Jeanne

Part 16

Chapter 164,041 wordsPublic domain

— A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne veux donc pas dormir de cette nuit?

— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout drôle.

— Oh! moi, j’aime ça, le clair de lune! reprit Claudie, luttant entre le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois tout.

— Eh bien! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune m’inquiète un peu; c’est le plaisir des fades! les bonnes comme les mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne sont pas en grâce, il y a du danger.

— Ah! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie; si tu vas commencer tes histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous; mais à la ville, c’est bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie, tu verrais comme elle te gronderait!

— Je ne te force pas d’y croire, Claudie; les fades n’ont jamais été occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en sais trop là-dessus, Claudie.

— Eh bien! tais-toi, et viens te coucher! V’là la peur qui me prend. Je ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre qu’il y en a... Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre, quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas entrer par la fenêtre : il n’y en a point.

— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les _huisseries_ d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent. Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras avec moi.

— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut pour les renvoyer, moi!

— Ne dis donc pas ça, Claudie!

— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça, Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai?

— Non, du tout.

— Du tout, du tout?

— Tu me demandes ça tous les jours! Quand je te dis que non!

— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de se garer d’un homme comme lui.

— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.

— Je te dis que si, moi, c’est difficile! Un homme qui veut ce qu’il veut! Il le veut absolument, quoi!

— Il entend la raison comme un autre, va!

— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.

— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même, Claudie.

— Dame! un homme si gentil! et qui parle si bien!

— Et qui t’a fait des cadeaux!

— C’est bien gentil aussi, les cadeaux!

— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie!

— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc; je ne dis pas que j’aie bien fait; car tout ça, c’est des chagrins pour moi.

— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t’empêchera pas de te marier, ma Claudie.

— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est _au fait_ de causer avec un monsieur? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si bête un Cadet!

— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours; et un Marsillat, ça n’aime pas longtemps!

— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout?

— Je ne dis pas ça; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même?

— Je dis que j’ai eu rudement de peine! Mais ça commence à se passer. Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire.

— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un homme comme il faut[17]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le pardonneraient pas aussi?

— Tiens! faut bien qu’ils le pardonnent! dit Claudie en essuyant une larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et indulgente compagne.

Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes ne leur font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent et dont ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième siècle qui ait su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé, mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui.

Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière. Lorsque, après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant des allées.

— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça? dit Claudie.

— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme une tête.

— Ça avait-il des cornes?

— Non. C’était fait comme du _monde humain_, et malgré que je n’aie pas eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai vu comme des cheveux plats sur une tête plate.

— C’était donc fait comme la tête du vieux _Bridevache_?

— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici?

— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier soir?

— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce méchant Raguet est comme _une serpent_. Il passerait par le trou d’une serrure.

— Bah! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont pas jappé.

— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il a des paroles pour les endormir.

— Oui, des belles paroles! il leur jette de la viande de chevau mort. Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant.

— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne.

— _Ma fine_, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur.

— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera donc de notre faute, Claudie? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet, ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose.

Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se moqua de Jeanne au retour.

— C’est égal, dit Jeanne; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet, ça n’est pas déjà si étonnant; c’est un homme qui se fourre partout, qui court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.

— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie; on le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et qu’il donne la peur au monde.

Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes!

— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec elle après vous avoir quitté...

— Vraiment? s’écria Guillaume en rougissant.

— Vraiment; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette Jeanne; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer, les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je souffre... mais j’existe...

— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille?

— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas d’ambition. C’est pourquoi je l’admire; c’est pourquoi je l’aime, et persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire consentir.

Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très aigre avec l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans cette maison où elle ne pouvait exercer son influence.

[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme.

XVI LA VELLÉDA DU MONT BARLOT

Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans son pays; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.

On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans l’espérance qu’elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter; mais, à tous ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien officieux dans la maison; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous _fafioteriez_ autour des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous êtes un _diseur de riens_. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la Claudie. »

Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était; car il avait du dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas toute hypocrisie.

C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois, affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.

A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée; mais le jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.

D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait.

Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance, devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une occasion quelque peu énergique pour se réveiller.

Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de l’objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance tous les petits événements de la maison; et Marsillat, qui aimait à tout savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les mœurs bourgeoises du pays.

Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley.

C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue. Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau.

Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux compagnons :

— Ho!... vous souvenez-vous?

— De quoi? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant souvenir!

— Ho! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec attendrissement, je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant du monde, elle est la plus belle fille de la terre!

— Mon Dieu! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi, rappelez-moi!...

— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons faits!

— Oui-da! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien, « un amant robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.

— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C’était une pièce d’or.

— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir Arthur.

— Et vous croyez que c’était Jeanne? demanda Guillaume troublé.

— Pourquoi pas? reprit Léon; je n’en sais rien, mais il est facile de s’en assurer.

Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta.

— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres?

Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell, Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de Jeanne.

— Dieu du ciel! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment savez-vous ça, Monsieur? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère ne l’a jamais dit à personne.

— Ta tante le savait apparemment, Jeanne?

— Non! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire? Ça n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.

— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.

— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne consternée.

— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.

— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai jamais eu de chagrin.

— Mais pourquoi l’as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru sérieusement que cela te venait des fades?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.

— Ainsi, tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons, grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères! Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?...

— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal.