Part 24
— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de bonnes relations? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que tout cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de l’équité.
— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes veines... et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas amoureux d’elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l’ai peut-être jamais été... C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur... Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les armes à la main!
M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son sang-froid et sa présence d’esprit.
— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire, et maîtrisez vous, quoi qu’il arrive.
Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :
— N’importe, Jeanne! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser!
Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient à l’ébranler.
— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel; j’aime mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.
C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume était déjà derrière lui.
— Ah! merci, mon bon Dieu! s’écria Jeanne; voilà du monde pour vous faire honte, monsieur Léon.
— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte!
— Oh! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.
Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat armer son fusil de chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les assiégeants.
— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si tu as le malheur de dire un mot, de faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue!...
— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de vous. Ne faites pas de malheur; je ne demande qu’à sortir sans qu’on fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur.
On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle.
— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte après, c’est tout ce qu’il me faut.
— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là? ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous?
— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour une affaire importante et très pressée.
— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haut et vous frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens? Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais.
— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh! non, Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher.
— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne!
— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz! Je vous avertis que je ne suis pas seul! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce qu’il y a pour votre service.
— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.
— Ah! ah! vous êtes deux? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant. Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma maîtresse.
— Ce sera donc un combat à mort! s’écria Guillaume, car nous sommes armés aussi, et nous voulons entrer.
Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère.
Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte. Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la fureur impétueuse du jeune homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui avait un pistolet dans chaque main.
— Très bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que l’assassinat, deux contre un, à tâtons!
— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s’écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre la distance convenable.
— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat; j’ai ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez fait l’honneur de vous retirer.
— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très froidement M. Harley; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est ici contre son gré.
— Vous en avez menti, s’écria Léon; et puisque vous me forcez à la défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi facilement que de ma porte.
— Jeanne! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée, répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.
— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas.
— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie ou morte; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches.
La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle, et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner. Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà dans le préau; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M. Marsillat.
— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son témoignage vous condamne!
— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre sans avoir l’intention de lui faire violence.
— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.
— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma vie. Je n’en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne et vous.
— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très belle fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes marié?
— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule! On vous a trompé, Monsieur; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne serais pas entré chez vous de moi-même, avec effraction. J’aime à croire qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle. Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction.
— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit baron n’a pas eu l’esprit de séduire? C’est admirable! J’accepte le rôle que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce que je demande.
— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur; je vous laisse le choix des armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer à demain matin.
— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin.
— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni n’accorderez aucune autre promesse de réparation.
— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les pardonner.
— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe.
— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout.
— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme; je vais le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir de cette chambre.
— Allons, je vous le promets, Arthur; mais nous ne convenons ni du lieu ni des armes?
— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat, le choix m’est donc indifférent.
— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l’épée qu’au pistolet.
— Je le sais; tant mieux pour vous.
— Nous tirerons au sort!
— Comme il vous plaira!
M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la tour avec agitation. Il était seul.
— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a là un crime affreux. Laissez-moi! laissez-moi rentrer! J’étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire infâme!
— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien, sa voix, et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la retrouver en chemin.
— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non, je ne sortirai pas d’ici sans elle!
— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout! c’est Jeanne, à coup sûr!
Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de glisser rapidement.
Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.
[24] _Dessoubrer_, déchirer.
XXIV MALHEUR
Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors.
— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça?
— Ce que tu voudras, l’ami! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas trompés, nous ne compterons pas avec toi.
— Si fait, mon garçon, comptez! comptez! dit Raguet en tendant son chapeau.
Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet.
— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet; _z’enfants_, venez avec moi.
Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château, jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il avait pu.
— Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer le fond de la tranchée du bout de son bâton.
— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et en se cachant derrière un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle.
Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce :
— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte!... Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l’ai bien vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher... pas si bête!... Si l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps.
Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat; mais ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque coin.
Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.
— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés.
— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! Et il ramassa la cape de la jeune fille.
Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée, cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions sinistres.
Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source. La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et tranquille. Finaud était couché à ses pieds.
— Jeanne! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es sauvée! Dieu soit mille fois béni!
— Oh! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur! Vous voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci.
— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n’es donc pas tombée? dit Guillaume.
— Tombée? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort... C’est la jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j’ai dormi par terre un peu de temps; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a réveillée. Et puis je me suis levée; je n’ai rien de cassé, car j’ai marché un bout de chemin. Mais je suis _vannée_ de fatigue, et je me suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches. Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure de rentrer aussi à la maison.
— Oui, _à la maison_! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie!
— Votre sœur? Elle est donc là, cette chère mignonne? Je ne la vois pas! Dame! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je sors.
— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est certain...
Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore.
— Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous! Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la faire saigner.
— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du château? N’avez-vous pas vu le père Raguet?
— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.
Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; et Arthur ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas, le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se trouvait.
— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne avec surprise. Pourquoi donc que vous me demandez ça, monsieur Harley? Je ne suis pas malade.
Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante. Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte, comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts. Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir Arthur; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste s’étendre sur elle, à son insu.