Jeanne

Part 12

Chapter 123,836 wordsPublic domain

Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe; mais la robe longue et drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme.

Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle en demoiselle qu’en villageoise; la vigueur de ses formes n’avait rien de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait toujours une contenance grave et posée. Son teint de _lis et de roses_ (pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards, s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y avait que son pied qui fût mal déguisé; c’était celui d’une statue grecque; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps humain.

— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin. Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront _aux champs_ pour savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la ville de Boussac goûtera au poisson d’avril.

— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait nullement.

— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne poussez pas cela plus loin, mon enfant.

— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien! nous y renonçons bien vite, maman.

— Ah! bien, voilà tout notre amusement fini! dit Elvire en reprenant tout à coup son air boudeur; c’est bien la peine d’avoir passé tant de temps à les costumer! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne voulez jamais qu’on s’amuse! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac n’aurait pas songé à nous le défendre.

— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et faire naître dès l’abord des préventions contre nous!

— Le beau malheur de choquer des sots! reprit Elvire, qui était toute rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence expansive et franche.

Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon _à tout faire_, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie, qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé dans l’art de faire _pâturer les bêtes_. Il était un peu lourd, un peu maladroit, _cassait_ beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la _grand’dame_ de Boussac avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.

Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie gardaient parfaitement leur sérieux.

Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie, qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles, avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage.

Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence. Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui avait jamais adressé de paroles désobligeantes; bien au contraire, il l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son balcon.

Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère, à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale.

De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac. Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune; en un mot, il s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.

La _grand’dame_ de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de libertin devant les demoiselles.

— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite. J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à plusieurs reprises si vous étiez chez vous.

— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille.

— Et que vous ne connaissez pas? ajouta madame de Boussac. Voilà ce qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du pays, monsieur Léon.

— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril? dit en souriant mademoiselle de Boussac.

— Ah! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous permettre envers moi dans ce moment même.

— Comment cela?

— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.

Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute son attention.

— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand Cadet ne m’a pas _reconnaissue_ du tout? s’écria Claudie en se levant et en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine.

— Avec quelle grâce elle manie l’éventail! reprit Marsillat toujours railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté andalouse.

— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon? demanda Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.

Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne détachait pas ses yeux de la belle Jeanne.

— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour le roulement d’une voiture...

— Eh non! ma chère, c’est une charrette qui rentre.

— N’importe! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles. Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons! vous riez de tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de contrebande.

La grosse Charmois se leva; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet, tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon en criant et en riant à se luxer la mâchoire :

— Madame! les v’là! not’ maîtresse! Ça les est! Ça les est; foi d’homme!

— Mon fils! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul commentaire de la tendresse maternelle.

Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans les embrassades et les effusions de famille.

XII UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE

J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.

En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable médecin; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat, contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de fortune, dans le choix d’une épouse.

Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir pas vingt ans de moins.

Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux Messieurs si bien habillés; l’autre attendrie de la joie de sa marraine, et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume.

— Comme ce grand Monsieur parle drôlement! disait Claudie, surprise de l’accent britannique très prononcé de sir Arthur.

— Tu vois bien qu’il parle anglais! lui répondit d’un air avisé Cadet, qui s’était rapproché d’elle.

— C’est donc ça de l’anglais? reprit Claudie; ça se comprend bien tout de même.

— Ce Monsieur est un Anglais? dit Jeanne à son tour; et, conservant contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût l’air d’un _chrétien_ plus que d’un démon.

— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves personnages inconnus.

— Ah! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais j’admire votre astuce! vous mentez avec un sang-froid!...

— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé d’être sur mes gardes! il tenait tellement à vous surprendre.

— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son parler lent. J’étais _passionné_ contre vous depuis un jour de 1^{er} avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour de vous mystifier.

— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril?

— C’est _immepossible_! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle!

En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire : J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie, et il se sentit pénétré de joie et de terreur.

Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne. Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans doute, on lui avait donné de l’éducation; il allait entendre un langage épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions! Il s’approcha d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur, et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de paysanne, et préparer le souper de son parrain.

Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves? Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome?

— Quelle est cette jeune Miss? demanda-t-il à Marsillat.

— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de Marie; c’est _miss Jane_; l’autre est _miss Claudia_, la gouvernante de mademoiselle Marie.

— Miss Jane! gouvernante! répéta l’Anglais avec stupeur.

— Eh bien! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore quelque poisson d’avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour sans que vous soyez sur vos gardes.

Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes, et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise pendant le souper.

On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur, malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours.

Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet.

Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.

— Claudie était donc déguisée tout à l’heure? demanda-t-il à Marie, placée près de lui.

— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1^{er} avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir besoin de nous amuser.

— Et Jeanne était donc déguisée aussi?

— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue?

— Pas très bien! dit Guillaume préoccupé.

— Allons donc! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de cérémonies! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir Arthur.

— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.

— Ah! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions?

Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à haute voix, sir Arthur sur l’article mariage.

— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié; vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant, vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon si je ne me souviens pas bien.

Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit; mais la Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons pour arriver à ses fins.