Jeanne

Part 17

Chapter 174,045 wordsPublic domain

— Oh! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle, mais lui apprendre...

Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la consoler, il ne sut lui dire que « Ho!... »

L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore; mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.

— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette étrangeté? n’est-ce pas une observation curieuse à faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût au centre de la France des superstitions si arriérées!

— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune fille pleure?

— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière, sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de l’abrutissement.

— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur.

— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être, le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes.

— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti. Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle, voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.

— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat. Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.

— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le lait.

— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise, une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment, l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe? ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley.

— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, et les aider à découvrir le symbole.

— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres; les plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des littérateurs; je ne demande pas mieux, moi; mais ils perdraient dès lors cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos yeux, tout le charme de leur superstition.

M. Harley voulut répondre; mais, il fut bientôt contredit et battu par Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui, en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.

Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et Marie seulement; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M. Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière, dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume, étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire que Guillaume; mais la poésie de ce petit roman l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par l’expérience journalière.

Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie nouvelle.

Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée. Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût arraché son secret.

XVII LA GRANDE PASTOURE

Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche, tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité. Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui enlève une partie de son âme.

— Eh bien! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc beaucoup ton rêve?

— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne; je m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un plaisir, ça m’ôte aussi une peine.

— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier.

— Oh! je le sais, ma chérie mignonne; vous avez trop bon cœur! Mais enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.

— C’est vrai; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que c’est que les fades.

— Eh! Mam’selle, c’est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal, selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou aux mauvaises. Quand une personne a la _connaissance_, elle fait son salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.

— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent des fées ou comme un piège?

— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas qu’il y a un trésor caché dans notre pays!

— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de Toull; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève, sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu par les yeux et par les naseaux.

— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.

— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient à rencontrer _le bœuf_, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le tuer; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter; alors le bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années.

— Oui, Mam’selle; vous savez donc tout ça?

— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M. Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce que tu y crois?

— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie! Moi, je ne dis rien là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de n’être pas tuée par _le bœuf_, si je venais à le rencontrer, et de trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.

— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après?

— Après, Mam’selle? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en sa possession?

— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte malheur?

— Ça, j’en suis bien sûre! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est _rendue à lui_, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien! le jour où je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le portai bien vite à ma mère.

— Tu pensas donc de suite aux fades?

— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de _connaissance_; je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point. Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais; mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des _fadets_ qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le _dévide_ à l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les temps anciens, du temps de la _Grande Pastoure_.

— Eh bien! la petit pièce de l’empereur?

— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. » Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.

Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de fer.

— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en est pas un. Eh bien! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.

— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou blanc?

— Ça doit être de mon parrain!

— Eh bien! non, c’est du monsieur anglais.

— De l’Anglais? Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne?

— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien?

— Je ne sais pas.

— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne!

— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle; mais du temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à attraper _le bœuf_ et à trouver le trésor?

— Voyons!

— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait jamais la fin; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur la terre; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.

— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre?

— Dame! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire (qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été renvoyé et _mis dans une cage de fer_ par les Anglais, ma mère a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se fâchait, et elle disait comme ça : « Ah! ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement de chagrin! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de mal à ça.

— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur. Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît brûler.

— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne l’ai pas connu non plus; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a brûlé avec tout le reste.

— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges?

— Oh! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J’en rêve toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça. Cependant, je n’en parle jamais à personne.

— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des coups de sabot.

— Ah! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.

— Mon grand-père?

— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça dans la maison d’ici.

— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne; mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer à lever une armée contre eux.

— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit? Je vous en demande pardon.