Part 23
— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui faire ce mensonge-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rapprochant de nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager. Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi... Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui sera assez heureux pour te plaire; et ne t’afflige pas de ces premiers chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée encore, et véritablement, désormais.
— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon, et il aime tous ses enfants.
— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort...
— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même.
— N’importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée, persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je le sais; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé; rends-moi justice. Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas comme les autres, toi. Oh! je te respecte, Jeanne, moi seul je te respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays. Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi; et dans le temps même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée volontairement.
— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie grandement.
— Des bontés, Jeanne!... Eh bien! prends-le comme tu voudras, et remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant, Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée! Je ne te demande qu’un peu de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je ne fais pas le malade, moi; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me transporte, il m’agite; mais il me donne le courage de te respecter; et je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas malheureuse toi-même!
Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement; mais je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et, malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.
— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir. A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.
Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche. Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras.
— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.
— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant, et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi? Je ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus étrange.
— Oh! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un peu de me retenir comme ça!...
— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi.
— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon! oh! j’en suis bien fâchée! Comment donc faire pour sortir d’ici? la nuit s’avance...
Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés. Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici.
— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice.
— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je n’ai pas envie de me tuer.
— Oh! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une peur!... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai senti mon cœur se briser : ah! si tu le sentais battre! vraiment me voilà comme si j’allais mourir.
Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence; Léon aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau stratagème!
— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu impatientée.
— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en sautant.
— Oh! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.
— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester une minute de plus.
— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon!
— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne porte de prison, garnie de fer en entier.
— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira!
— Ah! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi de cette fenêtre, et adieu.
Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait l’horizon; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être! D’autres t’ont fait de belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie!... Un baiser, Jeanne, tu t’en effraies! Il y a une heure que je pourrais t’en prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer; ta méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh! Jeanne, sans tous tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi... Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et déraisonne... Adieu! Jeanne, mais ce seul baiser!...
— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce n’est pas que je croie que ce soit un grand crime; je ne veux pas condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous le cache pas; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.
— Oh! c’est de la haine contre moi! une haine mortelle! ou c’est un défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.
— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais contre personne! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je serais damnée si j’y manquais.
— Un vœu! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau délire. Oh! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la damnation retombe sur moi! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le conçois; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non, tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton devoir... mais laisse-moi user de mon droit.
Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.
XXIII LE VAGABOND
Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à la haute politique de madame de Charmois; et celle-ci, trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés, s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.
En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et prit au galop la route de Toull.
Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour du chemin face à face avec sir Arthur.
La nuit était encore assez sombre; mais l’Anglais étant sur un terrain plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.
— A cheval et en voyage? s’écria sir Arthur; Dieu soit loué! mon cher Guillaume est guéri!
— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire; mais, avant tout, dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin?
— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n’ai pas rencontré une âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne. Expliquez-moi...
— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et c’est pour cela que vous vous êtes éloigné; mais ce que vous ne savez peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle épouvante s’éveille en moi! Où peut-elle être?
— Mais depuis quand est-elle partie?
— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes me paraissent des années depuis que je la cherche...
— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.
— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.
— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont doux et hospitaliers?
— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore plus que moi! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma mère! Je crains le désespoir de Jeanne!
— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Êtes-vous autorisé à la ramener chez vous?
— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et moi!... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.
— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...
— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce n’est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver.
— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.
— Qui êtes-vous? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons?
— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.
L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question de l’Anglais :
— Qui êtes-vous?
— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet; mais ne me violentez pas et ne me _dessoubrez_[24] pas mes vêtements, mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien.
Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.
— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en serez récompensé.
— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue, je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit de Toull à Boussac sans la rencontrer.
— Dites donc où elle est! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous!
— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en reviendra?
— Combien voulez-vous? dit l’Anglais.
— Dame! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie; ça se paie même cher au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si elle ne veut pas de vous.
— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou je vous étrangle! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.
— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous échauffer! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent un jour ou l’autre.
— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et vous voulez de l’argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.
— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez par ici; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.
— Un autre! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où est-il?
— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais! répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs! Que le bon Dieu vous assiste!
Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui s’échappe d’un piège.
— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s’écria le calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.
— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre compagnon, je ne demande pas mieux!... Mais vous dire où sont les amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois pour ne pas se tromper.
— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.
— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d’âge comme moi! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas.
— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant!
— Ça vaudrait bien le double!
— Va pour le double; et si vous dites la vérité, vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, et nous nous méfions.
— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j’ai peur... Les loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde a peur dans ce monde.
— De quoi avez-vous peur?
— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos pistolets! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.
— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas seule, Arthur; débarrassez-vous de ce mendiant, et passons outre.
Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur.
— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m’est égal, je vous retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici.
Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une demi-heure comme une sentinelle vigilante.
— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne peut que nous retarder.
— Essayons toujours! dit M. Harley.
— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant vous avez huit jambes à votre service.
— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille devant nos chevaux.
— Vous croyez, Monsieur? dit Raguet en déposant sa besace sous une grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée d’une croix et sanctifiait ainsi le _carroir_ maudit des quatre chemins, lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne sont pas préservés par le signe de la religion.
Et aussitôt le mendiant courbé se redressa; le vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de la peine à le suivre.
Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta :
— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la porte du château à M. Marsillat.
— Marsillat! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.
Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.
— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle, dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.
Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur ses traces :
— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez bien payé, je suis content. Marsillat est un _chétit_ qui laisserait mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un homme mort; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
Et il disparut.
Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le jeune homme à la porte du château.
— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire? Il se peut qu’on nous ait trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle? Et vous ne supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le ravisseur! D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait?
— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur; un pressentiment me dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger.
— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume, et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à l’improviste chez votre ami.
— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche!