Jésus

Part 6

Chapter 61,873 wordsPublic domain

Il a plus d’une fois baisé mes blanches ailes.

LE PASSEREAU.

Il m’a pris bien souvent dans le creux de sa main.

LA COLOMBE.

Mon bec rose a baisé ses mains blanches et belles.

LE MOINEAU.

J’ai gazouillé d’amour au bord de son chemin.

LA GLOIRE DES LYS.

Ne vous lamentez plus, ô fleurs, bêtes et choses: Nous ferons oublier à tous cet affreux jour; Sous l’azur, les lys blanc, bien plus beaux que les roses, Par-dessus sa misère élèvent son amour.

Devant ses pieds sanglants, sous l’effroi des prodiges, Laissons les criminels s’écraser à genoux; Nous, toujours blancs et purs, droits sur nos fermes tiges, Nous dirons qu’il fut jeune et blanc comme un de nous.

Il était pur et blanc, droit comme nous le sommes, Et ses oiseaux chéris le diront dans leurs chants. Ce fut un étranger divin parmi les hommes, Ce n’était qu’un ami parmi les fleurs des champs.

Laissez l’homme gémir, passereaux et colombes! Et nous, les innocents, les lys qu’il regretta, Croissons, multiplions, couvrons toutes les tombes, Et par pitié cachons l’horreur du Golgotha.

LXXVI

JOSEPH D’ARIMATHIE CHEZ PILATE

PILATE.

Quoi! vous, un sénateur, Joseph d’Arimathie, Vous venez demander d’ensevelir Jésus! Et vous blâmez sa mort, quand je l’ai consentie. Ces sentiments nouveaux...

JOSEPH.

Je les ai toujours eus, Jamais je n’approuvai la malice des autres, Mais j’étais riche, faible, et même sénateur! Comme sur lui la haine était sur ses Apôtres: Je faisais comme vous, Pilate, j’avais peur!... J’ai honte enfin de voir comment on l’abandonne...

PILATE.

Quand on court au-devant du blâme, on a grand tort. Si je vous ai dit non, ma raison est fort bonne: Quel bien lui ferez-vous maintenant qu’il est mort?

JOSEPH.

Je soulage du moins la conscience humaine, Vous avez décrété tant d’horreur aujourd’hui, Qu’une vertu m’a pris, que la mesure est pleine Et je vous secours, vous, Pilate, plus que lui. Il ne faut pas qu’on dise à la race future Qu’après avoir fait fuir, sous le vent de l’effroi, Ses disciples, des gens simples dans leur nature, Vous avez refusé le corps du Maître, à moi. Je veux ensevelir cet homme comme un homme, Et vous le permettrez, je vous prie, ou sinon J’irai dire partout que le préfet de Rome, Ayant tué Jésus, tremblait devant son nom.

PILATE.

Sa mort a fait souffler comme un vent de démence... Allez donc enfouir à tout jamais son corps.

JOSEPH.

Sa mission finit, mais la nôtre commence... Il ressuscitera, par nous, d’entre les morts.

A Nicodème qui l’attend au seuil:

Viens, parais maintenant, très humble ami du Maître, Qui, comme moi, suivis en secret ses leçons. Nous qui n’osâmes pas, vivant, le reconnaître, Maintenant qu’il est seul dans la mort, paraissons!

LXXVII

MAGDELEINE

Alors, à l’Orient, une aube froide et blême, Traînant sur la montagne une robe en haillons, Parut. L’Homme aussitôt, sous les premiers rayons, Tout pâle, rayonna plus que l’aube elle-même...

On eût dit que de lui naissait le point du jour, Et que sa chair laissait transparaître des flammes; Tout sommeillait encor, les soldats, Jean, les femmes... Quel œil se lèvera le premier vers l’amour?

Jean était las. Marie était comme écrasée. Les plus grands désespoirs font cet accablement. Un soldat s’éveillait. Dans ce même moment, Magdeleine, en pleurant, pressa la croix baisée.

Elle éleva vers Lui la beauté de ses yeux Où l’amour tendre et pur était une lumière, Et fière de pleurer, ce jour-là, la première, Elle aima dans la mort l’époux mystérieux.

LXXVIII

LA VISITE AU TOMBEAU

RÉCIT DE MAGDELEINE AUX DISCIPLES

MAGDELEINE.

Et nous venions, sa mère, et d’autres avec nous, Apportant au tombeau la myrrhe préparée, Mais nous ne vîmes plus la pierre de l’entrée; Nous entrâmes alors en pliant les genoux.

Deux Anges étaient là, blancs, vêtus de lumière, Qui nous dirent: Pourquoi chercher dans les tombeaux? Il est vivant.--Et ces deux anges étaient beaux Et me dirent: «Tu dois le revoir la première.»

A terre, le linceul était demeuré là, Et comme je pleurais, Jésus me dit: «Marie!» L’ayant vu, je dis: «Maître!» Alors il s’envola...

LES DISCIPLES.

Hélas! Hélas! Hélas! c’est une rêverie.

LXXIX

LA RÉSURRECTION

Or, il ressuscita, si vivant dans leur âme Que tous crurent le voir et le virent vraiment. Il apparut d’abord dans le cœur d’une femme, Car on garde la vie aux morts en les aimant.

Et le ressuscité du cœur de Magdeleine Passa dans tous les cœurs, plus parlant que jamais... La montagne a conté ce prodige à la plaine Et la plaine en chantant l’a redit aux sommets.

Et du haut d’un mont bas, vu de toute la terre, Lieu maudit entre tous comme le plus béni, L’ombre des deux grands bras de la croix solitaire Étreint le monde entier dans l’amour infini.

LXXX

LES DERNIÈRES PAROLES DU LIVRE DE JEAN

Il fit beaucoup, n’ayant que peu de temps à vivre, Et celui qui voudrait tout écrire en détail Ne pourrait pas suffire à l’immense travail, Et le monde serait trop étroit pour le livre.

IL EST ÉTERNEL

Homme divin, au pied de ta croix qui chancelle, Arbre toujours debout quoique battu du vent, Je viens, humble inspiré de l’âme universelle, A l’heure d’un grand soir, t’adorer en rêvant.

Des scribes nous ont dit qu’avant ton Évangile, Bien avant toi, Bouddha se fit homme étant roi, Et que ta gloire ainsi comme une autre est fragile, Et que tu n’es plus rien, si Dieu n’est plus en toi.

Ils ont dit, pour nier tu charité sublime, Qu’elle prouve la peur des maux qu’on craint pour soi, Comme si le peureux, penché sur la victime, Était moins beau, quand il secourt malgré l’effroi.

Ce n’est pas tout: l’horreur mystique sort des tombes Chaque fois que ton nom retentit sur l’autel; Des chrétiens se sont faits vendeurs de tes colombes: Ils n’ont plus le vrai sens de ton Verbe immortel.

On a fait de ton nom sortir tous les scandales, Et l’on a vu tes fils, des prêtres et des rois, Ton sceptre en main, les pieds chaussés dans tes sandales, Imitant tes bourreaux, reclouer l’Homme en croix.

Eh bien, qu’importe à ceux que ta lumière inonde! En es-tu moins la vie et l’espoir incarné, Le vrai Verbe vivant, le vrai salut du monde? Seul tu conçus l’amour, seul tu nous l’as donné!

Nul de tes précurseurs n’est vivant dans notre âme, Pour nous c’est ton nom seul qui signifie amour; Dix-neuf siècles déjà se sont transmis ta flamme, Et chaque heure est ton heure et chaque jour ton jour!

Quelques versets tombés de ta lèvre divine, Quelques gestes inscrits dans un livre inspiré, Le drame d’une mort où l’espoir se devine, Voilà de quoi le monde est encor pénétré.

Par de pauvres chansons qui disent ta légende, Par des drames naïfs et des acteurs de bois, Ta parole aux enfants se transmet simple et grande Et souffle en eux de tous les côtés à la fois.

Certes, nous sommes loin des beautés de ta vie: L’avarice et la haine occupent nos instants; Notre fange a couvert ta trace mal suivie, Mais ton pur souvenir nous sauve en tous les temps.

C’est un dernier rayon de ta lointaine étoile, C’est un mot familier qui te répète en nous, C’est Véronique avec ta face sur son voile, C’est le Cyrénéen essuyant tes genoux;

C’est Pilate, lavant ses mains du sang du Juste, C’est l’amitié de Jean qui n’abandonne pas, Et nos cœurs sont la Table où ton Verbe s’incruste, Et ton nom retentit sous chacun de nos pas.

Ta vie est le flambeau dont l’univers s’éclaire. Sans la simplicité de tes légendes d’or, Ton cœur n’entrerait pas dans le cœur populaire Qui sent, lorsque l’esprit ne conçoit pas encor.

L’amour n’est pas un fruit des veilles du génie. La mère et son enfant se l’expliquent tout bas: Ta charité, ce n’est qu’une femme infinie Qui voit des fils partout et ne distingue pas.

C’est ce cœur élargi que tu nous fais comprendre, C’est l’homme ayant pitié de l’homme faible et nu, C’est l’âme de chacun se faisant mère tendre Pour protéger dans tous l’avenir inconnu.

Un seul flambeau qu’on penche en allume cent mille; Ton seul cœur généreux suffit au genre humain, Et ce mot: AIMEZ-VOUS, où tient tout l’Évangile, Multiplie à jamais tes poissons et ton pain.

Pour que le boiteux marche et que l’aveugle voie, Tu parlas de tendresse... et le sourd te comprit! Et les infirmités tressaillirent de joie... Voilà ton grand miracle: il est tout en esprit.

L’âme humaine, c’était Lazare. Elle était morte. Tu vins pleurer sur elle. Oh! comme tu l’aimais! Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte, Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais.

Elle y marche à travers le crime et la souffrance... Comme Pierre, elle t’a trahi, mais en t’aimant, Et le chaos du mal n’est rien qu’une apparence Où ton verbe caché monte invinciblement.

Deux mille ans ont à peine ouvert le gland du chêne Qui tiendra sous ton nom l’univers abrité... Ta victoire sur tous les cœurs n’est pas prochaine, Mais qu’importe le temps à ton éternité?

Le monde passera, car il faut que tout meure, La terre sous nos pieds, le ciel sur notre front; Mais par delà la mort ta parole demeure: Heureux les derniers nés du monde: ils te verront!

TABLE

Dédicace 1 Les pèlerins, prière dans le soir 5

Les bergers dans la montagne 17 L’hôtellerie de Bethléem 25 Les bergers dans l’étable 27 Naissance de la pitié 33 La fuite en Égypte 35 L’enfant au berceau 39 A douze ans 41 Le grand chagrin 47 Il croissait devant Dieu 49 Jean-Baptiste 55 La tentation 61 Le filet 65 Discours sur la montagne 67 La paix en retour 77 Le lumignon 79 Bons grains 81 La fille de Jaïre 85 Le bon Samaritain 87 Le pain multiplié 89 Les fourmis 91 Trop peu d’ouvriers 93 Les colombes 95 La barque engravée 97 La Proue 99 Il commande aux tempêtes 101 L’infini miracle 103 Les petits enfants 107 Les commérages 111 La femme 113 La Samaritaine 115 Marie-Magdeleine 117 Marthe et Marie 121 L’inscription sur la terre 125 Le bœuf 129 L’âne 131 L’argile 133 Chez Marie, mère du Christ 137 Le sommeil 147 Le triomphe 149 Sur le parvis du Temple 153 La colère 161 L’indignation publique 165 Le banquet 169 La sueur de sang 171 La grande solitude 177 La preuve est en nous 181 Le baiser de Judas 183 L’épée 185 Le regard 187 Le soufflet 191 Judas 193 La justice du peuple 197 La vengeance 203 Le roseau 205 La croix 207 Le bois vert 209 Le Juif errant 211 Le Cyrénéen 213 Véronique 217 La face sur le voile 219 L’horizon du Calvaire 221 Le trou dans le roc 223 Le bourreau sur l’échelle 225 Les invectives de la foule 227 Les deux larrons 231 Au bon voleur 233 Le doute suprême 237 Le testament d’amour 241 Où sont les autres? 243 Jean 247 Le chemin vers Dieu 251 Propos de foule 255 C’est lui qui veille 261 L’homme meurt seul 263 La gloire des lys 265 Joseph d’Arimathie chez Pilate 271 Magdeleine 275 La visite au tombeau 277 La résurrection 279 Les dernières paroles du livre de Jean 281

Il est éternel 283

15735-11.--CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.