Jeanne

Part 18

Chapter 183,896 wordsPublic domain

— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui pleurent l’empereur Napoléon.

— Vrai, Mam’selle? il y en a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là.

— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.

— _Si pourtant_, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce qu’elle avait la connaissance!

— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en réponds.

— Oui-da! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là?

— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, Jeanne.

— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon chapelet.

— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.

— Et à cause donc, Mam’selle?

— Parce qu’il t’aime, Jeanne.

— Il m’aime! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère?

— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.

— Et pourquoi donc?

— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, s’assemble, Jeanne! N’est-ce pas vrai?

Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire dire ce que j’en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous inquiétez de ça.

— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par quelqu’un.

— Oh! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je vous ferais de la peine sans le savoir.

— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.

— Oh! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller!

— Tu ne m’aimes donc pas?

— Pouvez-vous dire ça!

— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou, et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, et que M. Harley veuille t’épouser.

— Est-ce que je sais, moi?

— Mais, enfin, tu peux bien supposer!

— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme; mais l’épouser! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant. Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n’y a rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le jure sur mon baptême!

Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat douloureux de la force et de la gloire.

Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa _bergère inhumaine_, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.

Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour se transformer en berger.

Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.

XVIII LA FENAISON

Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines; mais, à son grand déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à remarquer leurs défauts; et comme elle faisait part de ses soucis à la sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs fois; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation, madame de Boussac ne voulut point y croire.

M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il essayait parfois de se conformer à ses intentions; mais lorsque Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble, une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur plaise; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes, mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même temps que de goût, en persistant à l’épouser.

Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante, à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull, faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et le mettre dans ses intérêts; mais sous le sceau du secret, et à la condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser, sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays, c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard, parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du _mylord_, et tout le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu que l’Anglais était _imberriaque_, c’est-à-dire un peu fou; et chaque Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en profite avec joie.

Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui parce qu’il est bon! » Elle lui parlait avec une considération particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales. Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour, et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou d’émotion qui n’arrivait pas.

Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les _folles herbes_ pour ses vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que Jeanne avait bien _de la chance_, que la mère Tula avait eu grand’raison de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull; mais ne voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot d’amourette ».

Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui, disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir la _belle Boussaquine_; et comme on la voyait fort rarement, il y en avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage, affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une maritorne pour se désennuyer.

Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac, grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac, criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la _Charmoise_, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées.

Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui, piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était mortellement blessé.

L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que cela; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage, il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par délicatesse; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné; il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix; et comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la cour à mademoiselle de Charmois; mais Elvire, avec ses talents frivoles, ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres, était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer.

Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte, qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où Jeanne avait gardé ses vaches dans les _bordures_ seulement, durant toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez _trop bien!_ lui disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur; jamais je n’ai vu un _bourgeois se prendre_ (s’en acquitter) si bien. Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme comme nous? »

Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri, vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las, serrant lui-même ses récoltes, travaillant _comme un homme_, avec ses métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes _fourchées_ de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de _la mouche_ qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie perchée, auprès de sir Arthur, sur _l’avant_ de l’édifice. Cette jeune fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées _miloches_, en termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise; mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin, et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi fardée plus que de raison par le soleil de juin.