Part 2
Je viens pour terrasser l’audace sanguinaire Des maîtres d’ici-bas; Mais un autre est le Dieu; je ne suis qu’un tonnerre Et le bruit de son pas.
Préparez les sentiers, aplanissez la voie Pour un autre, meilleur; J’apporte la menace, il apporte la joie Qui sort de sa douleur.
Écoutez-moi; je suis vêtu de peaux de bête; Ma ceinture est de cuir; Lorsque mon fouet serpente en sifflant sur les têtes Le plus grand ne peut fuir.
Écoutez-moi. Sauvage est le miel que je mange; Ma ruche est dans le roc. Quand ma voix parle aux rois des hontes qu’elle venge, Ils vacillent au choc.
Les Hérodes ont peur de ma parole rude; Je suis le Précurseur; Je suis un cri; j’annonce, esprit de solitude, Aux foules--la douceur.
Je ne suis pas celui qu’on aime; attendez l’autre: C’est le grain; moi, le vent. Il est le Maître. Moi, je ne suis qu’un apôtre Qu’il envoie en avant.
Lui seul pardonnera, tandis que je condamne. Selon qu’il est écrit, Il s’avance paisible et monté sur un âne; En pleurant, il sourit.
J’annonce aux manteaux d’or des riches de Judée Les haillons d’un vainqueur! Je blâme: il aimera; je ne suis que l’idée: Je vous annonce un cœur.
Ma voix est au désert; la sienne est dans la vigne Où le travail est doux. Sa sandale est divine, et je voudrais, indigne, L’attacher à genoux.
Ma voix est au désert: la sienne est aux bourgades Qu’entourent les moissons. Il bénit les enfants; il charme les malades; Il reste et nous passons.
Sous l’onde du Jourdain par mes deux mains versée, Ruisselante sur eux, Les fronts las oublieront la poussière amassée Dans les chemins pierreux.
Mais celui qui me suit baptisera de flamme Le monde racheté. Je baptise la chair; et lui baptise l’âme D’espoir et de bonté.
Il a son van en main, il nettoiera son aire, Mais sa grange est au ciel. Ma voix rude l’annonce; elle est comme un tonnerre La sienne est comme un miel.
Sa voix coule en chantant; torrent, la mienne roule Grondante sans pardon. Je meurs, sévère aux rois; il est doux à la foule: Il mourra d’être bon.
Quand il viendra courber son front sous l’eau qui tombe, Cet humble et grand vainqueur, Le Dieu dur des combats va se faire colombe, Pour entrer dans son cœur!
XI
LA TENTATION
Et ce Démon qui parle au cœur de tous les hommes Lui fit, comme du haut d’un mont ou d’une tour, Voir de beaux palais d’or où s’entassaient des sommes, Et les jardins fleuris qui riaient alentour.
--«Si tu veux, je ferai ta vie heureuse et belle; Tu mangeras, dit-il, dans l’or et dans l’argent...» Mais Jésus répondit:--«La misère m’appelle. Pauvre, je saurai mieux consoler l’indigent.»
Et le Démon disait: «--On trouve dans ma voie Les rires, les chansons, les coupes et le vin.» --«Et comment peut-on boire à la coupe de joie Quand la misère a soif?» lui dit l’Homme divin.
Le Démon répondit: «Laisse la pitié vaine; Sois un roi sur ton peuple; écrase-le sous toi!» «Dans mon peuple, j’entends pleurer la race humaine... Hélas! comment peut-on dormir, quand on est roi?»
Le Démon lui montra, comme du haut d’un temple, Des présents sur l’autel et des lampes en feu: --«Dieu seul jouit de tout. L’espace le contemple. La terre le redoute et tu peux être un Dieu!
«Si tu veux m’écouter, la terre est à toi, toute! Tu seras riche, roi, dieu des hommes jaloux. Des anges te tiendront soulevé sur ta route, De peur que ton pied nu ne se heurte aux cailloux!»
Et Jésus répondit:--«Le ciel est sans délices, Quand l’homme souffre au pied des trônes bienheureux! Mon Dieu ne goûte pas la chair des sacrifices; Mon Dieu souffre avec les souffrants, en eux, pour eux!
«Le bonheur de Celui dont j’apporte le règne, C’est de prendre sa part de tous les maux humains! L’homme pleure? je pleure; il saigne? mon cœur saigne, Et mes pieds sont meurtris, car j’ai vu leurs chemins!»
Alors, comme au lever de l’étoile première, Dans les lieux qu’habitait l’Homme aux divins discours On vit naître et monter une grande lumière, Et le monde riait à ce matin des jours.
XII
LE FILET
Ils tiraient leurs filets ruisselants, hors des lames.
--«Venez et vous serez désormais pêcheurs d’âmes, Leur dit-il, et jetant sur le monde étonné L’Évangile divin que je vous ai donné, Du fond des passions, comme d’une mer sombre, Vous tirerez au jour des cœurs, des cœurs sans nombre, Que vous verrez, frappés, tous, d’un rayon pareil, Aux mailles du filet refléter mon soleil.»
Alors, traînant leur barque à terre avec le câble, Ils la laissèrent seule au soleil, sur le sable.
XIII
DISCOURS SUR LA MONTAGNE
Comme sur la montagne ils étaient bien dix mille, Jésus, au milieu d’eux, parla tout l’Évangile:
--«Excepté ma parole, ici-bas tout périt.
Heureux les pauvres en esprit Parce qu’ils comprendront les premiers ma parole.
Heureux les affligés parce que je console.
Heureux les doux: sur terre ils possèdent le ciel.
Heureux tous les souffrants d’injustice et de haine: Ils boiront, altérés d’amour, à ma fontaine; Affamés de justice, ils goûteront mon miel.
Heureux les cœurs touchés d’une pitié sincère: On aura pitié d’eux au jour de leur misère.
Heureux les cœurs purs: ils ont Dieu Comme une eau pure en elle a tout le grand ciel bleu.
Lorsque la lampe est allumée, On ne la pose pas sous l’ombre du boisseau, Mais sur la tige du flambeau, Et la maison sourit à la lumière aimée.
Comme sur la montagne on élève une tour, Dressez l’espoir; plantez votre pitié féconde.
Soyez la lumière du monde: Les hommes vous verront et béniront l’amour.
Si vous n’entrez pas mieux dans la lumière vraie Que les Scribes bavards et les Pharisiens, Vous n’êtes bons qu’à mettre au feu, comme une ivraie.
Vous savez quelle loi fut donnée aux anciens: «Il ne faut pas tuer,» dit la Loi redoutable. Or, est-on juste et bon, pour n’être pas coupable? Et je dis, moi, qu’il faut aimer; soyez très doux, Soyez indulgents; aimez-vous.
Ne t’irrite jamais sans raison contre un frère. Si ton frère a gardé contre toi sa colère Et si tu t’en souviens en montant à l’autel Ayant l’offrande en main, laisse là ton offrande, Cours chez ton frère, et qu’il t’embrasse, à ta demande. La paix des cœurs, voilà la vraie offrande au ciel La plus pure, la seule grande.
Point d’adultère, a dit la Loi. Et voici ce que je dis, moi: «Quant tes yeux seulement désirent une femme, L’adultère est commis; ta faute est dans ton âme.»
Si tes yeux ou ta main compromettent ton corps, Sauve-le, coupe-les: jette ces membres morts!
Vous dites que la Loi vous permet le divorce? C’est vrai, mais qu’est-ce qui vous force A l’accepter dans sa rigueur? La dureté de votre cœur.
Soyez humble devant ce qui domine l’homme. Point de pompeux serment, de sacrilège vœu. L’homme le plus puissant est peu de chose, en somme... Qui donc à le pouvoir de créer un cheveu?
On vous apprit une Loi dure Qui dit: «Dent pour dent, œil pour œil.» Moi, je dis: Subissez l’injure; Votre bonté vaut mieux que l’instinct de nature; Un humble amour vaincra les haines et l’orgueil.
Aimez celui qui vous déteste. Soyez grands, purs et généreux, Comme la lumière céleste Qui connaît les méchants et qui brille sur eux.
Amis, si vous n’aimez que l’homme qui vous aime, Quel mérite avez-vous? L’impie en fait autant. Soyez bons comme Dieu lui-même Qui promet son royaume au pécheur repentant.
Donnez, pour que le bien que vous faites console Ceux à qui vous faites ce bien, Mais quand votre main droite a donné son obole, Que la gauche n’en sache rien; Oui, donnez comme on se dévoue; Parce que vous aimez, non point pour qu’on vous loue.
En priant Dieu, priez avec simplicité. Souhaitez que son règne vienne, Et bénissez sa volonté. Demandez-lui le pain, la force quotidienne. Demandez-lui que vos péchés soient effacés Si vous pardonnez ceux qui vous ont offensés. Dites-lui: «Rends-nous forts contre ce qui nous tente, Délivre-nous du mal subtil, Par ton Règne et ta Force et ta Gloire éclatante. Ainsi soit-il.»
N’amassez pas sur terre, où tout n’est qu’un vain songe, Des trésors que le ver ou que la rouille ronge, Que déroberont les voleurs: C’est dans nos cœurs que sont nos trésors les meilleurs.
L’œil des aveugles fait en eux leur nuit profonde: Si l’œil est ténébreux, tout sera ténébreux: Le soleil généreux N’a jamais vu le monde Que plein d’éclat, d’amour, et de chaleur féconde.
Qui sert Dieu ne peut pas servir aussi Mammon. De tous les soins qu’on prend, plus d’un est inutile. Voyez les lys. Lequel d’entre eux travaille et file? Pourtant ils sont vêtus mieux qu’un roi Salomon. Juste est Dieu. Tous les nids d’oiseaux chantent son nom.
Qui d’entre vous se peut grandir d’une coudée? Ayez Dieu pour seul rêve et pour unique idée. Il protège et bénit le cœur simple qui croit. Laissez l’inquiétude vaine, Cherchez l’amour; le reste arrive par surcroît; A chaque jour suffit sa peine.
Ne jugez point, afin qu’on ne vous juge pas. Dieu seul peut pénétrer les causes d’une faute, Et la justice d’ici-bas Pour bien voir tout ne peut jamais être assez haute; Ne jugez point afin qu’on ne vous juge pas.
Vous voyez une paille, un rien, dans l’œil d’un autre, Mais vous ne sentez pas la poutre dans le vôtre.
Demande et l’on te donnera; Cherche, tu trouveras; frappe et l’on t’ouvrira.
Pères, si votre fils--si votre enfant, ô femmes.-- Vous prie, et demande du pain, Mettrez-vous en réponse un serpent dans sa main? ... Dieu seul serait-il un père inhumain? Il ne peut tromper l’attente des âmes.
Fais pour les autres, c’est la Loi, Tout ce que tu voudrais qu’un autre fît pour toi.
Choisis toujours la porte étroite: c’est la bonne: Car une porte large, un chemin spacieux, N’ont jamais conduit personne Dans le royaume des cieux.
Gardez-vous bien des faux prophètes: De la peau des brebis leurs tuniques sont faites: Des loups ravisseurs se cachent dedans. Mais voyez leur griffe et voyez leurs dents Interrogez leur vie et pesez la réponse... S’ils font souffrir les cœurs, ceci vous les dénonce. La figue ou le raisin viennent-ils du chardon? On reconnaît un arbre au fruit mauvais ou bon.
Celui donc qui fera ce que je viens de dire, Homme prudent, bâtit sa maison sur le roc. En vain les eaux, le vent, tout voudra la détruire, Tout la pousse et la heurte: elle résiste au choc, Parce qu’elle est construite en pierres, sur le roc.
Mais celui qui construit sa maison sur le sable, Faute d’avoir suivi le bon conseil donné, Est un fou qui veut faire une œuvre périssable... Sa maison croulera sous le vent déchaîné, Parce qu’il a bâti follement sur le sable.»
Or, ceci n’était pas un discours répété, Comme d’un faux savant qui s’attache à la lettre. Jésus parlait au peuple avec autorité. Et c’est ici l’esprit, l’âme et le cœur du Maître.
XIV
LA PAIX EN RETOUR
Vous direz, dès le seuil des maisons, vous, les miens: «Bénis soient la maison, le jardin et la vigne!» Et la paix descendra, si le maître en est digne, Sur le maître, sur sa maison, sur tous ses biens. Mais s’il n’en est pas digne, alors, par un mystère, Votre paix reviendra sur vous. Paix sur la terre.
XV
LE LUMIGNON
Or comme on lui disait: «Repousse celui-ci! Sa langue qui t’implore est menteuse et funeste.»
--«Dans un vase fêlé qui retient l’eau, l’eau reste, Dit-il. La mèche éclaire avec un bout noirci... Le plus méchant, dès qu’il m’appelle, je l’assiste; L’humble vase brisé me sert, tant qu’il résiste; Je n’éteins pas, sur le flambeau de cuivre ou d’or, Le lumignon mourant mais chaud, qui fume encor!»
XVI
BONS GRAINS
* * * * *
L’homme ne vit pas de pain seulement: Il lui faut un pain pétri de pensées; Nourris donc les cœurs de choses sensées; N’empoisonne pas le divin froment.
* * * * *
Et les Pharisiens, qui sont les hypocrites, Lui répétaient: «Pourquoi fréquentes-tu ces gens, Qui sont des péagers, des gueux, des indigents?... Nous les fuyons, tandis que toi tu les visites!»
--«Depuis quand, répondit Jésus, le médecin Ne va-t-il visiter que des gens au corps sain?»
* * * * *
Voici l’amour: mangez; buvez; je vous convie; Venez à moi, vous tous qui portez dans vos cœurs La charge des soucis, le souci de la vie. Je porterai vos maux; je prendrai vos langueurs.
* * * * *
Aveuglés par Satan moqueur, Ils sont sans yeux pour les merveilles, Et, plus sourds que les durs d’oreilles, Ils ne comprennent pas du cœur!
* * * * *
S’il perd une brebis,--dans l’effroi qu’il éprouve, Laissant là son troupeau tout entier, le berger La cherche à travers monts, et, joyeux s’il la trouve, Il l’emporte en ses bras pour la mieux protéger.
* * * * *
Tu suspectes ma foi, tu blâmes mon pardon... Ton œil est-il malin de ce que je suis bon?
* * * * *
J’avais faim; vous m’avez donné de quoi manger. J’avais soif; vous avez désaltéré ma lèvre. Vous m’avez accueilli, moi pourtant étranger, Vous m’avez visité lorsque j’avais la fièvre... Oui, quand j’étais malade, en prison, sans espoir, Hommes justes, bons cœurs, vous m’êtes venus voir.
* * * * *
Tout jeune tu ceignais ta ceinture toi-même, Tu choisissais ton heure et ton lieu, tes chemins; Mais quand tu seras vieux, faible, tendant les mains, Pour qu’on te mène où tu voudras, il faut qu’on t’aime.
XVII
LA FILLE DE JAÏRE
Une ombre avait voilé sa porte; Les flûtes pleuraient sur le seuil; Tout semblait mener le grand deuil De l’espérance humaine, morte.
Le Dieu de Moïse était dur, Stricte la Loi, la règle étroite. Jésus, la paix dans sa main droite, Vint, le ciel dans ses yeux d’azur.
Pan régnait sur toute la terre, Avec Rome partout vainqueur: Pas un dieu n’avait un bon cœur... Alors vint l’Homme du mystère.
Et Jaïre dit, à genoux: --«Seigneur, notre espérance est morte. Les joueurs de flûte, à ma porte, Sonnent des airs de deuil pour nous.
«Seigneur, ressuscite ma fille!» Jésus, la prenant par la main, Dit au père: «Le genre humain Qui pleure en toi, c’est ma famille.
«Pourquoi sitôt croire à la mort? Vous faisiez tous un mauvais rêve... Je veux que ta fille se lève!... Elle n’est pas morte. Elle dort.»
XVIII
LE BON SAMARITAIN
Tu demandes quel est ton prochain? Or, écoute: Un homme à Jéricho s’en allait à pied, seul; Des voleurs embusqués l’assaillirent en route Et le laissèrent là, tel qu’un mort sans linceul.
Un sacrificateur, passant près du pauvre homme, Le vit et, l’ayant vu, poursuivit son chemin. Un lévite, après lui, passa: ce fut tout comme; Un troisième passant eut un cœur plus humain.
C’est un Samaritain qui, du haut de sa bête, Dit: «Pauvre homme!» Il était monté sur un cheval. Il descendit vers l’homme et, soulevant sa tête, Il le plaignait, disant:--«Où donc, frère, as-tu mal?»
Il oignit d’un vin pur toute sa chair meurtrie, Il le prit à cheval encore inanimé, Puis il paya son gîte en quelque hôtellerie... Le bon Samaritain sera toujours aimé.
XIX
LE PAIN MULTIPLIÉ
Ne dis pas: Si je suis tout seul dans ce grand nombre, Quel bien fera mon humble effort, mon pauvre amour? Car si chaque flambeau s’allume seul dans l’ombre, Tous se trouvant brûler ensemble, il fera jour.
Si chaque homme s’attache à consoler un homme, Tous donneront et tous recevront la pitié. Écris ton chiffre unique,--et Dieu fera la somme: C’est ainsi que mon pain sera multiplié.
Chaque jour est un jour utile, et le temps coule. Laisse ton siècle rire, incrédule et moqueur: Un mot, un seul, suffit à guider une foule; Tous les cœurs grandiront nourris par mon seul cœur.
XX
LES FOURMIS
Aidez-vous, et tout mal deviendra guérissable. Un champ fut recouvert de sable par la mer; Dieu dit à la fourmi d’enlever tout ce sable Dans le temps que mesure une lueur d’éclair.
Et beaucoup de fourmis, en nombre insaisissable, Ayant sur l’heure même envahi ce terrain, Cent mille ont enlevé cent mille grains de sable Dans le temps qu’une seule employa pour un grain.
XXI
TROP PEU D’OUVRIERS
Tous les souffrants, de tous les côtés rassemblés, Plaintifs et plus nombreux que des épis de blé, L’imploraient en disant: «Parle-nous ta parole!» Pour chacun, il trouvait le doux mot qui console, Mais ils venaient en foule, et ne suffisant pas A consoler tous ceux qui marchaient dans ses pas, Lui, s’arrêtait, pleurant sur la misère humaine. Et tous ces malheureux se couchaient dans la plaine Languissants et pareils aux troupeaux sans pasteur. Alors il s’écria, debout sur la hauteur: «Arrête-toi, Seigneur, qui jettes la semence! J’ai trop peu d’ouvriers pour ma moisson immense.»
XXII
LES COLOMBES
Et Jésus, qui blâmait la Loi, fit un exemple, Devant les faux docteurs surpris et consternés... Il vit un nouveau-né qu’on apportait au temple: On consacrait à Dieu les mâles nouveau-nés;
Et l’on sacrifiait alors deux tourterelles Dont le sang pur coulait sur l’autel tristement. Et Jésus les saisit et délia leurs ailes En s’écriant! «Le Dieu que j’annonce est aimant!
«Croyez-vous qu’il se plaise aux douleurs des victimes? O race de serpents! descendants de Caïn! Je vous dis que le ciel est lassé de vos crimes Et qu’il vient délivrer l’innocent par ma main!
«Jérusalem! ô ville horrible, qui lapides Tes prophètes, et qui tortures l’innocent! Je viens sauver les doux, défendre les timides... Dieu ne veut pas de haine et ne veut plus de sang.
«Or, vous ne m’aurez pas toujours... Venez en foule, Je veux fonder l’amour; entrez dans mes desseins Je veux vous rassembler en moi, comme la poule, Chaque soir, sous son aile, assemble ses poussins!»
Il parlait, incompris par le prêtre farouche Qui savait égorger les ramiers sans remord, Et qui, la rage au cœur, l’injure sur la bouche, S’écartait de sa route en méditant sa mort.
XXIII
LA BARQUE ENGRAVÉE
Or, il vit des pêcheurs qui, les pieds dans le sable, S’efforçaient d’entraîner leur barque dans la mer, La poussant par l’arrière ou tirant sur le câble, Tandis qu’elle semblait scellée avec du fer.
«Nous aurons vent contraire!» Et, parmi leurs blasphèmes, Lui s’avança paisible et, saisissant l’avant, Comme un bœuf à l’araire il tira plus qu’eux-mêmes, Et la barque partit, le flot la soulevant.
Et comme ils connaissaient sa parole divine, Ils furent tous émus de sa simplicité, Et sentirent l’amour entrer dans leur poitrine, Avec le vent joyeux qui vint du bon côté.
XXIV
LA PROUE
Tout un peuple, nombreux comme les grains de sable, Sur le rivage blanc, par un matin très clair, Dans l’espoir d’écouter son verbe impérissable, Le pressait, le portait, houleux comme la mer.
Une barque était là, tirée à terre, vide. Il y monta, tourné vers les grands flots humains Et, debout sur la proue, à cette foule avide Il parlait sa parole en élevant les mains.
Derrière lui l’aurore éclatait,--et les âmes Croyaient voir s’avancer, du fond du gouffre bleu, Un bateau de secours auréolé de flammes, Et la proue était blanche et représentait Dieu.
XXV
IL COMMANDE AUX TEMPÊTES
Or, vous vous tourmentez pour bien des choses vaines; La vie est plus heureuse à qui désire moins; Le monde est une mer troublée, amours et haines, Et je porte avec moi la paix. Soyez témoins.
Vos folles passions, c’est la mer soulevée, Et vous luttez contre elle avec beaucoup de mal; Mais la barque, où je suis près de vous, est sauvée, Car les flots tourmentés tombent à mon signal.
Je sais, pour apaiser les flots, des mots suprêmes: Ayez l’âme des lys ou l’âme des oiseaux; Donnez-moi votre main, ayez foi dans vous-mêmes, Et vous saurez marcher comme moi sur les eaux.
XXVI
L’INFINI MIRACLE
Ses sœurs le cherchaient, et Marie, Toujours craintive d’un danger, Toujours prête à la gronderie, Disait: «A-t-il de quoi manger?»
Le peuple autour de lui fourmille, Implorant les mots guérisseurs. On lui dit: «Voici ta famille: Ta mère approche avec tes sœurs.»
--«Mes frères, mes sœurs et ma mère, Dit-il au peuple, c’est vous tous; La vie est une plante amère, Mais le miel de ma ruche est doux.
«Je suis la tendresse promise; Sur vos maux je viens me pencher; Et je suis plus grand que Moïse Qui fit jaillir l’eau du rocher:
«C’est la dureté des cœurs même Que je frappe, et l’amour en sort: Le ciel est en nous lorsqu’on aime... L’amour est plus fort que la mort.
«Possédés d’orgueil et de haine, Je chasse de vous ces démons. J’apporte la tendresse humaine: Nous avons Dieu quand nous aimons.
«Buvez à ma source d’eau vive, Car je sauve celui qui croit. Votre esprit boite? qu’il me suive: Il saura marcher vite et droit.
«Votre cœur est sourd? qu’il m’entende Muet? qu’il parle. Renaissez! Frappez: ma porte s’ouvre grande. Reposez sur moi, cœurs lassés
«Levez-vous, ô paralytiques, Marchez, emportez votre lit!» Et dans la joie et les cantiques Le monde infirme tressaillit!
--«Un aveuglement les égare; Ils t’ont mis sous terre vivant... Lazare, Lazare, Lazare, Lève-toi! Marche mieux qu’avant!»
Et l’esprit humain se redresse Et quitte, plus fort et plus beau, Au grand appel de la tendresse, Les bandelettes du tombeau.
O temps d’allégresse première Où l’aveugle des grands chemins Se voyait rempli de lumière Quand Jésus élevait les mains!
XXVII
LES PETITS ENFANTS
«Je suis la paix, l’amour, et mon règne commence,» Disait-il, et tous les souffrants suivaient ses pas... Comme il était pressé par une foule immense, Les enfants, qui voulaient le voir, ne pouvaient pas.
Les disciples disaient «Laissez passer le Maître!» Et plusieurs éloignaient les gens avec leur main, Et les petits enfants qui voulaient le connaître Se trouvaient écartés aussi de son chemin.
Les mères tout à coup sentaient leur main lâchée Par le petit garçon et sa petite sœur, Et les enfants, grimpant sur l’arbre de Zachée, Regardaient de là-haut l’Homme de la douceur.
Quelques-uns à cheval sur le cou d’un bon père, Et d’autres sur le bras de leur mère et pleurant, Tous voulaient voir Celui qui disait: «Peuple, espère!» ... Ils le sentaient si près de leur cœur, quoique grand!