Jean de Kerdren

Part 8

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Il avait arrangé avec soin les plis de sa grande jupe traînante, vérifiant encore une fois les sangles et la longueur de l’étrier qu’il venait cependant déjà de passer en revue, et on était parti au pas d’abord, au petit trot ensuite, avec l’allure mesurée de gens qui s’étudient.

Il n’avait pas fallu longtemps à Jean pour s’apercevoir que sa femme était non pas seulement «très solide», comme elle venait de le lui dire, mais encore d’une grâce et d’une aisance parfaites. Au bout d’un quart d’heure, elle gouvernait sa monture avec l’autorité d’un long usage, jouissant de la voir obéir à ses moindres impulsions, et de son côté, avec l’instinct des animaux, le cheval qui se sentait bien dirigé s’était mis à relever encore la fierté de son allure.

Comme la plupart des femmes de taille élancée, Alice était fort à son avantage en amazone. Sa grâce naturelle et l’élégance de son buste se trouvaient en pleine lumière, et elle avait une façon qui était d’un charme extrême de porter la tête droite sans raideur, et de suivre imperceptiblement avec ses épaules le balancement du cheval.

Le drap noir tout uni de son corsage la moulait sans exagération, mais avec la perfection que mettrait un artiste à assouplir une draperie sur les épaules de sa statue; et le col droit tranchait vigoureusement sur son cou satiné.

Son bon goût l’avait défendue de cette mode outrée, qui, dans son désir d’être nouvelle et un peu leste, oublie même d’être jolie, et enserre les amazones actuelles dans des jupes étroites, disgracieuses, bien éloignées de l’élégance des longs plis d’autrefois.

Entre le passé et le présent, elle avait choisi un moyen terme, et l’étoffe avait assez d’ampleur pour se draper très heureusement.

Pour le chapeau, la forme haute lui avait paru bien cérémonieuse; elle s’était dit qu’elle effaroucherait les pinsons et les bergeronnettes, en courant ainsi par les chemins creux, et s’était contentée de nouer la classique gaze blanche sur un feutre noir.

Quoi qu’il en fût, l’ensemble était charmant.

Tout allait bien à la jeune femme: le grand air, l’animation, et jusqu’à cette petite pointe d’audace, donnée par l’accomplissement d’un exercice un peu violent, et qui nuançait maintenant sa physionomie de ce cachet décidé qui lui manquait en général.

Jean la regardait et la regardait encore. Il se demandait ce qu’il y avait de changé dans sa femme, ne s’avisant pas que c’était lui tout simplement qui s’apercevait pour la première fois de sa grâce et de sa beauté; et il trouvait une douceur qu’il ne connaissait pas dans cet échange de paroles et de sourires coupés à chaque instant par la rapidité de la course.

Au retour, il lui avait fait compliment de sa science avec sincérité, gardant toutefois pour lui la majeure partie de ce qu’il avait pensé et senti; choses qui étaient d’ailleurs si confuses dans son esprit qu’il s’en rendait à peine compte lui-même. Ses éloges avaient appelé, comme son approbation le faisait toujours, une vive rougeur sur les joues de la jeune femme, en même temps que ses yeux se mouillaient au souvenir de son père, le professeur et le conducteur de ses années de jeune fille.

Depuis ce moment les promenades s’étaient suivies sans interruption, et chacun d’eux y avait trouvé tous les jours un plaisir plus vif et plus intime. Insensiblement, Alice se laissait aller à être un peu plus elle-même. Elle était fière des éloges de son mari, et son approbation, qu’elle sentait grandir, l’excitait et la soutenait. Toujours modeste, elle ne voyait dans le changement d’allures de Jean que la suite naturelle d’un plaisir pris en commun; mais puisqu’il se montrait pendant ces heures-là plus expansif et plus animé que de coutume, elle bénissait cette diversion sans voir plus loin.

Quant à lui, il eût été fort en peine d’expliquer ce qu’il éprouvait, et il était loin, non seulement d’analyser ses sentiments, mais encore de savoir qu’il ressentait quelque chose de particulier, troublé seulement comme ces gens chez qui se prépare une grave maladie, et qui sont saisis à l’avance d’un malaise général, dont ils ne peuvent formellement placer le siège nulle part.

Il mettait simplement la cause de son émotion sur le charme du printemps, sur ces longues chevauchées, sur la gaieté de sa jeune femme; enfin sur les souvenirs d’enfance qui l’assaillaient en foule dans son pays.

Les courses avaient lieu le matin maintenant. On partait de bonne heure pour jouir des aubes de mai dans toute leur poésie, et il n’était pas rare que les sabots des chevaux résonnant sur la pierraille des routes fussent le premier bruit humain entendu dans la campagne.

Des champs s’élevait cette buée épaisse, blanche et nuageuse comme du coton, qui ressemble à l’haleine de la terre, respirant par mille bouches invisibles, haleine fraîche et parfumée comme tout ce qui a la vigueur saine de la campagne. Des fils de la Vierge volaient doucement, reflétant toutes les couleurs du soleil levant dans leurs imperceptibles dimensions, et sur chaque touffe d’herbe, aux mille pointes des chardons qui hérissaient leur tête de loin en loin, il y avait des gouttes d’eau. La rosée est très abondante à cette heure-là, et la jeune femme s’arrêtait quelquefois avec des cris d’admiration montrant à son mari une toile d’araignée suspendue comme un hamac féerique d’une feuille à l’autre, et emperlé à chaque maille. Puis quand on entrait sous bois, l’air devenait plus frais, et de tous les côtés montait cette bonne odeur de mousse humide, de bois mouillé, de menthe sauvage, et de ces mille petites fleurs qui s’ouvrent toutes à la fois, embaumant à qui mieux mieux pour ne pas perdre un instant du jour qui commence.

C’était là surtout que Jean se sentait envahi par cette émotion nouvelle. Les allées devenaient étroites parfois, et il fallait marcher en file. Alice passait la première, tout entière au soin de soutenir son cheval qui buttait de temps en temps aux racines glissantes sortant du sol, et lui suivait, laissant Samory choisir lui-même son chemin, et gardant toute son attention pour la jolie taille qu’il voyait devant lui, et le voile blanc qui voltigeait au-dessus comme un feu follet. De temps en temps, Alice se tournait sur sa selle, et lui montrait un lièvre traversant la route d’un bond, ou un merle qui sautillait en sifflant d’un air insouciant, et ce sourire confiant et jeune, ces exclamations de plaisir rendaient Jean si heureux qu’il eût cheminé ainsi volontiers plus loin que la lisière de la forêt.

Le plus souvent la jeune femme, qui ne prenait rien avant de partir, s’arrêtait dans une ferme et buvait une tasse de lait encore chaud qu’on venait de traire; du lait de ces mêmes petites vaches bretonnes qu’elle demandait autrefois au Jardin d’Acclimatation, et qui avait ici une saveur si différente. C’était un vrai tableau de genre que ce jeune couple arrêté dans ces cours rustiques, le cavalier apportant à l’amazone une tasse à fleurs rouges, pleine d’un lait crémeux, et la regardant boire ensuite, la main sur la bride du cheval, pendant que des enfants, les bras derrière le dos et l’œil curieux sous leurs cheveux ébouriffés, se poussaient derrière un pan de mur pour voir sans être vus.

Mais ni Jean ni Alice ne pensaient à cela; elle, se perdait tout bas dans les joies de sa tendresse, et lui s’étonnait que ce pût être une chose si charmante que des promenades matinales dans un pays sauvage, et qu’un marin comme lui, sans raisons appréciables, pût arriver à oublier en quelques semaines camarades et navire.

Un matin, tout à fait perdus, ils erraient à l’aventure, s’amusant comme deux enfants de cette course sans but, quand ils se trouvèrent arrêtés par un ruisseau profondément encaissé entre deux rives croulantes.

Sa largeur aurait permis de le sauter à la rigueur, et au delà s’étendait une plaine qui mettrait fin au jeu de cache-cache joué sous bois depuis une heure; mais les bords creusés par les affouillements de l’eau, devaient céder au moindre choc, si l’élan n’était pas assez fort pour arriver du premier coup sur la terre ferme, et c’est ce que Jean ne voulait pas permettre à la jeune femme d’essayer.

Passer à gué, il n’y fallait pas songer; la profondeur du lit, sinon la hauteur de l’eau, ne permettait pas de descendre, et les jeunes gens demeurèrent immobiles, se regardant d’un air déconcerté. C’était tomber de Charybde en Scylla! A droite et à gauche s’étendaient des fourrés qui paraissaient impénétrables, et retourner sur ses pas c’était rentrer dans le dédale.

--Je sais où nous sommes! s’écria Jean tout à coup. A quarante mètres sur la gauche, nous devons trouver une passerelle, il ne s’agit que de la gagner! Comment n’ai-je pas reconnu l’endroit plus tôt?

Mais gagner la passerelle était plus vite dit que fait, et après avoir essayé d’ouvrir une trouée en passant le premier avec son cheval au milieu des branchages, Jean dut y renoncer. Les petites pointes des feuilles chatouillaient les naseaux de Samory, les branches flexibles se relevaient en lui cinglant le cou et le poitrail, et aveuglé, affolé, il se mit à se cabrer si violemment qu’il fallut sortir, heureux d’en être quitte sans accident.

Toujours prompt dans ses décisions, le jeune officier mit pied à terre, et attachant les deux chevaux à un tronc d’arbre, il se décida à faire traverser seulement sa femme jusqu’à la passerelle. Une fois Alice sur l’autre bord, il reviendrait, ferait sauter les chevaux, et en reprenant la grande route, ils arriveraient à Kerdren au bout d’une heure.

La jeune femme essaya bien de quelques objections. Ne pourrait-elle pas sauter aussi, ou bien, s’il y avait vraiment du danger, pourquoi ne pas retourner tous les deux sur leurs pas? On ne connaît plus de forêt sans issue!

Mais Jean était décidé, et comme elle ne savait pas lui résister, un instant après, sa jupe sur le bras, elle se disposait à le suivre:

--Donnez-moi vos deux mains, lui avait-il dit, et penchez-vous contre moi.

Puis, marchant à reculons, il entra dans le fourré où il faisait un chemin avec ses larges épaules, refoulant à droite et à gauche tout ce qui s’opposait à son passage.

Dans la trouée ainsi formée, la jeune femme s’avançait ensuite sans peine, garantie de tout encombre par ce rempart et soutenue fortement par les mains qui tenaient les siennes, quand son pied se prenait dans quelque ronce. Docilement, comme il le lui avait dit, elle fermait les yeux, tout à fait conduite par lui, et se laissant faire avec la confiance d’un enfant.

Par instinct, quand les branches se resserraient, elle baissait un peu plus la tête, et passait sans peine. Malgré ces précautions, cependant, il arriva que son chapeau se trouva accroché; elle continua, croyant que la marche le dégagerait; mais ce fut le contraire qui se produisit, et la fourche, en se relevant, emporta comme un trophée le feutre et le voile. Elle voulut se redresser, riant de l’accident, reprendre son chapeau et le remettre, mais la voix de son mari l’en empêcha:

--Ne bougez pas! lui cria-t-il; ce sont vos cheveux qui seront pris si vous vous levez! Je viendrai le chercher. Baissez-vous plus, au contraire!

Elle obéit et rapprocha encore sa tête qui, n’étant plus écartée par les bords du chapeau, se trouva tout à fait appuyée contre son mari, et la traversée continua. Mais cette fois une impression étrange s’emparait de la jeune femme. Il lui semblait entendre directement battre le cœur de Jean. Les coups devenaient plus forts à chaque minute, et ne voyant plus rien, isolée de tout le reste par ses yeux fermés, cela arrivait à son oreille comme un langage réel et explicite qui lui parlait clairement de tendresse... Et pendant ce temps-là, cette émotion que le jeune officier ne pouvait pas définir lui revenait plus vive que jamais. Il éprouvait une douceur hors de proportion avec le service rendu, à se sentir utile à Alice, et à se voir conduisant cette délicieuse créature à sa volonté, à travers ces buissons épineux.

Ses cheveux un peu défaits, qui étaient là sous ses yeux comme un brouillard d’or, lui semblaient charmants et précieux comme il ne l’avait jamais éprouvé jusqu’alors, et il eût été désespéré s’il fût arrivé malheur à l’un d’eux.

Une lueur de ce qui se passait en lui traversa tout à coup son esprit; mais comme il s’interrogeait, brusquement ému par cette idée, le fourré prit fin, et la jeune femme se redressa en le remerciant.

Il la regarda un instant, toute rouge de la chaleur de cette étrange promenade, rajustant machinalement sa coiffure, et il fit un pas en avant; ses lèvres remuèrent, mais il ne dit rien; et la guidant seulement sur la passerelle, il refit ensuite en sens inverse, et deux fois plus vite, le chemin qu’il venait de parcourir à pas comptés.

Un monde d’idées nouvelles se choquait en lui; mais par leur nouveauté, elles l’éblouissaient et l’étonnaient au point qu’il n’y croyait pas.

L’un après l’autre, il fit sauter les chevaux, refaisant le même voyage pour aller reprendre celui qui restait sur le bord; puis il rendit son chapeau à la jeune femme, la remit en selle sans mot dire, et durant le retour jusqu’à Kerdren, ils n’échangèrent pas dix paroles.

XV

A partir de ce moment, les rapports entre les jeunes époux changèrent encore une fois de nature.

L’intimité facile et joyeuse qui s’était établie depuis quelques jours cessa brusquement; Jean reprit son air absorbé des premiers temps, et sa courtoisie cérémonieuse de grand seigneur, et Alice, ressaisie par ses timidités et ses défiances passées, redevint la pensionnaire effarouchée du couvent de Toulon.

Malgré les impromptus et les rêveries de Chopin, le jeune homme avait recommencé ses promenades du soir tout le long de la bibliothèque, et sa femme suivait avec tristesse son va-et-vient continuel, le croyant en proie à la nostalgie de l’Océan et au souvenir de sa carrière interrompue.

Comme c’était différent de ce matin auquel sa pensée revenait si souvent!

En rentrant, ce jour-là, avant de quitter son amazone, elle s’était agenouillée pour formuler une action de grâce ardente et heureuse comme son émotion... Serait-il possible, mon Dieu, que cette affection vînt à elle!...

Puis, dès le soir, son illusion était tombée; la préoccupation qui assombrissait son mari était évidemment ce regret qu’elle craignait par-dessus tout de lui voir éprouver, et en secret, chaque matin, elle s’exhortait à lui parler, voulant le supplier de reprendre le genre de vie qui lui manquait si cruellement.

Rien n’était plus éloigné pourtant, des souvenirs du jeune homme, que la mer et ses servitudes, et l’idée qui le tourmentait était bien différente de celle que lui prêtait Alice.

De la singulière émotion éprouvée par lui un matin, un trouble indéfini lui était demeuré, et maintenant il s’interrogeait, tâchant de lire dans son cœur, et si étonné de ce qu’il ressentait, qu’il cherchait tous les noms et toutes les explications possibles de ses pensées avant de les résumer simplement par un seul mot.

Jamais il ne lui était venu à l’idée qu’il pourrait aimer d’amour cette jeune fille à qui il avait tendu la main un soir, pris d’une pitié immense pour son abandon et son malheur. Il la trouvait intéressante, pleine de dignité et d’une beauté indiscutable; mais n’ayant jamais fait entrer les émotions multiples de la tendresse dans les plans de son existence, il s’en croyait aussi bien garanti que des difficultés d’une profession étrangère à la sienne; aussi son étonnement était-il sans bornes.

Puis à mesure que la lumière se faisait, au moment où il se rendait compte de la place que tenait déjà cette jeune femme dans sa vie, voyant sa carrière oubliée, ses goûts et ses préférences annulés, tout ce qu’il éprouvait jadis enfin changé par sa seule puissance; un sentiment qu’il n’avait jamais connu s’était glissé dans son cœur, et timide pour la première fois de sa vie, craintif comme l’est toujours le véritable amour, il s’était trouvé sans voix et sans audace pour dire ce qui battait en lui... En même temps l’idée instinctive qui se développe avec toute affection, le besoin de réciprocité, s’était éveillé dans son cœur... Et elle? s’était-il dit dès qu’il avait bien démêlé ce qu’il éprouvait. Comment me faire aimer d’elle?

N’ayant pas l’ombre de fatuité, il se tourmentait et s’inquiétait comme le plus modeste écolier songeant à quelque étoile hors de sa portée. Il oubliait tout ce qui en lui pouvait séduire et charmer une femme; il oubliait le prestige de poésie, de noblesse et de désintéressement avec lequel il s’était présenté à mademoiselle de Valvieux; et comprenant mieux chaque jour tout ce qu’il y avait d’exquis en sa jeune femme, il s’en voulait comme d’une insulte de ne pas l’avoir aimée dès la première heure comme Roméo avait aimé Juliette. Il s’ingéniait à chercher de quelle façon il attirerait ce cœur à lui, et perdu entre l’avenir qu’il rêvait, et le présent qu’il aurait voulu reporter de trois mois en arrière, il gardait ce silence interprété si faussement par Alice.

Les choses en étaient là, quand un des fermiers de Kerdren vint au château annoncer le mariage de son fils, chercher en quelque sorte l’agrément du jeune comte pour le choix de sa bru, et solliciter l’honneur de la présence des maîtres à cette noce, qui devait réunir dans ses proportions toutes spéciales deux villages et plus.

L’invitation fut acceptée, au grand orgueil des paysans, point encore blasés sur le charme radieux de madame de Kerdren, et très fiers de la compter dans leurs rangs. A cela les châtelains avaient joint un cadeau adressé aux fiancés, et qui se trouvait de nature à aider efficacement les débuts d’un jeune ménage; aussi la reconnaissance de la famille était-elle montée à un haut degré, et les honneurs qu’on réservait à Jean et à sa femme étaient-ils innombrables.

La noce s’était massée sur la place pour les recevoir, et le sonneur, tout en commençant son carillon, passait d’instant en instant sa tête entre les volets pour être en mesure de redoubler les coups quand il les apercevrait. Un cortège de gamins, accompagnateurs obligés de toutes les cérémonies, s’agitaient aux alentours, grimpant officieusement aux arbres pour voir plus loin sur la route, dévalant dix fois par minute en criant une nouvelle toujours fausse, et se communiquant entre temps leurs remarques, blâme ou louange, sans mystère ni fard sur les gens qui les entouraient.

Quand Alice fut là, on lui présenta la fiancée, une grande fille émue et rougissante sous ses beaux atours, et dont la figure s’épanouit aux compliments de la jeune femme.

Placés tout près des jeunes époux, M. et madame de Kerdren ne perdaient pas un détail de la cérémonie, et dans l’état d’esprit où ils se trouvaient actuellement, rien n’était plus propre à les remuer que ce spectacle. Malgré toute la différence des cadres, ils se substituaient par la pensée aux jeunes gens debout près de l’autel, et se revoyaient dans la petite église de Toulon inondée de lumière, et s’engageant l’un à l’autre pour la vie. Jean se rappelait les pensées qui l’occupaient alors; il avait plus d’un souci dans l’esprit à cette heure-là, et il se ressouvenait qu’en entendant derrière lui le murmure des voix joyeuses de ses camarades, et le froissement des ceintures d’or sur le métal des épées, une sensation de regret lui avait traversé le cœur.

Il la cherchait maintenant, et non seulement elle n’était plus, mais encore en tout ce qui concernait le passé, il ne se retrouvait pas. Il lui semblait qu’on lui avait mis récemment une tête et un cœur tout neufs, et il apprenait à s’en servir avec un peu de gaucherie et d’étonnement, quoiqu’il fût charmé des découvertes qu’il y faisait à chaque pas.

Que pouvait bien penser sa femme? il se le demandait en la regardant de loin, debout, les mains fermées sur son livre d’heures, et les yeux perdus dans ce qui semblait être une rêverie plutôt qu’une prière. Dans le jour adouci qui éclairait le chœur, il la trouvait enveloppée d’un charme mystérieux et exquis, et il lui prenait des envies de l’amener par la main devant le prêtre et de lui dire:

«Mariez-nous de nouveau, je vous en prie. La première fois, j’ai répondu de tête et de volonté quand on m’a demandé si c’était là la femme de mon choix, aujourd’hui je veux répéter la même chose avec le cœur le plus ardent.»

Les pensées qui occupaient Alice, et que son mari aurait souhaité de lire à travers son front, étaient à peu près analogues à celles-là. Après le discours du curé, prononcé en breton, et qui avait fait à la jeune femme l’effet de quelque incantation bizarre dans une langue fantastique, on avait échangé les anneaux. Le plus ému était assurément le fiancé; sa bonne grosse main rude, en sortant du gant blanc où il avait cru devoir l’emprisonner, tremblait d’une façon visible, et c’était d’une voix troublée qu’il avait répondu à la question de son curé. En revanche, Alice s’était retrouvée dans le regard confiant et heureux avec lequel la jeune fille avait promis sa vie tout entière, et elle avait souri à ce retour du passé. Mais la vision du grave officier de marine qui lors de son propre mariage se tenait auprès d’elle, si calme et si posé, contrastait absolument avec le bonheur épanoui du jeune paysan qu’elle voyait maintenant, et sans même qu’elle s’en aperçût, elle soupirait quand celui-ci se retournait du côté de la mariée, la contemplant de son regard radieux sans pouvoir se contraindre à attendre la sortie pour montrer sa joie.

Une fois dehors et le «droit du seigneur» pris par Jean sur les joues fraîches de la mariée toute la noce y passa, et il ne fallut pas moins que le souvenir du repas qui attendait pour arrêter tant d’effusions.

Selon la coutume du pays, chaque invité avait envoyé la veille quelque provision: animaux de basse-cour, viande ou légume; et le grand Pantagruel se fût assis sans mépris à la table servie dans une grange ornée de feuillage.

Placée au haut bout, près du père de la mariée, madame de Kerdren s’efforçait de s’associer, si peu que ce fût, aux exploits fabuleux qu’elle voyait accomplir par son voisin de droite et son voisin de gauche. Il lui semblait qu’elle assistait à quel qu’un de ces repas des temps anciens, dont Homère décrit les proportions, et qu’elle voyait ses héros se partager le bœuf qu’ils venaient de sacrifier aux dieux avant de remettre leurs casques pour courir à de nouveaux horions.

Cependant, si nouveau que fût pour elle l’aspect de cette fête campagnarde, Jean, qui l’observait de loin, commençait à lire la lassitude dans son regard, quand les violoneux qui étaient du banquet tirèrent de dessous leur chaise leur instrument, en déroulant le mouchoir de couleur qui l’enveloppait.

Une demi-heure plus tard, le bal était dans tout son éclat, et Alice, qui n’était pas fâchée de se dérober à cette atmosphère épaisse, suivait la mère de la mariée, toute glorieuse de lui faire visiter la maisonnette des jeunes époux, le mobilier entièrement neuf, et le trousseau rangé dans les grandes armoires bretonnes en chêne noirci.

Alice la suivait partout, s’intéressant à tout, et admirant de la meilleure foi du monde la basse-cour et les écuries; mais en même temps envahie, sans qu’elle sût pourquoi, d’une tristesse lourde qui lui montait au cœur. Elle pensait à Jean, et se prenait à souhaiter qu’il fût un simple paysan comme le marié d’aujourd’hui, et elle-même, une modeste fermière, pourvu seulement qu’elle pût lire dans ses yeux la tendresse qu’elle avait vue dans ceux du jeune gars à l’église. Elle se disait que ce nid avec son sol de terre battue suffirait à abriter son bonheur, si elle pouvait l’édifier tel qu’elle l’entendait, et si invraisemblable que cela parût être, elle sentait qu’au fond du cœur c’était l’envie qui dominait chez elle, en visitant ce petit royaume.