Part 22
— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d’ailleurs tu as jamais eu à te plaindre de moi?
— Oh! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.
— Eh bien! allons donc! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de Fanchon.
Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante. Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah çà! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie commence.
— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne.
— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons! mets ton bras autour de moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis.
Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la montagne de Montbrat.
Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables des Toullois _Cambiovicenses_ contre Fabius. Je crois qu’on découvre encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du _mallus_ gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, avec les yeux de la foi.
Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de Boussac et entre autres un _domaine_ ou métairie du côté de Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction et la main-d’œuvre sont à vil prix.
La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder. Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures, ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de certaines devises pieusement audacieuses : « _Mon argent et mon droit_. »
Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur jument avec _sa suite_, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par les pas des hommes d’armes.
— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur l’herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante.
— Ce n’est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de distinguer quand même elle aurait existé.
— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise. Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me voler Fanchon.
— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon?
— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la débridais pas, elle casserait tout.
Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne, la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu l’hospitalité.
[20] Nous avons conservé ce vieux mot; et si vous alliez parler de brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous n’eussiez le soin de généraliser et de dire le _brebiage_; encore n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le _chenfrais_, c’est-à-dire le français moderne.
[21] Par cette expression, _les autrefois_, les paysans expriment mieux que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et vague des siècles écoulés.
[22] _Mon vieux, ma vieille_, sont des termes d’amitié entre les jeunes gens.
[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des Bardes.
XXII LA TOUR DE MONTBRAT
Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s’inspirer dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque chose comme la _petite maison_ des champs d’un bourgeois libertin. L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers, placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit.
— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît.
— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.
— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas d’ici, Jeanne; je vais revenir...
Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre, aucune promesse n’aurait d’effet sur elle.
Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il; mais voilà enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence! se disait encore Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.
— Se faire aimer!... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé; se faire aimer, de craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures! c’est une cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m’échapper, mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.
— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.
— Partie? elle n’est donc plus malade?
— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de la table.
— Je vas dire qu’on vous apporte _une clarté_, dit Jeanne un peu rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver vos papiers comme cela dans la nuit.
— Très bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne; les métayers sont dans la cour, et puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient pas sortir.
— Mais c’est peut-être pire! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on n’a rien à se reprocher?
— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais sujet, et tu vois pourtant, _ma vieille_, que je suis plus raisonnable que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton épouseur d’Anglais.
— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos métayers de la cour pour que je m’en aille.
— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon. Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à travailler.
— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça.
— Si! la femme est curieuse comme une mouche; elle viendrait me relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul.
— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en compagnie.
— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle était un peu folle!
— Pauvre Claudie! vous lui avez fait bien des peines, pas moins! une si bonne fille! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon.
— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut moi qu’un autre; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai jamais.
— Oui! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout? Vous vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.
— Donne-moi donc le temps de souffler! N’as-tu pas peur que je te retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne!
— Oh! non, Monsieur.
— Eh bien! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons libres dans un petit quart d’heure; assieds-toi et ne parle pas si haut, je cherche mes papiers.
— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez arriver trop tard à Toull.
— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac?
— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante!
— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les gens du château?
— Oh! non, Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me fâcher jamais contre eux.
— Eh bien! ils se sont fâchés contre toi?
— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront.
— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.
— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.
— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.
— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin d’un avocat.
— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre, Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts seraient mieux défendus.
— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de tout cela! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure; et si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne tout.
— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.
— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne; j’ai assez de chagrin comme cela.
— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m’en faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si Guillaume te faisait la cour.
— Ah! mon Dieu! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu le cœur de vous parler de ça?...
— Elle ne le croyait pas; mais la grosse Charmois le lui répétait si souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te surprendre, Jeanne; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son fils, et...
— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume?
— La Charmois le prétend ainsi; mais moi j’ai essayé de rassurer ta marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de ta faute.
— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait de la peine. C’est impossible!
— Oh! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu n’es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais laissé prendre d’espérance à ton parrain?
— Oui, Monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en conscience, le jurer aussi!
— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne; et celui qui l’inspire le voit bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.
— Mais c’est faux! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai pas eu une minute d’amour pour mon parrain!
— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne? s’écria Léon tout ému.
— Eh oui, monsieur Léon! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous? Vous ne voudrez pas me croire non plus, vous.
— Jeanne, je te croirai; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta main dans la mienne...
— Et pourquoi ça, Monsieur?
— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une chose grave, _ma vieille_. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir; mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.
— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père, son parrain, enfin!
— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous les soins que tu as pris de Guillaume...
— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de m’épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme ça!...
La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha, qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché sur son sein.
— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la plus belle et de la meilleure de toutes les filles?
— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant; je ne suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais, allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull.
— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée.
— Oh! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur; le temps est couvert, mais le vent n’est pas à l’eau.
— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots!
Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.
— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller, dit-elle; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.
— Eh bien! attends que je te cherche un parapluie...
— Oh! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur Léon.
— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi, reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit ce que je dois répondre.
— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si vilaines choses.
— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie.
— Oh! celle-là ne m’accusera pas!
— A force d’entendre dire que tu es coupable!
— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait.
— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir t’épouser.
— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C’est de l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays...
— Il est marié?
— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi, j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a dit une parole d’amour ni de mariage.
— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne? Peux-tu me donner encore ta main en gage de sincérité?
— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon; si vous ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien.
— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de ta conduite...
— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça; je ne veux pas me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore.
— Oh! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas!
— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère, s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et absurdes à ses yeux. Oui! oui! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur encore que les autres jours!