Part 4
Autre chose: Il se rit du Sabbat: hier, tout en marchant, Ses disciples cueillaient des épis dans un champ. C’était jour de Sabbat! On en fit la remarque; Mais lui, montant, au bord du lac, dans une barque, Avec un très malin sourire nous parla: «Votre âne et votre bœuf ont-ils soif ce jour-là? Dit-il. N’oubliez pas de leur donner à boire!»
LE PHARISIEN.
Il s’est moqué de nous!
LE SCRIBE.
Je commence à le croire! Car il a dit encor: «Quand on sème du blé, Par le jour du Sabbat voit-on qu’il soit troublé? Nuit et jour il travaille, en dépit de vos prêtres... Venez à moi, venez, ô cœurs endoloris: Même un jour de Sabbat je console et guéris!»
LE PHARISIEN.
L’insolent! Il est temps de nous en rendre maîtres! Si l’on ne punit pas de semblables discours, Le Temple, s’indignant, croulera de lui-même!
LE SCRIBE.
Il le rebâtirait, prétend-il, en trois jours!
LE PHARISIEN.
Écrivez ce mot-là: c’est son plus grand blasphème!
LE SCRIBE.
Vous savez que Judas nous prête son concours?
LE PHARISIEN.
Pour combien?
LE SCRIBE.
Oh! pas cher!... C’est un homme que j’aime: Il défend avec nous, contre cet exalté, L’honneur et l’avenir de la société.
XLI
LA COLÈRE
On a vu plusieurs fois sa face courroucée, Mais surtout dans ce jour où, sur le saint parvis, Il aperçut, hurlant dans la foule pressée, Des marchands qui vendaient oiseaux et chènevis.
Il y avait aussi des changeurs de monnaie, Et Jésus indigné cria, courant contre eux: --«Je viens pour séparer le bon grain de l’ivraie! Je viens pour nettoyer de leur mal les lépreux!
«Et ceux-là sont la lèpre à la face du Temple, Qui sur mon seuil sacré viennent compter de l’or. Que le parvis lavé soit pur comme un exemple!... Hors d’ici! Vos trésors salissent mon trésor!
«La graine que l’on vend gâtera ma semence! Votre balance impure est de mauvaise foi, Vous qui faites, à l’heure où mon règne commence, Votre éventaire avec les tables de la Loi!
«Maudits! Vous avez fait des ailes prisonnières! Vous vendez ma colombe et mes biens les meilleurs Et du Temple, où jadis s’envolaient les prières, On dira: Ce n’est plus qu’un antre de voleurs!»
Et tables, escabeaux, même les gens, tout tombe Sous sa main, seulement pitoyable aux oiseaux... La cage en se brisant délivrait la colombe Et l’or sur les degrés s’en allait par ruisseaux.
--«Hors d’ici, gens sans foi ni loi! dehors, canaille!» Ses yeux lançaient l’éclair et, son fouet se levant, Tous couraient éperdus, chassés comme la paille Qui s’enfuit, tourbillonne et s’éparpille au vent.
XLII
L’INDIGNATION PUBLIQUE
Sur la place, devant le Temple.
UN RICHE.
Ce vil Nazaréen, ce bâtard de l’étable, Commence à devenir un coquin dangereux. Sa parole mielleuse est un cri redoutable, Car tous les indigents vont se liguer entre eux. Hier, sur la montagne, ils étaient bien dix mille; Ce sont des péagers, des gueux, des gens de rien, Des filles, des pêcheurs... Le mal gagne la ville, Et même un sénateur tout bas s’est dit chrétien. Il m’irrite à la fin, avec ses paraboles Qu’on répète le soir au seuil de la maison. C’est un mauvais levain que ses belles paroles.
UN BANQUIER.
Une bonne potence en aura bien raison.
LE RICHE.
N’a-t-il pas dit hier à son peuple en guenille Que plutôt qu’un seul riche au royaume des cieux Un gros câble entrera par le trou d’une aiguille?
LE BANQUIER.
Ce sont là des propos vraiment séditieux!
LE RICHE.
A quoi pensent-ils donc, tous les princes des prêtres, Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi?... Tous les pauvres demain vont nous parler en maîtres, Si l’on n’arrête pas ce gueux--qui se dit roi!
A un citoyen romain qui les aborde.
Qu’en pense-t-on là-bas, vous qui venez de Rome?
LE CITOYEN ROMAIN.
Rome ne se croit pas en péril pour si peu. Elle a coutume aussi de faire un dieu d’un homme... Pourtant l’ordre est donné de surveiller ce dieu.
LE RICHE.
Pilate est faible; il veut plaire aux uns comme aux autres: Il flatte Rome et veut surtout rester préfet; Il flatte aussi les gueux... de la graine d’apôtres! Il hésite et voilà comme un grand mal se fait!
LE BANQUIER.
Ce farouche Romain obéit à sa femme.
LE CITOYEN ROMAIN.
Elle croit Adonis revenu dans ce dieu!
UN PRÊTRE.
Madame Putiphar, peut-être... avant le drame.
LE RICHE.
Vous riez?--Il est temps plutôt d’agir un peu. Vous un prêtre, voyons, songez que ce Messie Soulève un mouvement qui ne se peut souffrir. Le Temple est en danger. D’où vient votre inertie?
LE PRÊTRE, tout bas.
Silence! Nous songeons à le faire mourir.
XLIII
LE BANQUET
Lorsqu’il leur annonça qu’un d’eux le trahirait, Tous, le cœur incertain, craignirent en secret. Même après qu’en Judas il eut marqué le traître, Ils restèrent longtemps craintifs de se connaître, Et leur tristesse emplit la salle du banquet. Or, Jean, le favori, que Jésus remarquait Pour la grâce du cœur tendre et vite chagrine, Inclina lentement le front vers sa poitrine, Et le divin trahi, divinement humain, Sur le beau front de Jean posa longtemps sa main.
XLIV
LA SUEUR DE SANG
Tandis que les deux fils de Zébédée et Pierre Sentaient s’appesantir lourdement leur paupière, Le Dieu, comme il est dit aux livres qu’on a lus, Se chercha dans lui-même et ne se trouva plus. Il avait dit: Dieu seul est fort. Croyez au Père. Il avait dit: Il faut qu’on aime et qu’on espère. Il avait dit: Heureux les tristes et les doux. Il avait dit: La paix du ciel soit avec vous.
Maintenant, dans son cœur diminué, fragile, Le messager divin doutait de l’Évangile Et sa robuste foi d’espérance et d’amour Défaillait comme autour de lui l’éclat du jour... Le prometteur de paix n’est qu’une âme en tumulte; Sa promesse a menti; sa douceur, on l’insulte. La trahison le suit dans l’ombre pas à pas, Et son Dieu de pitié ne le console pas.
* * * * *
--«Seigneur, nous nous parlions autrefois face à face, Sur le bord des lacs bleus et le long du blé mûr, Et voilà qu’aujourd’hui votre image s’efface, Juste à l’heure où mon cœur demande un appui sûr.
Ne m’abandonnez pas juste à l’heure de trouble Vous qui m’avez souri par les jours de soleil! Pierre m’a renié déjà dans son cœur double, Et, tandis que je meurs,--mes amis ont sommeil.
Seigneur! rien n’est donc vrai de tout ce que j’annonce? Et la dette du Fils, vous ne la paîrez pas! Seigneur, j’attends de vous un souffle pour réponse... Je comprendrai, Seigneur: vous pouvez parler bas.
J’assemble dans mon cœur tous les désirs de l’homme Et l’humanité même agonise avec moi. Mon Père, répondez au Fils quand il vous nomme... L’espérance et l’amour méritent bien la foi!
J’ai fait deux pas vers vous, Maître de toute chose, Faites un pas vers moi qui sanglote à genoux; La foi n’est pas un bien dont notre âme dispose: On vous attend de vous, Seigneur! Exaucez-nous!
Ils ont derrière moi couru vers un fantôme, J’ai trahi ceux à qui j’ai promis votre amour, Si je doute de vous et de votre royaume Que j’avais cru plus sûr que la splendeur du jour!
Mais alors, ô Seigneur, que vais-je donc leur dire En sortant de cette ombre où mon cœur a douté? A quoi leur servira mon étrange martyre, Si le prix n’en est pas votre immortalité?
J’ai dédaigné pour vous les sujets de leur joie; A ma mère j’ai dit: Qu’avons-nous de commun? Et les pieds et les yeux rivés sur votre voie, Je n’ai pris à l’amour terrestre qu’un parfum.
Seigneur! ai-je trompé les races à ma suite, Et légué le néant à tous ceux qui viendront? Seigneur, je meurs d’effroi! Seigneur, répondez vite Car la sueur de sang découle de mon front!
Ce supplice, ô mon Dieu! dépasse tout supplice, De douter, juste à l’heure où l’on meurt pour sa foi! Épargnez-moi l’horreur de boire ce calice. Détournez, s’il se peut, ce calice de moi!»
* * * * *
Dieu ne répondit pas. Et de la tête blonde Qui, lourde, s’affaissait sous les malheurs du monde, La sanglante sueur, goutte à goutte tombait... Et ce doute suivra le dieu sur son gibet!... C’en est fait. Tout est vain. Tout est faux. Tout est vide! Et ses yeux, dilatés dans sa face livide, Interrogeaient l’espace horrible où rien n’a lui. Tout à coup sa pensée, en lui, revint sur lui; Son regard, détourné du gouffre où Dieu se voile, Vit dans son propre cœur une lueur d’étoile, Et Jésus s’écria: «Ma lumière, c’est moi! Mon cœur se fera dieu pour qu’ils aient une foi. Tout leur bonheur promis, je le porte en moi-même, Et je crois à l’amour puisque--malgré tout--J’AIME!»
Et Jésus se leva, triste paisiblement. Ses disciples, assis, l’attendaient en dormant, Sans avoir pris leur part de son angoisse sainte. L’un sur l’autre appuyés ils sommeillaient sans crainte, Très calmes et l’esprit roulé dans le sommeil. Jésus aurait aimé prendre un repos pareil, Mais, non loin, les soldats rôdaient avec leur lance, Et Jésus, s’asseyant sur la pierre en silence, Se garda d’éveiller trop vite ses amis, Parce qu’il les jugeait heureux d’être endormis.
XLV
LA GRANDE SOLITUDE
Quand tous nos ennemis, indifférence ou haine, S’uniraient pour couvrir d’insultes notre cœur; Quand nous entendrions, dans un rire moqueur, S’élever contre nous toute la rage humaine,
Nous pourrions dire encor: «Ils comprendront un jour: S’ils ne comprennent point, ce n’est pas de leur faute; Ils n’ont pas, pour bien voir, la pensée assez haute; Ceux qui peuvent haïr ignorent tout amour.»
Et nous accepterions ce mal pour nécessaire! Mais que ceux dont on dit: «Mes chagrins sont les leurs,» Ne puissent pas nous suivre au fond de nos douleurs, C’est bien grande pitié, c’est bien grande misère!
Surtout quand notre mal vient d’eux, souffert pour eux Il est vraiment cruel d’être seul dans l’angoisse, Et que cette lueur qui venait d’eux décroisse, Et que l’on soit plus seul, étant plus malheureux.
La douleur qui nous point, quelquefois l’agonie, Nous exalte, et nous fait tout scruter et tout voir, Et ceux pour qui la veille est alors un devoir, Sentent leur lassitude écrasante, infinie:
Ils s’endorment!... O Christ! Dieu de l’amour profond, Ils t’ont laissé tout seul dans la grande ténèbre! Toi, quittant par trois fois ta prière funèbre, Pour te sentir près d’eux, tu viens voir ce qu’ils font.
Ils dorment! et ta voix, ils ne peuvent l’entendre! Elle n’arrive plus au cœur de tes amis... «Jean, tu dors? Pierre, Jacque, êtes-vous endormis? Et Jésus, par trois fois, vint, plus faible et plus tendre.
Par trois fois dans son ombre il retourna plus seul, Disant: «La chair est faible, en dépit du courage! Ils n’ont pas pu veiller et m’aimer davantage! Et j’ai froid comme un mort dans l’oubli du linceul!
«... Amis, la trahison se prépare et m’entoure: Veillez un peu; priez!...» Ils se rendormiront! L’abandonné de Dieu, sa sueur sur le front, Appelle--sans que même un homme le secoure.
Ah! j’aime mieux la croix entre les deux voleurs! Et si l’humanité veut consoler cet homme, Ce n’est pas au moment où sa mort se consomme, Qu’elle doit revenir pour baiser ses douleurs...
C’est là, c’est dans la grotte affreuse où son sang coule, Non celui de la chair, mais le sang de l’esprit, C’est quand il souffre, seul, tout ce que l’on souffrit, Qu’il faut mettre à genoux les pitiés de la foule.
XLVI
LA PREUVE EST EN NOUS
Comment ton cœur a-t-il douté Que l’amour soit,--si ton cœur aime? Tu n’as pas la bonté suprême, Si tu doutes de la bonté.
Si tu doutes de la justice, Sois équitable dans ton cœur; Tu vaincras ton doute moqueur, Par la vertu d’un sacrifice.
Aie en toi le vrai dévoûment, Tu le croiras possible à d’autres; C’est tout le secret des apôtres: Prouve-toi l’amour, en aimant.
Le prix d’une pitié sincère, C’est qu’elle nous donne, en retour, L’espoir, la foi, dans un amour Doux à notre propre misère.
Dans son cœur, mieux que sur l’autel Ainsi le chrétien fait descendre La foi, l’espoir et l’amour tendre, En trois mots le Christ immortel.
Oui, je crois à l’amour--quand j’aime Et c’est là, dans l’homme meilleur, Le paradis intérieur, Le royaume de Dieu lui-même.
XLVII
LE BAISER DE JUDAS
Et Judas, trahissant celui qui se dévoue: «Je vous désignerai l’homme en baisant sa joue.» Les soldats le suivaient; il ne faisait plus jour, Et Jésus dit: «Voici le pouvoir des Ténèbres!» Et Judas, dont le nom pèse aux traîtres célèbres, Par le signe d’amour perdit l’homme d’amour.
XLVIII
L’ÉPÉE
Ils vinrent avec des bâtons et des lanternes, Des lances qui parfois reluisaient dans la nuit, Et Judas les guidait, l’homme lâche aux yeux ternes, Heureux d’être dans l’ombre où sa bande le suit.
«Que cherchez-vous?» leur dit en s’avançant le Maître. --«Jésus de Nazareth.» Il répondit:--«C’est moi!» Ils reculèrent tous, troublés de le connaître, Et sentirent passer sur eux un vent d’effroi.
Pierre le défendit. Il avait une épée. Il la tira, frappant l’un des hommes obscurs; Et Jésus vit le sang d’une oreille coupée, Et dit: «Ne versez pas le sang. Restons-en purs!
«Le glaive appellerait sans fin un autre glaive: Ma douceur de victime est mortelle au bourreau... Le règne de la haine à cette heure s’achève: Simon Pierre, remets ton épée au fourreau!»
Il parlait, rayonnant sur les faces funèbres: Et, plus forts que l’épée et plus étincelants, Ces mots terrasseront le pouvoir des Ténèbres Et la guerre en mourra, fût-ce après trois mille ans.
XLIX
LE REGARD
--«Tu trahiras trois fois, avant que le coq chante, Ton Maître, avait prédit Jésus, et tu l’aimais!» Et sûr de n’avoir pas une âme bien méchante, Pierre avait crié: «Non! Jamais, jamais, jamais!»
Jésus, par les soldats conduit chez le grand prêtre, Marchait au milieu d’eux, traité comme un voleur. Pierre suivit de loin, comme sans le connaître, Retenu par l’effroi, poussé par sa douleur.
Dans la cour du grand prêtre, au seuil du juge infâme, Les soldats se chauffaient près d’un brasier ardent; Et Pierre vint s’asseoir comme eux devant la flamme; Fidèle, il était là, mais se taisait, prudent.
Par trois fois, tour à tour, une servante, un homme, Lui dirent:--«Étranger, tu connais celui-ci?» --«Je ne sais même pas, moi, comment il se nomme!» --«N’es-tu pas cependant de Galilée aussi?»
--«Je ne le connais point!» répète le bon Pierre. «Vous êtes de ses gens?»--«Moi? non, en vérité!» Et d’un air très naïf, il baissait la paupière... Et c’est à ce moment que le coq a chanté.
Et Jésus qu’entouraient la menace et les gestes, Tourna vers cet ami tendre et faible de cœur, Dans la lueur du feu, ses yeux, ses yeux célestes Où le blâme jamais n’avait rien de moqueur.
La flamme du brasier illumina sa face, Fit grésiller d’éclairs son front, ses cheveux d’or: Et ses yeux, où la joie expirante s’efface, Toujours pleins de clarté brillèrent plus encor.
Oh! ce regard d’amour, où l’amour agonise, Quel reproche à l’ami traître par lâcheté! Du mensonge prévu la tendresse est surprise Et l’espoir éternel meurt pour avoir douté!
Dans ces yeux-là, l’amour survit, mais sous un voile! La flamme en sort; l’amour recule tout au fond. Et c’est comme un ciel triste où fuirait une étoile Qui voudrait ne plus voir ce que les hommes font.
--«Je l’avais bien prévu: ta bouche me renie! Mais j’avais confiance en ton cœur, malgré moi... Vois, dans mes yeux, souffrir la tendresse infinie, Vois souffrir dans mes yeux l’espérance et la foi!
«A l’heure où j’ai besoin d’une force suprême, Comment peux-tu laisser, toi l’ami juste et bon, Parmi tant d’ennemis, ton Maître aimé, qui t’aime, Plus malheureux, plus seul par ton lâche abandon!»
Et, sans une parole, aux lueurs de la flamme, Le Maître regardait son ami fixement, Et Pierre, le dégoût de lui-même dans l’âme, Pleura, pleura, d’avoir trahi tout en aimant!
L
LE SOUFFLET
Chez le souverain sacrificateur.
ANNE.
Que prêchais-tu?
JÉSUS.
Ce que j’ai dit, tout le proclame. J’ai dit ce que j’ai dit; je l’ai dit haut, toujours; Personne ne l’ignore et beaucoup l’ont dans l’âme, Que ceux qui m’écoutaient répètent mes discours.
UN OFFICIER.
Est-ce ainsi qu’on répond, roi des Juifs, faux prophète Au sacrificateur souverain!
Il lui frappe la joue.
Je soufflette Un roi.
JÉSUS.
Si j’ai mal dit, que ne le prouvais-tu? Et si j’ai bien parlé, pourquoi m’avoir battu?
LI
JUDAS
--«Un d’entre vous, dit-il, me trahira.»--La table Frémit. Tous à la fois, tremblants, doutèrent d’eux, Et tous, sauf Jean, devant ce mot épouvantable, Connurent, dans leur cœur troublé, des fonds hideux.
«Sera-ce moi, Seigneur?» disaient leurs lèvres blêmes, Et leurs regards plaintifs imploraient son secours, Car ils ne trouvaient point d’assurance en eux-mêmes; C’est par lui, non par eux, qu’ils espéraient, toujours.
--«Celui qui met sa main au plat avec la mienne, C’est le traître!» Alors, tous ayant pensé: «Judas!» Le fourbe qui mangeait à la table chrétienne Vit dans les yeux l’injure et sortit à grands pas!
Qui vendait-il? pourquoi? pour quelle pauvre somme? Trente méchants deniers, vraiment, c’était trop peu! Ce n’était pas le prix que vaut un honnête homme, O stupide Judas, et tu vendais ton Dieu!
Quoi! depuis qu’il te parle et que toi tu l’écoutes, Tu ne sais rien de lui, ni son cœur ni son prix! Ah! pauvre être gonflé d’ignorance et de doutes, Tu l’as bien mal vendu, ne l’ayant pas compris!
Comme un sourd paresseux tu marchais dans sa voie; Ton cœur était de roc sous le bon grain sacré; Et lorsqu’il vous parlait des lys vêtus de soie, Tu regardais, jaloux, ton manteau déchiré.
Dans ton cœur ténébreux et souillé, dans ton âme Plus sale que le bas de ta robe en haillons, Jamais n’était entrée une petite flamme Quand il ouvrait son ciel d’où pleuvaient des rayons.
Mais lorsque, dans ta nuit sans joie et sans étoile, Tu songeas: «Quoi! demain je ne l’entendrai pas!» Sur ta tête, la nuit se fendit comme un voile: Tu vis son ciel là-haut, ton infamie en bas!
Pareil au malheureux tombé dans un puits sombre, Tu vis, tu vis, du fond de ton gouffre insondé, Tout là-haut, par la fente ouverte sur ton ombre, Un ciel que tu n’avais pas encor regardé!
Malheureux! tu revis toutes les choses calmes Dont il parlait: les lys, les blés, même l’ânon; Tu compris le langage et la gloire des palmes, Et les petits enfants qui riaient à son nom;
Tu revis la clarté des eaux de sa fontaine, Et la même clarté limpide dans ses yeux, Et tu dis: «J’habitais cette splendeur lointaine! Son cœur, c’était déjà le Royaume des cieux!»
... Dans le champ du potier, jetant la bourse vile, Judas en murmurant: «O Jésus!» se pendit. Et lui-même maudit comme un figuier stérile, Son corps fut comme un fruit sur cet arbre maudit.
LII
LA JUSTICE DU PEUPLE
Devant le palais de Pilate.
PILATE.
Es-tu le roi des Juifs?
JÉSUS.
Tu l’as dit.
PILATE.
Peuple, écoute! Cet homme me paraît innocent; dans le doute, Qu’il soit libre: le cœur de son juge a douté. Mais puisqu’on a le droit de mettre en liberté L’un de tes prisonniers, aujourd’hui jour de fête, Délivrons ce Jésus.
LE PEUPLE.
Non! Non! Sa croix est prête!
UN OFFICIER, à Pilate.
Ta femme m’a chargé de te dire tout bas, Seigneur, d’être prudent.
LE PEUPLE.
Délivre Barrabas!
PILATE.
Barrabas! le plus vil des gueux! le plus infâme! Un meurtrier, un monstre affreux!
L’OFFICIER, bas, à Pilate.
Songe à ta femme, Seigneur. Elle a rêvé que cet homme est un dieu.
LA FOULE.
Délivre Barrabas!
PILATE.
O peuple! écoute un peu...
L’OFFICIER, bas, à Pilate.
Entre cet homme et toi ne mets pas d’injustice.
PILATE.
O peuple, réfléchis! que ton cœur s’amollisse! Cet homme n’a rien fait de coupable, à mes yeux. Apaise ta menace et ton cœur furieux: Dis-nous son crime, au moins?
LA FOULE.
Non! qu’on le crucifie!
PILATE.
Cet homme est innocent, je vous le certifie.
LA FOULE, hurlante.
Délivre Barrabas... Barrabas!... Barrabas!...
PILATE.
Qu’on m’apporte de l’eau. Si l’on ne m’entend pas, On me voit; c’est assez... Moi, juge au nom de Rome Je me lave les mains du sang pur de cet homme. C’est votre affaire!
LA FOULE.
A mort!
PILATE, à l’officier.
Ces gens sont inhumains.
LA FOULE.
A mort, Jésus! A mort!
PILATE, à lui-même.
Je m’en lave les mains.
A voix haute:
Peuple, encore une fois, que ton cœur s’amollisse!
D’un ton insinuant:
Voyons, mes bons amis, vous voulez la justice?
LA FOULE.
Non! Barrabas!
PILATE.
Voyons, vous voulez, n’est-ce pas La justice?
LA FOULE.
Non! Non! nous voulons Barrabas.
LIII
LA VENGEANCE
LE BOURREAU.
Eût-il été Satan qu’il n’aurait pu s’enfuir; Nous l’avons attaché, nu jusqu’à la ceinture, Et comme sur une aire on bat la moisson mûre, J’ai fouetté, de mon fouet aux lanières de cuir.
UN MARCHAND
Il excitait le peuple; il fallait un exemple! Mais depuis quand es-tu bourreau?
LE BOURREAU.
Depuis le jour, Voisin, où ce Jésus, qui parle tant d’amour, M’a fustigé!... J’étais un des marchands du Temple.
LIV
LE ROSEAU
Lorsqu’il eut dans la main le roseau dérisoire Et sur le front l’affreux diadème sanglant, Tous riaient, lui disant: «O roi brillant de gloire, Ton peuple prosterné te salue en tremblant.»
--«Les peuples et les rois ont une même mère, Leur dit-il. L’esprit seul est durable et seul fort; La couronne des rois n’est qu’un signe éphémère, Et mon faible roseau va défier la mort.»
LV
LA CROIX
--«Ta croix? Elle est encor chez l’ouvrier; pas prête. Nous la prendrons, au bas de la côte, en passant.» Et Jésus chemina, levant sa blonde tête Sous la couronne affreuse où l’on voyait du sang.
Au pied du Golgotha, dans sa boutique étroite, Le charpentier se hâte:--«Encor deux ou trois clous,» Grognait-il. Et Jésus regardait d’un œil doux Cet homme qui frappait les clous de sa main droite.
--«Bon ouvrier, dit-il, te voilà bien pressé! Livre toujours, ami, ton œuvre à l’heure dite... Surtout ne gâte rien jamais, pour faire vite... Le mal présent est fait de tout le mal passé.»
Le peuple s’étonnait de sa bonté tranquille. Lui, quand l’homme eut fini, prit sa croix sur son dos; Il sentit sous le faix craquer ses pauvres os, Mais il disait: «L’esprit soutient la chair fragile.»
Et comme il s’éloignait: «Il faut, dit-il encor, Que le forgeron forge et que le faucheur fauche... Sois, pauvre charpentier, béni dans ta main gauche, Celle qui n’a jamais compté l’argent ni l’or.»
LVI
LE BOIS VERT
Et Jésus, sous la croix, entouré de blasphèmes: «Ne pleurez pas sur moi, femmes, mais sur vous-mêmes! Heureux le ventre, hélas! qui n’a point enfanté! Heureux trois fois le sein qui n’a pas allaité! Voici le temps de dire à la montagne: «Tombe! Couvre-nous!» Au coteau: «Ne sois plus qu’une tombe!» Car si l’on traite ainsi le bois vert et vivant, Que fera-t-on au bois sec, mort, celui qu’on vend?»
LVII
LE JUIF ERRANT
JÉSUS.
Laisse-moi m’arrêter sur ton seuil, un instant.
LE JUIF.