Jésus

Part 3

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Et Jésus, très fâché de voir qu’on les repousse: «Laissez venir à moi tous ces petits enfants... Ceux-là seuls qui, comme eux, ont l’âme pure et douce, Au royaume du Père entreront triomphants.

«Et malheur à qui met un trouble dans leurs âmes! S’il n’est pas criminel ou stupide, il est fou! Il vaudrait mieux pour lui que, maudit par les femmes, On le jette à la mer avec la pierre au cou!

«Car ces petits cœurs-là, c’est la source profonde Qui sera fleuve, et court vers des lieux ignorés. N’oubliez pas qu’ils sont l’espérance du monde, Et l’avenir sera ce que vous les ferez.»

Il écarta la foule, et, foule plus petite, Des centaines d’enfants accouraient, tout joyeux. Recevant dans leur cœur, où l’avenir palpite, La bénédiction qui tombait de ses yeux.

Sa main, sa belle main légère, les caresse, Passant avec douceur sur leurs longs cheveux bruns; Il donne à tous sa paix, et la même tendresse... Et pourtant son regard s’arrête à quelques-uns.

Il voudrait à chacun parler selon leurs âmes: Il les baptise en lui de paix, d’espoir, de feu, Surtout les plus petits, nichés au sein des femmes, Oiseaux à peine éclos des mystères de Dieu.

Il les attire tous dans sa tiède pensée, Comme la poule prend sous l’aile ses poussins, Et les garde, nichée incertaine et pressée, Un instant au berceau de ses profonds desseins.

Tous passent un instant dans cette âme féconde Et tous l’aiment, sentant que tous ils lui sont chers, Et le Dieu porte ainsi tout l’avenir du monde Dans son cœur maternel qui refait l’univers.

XXVIII

LES COMMÉRAGES

Il revint au pays, et, devant ses discours, Les gens de Nazareth même et des alentours, Étonnés, se disaient:--«Il parle comme un ange, Et cependant il est d’ici! c’est bien étrange! Son père n’est-il pas Joseph le charpentier Dont, tout jeune, il apprit assez mal le métier? ... Bon Joseph, faible en tout, même en charpenterie! Et sa mère... --Allons donc? --Mon Dieu, oui, c’est Marie! --Quoi! celle que Joseph refusa tout d’abord? --Oui. --Ah! je me souviens! Certe! il n’avait pas tort. --Jacques, Joseph, Simon et Jude... --Oui, des drôles!... --... Sont ses frères... --Tu dis? --Je hausse les épaules! Ces gaillards font les fiers! Leur Jésus n’est qu’un fou... --Ses sœurs ont un orgueil!... --Et ça n’a pas le sou...

Et Celui qui marchait vers la croix triomphale Était dans son village un sujet de scandale.

XXIX

LA FEMME

Cherchez l’éternel, même en l’amour éphémère; Prenez garde à la femme, aux chaînes de ses mains Ses lourds cheveux sont des liens; elle est amère Comme la mort. Veillez, ô faibles cœurs humains.

Certains hommes sont nés sans la puissance d’homme; D’autres sont mutilés en arrivant au jour; D’autres, cherchant la loi de Celui que tout nomme, Oublîront les amours pour mieux trouver l’amour.

Amis, la chair est faible; elle est aisément lâche Quand la femme l’appelle et lui dit: «Reste là!» Samson était marqué pour une grande tâche: Prenez garde aux ciseaux des sœurs de Dalila!

Vous abandonnerez cependant mère et père, O chastes épousés, pour ne faire qu’un seul, Puis de vous sortira l’avenir qu’on espère, Puis Dieu vous roulera dans le même linceul.

XXX

LA SAMARITAINE

LA SAMARITAINE.

Étranger, que fais-tu près de cette fontaine, Assis et tout poudreux sur le bord du chemin?

JÉSUS.

Fais-moi boire.

LA SAMARITAINE.

Seigneur, je suis Samaritaine... Et tu veux de cette eau que va puiser ma main! Les Juifs n’ont pas commerce avec ceux de ma race.

JÉSUS.

Si tu savais quel don j’apporte, qui je suis, Qui te parle, c’est toi peut-être qui, par grâce, Demanderais un peu d’eau vive de mon puits.

LA SAMARITAINE.

Comment puiserais-tu? la fontaine est profonde; Tu n’as rien pour puiser; tu te tiens en repos... Es-tu plus que Jacob?... Il a bu de cette onde Où ses enfants et lui conduisaient leurs troupeaux.

JÉSUS.

On aura soif encor, douce Samaritaine, Quand on boit de cette eau, calme comme le ciel: Mais celui qui, lassé, s’abreuve à ma fontaine, Il garde en lui la source et le calme éternel.

XXXI

MARIE-MAGDELEINE

Quand Magdeleine apprit qu’un jeune homme à l’œil clair, Simple et beau, soumettait le peuple à sa parole, Ayant rêvé longtemps de lui, la vierge folle Désira le soumettre à ses charmes d’enfer.

L’orgueil seul, son orgueil naïf de fille d’Ève, L’inspirait,--et, voulant se mesurer au Dieu, Elle partit, le cœur brûlant, la joue en feu, Elle vint à celui qu’elle admirait en rêve.

Elle comptait bien faire, avec des cheveux blonds, Un câble pour lier ses pieds, ses mains, son âme... Le vainqueur de Satan vaincra-t-il une femme? Et, tremblante d’orgueil, elle murmure: Allons!

Elle vint.--«O Seigneur, lui dit-elle inclinée, Laisse mes doux parfums couler sur tes pieds nus!» Et, menteuse, elle prit des regards ingénus, Mais son âme au dedans ne s’était pas donnée.

Le Dieu, calme, sourit au mensonge banal, Et, triste, il la laissa, recevant comme on donne, Verser l’ambre et le nard sur la chair qui frissonne, Mais l’esprit disait: «Dieu, préservez-nous du mal!

«Qu’elle s’élève à moi par la tendresse entière, Celle qui vient à moi pour l’amour sensuel; Tous les chemins d’en bas conduiront à mon ciel, Puisque l’âme est par vous liée à la matière.»

Et, dominant sa peine et les frissons nerveux Qui couraient sur ses pieds avec la chaude haleine, Jésus soufflait son rêve au cœur de Magdeleine Qui, lente, dénouait pour lui ses grands cheveux.

En vain elle écrasa sur les pieds nus sa bouche, Les baisant, les mordant des talons à l’orteil, Lui, songeait, l’œil au ciel, tourné vers le soleil: «Sauvons ce cœur captif dans la chair qui me touche!»

Et les beaux pieds du Dieu, sous le baiser charnel, Rayonnaient vers le front de la femme abaissée, Qui dit enfin, debout et droite de pensée: «Pardon! je t’aimerai, Seigneur, dans l’éternel!»

XXXII

MARTHE ET MARIE

Elles étaient deux sœurs, Marthe aux cheveux châtains, Et Marie aux yeux clairs, plus jeune, rose et blonde Et Celui qui devait léguer l’amour au monde Était le guide sûr de ces cœurs incertains.

Marthe, tout orgueilleuse, était la ménagère, Les soins et les soucis donnant l’autorité. L’autre, offrant un secours chaque fois écarté, Dans sa propre maison semblait une étrangère.

Or Marthe ayant reçu Jésus dans sa maison, Marie, aux pieds du Maître assise, écoute et songe, Et lui, par des discours qu’elle-même prolonge, Forme attentivement sa naïve raison.

--«Maître, dis-moi, crois-tu que mon âme est gâtée? C’est ta brebis perdue?... Oh! si c’était cela, Je la ferais pour toi légère... porte-la!» Et sans fin elle boit la parole écoutée.

Il aime mieux Marie et le bleu de ses yeux, Ses cheveux blonds et lourds, tels que des moissons mûres, Sa lèvre où la parole a de si frais murmures Et son sourcil pareil au croissant d’or des cieux.

Marthe, le ton grondeur, le visage un peu sombre, Jalouse quand sa sœur veut sa part de travail, Maîtresse en tout, s’acharne au plus petit détail, Comptant sans fin des plats dont elle sait le nombre.

--«Oh! Maître, dit Marie, oh! que tu parles bien Des lys vêtus de soie et des douces colombes! Dis-moi, tu seras là, quand s’ouvriront les tombes? Alors, si je te vois, je ne craindrai plus rien!»

Un jour, tournant les yeux vers sa blonde cadette, Irritée à la voir se plaire aux chers discours: --«Tu ne fais rien, quand moi je travaille toujours, Dit Marthe. Il serait temps de me payer ta dette.»

--«Viens écouter comme elle et te repose un peu: Dit Jésus.--«Commandez, dit Marthe, qu’elle m’aide!» Or l’irritation la fit paraître laide, Et par l’entêtement elle déplut au Dieu.

--«Marthe, Marthe, dit-il, laisse ta pauvre tâche. Ta sœur veut bien la faire et tu m’écouteras...» Mais Marthe répondit: «J’aime occuper mes bras. Ma maison est trop grande et mon cœur n’est point lâche.»

Voyant son injustice, il répondit encor: --«La part que se choisit Marie est la meilleure.» Et tandis que, tout bas, la petite sœur pleure, Jésus, posant sa main sur les beaux cheveux d’or:

--«Cette meilleure part ne peut plus être ôtée A l’enfant qui me cherche et qui veut mes leçons...» Et, pensive, Marie, avec de doux frissons, Boit, les yeux sur Jésus, la parole écoutée.

XXXIII

L’INSCRIPTION SUR LA TERRE

Lorsqu’on vint lui parler de la femme adultère, Avant d’éterniser, par un mot de son cœur, La suave indulgence et le pardon vainqueur, Il traça de son doigt des signes sur la terre.

Courbé vers le limon d’où l’homme fut tiré, Que traçait-il à terre avec son doigt sublime? Hésitait-il encore à pardonner ce crime? Cherchait-il à parfaire un mot, le mot sacré?

La femme qu’on avait surprise à demi nue, Demeurait là, debout, triste et baissant les yeux, Muette, à regarder l’homme mystérieux Qui traçait sur le sol une chose inconnue.

--«Celui qui d’entre vous se trouve sans péché Lui jette la première pierre,» dit le Maître. Puis, se baissant encore, il refit, lettre à lettre, Ce qu’il traçait du doigt, à genoux et penché.

Pourquoi les laisse-t-il, sans parler davantage, Tous ces Pharisiens au sourire hideux? Pourquoi la laisse-t-il souffrir au milieu d’eux, Pâle et debout, le sang de la honte au visage?

Ils partirent, voyant qu’il écrivait toujours; Elle resta, sans qu’il parût y prendre garde. Qu’attend-elle de lui, l’âme qui le regarde? Écrit-il son dégoût des terrestres amours?

S’il écrit sur la terre, ah! c’est que notre terre, Qui nourrit les vivants et se nourrit des morts, Lourde origine, impose à la chair sans remords Le baiser, redoutable et beau comme un mystère!

C’est qu’elle est toute cause et toute excuse en nous, Comme nous à la fois chose infime et sublime; L’eau du ciel l’alourdit mais un rayon l’anime: C’est pourquoi, sur la terre, il écrit à genoux...

Et ce qu’il confiait à l’éternelle argile, C’est l’éternel pardon que répandaient ses mains; Dans la terre qu’il creuse, il met tout l’Évangile, Pour que le sol lui-même en parle aux pieds humains

Pour que, par nos talons, le sol, argile ou sable, En tremblant nous l’envoie au cœur et sous le front, Et qu’éternellement, dans tous ceux qui naîtront, Ce qui périt ressente un verbe impérissable.

Et seul avec la femme, il dit, se relevant: «Vous a-t-on condamnée?» Elle dit: «Non!» --«O femme, Je ne condamne pas non plus! Paix à votre âme!»

Alors elle partit, consolée et rêvant...

XXXIV

LE BŒUF

Comme il passait au bord d’un champ où, tête basse, Un bœuf tirait l’araire et creusait des sillons, Un instant il rêva, l’œil fixé sur sa trace, Puis, ouvrant les deux mains, il sema des rayons.

Et songeant au bon grain, à l’ivraie, au mystère, L’homme que le travail des hommes attendrit, Bénit l’humble animal qui labourait la terre, En murmurant: «Le pain du corps soutient l’esprit.»

XXXV

L’ANE

Or, comme il cheminait en suivant son beau songe, Sous un frêle olivier, tout au bord du chemin, Un vieil âne pelé, qui tirait sur sa longe, Avançant les naseaux, vint effleurer sa main.

Et Jésus s’arrêta, songeant à cette crèche Où l’âne, avec le bœuf, l’accueillirent enfant, Ou tous deux, à genoux dans de la paille fraîche, Sur ses petits bras nus soufflaient le réchauffant.

Longtemps il regarda cette humble et lourde tête, Ces poils longs et rugueux, ces deux gros yeux surpris Puis sa main caressa, sur les flancs de la bête, La trace du bâton qui les avait meurtris.

Vers l’âne enfin Jésus pencha sa face auguste, Et le pauvre animal, se mettant à trembler, Soufflait, tout haletant, sur les lèvres du Juste, Ce grand soupir des cœurs qui ne peuvent parler.

XXXVI

L’ARGILE

De tout petits enfants, jouant avec l’argile, Façonnaient gauchement des oiseaux et des fleurs Et, s’arrêtant près d’eux, l’homme de l’Évangile Songeait: «Il est ici, l’espoir des temps meilleurs!

«En façonnant les cœurs d’enfants, argile molle, On ferait l’homme bon et plus beau, sûrement...» Et Jésus caressait d’une douce parole Ceux dont pourrait sortir un avenir aimant.

Il admirait comment leur naïve tendresse Accourt au moindre appel, tend les bras et sourit; Il faut que la leçon leur semble une caresse; C’est grandir notre espoir que grandir leur esprit.

--«Montre-moi cet oiseau, laisse que je l’achève; Lorsque j’étais petit, j’en faisais de pareils...» Et l’enfant, tout debout, tendant l’oiseau, l’élève Vers l’homme bienveillant qui donne des conseils.

Mais quand aux mains de l’Homme il cherche à le reprendre, Tandis que ses amis se pressent à l’entour, L’enfant laisse échapper l’oiseau d’argile tendre Et qui s’écrase aux pieds du Prophète d’amour.

--«Oh! mon oiseau! l’oiseau que j’avais fait moi-même! Que je voulais montrer à ma mère!»--Il pleurait. Et l’ouvrier des cœurs, qui savait comme on aime, Souffrait avec l’enfant de ce touchant regret.

--«Fais-en bien vite un autre!... un plus joli peut-être!» Et, ses deux belles mains dans un limon visqueux, Afin que les petits fussent contents, le Maître S’était assis à terre et jouait avec eux.

XXXVII

CHEZ MARIE, MÈRE DU CHRIST

UNE VOISINE.

Je vous plains! cet enfant vous met en grand souci.

MARIE.

Et cependant il a l’âme d’une colombe!

LA VOISINE.

Hélas! mais il en a les deux ailes aussi: Jamais au colombier!... Nos enfants, c’est ainsi... Il vous tourmentera toujours, jusqu’à la tombe.

MARIE.

A douze ans, il faisait aux Scribes la leçon!

LA VOISINE.

... Le mien est assidu chez un maître maçon. Le vôtre a de l’orgueil?

MARIE.

Oh! non!

LA VOISINE.

Quel est son âge?

MARIE.

Trente ans... ce cher petit

LA VOISINE.

Et ça croit tout savoir!

MARIE.

Mon Dieu, non! mais beaucoup disent que c’est un sage.

LA VOISINE.

Jean, le baptiste, on dit qu’il est allé le voir?... Il s’est fait baptiser?

MARIE.

Ça, c’était du courage: Voici Jean en prison.

LA VOISINE.

Vous ne savez donc rien? Il est mort.

MARIE.

Mort!

LA VOISINE.

Hérode a fait trancher sa tête. La fille de la reine ayant dansé très bien: «Que veux-tu?» lui dit-il. La réponse était prête. La femme du tétrarque en voulait au prophète Qui traita son second mari d’incestueux. Et l’enfant dit au roi: «Je sais ce que je veux: Je veux, sur un plat d’or, la tête du baptiste!»

MARIE.

C’est effrayant, cela!

LA VOISINE.

N’est-ce pas que c’est triste?

MARIE.

Mon fils a des amis vraiment bien dangereux!

LA VOISINE.

Puisque vous comprenez qu’un danger le menace, Je peux vous en parler?

MARIE.

Que savez-vous, de grâce?

LA VOISINE.

Hérode, ayant appris qu’avec autorité Votre fils parle au peuple et qu’il est écouté, S’inquiète de lui... Vous serez courageuse?... Il prétend que Jésus, c’est Jean ressuscité!

MARIE.

Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! J’ai prévu tout cela quand il était petit. Voilà bien dix-huit ans au moins qu’il n’a rien dit. Je le croyais changé, mais non! Ce grand silence, Ce n’était que travail et longue patience! Je le vois: il lisait tout ce qui fut écrit.

LA VOISINE.

Oui, l’enfant, qu’on croyait corrigé--recommence! Pauvre femme!... On ne voit que lui, sur les chemins!

MARIE.

Il touche des lépreux avec ses pauvres mains!

LA VOISINE.

On le rencontre avec des vagabonds, des filles!

MARIE.

Il dit qu’on doit avoir des sentiments humains! Je le sais.

LA VOISINE.

Mais on doit des égards aux familles!

MARIE.

Mon Dieu! mon Dieu! comment cela finira-t-il? Hérode est irrité... c’est le plus grand péril.

LA VOISINE.

Et les Pharisiens, les grands docteurs du Temple, Ont droit de se fâcher, quand il leur dit: «La Loi A fait son temps; pensez et prêchez comme moi! Moïse n’est plus rien! c’est moi qui suis l’exemple, Le seul Maître!»

MARIE.

Oh! mon Dieu, pourquoi, mon Dieu! pourquoi Nos fils, devenus grands, nous font-ils tant de peine? ... Il m’aime bien, pourtant!

Elle s’agenouille.

Dieu juste, éternel Dieu, Ayez pitié de moi, Clémence souveraine!

Jésus paraît devant elle.

JÉSUS.

Mère, je pars encor: je viens vous dire adieu. Mes amis les pêcheurs m’ont préparé leur barque; Je dois fuir pour un temps Hérode, le tétrarque. Je pars.

MARIE.

O mon Jésus! ô mon fils! ô mon sang, Ma chair!--je vis par toi dans l’éternelle crainte! J’ai bien souffert de toi lorsque j’étais enceinte. J’ai bien souffert encor par toi, pauvre innocent, Lorsqu’il fallut s’enfuir au désert, sur notre âne! Mais tu n’y pouvais rien, quand tu ne savais pas; Aujourd’hui, tu devrais au moins parler plus bas: Hérode te poursuit! Le temple te condamne!... Es-tu sûr, mon Jésus, d’avoir raison?

JÉSUS.

Adieu, Ma mère. Vous aussi vous ignorez mon âme. Nul homme n’est si loin de l’homme--que la femme. Ma mission commande et j’obéis à Dieu, Et vous, vous ne songez qu’à des choses humaines. Hélas! de tout mon cœur j’ai pitié de vos peines, Mais ne puis m’attarder aux humaines amours. Pleurez, car vous non plus ne m’aurez pas toujours! Pleurez, femme: je dois subir toutes les haines; Pleurez; vos pleurs aussi deviendront un secours. Moi, j’ai tout à souffrir pour consoler la terre, Et si vous compreniez je souffrirais bien moins, Car le plus grand malheur est d’être solitaire Et le fond de mon cœur doit rester sans témoins.

MARIE.

Change ta volonté... Tout le monde te blâme. Mon reproche est si doux!... Il te semble importun?

JÉSUS.

Hélas! ma mère, hélas! vous n’êtes qu’une femme... Hélas! femme, entre nous qu’y a-t-il de commun?

XXXVIII

LE SOMMEIL

L’homme miraculeux qui portait dans son âme Un ciel plus constellé que les ciels de la nuit, Dans son cœur un soleil, une source de flamme, Et dans son calme esprit la vérité qui luit,

L’homme dont la tunique était faite de gloire, De probité candide et du lin le plus pur, Dont la parole avait le poli de l’ivoire, L’éclat du croissant clair et les tons de l’azur,

Dont chaque mot était un diamant superbe Que ramassaient, courbés, les pauvres en haillons, Celui dont chaque pas faisait des fleurs dans l’herbe Et dont les yeux jetaient aux âmes des rayons,

Comme la nuit tombait sur l’homme de lumière, Cet homme, pauvre et seul, dont le cœur était dieu, S’étant baissé, chercha vainement une pierre Pour y poser sa tête et s’endormir un peu.

XXXIX

LE TRIOMPHE

Or, comme, sur un âne, Il venait vers la ville: «Le voici! Le voici!» crièrent les enfants. L’esprit d’amour grandit la multitude vile, Et, tous en un, les cœurs se gonflaient, triomphants.

--«Déroulons les tapis d’honneur dans la poussière, Jetons devant ses pas des parfums et des fleurs!» Et les grands, les petits, les vieux, la foule entière, Sentaient le cœur d’un seul plus grand que tous les leurs.

Au-dessus de sa tête on balançait des palmes; Des riches étalaient sous ses pieds leurs manteaux, Et lui passait, un pur rayon dans ses yeux calmes Que la simplicité du cœur faisait si beaux.

Et des marchands et des soldats venus de Rome Disaient: «L’ambition illumine son œil: Cet homme sera roi. Qu’on surveille cet homme Qui provoque déjà les pompes de l’orgueil!»

Mais Jésus, faisant halte à l’ombre d’un platane, Et souriant:--«Mes bons amis, vous jugez mal: Celui qui foule aux pieds vos tapis--c’est mon âne! Je n’en suis pas plus fier que ce doux animal.

«Et je laisse partout flotter vos oriflammes, Vos tapis s’étaler, vos fleurs embaumer l’air, Parce qu’il faut encore un signe aux pauvres âmes: Ma parole est esprit; votre oreille est de chair.

«Si j’avais quelque orgueil, ce serait de moi-même; Je ne crains pas pour moi ces vains honneurs d’un jour Mais j’aime à voir, par moi, dans un orgueil que j’aime, Dix mille cœurs unis ne faire qu’un amour...

Pour triompher, mon rêve, au niveau de ma tête, Prend, sensible à vos yeux, l’éclat matériel, Mais j’ai mis les honneurs sous les pieds d’une bête Et mon cœur va plus haut que les oiseaux du ciel.»

XL

SUR LE PARVIS DU TEMPLE

UN PHARISIEN.

Vous l’avez entendu?

UN SCRIBE.

Comme je vous entend.

LE PHARISIEN.

Et que disait le peuple?

LE SCRIBE.

Il paraissait content.

LE PHARISIEN.

Avez-vous retenu sa harangue?

LE SCRIBE.

Oui, par bribes...

La voici donc. Écoutez-la: «Les Pharisiens et les Scribes Sont assis dans la chaire où Moïse parla, Mais je ne puis en eux respecter que cela. ... Ils mettent sur le dos de l’homme Qui, plié, ne peut plus marcher, Des fardeaux de bêtes de somme, Mais ils n’y voudraient pas toucher!»

LE PHARISIEN.

C’est prêcher la révolte!

LE SCRIBE.

Oh! ce n’est rien encore: ... «Que leur fait la vertu, pourvu qu’on les honore? Ils écrivent la Loi sur de gros parchemins, Mais l’esprit de la Loi n’entre pas dans leur âme; Avant chaque repas ils se lavent les mains, Mais c’est l’impureté de leur cœur--que je blâme. Ils veulent être bien placés dans les repas: Tout leur désir est de paraître! Pourvu qu’on les appelle: «Maître!» Dieu--seul maître des cœurs--ne leur importe pas!»

LE PHARISIEN.

C’est affreux!

LE SCRIBE.

Attendez!

LE PHARISIEN.

Par le Temple! Je rêve!

LE SCRIBE.

... «Vous n’avez qu’un docteur, et c’est moi, ce docteur! Le plus grand ne sera que votre serviteur; J’abaisse celui qui s’élève, Et je relèverai ceux qui sont abaissés!»

LE PHARISIEN.

C’est infâme!... Ce sont des propos insensés.

LE SCRIBE.

Il y a mieux encore. Écoutez-moi la suite: «Pharisiens, malheur à vous, race hypocrite! Vous priez à grand bruit sur les parvis sacrés, Mais, fiers de vos manteaux dorés aux franges neuves, Tout en priant, vous dévorez L’obole et la maison des veuves! Malheur à vous! car Dieu vous regarde irrité! Vous qui, tout en payant la dîme, Encouragez le crime, Négligents de justice et de fidélité...»

LE PHARISIEN.

Abomination! nous allons à l’abîme! Je ne vois plus pour nous nulle sécurité Tant qu’on n’arrête pas ce parleur redoutable.

LE SCRIBE.

«O sépulcres blanchis, vous êtes au dehors, --Disait-il en criant,--d’une blancheur aimable, Mais pleins de pourriture et d’ossements de morts! Oui, vous rebâtissez les tombeaux des Prophètes, Mais qui les a tués, si ce n’est vos aïeux? Vous versez le sang le plus précieux! O serpents, race de vipères! Meurtriers, dignes de vos pères, Car vous tûrez encor, toujours, ceux qui viendront, Jusqu’à ce que retombe enfin sur votre front Tout le sang généreux répandu sur la terre!»

LE PHARISIEN.

Il a dit tout cela? Comment le faire taire?

LE SCRIBE.

On pourrait le livrer aux juges. Songez donc. Il remet les péchés! C’est en Dieu qu’il se pose, Avec ces mots nouveaux d’amour et de pardon! Jéhovah Sabaoth n’est donc plus assez bon?

LE PHARISIEN.

Il tente de guérir--par ses mains qu’il impose. Il blâme hautement le divorce...

LE SCRIBE.