Part 20
— Oh! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère me le commanderait.
— Oh! Jeanne, pensez-y! M. Guillaume est un bien beau jeune homme; il est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands services, et il vous aime à en mourir.
— Que je meure donc à sa place! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas de l’épouser.
Et elle se prit à pleurer.
— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée?...
— Moi, Monsieur? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée vous avez là! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas?
— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un?
— Avec quelqu’un? Non, Monsieur, vous vous trompez.
— Mais vous aimez quelqu’un?
— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses joues, comme si ce soupçon l’eût offensée.
— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence?
Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes une faible et fugitive rougeur.
— Non, Monsieur, répondit-elle enfin; vous me faites de la peine en me questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si je peux consoler mon parrain de sa peine; mais ça n’est pas possible. S’il veut me _garder dans son idée_, il faut que je m’en aille.
— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis, je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même; sa souffrance retombe sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous confier; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur mon honneur.
— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de Toull-Sainte-Croix? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur; ça ferait mal parler de moi et de vous aussi; mais si vous avez quelque chose à me commander, vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir.
— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému; et il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au moins son jeune ami du tourment de la jalousie.
Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants de l’autre rive.
Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère.
Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie était triste; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le désirât. M. Arthur écrivait des lettres; il paraissait préoccupé. Il venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin. Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial; il fit une toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou trois jours, et prit la route du Bourbonnais.
La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge de la maison disparût par sa négligence.
La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie, lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de Raguet murmurer derrière elle :
— Attends, la belle Jeanne, attends! je m’en vas t’aider.
— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici? lui demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.
— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici? reprit Raguet d’un ton goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un grand chevau jaune.
Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le sentier qui conduisait au jardin.
— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne? dit Raguet en la suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des filles.
Et au bout de trois pas, il reprit :
— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne? Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça?
— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait du jardin; je n’épouse personne.
— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras bourgeoise?
— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas.
— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain. Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous? Depuis vingt mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée _en misère_[19]. Les fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la _lairas_ pas mourir sans venir lui dire bonsoir?
— C’est-il vrai, ce que vous dites là? demanda Jeanne en s’arrêtant, car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade?
— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander par queuque-z-uns si c’est vrai.
— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.
— Tu sais ben que si! puisque je l’ai rencontré _au droit_ des pierres jomâtres.
— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va; mais je saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade.
— Oh! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte.
— Mais si elle est _en misère_, comment donc que vous n’êtes pas avec elle, vous? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous la soignez si mal!
— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle! Il y a deux mois que je l’ai laissée là.
— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante?
— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas.
— Eh bien! vous êtes un vilain homme; je le savais bien! répondit Jeanne en lui fermant la porte au nez; et elle revint à la maison, incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet.
[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne correctement; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans.
[19] Malade en langueur.
XX ADIEU A LA VILLE
Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où peut aller la magnanimité sublime d’Arthur? Il voit que je l’aime, et il croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser! L’épouser!... Eh! si elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté? Malheureux insensé! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit inquiet et lâche! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de mon ami? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre et détruire à mon profit ses espérances? Irais-je offrir à Jeanne un cœur incertain et tourmenté; l’indignation de ma mère, mille obstacles à braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir sans nuage que lui offre le noble Arthur? »
En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur, au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie vint s’asseoir dans le grand fauteuil; Jeanne était, disait-elle, trop fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit avec une amère douleur.
— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral. Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire pour lui que la mort? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.
— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien; mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à vivre, il deviendra fou très certainement.
— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.
— Cela se pourrait; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier.
— Que voulez-vous dire?
— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait; je ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune homme! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi.
— Vous le croyez?
— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh! je sais bien que sous votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume, vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence.
— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la demander pour lui.
— Eh bien! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai, cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il regarde la lune, il regarde Jeanne; il voit que votre cerveau brûlé d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison. Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille. Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz des nouvelles.
— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais.
— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet, et tout sera dit.
— Je le veux bien; mais si cela exaspère Guillaume? je n’ose rien. Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature l’agite un peu trop.
— Eh bien! dit la Charmois après quelques instants de silence, donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera.
— Que je lui donne! Mais ce que vous dites là est contraire à toute morale, à toute piété!
— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements toujours inévitables et parfois nécessaires.
— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous venez de me parler d’un mariage avec Elvire?
— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une maîtresse avant le mariage? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que toute autre; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas d’intrigue, elle ne saura pas le passionner; sa stupidité le lassera bien vite; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux, quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...
— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit diabolique.
La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure.
Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un coup décisif.
— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre marraine sait tout.
Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder.
— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M. Harley, reprit _la Charmoise_, et que vous avez pensé qu’il serait aussi facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma chère, que l’un est aussi impossible que l’autre; qu’on vous trompe, qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même rougirait d’en avoir la pensée.
— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites.
— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser pour vous faire consentir...
— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux!
— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour?
— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.
— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra.
— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien, Madame.
— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez peut-être faire du scandale. Eh bien! cela ne sera pas; on ne fera aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici.
Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.
— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus.
Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à temps sa trop faible amie.
— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle est coupable, elle sera soumise; si elle est sage, elle se soumettra.
— Que voulez-vous dire? qu’avez-vous fait? dit madame de Boussac; vous me faites trembler.
— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais! laissez-moi faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper, et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez! Si Guillaume n’est pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils.
— Mais tout cela est criminel! Tel fut le dernier cri de détresse de la conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous les menaces.
— Eh bien! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes, attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir. Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra, pour cela, qu’un an ou deux d’absence.
— Ah! c’est affreux! s’écria madame de Boussac, le perdre encore, passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce prix, c’est au-dessus de mes forces.
— Je le savais bien! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à Jeanne; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’_enfant_, et je vous promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.
Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle fut repoussée avec une apparente dureté.
Jeanne alla _affener_ ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur; puis elle rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour clore religieusement une phase de sa vie de travail.
Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle les baisa longtemps en versant des larmes amères...
En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans lui rien dire.
— Où vas-tu donc? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de son triste sourire.
— Aux champs, répondit Jeanne.
— L’heure est passée, dit Claudie.
— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne; et elle descendit précipitamment.