Jeanne

Part 21

Chapter 213,914 wordsPublic domain

A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet.

— Tu vas donc te promener, ma Jeanne?

— Je m’en vas au pays de chez nous, mon _vieux_... Ma tante est bien malade, et j’aurais dû partir ce matin.

— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne? la nuit te prendra en chemin.

— Oh! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud.

— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais monde, te défendrait-il ben?

— _Oui bien_, va, n’aie pas peur.

— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin? J’aurais demandé permission d’aller te conduire...

— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me _détemses_ pas.

— Tu reviendras demain, Jeanne?

— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire. Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais.

Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la porte du cabinet de Léon Marsillat.

— Qu’est-ce? dit-il avec son ton brusque.

— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat?

— C’est encore vous, chenapan? Que voulez-vous?

— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat.

— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce n’est pas mon heure. Allez au diable.

— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat; mais vous m’écouterez bien.

— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous êtes incorrigible.

— Oh! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige.

— Oui, comme à l’ordinaire! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une vengeance de coquin?

— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils pas mis dans la tête à présent que je m’habille en _femelle_, et que je vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la lavandière autour des fosses?

— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens qui veulent vous corriger.

— Du tout, Monsieur, jamais! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine; mais je me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps.

— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu, maître Raguet! ainsi, taisez-vous.

— Oh! vous croyez? mais vous vous serez trompé!... Tant qu’à la Jeanne...

— Taisez-vous, encore une fois!

— Elle vient de partir du château, vous le savez donc?

Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude, sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua :

— Oui, Monsieur, oui! toute seule avec son chien... Elle s’en va à Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle marche vite!

— Qu’est-ce que tout cela me fait? dit Léon. Vous me fatiguez, allez-vous-en!

— Je m’en vas, et je dirai à votre _valet_ d’arranger vot’ chevau bien vitement.

— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie, il le fait comme il le dit.

Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui le poussait.

Il franchit la ville au grand trot; puis pensant qu’il devait laisser prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour, il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue.

— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au moment où Léon allait prendre celui de Savau.

Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se plaça devant la tête de son cheval en disant :

— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça!

— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est fait le manche de mon fouet!

— Jésus, mon Dieu! murmura le bandit stupéfait; il n’y a donc que des ingrats dans ce monde!

XXI LE MIRAGE

« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle!... »

Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades. C’est un _bon endroit_, et aucune _mauvaise chose_ n’oserait venir m’y tourmenter.

Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas compter sur la _connaissance_ que sa mère lui avait donnée à l’effet de repousser les méchants _fadets_ et les follets pernicieux. Elle avait souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on appelle cela _sereiner les ouailles_[20].

Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres, et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les _demoiselles_ chantent au piano les plus plates et les plus détestables nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes voudraient avoir trouvées.

Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à _sereiner_, Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.

« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. » « C’étaient trois petits tendeurs, etc. » « Chante, rossignol, chante, etc. »

Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième siècle. La _savante_ Tula avait appris à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :

Je maudis le sergent Qui prend, qui pille le paysan; Qui prend, qui pille, Jamais ne rend.

Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure :

Petite bergerette, A la guerre tu t’en vas... . . . . . . . . . Elle porte la croix d’or, La fleur de lis au bras; Sa pareil’ n’y a pas, etc.

Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les _fades_ et les _femmes_ indifféremment. Le curé Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M. Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais; et si sa mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc, dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan? L’idée pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué, quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre? Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir été témoin oculaire de toutes ces choses, _avant la révolution_. Mais le récit n’en était pas moins vrai; il s’était perpétué de père en fils dans sa famille.

Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille »; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte.

A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain! Elle recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir. Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n’en aurait pas moins l’amour _des bêtes_ et du travail. Elle retrouverait les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude. Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois; elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts. Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville. Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie; mais elle se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches. L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour, élevé à la plus haute puissance.

Tout à coup, le cri sinistre de _l’oiseau de la mort_ (le crapaud volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres pierres jomâtres.

— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres. On a tué du monde là-dessus, _les autrefois_[21], et les âmes sans confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter l’_Ave_, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale, lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.

— Eh bien! Finaud! Eh! petit Finaud! A qui en as-tu? dit Marsillat, dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille![22]

— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu, qui semblait dire : Passez votre chemin.

— Ah çà! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un ami pour la défendre.

— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi.

— Et ton _galant_ n’est peut-être pas loin?

— Bon, bon, amusez-vous! vous savez bien que les galants et moi ça ne va pas ensemble.

— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se retrouver.

— Ne me taquinez pas, monsieur Léon; je ne suis pas gaie.

— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au château?

— Oh! non, Monsieur! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir. En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que vous pourriez en avoir vu de chez nous.

— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris la maladie de ta tante?

— Dame! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour me faire du chagrin.

— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre cela; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais dit.

— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat; ce serait m’empêcher de faire mon devoir.

— C’est vrai, mais que veux-tu? J’avais peut-être mes raisons pour ne pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.

— Est-ce que ma tante serait en danger?

— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai laissée chez moi.

— Chez vous, monsieur Marsillat? où donc, chez vous?

— A Montbrat; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours?

— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous?

— Oh! elle y est encore. Que veux-tu? c’est une méchante femme que je n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur, comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.

— Ah! mon Dieu! ma pauvre tante! Mais ça me fend le cœur ce que vous me dites là, monsieur Léon! Si je l’avais su plus tôt! je ne voulais quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...; mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet m’a fait des mensonges.

— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura menti, en effet. Tiens! c’est tout simple! Il aura pris l’argent pour lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis... deux semaines, je crois; oui, il y a bien deux semaines!

— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien des bontés! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon cœur. Je vous remercie bien pour ma tante; j’irai la voir demain matin à Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour l’emmener.

— Et où veux-tu l’emmener?

— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme dans la misère.

— Comme tu voudras, Jeanne; mais elle ne m’est pas à charge, je t’assure.

— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon; allons, en vous remerciant! Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que vous, ni vous aussi doucement que moi.

— Mais où vas-tu donc maintenant?

— Je m’en vas à Toull.

— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas?

— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit encore chez vous.

— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore.

— Eh bien! demain matin, à soleil levé, j’y serai.

— Et pourquoi pas tout de suite? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici, et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu, d’ailleurs? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir.

— Oh! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près, d’après la position du grand et du petit _chariot_.

— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t’en voir ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac.

Jeanne secoua la tête.

— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à Montbrat.

— Et de qui as-tu peur? de moi peut-être?

— Je ne dis pas ça, monsieur Léon; mais ça ferait causer.

— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi.

— Vous n’y restez pas?

— Non! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures. Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.

— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera.

— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin?

— Oh! je le trouverai bien, Monsieur! je ne me perdrai pas, allez!

— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose. Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque pas.

— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi? dit Marsillat. Tu ne pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.

— Oh! c’est égal, j’ai ma cape.

— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne, j’en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras une demi-heure plus tôt, et moi aussi.

— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.

— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas; je crains qu’il ne t’arrive malheur.

— Et que voulez-vous qu’il m’arrive?

— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi comme si j’étais cette canaille de père Raguet!

— Oh! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête homme; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour plaisanter aujourd’hui.