Part 13
— Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence à devenir vieux garçon.
— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard.
— A la bonne heure! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute?
— Non, pas précisément.
— Ah! vous êtes incertain?
— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif.
— Je comprends! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux.
— Je ne suis pas _amoureuse_, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le devenir.
Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché quelqu’un.
— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées?
— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais en riant.
— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette. Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles dents! Que les petites filles sont sottes! Je suis sûr, monsieur Harley, reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous avez de l’ambition?
— Beaucoup, Madame!
— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez être plus riche encore.
— Oh! je suis beaucoup plus ambitieux que cela!
— Vous voulez un grand nom?
— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer.
— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une Montmorency... soit du moins...
— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans se déconcerter.
— Eh! mon Dieu! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc immensément riche?
— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de _mon_ femme. Voilà mon ambition.
— Ah! le drôle de corps! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour avoir de l’esprit! mais vous en avez à revendre, mon cher!
— Vous êtes beaucoup trop _bon_, Madame.
— C’est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous seriez le plus charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous ne demandez qu’à être aimé; vous méritez trop de l’être pour qu’une femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer.
— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très rare en France, où les femmes ont tant d’esprit!
— Eh bien, vous vous trompez! j’en connais qui ont plus de cœur encore que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai cela.
— Dans _houit_ jours! c’est bien long, dit l’Anglais avec une tranquillité remarquable.
— Ah! que vous êtes pressé! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons! j’espère que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai! comme si vous étiez mon fils.
— Vous êtes bien _bon_! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire d’ironie.
On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne, avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même.
Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en s’adressant à mademoiselle de Boussac :
— C’est bien! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en déplaise.
Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle regarda sir Arthur d’un air étonné.
— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais; mais elle est aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un seul instant.
— Je vous demande bien pardon, dit Marie; vous avez pris notre belle laitière pour une gouvernante anglaise; et Dieu sait si je songeais à vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.
— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.
— Ah! c’est trop fort! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons!
— Bonne comédie! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.
Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais mystifié; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur, reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air futé, à demi-voix :
— Ah çà! vous m’avez promis de me consulter! N’allez pas vous embarquer dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde, moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.
— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna méthodiquement sur sa poitrine; dans _houit_ jours, nous parlerons de cela, et peut-être vous en écrirai-je avant _houit_ jours, car je suis un homme très _immepatiente_.
Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la nuit. Il m’en écrira avant huit jours! répétait-elle en agitant sur son oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à _moi_ qu’il compte écrire et non à madame de Boussac! Donc c’est à ma fille qu’il pense. Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle sérieusement; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit de la mère! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de beaux yeux, mais elle est si maigre! elle a l’air d’un enfant, et l’idée du mariage ne vient pas en la regardant.
Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant :
« Madame,
« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec respect, etc.
« Arthur Harley. »
XIII LE FRÈRE ET LA SŒUR
Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et malséants.
— Non! non! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en effet une _miss Jane_, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire veut l’épouser! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril! Non, un homme de bonne compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec une laveuse de vaisselle.
— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si dupe que vous croyez; il a très bien compris que Jeanne est une servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui avoir jeté nos filles à la tête.
— Si telle est son intention, il s’en repentira! s’écria madame de Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte.
— Et pourquoi donc? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant?
— C’est une coquette insigne!
— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie.
— Eh bien! n’importe! elle est belle, elle plaît! elle fait du tort à nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici.
Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y contraindrai bien! » se dit tout bas madame de Charmois; et elle feignit de renoncer à cette idée.
— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close là-dessus.
— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être censée en rien savoir.
— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être _censée_ avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera _censé_ égaré, et si votre Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.
Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui sa mauvaise humeur.
Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane; et comme il ne se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom, écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de comprendre à qui cette lettre était destinée.
— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous? dit-elle au messager. C’est drôle! Il faut qu’il ait oublié ou perdu quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait mieux fait; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et faut-il faire une réponse à ça?
— Eh! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais est reparti pour Paris.
— Allons! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches.
— Non, non! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur anglais a dit qu’il fallait _y_ donner à elle-même, tout de suite en arrivant.
— Ah! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie; et retroussant le coin de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie, où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre, pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne?
— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne sait-elle lire?
— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant plus que c’est écrit en anglais.
Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout Marie, et ils lurent ce qui suit :
« Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants, mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que votre âme est un type de perfection comme votre figure. Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze jours, de mettre à vos pieds une affection sincère, respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille, afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus dévoué.
Arthur Harley. »
— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas? demanda Marie à son frère, qui était tombé dans une profonde rêverie.
— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux! répondit Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera.
— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.
— Pas moi! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur. C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts; et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour! » Dans le commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux, une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté. Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux des hommes!
— Ah! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue, j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent, je l’admire comme un héros! Eh bien! n’en doutez pas, il est aussi sage que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange. Elle est, dans son espèce, une femme supérieure; et si le monde raille et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume? Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami!
— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde!... Il est vrai qu’il est indépendant, lui! qu’il n’a pas de famille à respecter, personne à ménager...
— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris. Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous, au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite.
— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi! dit Guillaume en pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah! si tu savais combien mon cœur te donne raison!
— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume; et si je suis admirable, tu l’es bien autant que moi, frère! car voilà des larmes dans tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait couler.
— Mais, Jeanne? reprit Guillaume d’une voix oppressée.
— Jeanne? doutes-tu du choix de sir Arthur? Toi-même affirmes qu’il ne se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume; tu n’as vu en elle qu’une pauvre orpheline à secourir; tu lui sais gré des soins qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées, infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet; enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la connais, moi! Oui, moi seule; je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non, aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes lectures m’avaient fait seulement pressentir! Oh! certes, Jeanne est un être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses. Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi, car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire; aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne; aucune de nos religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que Dieu a mis de grâce dans son cœur.
— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi respirer un peu.
— Cher frère! cher ami! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les mains; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles venaient à être traduites devant son tribunal.
— Ah! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix enthousiaste fait vibrer! s’écria douloureusement Guillaume en baisant les mains de Marie, et il fondit en larmes.
L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus romanesque encore que lui; mais, craignant toujours ces agitations qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en détourner son attention.
— Eh bien! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre? Comment la traduire à Jeanne? comment lui persuader que c’est une proposition sérieuse?
Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les offres de sir Arthur, chère Marie; si elle n’en est pas éblouie, elle en sera du moins touchée.
Et Guillaume retomba dans l’abattement.
— Attendez! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule. Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de Jeanne? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante anglaise?
— Au fait! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas; on doit supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour _miss Jane_, sa compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan.
— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie; il s’abuse de gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave, soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en français qu’en anglais! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches.