pas plus que le grain du froment.
LE VENT.
Jésus est mort.
LES MOISSONS.
Tu dis?
LE VENT.
Ce que tout doit redire: Jésus est mort.
LES BLÉS.
Son grain vit éternellement.
LE VENT.
Il est mort dans l’horreur, sous les coups et l’insulte, Mis en croix, entouré de visages affreux.
LA TERRE.
Je me suis entr’ouverte et les morts en tumulte Sont sortis des tombeaux pour en parler entre eux.
LE CIEL.
Moi j’ai cherché la nuit; ma face s’est voilée Et tout a tressailli d’une grande douleur.
LE VENT.
Pleurez, lys des coteaux ou lys de la vallée O vous tous qu’il aima, choses, bêtes et fleur.
L’ANE.
Mon humble cœur est plein d’une tristesse amère: Je l’ai beaucoup connu; je l’ai beaucoup aimé.
LE BŒUF.
Te souviens-tu du jour où, mieux que père et mère, Nous le chauffions tout nu dans le foin parfumé?...
L’ANE.
Comme il était mignon près de toi, grosse bête!
LE BŒUF.
Je n’avais pas prévu cet horrible destin.
L’ANE.
C’était un temps joyeux. Nous étions tous en fête.
LE BŒUF.
C’est le deuil d’un grand soir. C’était mieux qu’un matin.
L’ANE.
Les hommes sont hideux d’avoir pris pour victime Celui qui défendit d’immoler des taureaux.
LE BŒUF.
Chez les ânes jamais on n’a vu pareil crime.
L’ANE.
Jamais parmi les bœufs on ne vit de bourreaux.
LES PETITS POISSONS.
Nous les petits poissons qu’il offrait à la foule, Nous plaindrons-nous d’avoir été ce qui nourrit, Lorsque, grain sous la meule ou raisin que l’on foule, Lui-même il s’est donné, pain et vin de l’esprit?
LA BREBIS.
Il m’a prise en ses bras quand je m’étais perdue; Il aimait ses brebis; ce fut un doux berger. J’étais bien loin; ma voix, à grand’peine entendue, Le guidait, à travers les monts et le danger.
LA COLOMBE.