Jeanne

Part 14

Chapter 144,007 wordsPublic domain

— Je respire à présent, Marie! reprit Guillaume; j’étais oppressé à l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur! Quelle mystification complète, et comme il en rira avec nous! Mais il faut lui en garder le secret, Marie; il ne faut pas que madame de Charmois, qui, entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac, s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur.

— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume? reprit mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne; elle a de l’amitié pour cette Charmois; elle ne pourrait pas se défendre de lui raconter l’aventure.

— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne.

— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison, comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête le plus petit château en Espagne; elle ne voudrait jamais y croire; mais elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation embarrassante pour elle et pour lui.

— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer l’envoi d’une lettre du _monsieur anglais_? car elle le saura par Claudie.

— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse! Tiens, avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré... Allons-y.

— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne saurais que dire à cette jeune fille.

— Eh bien! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des grandes bruyères où elle faisait _pâturer_ ses chèvres, et des bonnes fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit malfaisant des viviers.

— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril. Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra, dans quinze jours.

— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce monsieur? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent! aussi je suis contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle!

— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne Jeanne?

— Oh! non, Mam’selle! Pourquoi donc que je me fâcherais? Il n’a point l’air méchant, ce monsieur; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et vous l’aimez!

— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme?

— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame! je ne l’ai pas beaucoup regardé!

— Est-ce qu’il te _faisait honte_?

— Oh! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne peux pas bien parler, et je parle comme je peux.

— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais?

— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose; mais je n’y ai rien compris du tout.

— C’était en anglais?

— Je n’en sais rien, Mam’selle; je n’en ai pas entendu un mot.

— Est-ce qu’il riait en te parlant?

— Mais, non! il avait l’air de croire que j’étais une fille d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit.

— Et toi, riais-tu?

— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer votre amusement.

— Et il ne t’a pas dit un mot en français?

— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame! j’ai trouvé ça bien drôle! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite!... le monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon.

— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là?

— Sans doute, puisque c’était après le souper.

— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela?

— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous?

— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée?

— Oh! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser; c’était l’histoire de rire.

— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir?

— Ah! que vous êtes maligne, ma mignonne! Mais quel plaisir voulez-vous que ça me fasse? Je ne le connais pas, ce monsieur.

— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi?

— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.

— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure.

— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine! J’aurais bien voulu l’embrasser, ce pauvre mignon! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il est parti.

— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi. Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main; ce n’était pas pour se moquer de moi, à coup sûr.

— Oh! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur; au lieu que moi, qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect.

— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi.

— A cause donc, Mam’selle?

— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal; je ne savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières, par ta douceur. Oh! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère que j’aime tant! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions pas comme si tu étais notre sœur?

Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement, il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne! oui, Marie! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée. Oh! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié, de tout le bien qu’elle m’a fait! Oh! Jeanne, je ne t’ai jamais remerciée comme je l’aurais dû! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet! Je me souviens que tu m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant, pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué! Toi, toujours forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de mon lit. Oh! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne! Et tu n’as pas été malade, toi! Tu venais de soigner de même ta mère dans une longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand, après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et pourtant je ne t’ai jamais remerciée!

— Oh! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait.

— Non, Jeanne, non! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de je ne sais quelle tristesse; je ne pouvais ni parler, ni pleurer; j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore. Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir pas dit ce que je te dis maintenant! Et depuis trois jours que je suis ici, je ne t’ai rien dit encore; je t’ai à peine regardée... je ne sais pas pourquoi! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que, sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh! Jeanne, autant vaudrait me dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux.

Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord que sangloter pour toute réponse.

— Ah! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir! Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu! pour que vous m’ayez tant d’obligations! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à Ep-Nell et à Toull? Oh! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça fendait le cœur! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié comme il faut. Mais le bon Dieu et la _grand’vierge_, mère de Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour avoir des jolis enfants; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous, est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu!

— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras, n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi?

— Oh! moi! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous serve, que je ménage _votre fait_, que je soigne vos _petits mondes_ quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez!

— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi?

— Moi, Mam’selle! je ne songe pas à ça.

— Et pourquoi donc, Jeanne? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit Guillaume, je m’en souviens! mais ce n’était pas sérieux?

— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai? dit mademoiselle de Boussac à la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux sourire. Tu es ennemie du mariage?

— Oh! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes vaches qui ne mangent plus, la _mouche_ les fait enrager. C’est l’heure de les conduire au _têt_ (au toit, à l’étable).

— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons? reprit Marie en essayant de la retenir.

— Voyez, voyez, Mam’selle? dit Jeanne; mes vaches s’en vont toutes seules. Elles sauteraient dans le jardin! Ne me _détemsez_ pas[15], ma mignonne!

Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie.

— Eh bien! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle s’en tire toujours! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens commun.

Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées d’autrefois; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion, elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu, et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies; elle eût été vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde; à dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les généreux instincts de sa sœur; mais il avait aussi la faiblesse de sa mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même.

Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière.

[15] Faire perdre le temps, _détempser_.

XIV SIR ARTHUR

Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant sa mère et la famille de Charmois; mais lorsqu’il était seul avec Marie, il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque jour plus marqué, de son ancienne mélancolie.

Bien que Claudie fût plus spécialement _fille de chambre_, comme on dit au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin, Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible.

Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation, tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements. Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un fait accompli; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne pensant presque jamais; une véritable organisation rustique, c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux, qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une société nouvelles; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un nuage d’ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur seul se sent vivre; leur esprit est borné comme la primitive innocence : il est endormi dans le _cycle divin_ de la Genèse. On dirait, en un mot, que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre race que les fils d’Ève.

Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant pas de sens au langage des hommes.

A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. »

Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée. Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus forte dans sa sérénité; et quand Marie lui avait fait comprendre les souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique; c’était une chrétienne égalitaire, une _radicaliste_ évangélique, si l’on peut s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu.

Jeanne était une _radicaliste_ païenne, sans s’en douter davantage. Ses superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[16]. La vierge Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres jouissances que celles de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée.

Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine, celle-ci dit à sa rustique compagne : Nous avons prié pour Guillaume en particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que demain son front soit moins sombre!

— Eh! ma mignonne! de quoi vous inquiétez-vous? répondit Jeanne. Si mon parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il passera.

— Que veux-tu dire, Jeanne? Devines-tu ce que mon frère peut désirer?

— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être tout seul. Vous autres, _mondes riches_, vous vous mariez trop tard. Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez! Faut conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi, Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.