Part 15
— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne! et tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier!
— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai pas le temps de m’ennuyer; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut une _compagnie_.
— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne? dit mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais visite ne s’était présentée à cette heure indue.
— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la grand’porte.
— Qui peut venir maintenant? Tout le monde est couché dans la maison!
— Oh dame! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois _parti_, c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.
— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier venu. Nous parlementerons par le guichet.
— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle!
Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barège sur sa tête, prit la petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu curieuse, un peu effrayée de l’aventure.
On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller brusquement les hôtes du château.
— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez?
— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut sur-le-champ pour celle de sir Arthur.
— Eh! vite! eh! vite! ouvrons! s’écria-t-elle en le saluant affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet.
Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine, et qui occupait le rez-de-chaussée.
— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous chauffer, dit Marie; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller maman et Guillaume.
— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, je m’y oppose... Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement.
— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est précieux... mais Guillaume...
Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière.
— Oui-da! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne avec ma sœur! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses services, et sir Arthur ne voulant à aucun prix déranger les autres habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes froides et aux sauces figées du repas impromptu.
— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume; voilà pourquoi le veau gras est encore debout dans l’étable.
— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et je vous dirai pourquoi tout à l’heure.
Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie, et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de sir Arthur.
— Je vous dirai présentement, mes enfants!... dit sir Arthur d’un ton solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir. Guillaume sentit le feu lui monter au visage.
— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais avec gravité; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en a.
— Nous y voici! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant. Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées.
— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à _la personne_, directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois pas madame de Charmois très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous, mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les négociateurs de mon mariage avec miss Jane..., dont je ne sais pas le nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité.
— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable, surtout dans vos bizarreries; mais vous nous voyez bien malheureux, ma sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le dire... miss Jane n’a jamais existé.
— Ho!... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation.
— Hélas, non! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière de la maison.
— Ho! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de plus en plus.
— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur la condition sociale de la personne : mais ni la cranioscopie du docteur Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du ciel que celles de la terre.
— Ho! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses réflexions.
— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu. Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait part. Nous vous remettrons cette lettre; qu’il n’en soit jamais question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué d’elle.
M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles. Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les habitudes de Jeanne. A quoi la jeune fille répondit avec toute la vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si différent du monde où il avait vécu jusqu’alors.
M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui disant : Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour réfléchir et prendre mon parti.
— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne ignore vos intentions...
Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume, lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût deviné? sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande spontanéité et, en même temps, une grande ténacité dans ses affections. Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre qu’on lui avait préparée.
Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha encore un _ho!_ étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... Jeanne, ayant le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble, présidait à la distribution du linge, et _le fin_ ne passait jamais que par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements; mais, comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la vulgarité de ses attributions. A la voir nouer lentement les cordons de ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, on eût dit d’une grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les sacrifices.
L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil en poussant un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, demain, dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte conseil.
— Vous comptez donc veiller? lui demanda Guillaume, qui, malgré son affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain.
M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement jaloux de sa liberté et de son courage.
Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte. Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça, Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table; et elle porta la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort, alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une question? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit d’un air tranquille qu’elle attendait ses _commandements_.
[16] On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait des augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de l’être qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le christianisme n’est qu’un développement.
XV NUIT BLANCHE
« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre intention est de vous marier? »
Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité; mais il n’était orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses et philosophiques. _Loyauté_, _dévouement_, _patience_, telle était sa devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion, et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le choquaient. Alors il ne répondait que par ce _ho_! qui disait beaucoup dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de son mécontentement, et quelquefois de sa joie.
Jeanne fut très étonnée de cette question dans la bouche d’un homme qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter, Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela?
— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande, mademoiselle Jeanne, très sérieusement, si vous êtes libre de vous marier?
— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.
— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.
— Et pour qui donc, Monsieur?
— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir pour qui.
— C’est vrai! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien?
— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que vous ne pouvez pas épouser?
— Ah çà! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas.
— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un ami.
— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis puisque nous ne nous connaissons quasiment pas?
— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très bien sans que vous me connaissiez.
— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici?
Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse, bien innocente à la vérité.
— Peut-être que je l’ai connue, votre mère? dit-il, devinant que c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne.
Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé à regarder la figure de l’Anglais; elle ne se rendait pas compte de son âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques, le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.
— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent, dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire?
— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M. Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et répondez-moi sans crainte.
— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne, peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne ne me fait envie pour le mariage.
— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous paraissez tant aimer et regretter?
— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne demande pas mieux.
M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas.
— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le mariage?
— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas du tout!
— Eh bien! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi, moi? En ce cas, je ne dis plus rien; mon intention n’est pas de vous offenser.
— Oh! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que, pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité. Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai pas.
— Eh bien! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous désireriez le mari que vous accepteriez?
— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me demandez là.
— Mais je suppose! Vous ne pouvez même pas supposer? Vous ne savez donc pas ce qu’on entend par une supposition?
— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.
— Eh bien! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari, comment le voudriez-vous?
— Vous m’en demandez trop! Je vous dis que je ne sais pas.
— Eh bien! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas? Vous ne savez pas non plus? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous?
— Oh! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les pauvres, et que je mourrai comme les pauvres!
— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous?
— Je dirais non, Monsieur.
— Oh! pourquoi cela?
— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr.
— Vous croyez que les riches sont méchants?
— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont bien riches, et ils sont très bons.
— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire, et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser?
— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui.
— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de pauvreté pour être digne de vous? s’écria sir Arthur frappé de surprise, et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne.
— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant pas suffisant.
— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l’Anglais exalté intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez pour consentir à tout.
— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous en réponds; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée intéressée, il s’en repentirait bien un jour!
— Je ne comprends plus... Oh!... expliquez-vous! s’écria sir Arthur, qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens des énigmes de la bergère d’Ep-Nell.
— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée.
M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage.
Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée?
— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle!
— Pourquoi donc que tu n’entrais pas? tu m’aurais aidée à lui répondre : tu parles mieux que moi.
— Oh! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses avec du monde que tu ne connais pas.
— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m’a jamais dit de mauvaises choses, et ce monsieur est très honnête.
— Oh! pour ça, oui! il parle très honnêtement, et s’il n’était pas si drôle, il serait très joli homme.
— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle?
— Dame! c’est-il pas drôle d’être Anglais?
En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit. En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la rêverie.