Part 9
Quand elles sortirent de la maison, la nuit était venue, et à quelques pas, Jean se promenait en fumant son cigare. Il le jeta loin de lui, et s’avança avec vivacité au-devant de sa jeune femme, qu’il était venu chercher sans pourtant vouloir la déranger, comme il le lui dit.
Elle prit le bras qu’il lui offrait et se mit à lui décrire avec enjouement tout ce qu’elle venait de voir, ravissant la fermière qui marchait à côté d’elle et que les éloges du jeune comte achevèrent de mettre au bonheur.
Près de la grange où ils arrivèrent bientôt, l’animation était à son comble et on se trémoussait avec plus d’ardeur que jamais.
Peu à peu, les couples s’étaient éparpillés, désertant la salle trop chaude pour la grande cour bien balayée et même pour le commencement d’un pré voisin. La lune dans son plein éclairait à merveille les rondes et les quadrilles, et la joie était haut montée.
De temps en temps, les inégalités d’une touffe d’herbe dans le champ faisaient trébucher et tomber quelque danseur, ou bien une poulette éveillée par ce tapage se jetait au milieu des groupes, les ailes étendues, la tête levée avec un effarement sans nom. Alors c’étaient des rires qui n’en finissaient plus, et une chasse qui ramenait la malheureuse bête, folle de peur et à demi morte, dans son poulailler.
Toujours appuyée sur le bras de son mari, Alice regardait, s’amusant de la variété de ce spectacle, quand les violons attaquèrent une valse.
--Savez-vous une chose? murmura Jean en se penchant tout à coup vers elle, nous n’avons encore jamais dansé ensemble, vous et moi!...
--C’est vrai, répondit-elle avec un demi-sourire, pas même chez madame de Sémiane!
--Voulez-vous me dédommager maintenant? reprit-il avec animation, lui laissant à peine achever sa phrase.
En même temps elle sentit qu’il lui glissait son bras autour de la taille, et aussitôt elle se trouva enlevée dans le mouvement avec une allure d’une extrême égalité. Le jeune officier valsait à ravir, et dans le coin un peu désert où il avait emmené sa femme, craignant pour elle des chocs trop brusques, il pouvait évoluer en toute liberté.
Elle suivait docilement sa direction, se laissant emporter à gauche, à droite, en avant, d’un mouvement capricieux et imprévu comme un vol d’oiseau, avec les yeux demi-clos, et la tête un peu vague.
Ses petits pieds touchaient à peine le sol, et cela ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait éprouvé jusque-là en dansant. Ce vent frais du soir qui lui passait sur le front au lieu de l’air épais des salons, cette lumière douce du clair de lune dans laquelle les couples qui tournoyaient au loin avaient l’air d’ombres fantastiques, tout contribuait à donner à ce qui l’entourait cet aspect de poésie étrange qui la frappait.
Il lui semblait qu’elle allait ainsi à quelque but invisible, mais qui marquerait dans son existence, et la figure de son mari, tour à tour éclairée et noyée brusquement dans l’ombre, lui apparaissait grosse de mystères.
--Comme vous valsez! lui dit-il soudainement en se penchant un peu. Il me semble que je tiens quelques sylphe entre mes bras. Êtes-vous bien sûre de ne pas venir ici tous les soirs au coup de minuit danser sur la pointe des brins d’herbe, et n’allez-vous pas disparaître subitement dans ce rayon blanc?
Elle sourit sans répondre, et ils continuèrent.
--Je voudrais..., reprit le jeune homme au bout d’un instant.
Mais les violons s’arrêtèrent et il se tut subitement.
Un peu haletante, un peu étourdie, Alice restait immobile, appuyée sur son bras. Il tremblait légèrement, lui semblait-il, et le silence absolu qu’il gardait la gênait en se prolongeant.
A ce moment, la voiture qui arrivait de Kerdren pour les chercher apparut sur la route, et le bruit des chevaux joint à la lumière des lanternes semblèrent tirer Jean d’une profonde rêverie. Il tressaillit et s’excusant:
--Je suis un fou! s’écria-t-il. Vous aurez froid.
Et courant à la voiture, il l’enveloppa d’un grand manteau fourré.
--Vous m’emballez vraiment, dit-elle en riant comme elle avait coutume de le faire quand elle avait peur que sa reconnaissance ne se traduisît par trop d’émotion. La nuit est douce!
--Délicieuse, répondit Jean, et si je ne craignais pas pour vous l’humidité des routes, je vous proposerais...
--De revenir à pied? reprit-elle vivement en l’interrompant, oh! de tout mon cœur!
Il s’arrêta indécis, regardant tour à tour le sol et les chaussures de la jeune femme.
--J’ai de grosses bottines, continua-t-elle, devinant sa pensée,--je vous assure.
Et elle avançait ses pieds menus avec un air de conviction.
Il hésita un instant encore, se tournant cette fois vers le chemin du retour très abrité par des chênes tortus et où la lumière ne jouait que d’une façon intermittente; puis avec le brusque mouvement de quelqu’un qui prend un grand parti:
--Allons, dit-il seulement en lui présentant son bras.
D’un mot il renvoya la voiture en passant quelques pas, et très vite, comme s’il avait peur qu’elle revînt sur sa décision, il entraîna la jeune femme.
XVI
Pour éviter les adieux bruyants et expansifs que l’animation des villageois leur promettait, ils étaient partis sans rien dire; aussi, de peur d’éveiller l’attention des derniers couples espacés dans les champs, marchaient-ils à petit bruit. Cela donnait à leur départ une allure de fuite et d’escapade qui les amusait, et jusqu’au moment où ils atteignirent le chemin creux, ils ne furent préoccupés que d’éviter les cailloux qui auraient pu sonner sous leurs pas ou les endroits trop éclairés.
Mais une fois sous le couvert d’arbres, bien à l’abri de tous les fâcheux, leur animation tomba tout à coup, et d’un commun accord ils ralentirent le pas.
Il faisait plus sombre encore qu’il ne semblait de loin, et l’arche de verdure formée par les branches ne se laissait pas aisément traverser. De temps en temps par quelque trouée la lune arrivait en fusée comme un jet de lumière électrique; mais dix mètres plus loin, c’était à peine une lueur mourante, et il ne restait pas de ses étincelles de quoi pailleter un éventail.
Ce jeu perpétuel d’ombre et de lumière agitait la jeune femme sans qu’elle en eût conscience. On eût dit d’une énorme lanterne sourde qu’on promenait devant elle, la retournant tout à coup pour scruter son visage au moment où elle s’y attendait le moins. Trop d’éclat la troublait; la nuit où elle retombait ensuite l’impressionnait plus encore, et elle demeurait muette en s’en voulant de ne rien trouver à dire.
Par un hasard, le jeune officier gardait un silence aussi complet. Soit que les mêmes causes produisissent sur lui le même effet que sur les nerfs très sensibles de madame de Kerdren, soit que la beauté calme de cette nuit absorbât toute son attention, il allait sans mot dire.
L’odeur des violettes sauvages et des primevères jaunes montait jusqu’à eux discrète et douce comme une odeur de confidente, et des vers luisants brillaient dans les talus du chemin. C’était paisible et poétique comme le cadre d’une idylle, et le couple charmant qui cheminait dans cet enchantement en semblait les héros naturels.
Cependant ils se taisaient toujours, et l’angoisse de cette situation commençait à peser si fort sur la jeune femme qu’elle cherchait avec fièvre un mot, le plus insignifiant et le plus indifférent qui fût, pour peu qu’il rompît la gêne qui l’enveloppait; mais elle s’effrayait en même temps à l’idée que sa voix allait résonner dans ce silence.
--Je veux vous dire un conte..., murmura Jean tout à coup, en s’arrêtant et en prenant ses deux mains comme pour donner plus de force à ses paroles. Ou plutôt non, continua-t-il au moment où elle tournait vers lui ses yeux candides toujours un peu étonnés, et où la surprise se lisait alors à un degré intense; ne parlons, ni de fictions ni d’allégories, il n’y a que vous de fée ici, que vous dans mes pensées et dans mes rêves, ne parlons que de vous seule.
Et tout d’un élan, avec cette ardeur et cette fougue presque violentes qui étaient en lui, il se mit à lui faire l’histoire de ces dernières semaines, décrivant tout ce qu’il avait ressenti, et montrant à nu le mystérieux travail qui s’était fait dans son cœur pour l’amener insensiblement de la sympathie un peu indifférente des premiers temps à ce cri d’amour qui lui échappait maintenant tout vibrant d’enthousiasme. Après l’avoir fait passer rapidement par les débuts, il s’appesantissait avec bonheur sur le moment présent, détaillant d’une façon exquise ses tendresses et tout ce qu’il trouvait de charmant en elle.
La jeune femme écoutait palpitante, émue, subjuguée par l’accent de sincérité de ce qu’elle entendait, et cependant surprise d’un tel étonnement que le sens réel de ces paroles ne la pénétrait pas encore bien.
Elle avait besoin d’entendre son nom mêlé à ce que disait son mari pour être sûre qu’il ne s’agissait pas de l’une des héroïnes dont il lui lisait parfois l’histoire, ou d’un de ces rêves qu’elle édifiait souvent dans le mystère de son cœur.
Mais cette fois c’était bien vraiment d’elle qu’il lui parlait, et le bruit d’un feuillet tourné ne devait pas ce jour-là la réveiller de son illusion!... La poésie innée dans le caractère de Jean, doublée du sentiment qui le remuait alors, donnait à son langage une éloquence véritable et entraînante; et jamais Alice ne s’était connue si belle dans le plus flatteur des miroirs qu’elle ne s’entendait maintenant dépeindre par ces paroles enthousiastes toutes remplies de jeunesse et de passion.
«Il me voit dans un mirage», pensait-elle confusément en l’écoutant.
Mais c’était le mirage enchanteur de la tendresse, elle le sentait et n’avait garde de s’en plaindre...
Pourtant elle ne trouvait pas la force de dire un seul mot, pas même de sourire ou de manifester son attention par le geste le plus banal, et le jeune homme, frappé de cette immobilité qui donnait à sa physionomie quelque chose de glacial, commençait à perdre contenance. Il ne retrouvait plus son aisance et son sang-froid habituels, intimidé peut-être pour la première fois de sa vie, et il se sentait tout près de perdre son courage devant cette jeune femme, comme il avait déjà oublié auprès d’elle sa carrière, ses goûts et ses idées.
Sa voix peu à peu se mettait à trembler, et il se hâtait pour finir avant de cesser d’être maître de lui.
--Tout ce que je viens de vous dire, continua-t-il, pressant ses paroles et attirant Alice plus près de lui, c’est non seulement pour vous le dire; mais parce qu’il faut que vous sachiez qu’en même temps que je vous adore, mon regret mortel est de n’avoir pas su voir plus tôt que vous étiez adorable; et que dans une vie dont je ne sais pas la durée, ces deux mois de bonheur perdu me pèsent comme un remords. Ce sont deux mois non vécus, dont je voudrais ressaisir chaque heure, reprendre chaque minute, et l’employer à tâcher de conquérir peu à peu votre affection! Je voudrais revenir au premier jour où je vous ai connue, et vous faire heureuse de toute la puissance de bonheur que je sens en moi aujourd’hui. La clef du paradis dans mes mains, j’ai négligé de l’ouvrir: voilà mon regret le plus vif. J’ai voulu vous le dire comme je le sentais.
--Alors, murmura la jeune femme l’interrompant, et parlant si bas que son mari avait peine à l’entendre, ne regrettez rien! car un de nous deux du moins a vécu dans votre paradis, depuis ces deux mois!...
--Alice! s’écria le jeune officier.
--C’est vrai..., répondit-elle doucement en baissant la tête.
Un peu plus tard ils reprirent leur route. La même odeur de violettes les enveloppait, conforme en tout, cette fois, aux pensées qui les occupaient, et les accompagnant comme un encens de fête. Dans les échappées de lune ils se souriaient, et dans les assombrissements soudains, causés par les branches épaisses, ils se parlaient bas, de crainte sans doute d’éveiller les sylvains qui dormaient tout près.
Comme ils arrivaient à la petite porte du parc de Kerdren, un rossignol commençait sa merveilleuse chanson. Il devait être tout près d’eux, car pas un de ses trilles si délicat qu’il fût ne se perdait, et la tendresse exquise de sa mélodie pénétrait l’âme.
Il semblait chanter pour lui seul comme un artiste qui se repose dans son logis en se berçant de tous les airs qu’il préfère; car sa manière était douce plutôt que brillante, et on avait peine à se persuader que ce chant ne partît pas d’une âme humaine pensante et troublée, tant les modulations qu’on entendait avaient de profondeur et de sentiment.
Dans ce calme absolu, sa voix résonnait avec une pureté et un éclat saisissants, et les jeunes gens s’étaient arrêtés, frappés d’admiration, et osant à peine reposer leurs pieds sur le sol, de peur de heurter quelque branche qui trahirait par son craquement la présence d’écouteurs indiscrets.
--Écoutez, dit Jean à demi-voix, au bout d’un instant, c’est notre salut de bienvenue ici!
Puis serrant plus étroitement sa jeune femme il ajouta:
--Et, au contraire de Roméo, qui pleurait à la voix de l’alouette lui annonçant le matin, nous qui avons à nous l’amour, la jeunesse, et toute une vie, nous pouvons saluer avec ravissement notre oiseau, car ce n’est pas l’aurore du matin qu’il nous chante, mais celle d’un bonheur sans fin!
XVII
On était arrivé aux premiers jours de juillet, et les six semaines qui s’étaient écoulées depuis les aveux réciproques, échangés par les deux époux, avaient passé comme un éclair.
Jean l’avait dit très justement, c’est un paradis sur terre que d’être jeune, de s’aimer, et de penser chaque soir, quand vient la nuit, que la journée du lendemain vous apportera avec la même intensité le bonheur dont on vient de jouir, y ajoutant seulement le souvenir d’un jour heureux de plus. Aussi les jeunes gens profitaient-ils largement de leur Éden, explorant tous ses recoins qu’ils trouvaient enchantés, et ne se lassant jamais de revoir au fond de toute chose, toujours les deux mêmes mots: «lui» «elle».
Dans l’épanouissement de leur bonheur et de leur confiance, leurs caractères à tous deux s’étaient ouverts, et ils apprenaient à se connaître. Jean s’émerveillait de toutes les délicatesses que peut contenir un cœur de femme, de cette fraîcheur d’impressions et de plaisir dont rien ne lui avait donné l’idée jusque-là, et de la gaieté un peu malicieuse qu’on ne soupçonnait pas au premier abord chez mademoiselle de Valvieux.
Il jouissait pour la première fois de ce sentiment de protection et d’appui qu’il est aussi doux d’inspirer que de ressentir, et il adorait la façon dont sa jeune femme levait les yeux vers lui quand elle lui disait: «Voulez-vous, Jean?»
Devant ces trois mots-là, il aurait voulu n’importe quoi sur terre; et lui qui avait cru son amour arrivé au point extrême, sentait chaque jour qu’il grandissait encore.
Jaloux de mettre Alice de moitié dans sa vie, non seulement dans le présent et dans l’avenir, mais aussi dans le passé, il revenait maintenant sur ces souvenirs d’enfance et de jeunesse que sa femme avait si souvent souhaité de s’entendre raconter, et il l’initiait à tout ce qui avait marqué dans sa mémoire, joies ou tristesses.
Il lui décrivait les années du Kerdren d’autrefois, alors que le château n’était animé que par ses turbulences de gamin, et que le tuteur chargé de lui se retraitait soigneusement dans la bibliothèque, laissant l’enfant croître à sa guise... Son amour pour ce coin de terre, dont il faisait le tour en courant chaque soir, quand il rentrait du lycée, pour s’assurer qu’on n’y avait rien changé pendant le jour; puis ses transports quand il se faisait emmener dans quelque bateau de pêche, moitié de gré, moitié de force, car les matelots n’aimaient point à avoir la responsabilité du jeune comte par les gros temps, et il en était réduit quelquefois à se cacher sous un amas de filets ou de cordages, d’où il ne sortait qu’une fois en marche. Le patron le menaçait bien alors, en prenant une grosse voix, de retourner le jeter à la côte; mais il n’avait garde, et tout en parlant, il déblayait déjà une place sur un des bancs, mettant quelque débris de voile à l’endroit où s’assiérait l’enfant.
Debout, le béret en main, tous les hommes récitaient la touchante prière du pêcheur breton:
«Mon Dieu protégez-nous, car notre barque est petite, et la mer est grande!»
Puis chacun courait à la manœuvre, et jusqu’au soir on ne songeait plus qu’à la sardine.
Ensuite venaient les vagues rêveries du jeune homme et ses longs colloques avec la mer, à qui il contait à mi-voix tous les projets de son avenir.
A son tour, Alice parlait d’elle; mais ses récits étaient plus courts et trop mêlés au souvenir de son deuil récent pour n’être pas un peu tristes, aussi son mari ne lui permettait-il guère de s’y appesantir.
En vrais amoureux, Jean et Alice se suffisaient si bien à eux deux que, selon la charmante expression du poète, «leur horizon se fermait où s’arrêtait leur ombre», et qu’ils étaient devenus, si c’est possible, plus sauvages encore qu’au début de leur mariage.
L’invitation qu’ils s’étaient proposé d’adresser à madame de Sémiane se voyait indéfiniment retardée, et quand Alice la rappelait à son mari:
«Il fait trop chaud, lui répondait-il; attendons l’automne!»
Et comme au printemps il avait renvoyé déjà en proposant d’attendre l’été, ils se mettaient à rire tous les deux, et on n’en parlait plus.
On s’était accoutumé dans le village à les voir toujours ensemble, qu’ils courussent à pied ou à cheval, et la sympathie générale entourait le jeune couple. Les matrones les suivaient d’un sourire entendu, les fillettes d’un regard d’envie, et, plus d’une qui les rencontrait en menant ses bêtes aux champs, demeurait rêveuse tout le jour, en songeant à ce bonheur qui était si jeune, si épanoui et si beau.
Jean comptait sur un mois de congé au moins, et il faisait des plans de voyages qui eussent demandé un an et plus à s’accomplir et dont l’itinéraire variait fréquemment.
--Pourquoi nous en aller? disait parfois la jeune femme, nous sommes si bien ici! Êtes-vous déjà las de Kerdren?
--Mais c’est votre vie à vous qui est trop monotone, répondait-il. Pour moi, vous aimer en Bretagne ou vous aimer en Écosse, ne pensez-vous pas que c’est tout aussi doux?
Un jour, vers le milieu de l’après-midi, le ciel qui était brouillé depuis le matin acheva de se charger de nuages sombres, le soleil disparut entièrement, et la température déjà fort lourde devint si fatigante qu’il n’était plus possible de rester dehors. Depuis une semaine, les orages se succédaient presque sans interruption, et celui qui s’annonçait promettait d’être d’une force extrême.
Incapable de s’occuper à quoi que ce fût, la jeune femme se promenait dans sa chambre; il lui semblait que quelque chose la menaçait, et que l’orage allait s’en prendre directement à elle. Elle eût voulu qu’il éclatât à l’instant, l’attente l’énervait, et ce fut avec un soupir de soulagement qu’elle salua le premier éclair. En même temps une vraie rafale de vent et de pluie commençait, enveloppant le parc dans un tourbillon si épais, qu’on ne voyait plus rien à dix mètres de la fenêtre. Les feuilles arrachées aux arbres et la pluie qui n’avait pas le temps d’arriver jusqu’au sol tournoyaient dans un mouvement fou, et on entendait le bruit de grosses branches d’arbres, brisées violemment, et qui tombaient en froissant tous les arbrisseaux voisins.
Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption roulant jusqu’à des profondeurs qui paraissaient sans fin, et madame de Kerdren, qui s’était approchée saisie par l’impressionnante beauté du spectacle, mettait parfois ses deux mains sur ses oreilles, assourdie qu’elle était par ce fracas inouï.
Les hurlements de la mer s’entendaient jusqu’au château, et dans la nuit qui s’était faite alors presque entièrement, ces deux voix terribles, qui se répondaient, avaient l’air de s’entendre pour préparer la destruction de tout ce qui les entourait.
Peu à peu cependant, le jour revint, les roulements s’éloignèrent et la pluie se mit à tomber plus doucement. Le vent, malgré cela, restait toujours aussi fort, et Alice avait peine à maintenir la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir pour respirer un peu.
Les arbres pliaient encore rudement, mais leurs feuilles, bien lavées et d’un beau vert, s’épanouissaient avec bonheur sous cette humidité bienfaisante; et l’air avait cette odeur particulière qui suit les pluies d’été, et qui fait sortir des plantes, des crevasses du sol, des pierres surchauffées précédemment par des chaleurs exagérées, un parfum de repos et de bien-être qui calme et qui apaise.
Une à une les fenêtres et les portes s’ouvraient. Poussés par le même besoin, bêtes et gens sortaient, et la cour se remplissait d’animation. Quelques gouttes légères mouillaient le front de la jeune femme, qui appuyait sa tête contre le croisillon de pierre sculpté en se laissant aller au charme de cette exquise détente.
La mer devait être superbe à ce moment-là, et cherchant du regard un vêtement à jeter sur ses épaules, se doutant bien qu’il lui serait impossible de tenir un parapluie, elle s’apprêtait à aller sur la grève quand un bruit inaccoutumé l’arrêta. Cela ressemblait aux mugissements de l’eau, et cependant la voix des flots s’entendait bien distincte à côté de celle-là. Surpris comme elle, les domestiques qui étaient dehors levaient la tête, et elle les voyait se consulter entre eux en se montrant du doigt la direction du village. Quelques-uns même marchaient déjà vers l’avenue, quand, brusquement, une grosse lueur rouge parut sur la gauche, et comme si elle montait avec les flammes, la rumeur vague qui avait frappé la jeune femme se changeait en cris.
Dans l’avenue, un gamin, lancé à toute vitesse, apparut porteur des nouvelles du sinistre, et au moment où Alice, qui était descendue sans perdre une minute, mettait le pied sur la première marche du perron, il débouchait dans la cour.
D’un geste, elle lui fit signe de reprendre haleine avant de parler, et se tournant vers les domestiques:
--Sortez la pompe, leur dit-elle. Yves va seller un cheval et avertir Monsieur; tout le reste viendra au secours.
Pendant que ses ordres s’exécutaient, elle interrogeait l’enfant. Le tonnerre tombé sur une grange l’avait enflammée d’un seul coup; et par le vent terrible qu’il faisait, tout le village était menacé.
Incapable de demeurer en place à l’idée de ce qui se passait si près d’elle, Alice voulut prendre les devants avec le petit, et elle partit de son pas rapide sur la terre détrempée où elle glissait à chaque instant.
Dans les allées, de véritables fondrières s’étaient formées et des ruisseaux chargés de terre et de cailloux roulaient de chaque côté.
La pluie avait cessé presque complètement, mais le vent était toujours le même, et l’incendie, sous son effort, prenait des proportions terribles. Les flammes se tordaient, s’élevaient, se couchaient et léchaient les toits voisins, faits entièrement de chaume, et c’était merveille de ne pas les voir prendre feu tous à l’instant. Nuls secours pourtant ne s’étaient organisés dans le groupe bruyant et désolé qui entourait la grange quand la jeune femme parut, précédée par son conducteur, avec les cheveux mouillés, et l’écharpe de dentelle dont elle avait couvert sa tête glissant sur ses épaules. Il se fit un mouvement dans la foule en la voyant; on s’écarta pour lui faire place, et les plus avancés murmurèrent en repoussant les autres: «C’est madame!» En même temps ils mettaient la main à leurs bonnets; mais elle les arrêta d’un geste.
--Non, non, dit-elle vivement, les croyant occupés au sauvetage.
Puis arrivée au centre du groupe et s’apercevant qu’il n’en était rien:
--Voulez-vous donc laisser brûler ainsi tout le village? s’écria-t-elle, prise d’indignation en face de cette incurie.
Et comme le propriétaire de la grange tournait vers elle un œil désolé en la saluant machinalement: