Jean de Kerdren

Part 7

Chapter 73,965 wordsPublic domain

Il n’en fallait pas plus pour combler l’émotion de la jeune femme, qui déjà grandement intimidée à la pensée de jouer devant son mari, se sentit si touchée en voyant cette preuve de sollicitude que son cœur commença à battre de façon à lui enlever toute présence d’esprit.

Elle s’assit cependant en murmurant un remerciement, et après un instant de silence:

--Ce n’est pas tout de dire qu’on aime la musique, reprit-elle, laquelle préférez-vous? Voulez-vous du classique ou des auteurs modernes? Aimez-vous les choses tristes ou gaies?

--Mais tout ce qu’il vous plaira, répliqua Jean.

--J’aime bien mieux ce qui vous plaît à vous, répondit-elle doucement. Dites-moi vos auteurs favoris, il n’est pas possible que je n’aie pas dans la mémoire quelque chose de l’un d’eux!

--J’ai peur que non, reprit le jeune homme en souriant. Ce que vous appelez «mes auteurs», ce qui a bercé toutes mes rêveries, ce que j’aime, enfin, c’est le chant de la mer et du vent; les vagues en colère et les vagues qui s’apaisent tout d’un coup, et qui meurent le long de la plage avec un bruit qui se prolonge indéfiniment, comme si vous teniez une note de harpe pendant des heures, et qu’elle demeure toujours aussi pure et aussi pleine. Y a-t-il une main humaine qui ait pu noter cela? je l’ignore, et vous devez le savoir mieux que moi. Dans ce cas, jouez-moi ses œuvres, et vous aurez trouvé mon auteur sans même que je sache son nom.

La jeune femme réfléchit encore un instant, passant en revue ce qu’elle connaissait, puis, sans préparation, très simplement, elle attaqua un nocturne de Chopin. Après celui-là, elle en enchaîna un autre, puis un autre encore, et passa brusquement ensuite à cet impromptu célèbre, dont la marche tourmentée et les éclats imprévus se fondent tout d’un coup en une douceur exquise. Cette musique émouvante plus qu’aucune autre, en raison de la sincérité du trouble qu’on y rencontre, semblait à la jeune femme devoir être ce qui se rapprochait le plus de la description de son mari.

Elle ne voyait au même degré chez aucun autre musicien de ces emportements subits, impétueux comme le cri d’une voix humaine, coupés par des plaintes que les vagues n’ont jamais faites plus désolées, qui serrent le cœur quoi qu’on en ait, et qu’on oublie cependant presque aussitôt dans la tendresse délicieuse du chant qui reprend ensuite.

Dès les premières mesures, Jean s’était levé, pris par le charme de ces intonations caressantes dont le son un peu étrange plaisait à son oreille, et il était venu s’accouder sur le piano.

De sa place, il enveloppait la jeune femme depuis le blond argentin de ses cheveux, très doux sous la clarté des lampes, jusqu’à sa taille toujours un peu frêle mais parfaitement élégante. Le buste restait droit et gracieux, malgré les mouvements imposés par la rapidité du jeu, et les mains, d’un blanc très mat, ressemblaient aux ailes de velours de deux papillons agités d’un mouvement incessant.

Sans s’imaginer que son attention pût la gêner, Jean la regardait fixement, comme on suit de l’œil quelqu’un qui agit près de soi, quand on est soi-même immobile, et la pureté de ce délicieux visage le pénétrait en même temps que le charme de la musique. Il lui semblait que ces deux choses étaient inséparables l’une de l’autre, que ce qu’Alice jouait là lui était personnel comme sa beauté, et il tombait dans une rêverie où les joues roses de la jeune femme, ses cils sombres battant à coups réguliers et l’harmonie qui lui arrivait à flots se confondaient entièrement.

Très sensible à toute impression poétique, l’émotion l’avait si bien dominé, qu’au moment où la jeune femme s’arrêta, ses yeux étaient presque humides, et comme elle lui demandait timidement en relevant la tête:

--Aimez-vous ceci? Est-ce votre auteur?

--Ne me dites pas son nom! répondit-il vivement. Ce que vous jouez là, c’est ce qu’on a au fond même du cœur, et je ne sais par quel sortilège quelques notes peuvent vous remuer à ce point, et venir toucher directement vos sentiments les plus intimes. Si j’étais musicien, c’est ce que j’écrirais certainement, et je me demande si vos doigts n’ont pas trouvé à mesure tout ce qu’ils viennent de jouer?...

--Ne le croyez pas, ce serait leur faire trop d’honneur, répliqua la jeune femme en riant de cette façon d’apprécier Chopin.

Mais elle était si heureuse du plaisir de son mari que ses lèvres tremblaient et qu’elle s’arrêta, baissant de nouveau ses yeux sur le piano.

--Et la mer? reprit-elle au bout d’un instant.

--Il avait dû s’en bercer comme moi autrefois, j’en suis sûr, répondit Jean avec un sérieux absolu; il y a de ses notes là-dedans!

Le silence dura encore un peu, puis comme Alice faisait un mouvement pour quitter le piano:

--Et du chant? demanda le jeune officier.

--Ma voix ne vaut pas cela! répondit-elle en secouant la tête.

--Je l’ai entendue...

--Oui, mais de loin...

--La porte est mince, reprit-il en insistant.

Sans se faire prier davantage, elle reprit sa place et, quand onze heures sonnèrent, elle était encore au piano.

Sa voix n’avait pas paru plaire moins à Jean que les impromptus et les nocturnes, car il était demeuré à la même place, écoutant, sans se lasser, mélodies, rêveries et barcarolles. La jeune femme choisissait de préférence tout ce qui devait lui rappeler le rythme de berceuse de sa grande amie, et il n’y avait comme repos que les quelques mots d’éloges toujours brefs et le plus souvent originaux par lesquels Jean la remerciait.

La pendule le fit tressaillir, cependant, et quittant son air abandonné:

--Comme j’ai abusé de vous, s’écria-t-il, vous devez être épuisée!

--Pas du tout, répondit-elle en se levant.

Puis, baissant la voix, elle ajouta:

--C’était toujours ainsi que nous passions nos soirées, mon pauvre père et moi.

--Alors, je vous ai peinée peut-être? reprit le jeune homme avec vivacité en se rapprochant.

--Ne le croyez pas, je vous en prie, dit-elle non moins vivement.

Et s’enhardissant, elle vint à bout de formuler:

--Je suis si heureuse de vous faire plaisir!

Jean murmura quelques mots de reconnaissance, puis le silence reprit: et tandis que la jeune femme toujours extrême se reprochait déjà ce qu’elle regardait comme une déclaration positive adressée à son mari, et fermait nerveusement le couvercle du piano, il s’inclina tout à coup sur sa main, et baisant la peau fine:

--Merci aux doigts qui m’ont charmé! dit-il à mi-voix.

C’était si inattendu qu’Alice tressaillit tout entière, et sans rien trouver à répondre qu’un signe de tête et un faible sourire, elle s’en fut dans sa chambre.

Le lendemain et les jours suivants les soirées se passèrent de la même façon, et insensiblement l’attrait qui appelait le jeune homme chez lui devint plus vif. Ses promenades de désœuvré à travers le salon avaient cessé; la musique le possédait tout entier, et il ne se lassait pas plus d’écouter que la jeune femme de jouer.

La bibliothèque avait repris un aspect habité, et l’accordeur ayant remis le piano en excellent état, tout semblait promettre à Alice des stations indéfinies dans la petite logette formée par le paravent. L’installation était restée telle que Jean l’avait faite la première fois; lui-même pour écouter s’appuyait invariablement à la même place, et en voyant l’attention qui avait succédé chez son mari à l’humeur errante des soirs passés, madame de Kerdren s’étonnait. «Comme il aime la musique!» se disait-elle parfois. Et le sentiment qu’elle éprouvait au fond du cœur était presque de la jalousie.

Elle en voulait à cette distraction de savoir le fixer et l’intéresser si complètement, quand elle n’avait pu réussir à le faire, et comme elle ne se comptait pour rien là-dedans, oublieuse qu’elle était du charme de son talent et regardant sa voix et ses doigts comme faisant partie de l’instrument, elle s’attristait de voir Jean captivé des heures durant par toute autre chose que par elle!

«Pourquoi m’aimerait-il? se disait-elle ensuite avec sa modestie accoutumée, quand elle y repensait pendant ses longs après-midi. Notre mariage a été un acte de chevaleresque dévouement de sa part, rien d’autre; il ne m’a pas choisie, et jamais il n’a dit un mot qui me fît croire à son amour.»

C’était de la plus stricte logique, mais n’empêchait pas la jeune femme de soupirer parfois.

Quant à Jean, depuis le jour où il avait trouvé le perron vide, inconsciemment en arrivant au bas de l’avenue, il pressait l’allure de son cheval, se levait sur les étriers, et tout en tapotant le cou de sa bête, il murmurait entre haut et bas:

«Voyons, mon vieux, si on aura pensé à nous ce soir?»

Le doute était faible; mais si petit qu’il fût, il suffisait à aiguillonner le jeune homme, piquant sa curiosité et sa tranquille assurance des jours passés, et le faisant sourire avec une involontaire: satisfaction quand il voyait la silhouette sombre d’Alice à sa place accoutumée.

XIII

Un soir, à son grand étonnement, environ à une centaine de mètres de la cour, il aperçut un valet de chambre assis sur un talus, qui semblait le guetter et qui se leva à son approche, en l’arrêtant d’un geste respectueux:

--Si monsieur voulait descendre ici, dit-il, prévenant la question que Jean allait lui faire, madame vient seulement de s’endormir et la femme de chambre craint que le bruit du cheval ne la réveille brusquement.

--S’endormir? répéta Jean, se tournant tout d’une pièce du côté du domestique. Est-il arrivé quelque chose à madame? Madame est-elle malade?

--Souffrante, je crois, monsieur, depuis midi.

--Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que cela signifie? Pourquoi ne m’a-t-on pas fait chercher? répliqua le jeune homme, pressant ses questions de façon à ce qu’il fût impossible de lui répondre, et rassemblant en même temps les rênes comme pour enlever son cheval.

Un mouvement passant sur la figure du valet de chambre l’arrêta, et se souvenant de ce qu’il venait de lui dire, il sauta à terre, lui jeta la bride sans ajouter un mot, et était déjà loin, avant que le domestique eût songé à amener Samory qui piaffait d’impatience, et qu’il reconduisit à l’écurie en faisant un long circuit derrière le château.

Jean monta sans s’arrêter jusqu’au premier étage, s’impatientant d’entendre ses éperons sonner, et dans la pièce qui précédait la chambre de sa femme, il trouva, comme il s’y attendait, la Bretonne qui la servait assise son ouvrage à la main, et prête à répondre au premier appel. D’un geste il la fit sortir sur le palier, et aussitôt qu’elle eut fermé la porte:

--Qu’est-ce qu’il y a? dit-il d’une voix brève.

--Un gros mal de tête et de la fièvre, répliqua promptement la femme de chambre, sentant que l’heure n’était pas aux longs discours. Madame est sortie vers onze heures dans le parc, et est rentrée une demi-heure plus tard avec des éblouissements si forts qu’elle a pris la rampe pour monter et m’a sonné aussitôt après pour avoir de l’eau fraîche. Elle était partie sans chapeau, et pendant que je lui posais des compresses sur le front, elle m’a parlé d’un coup de soleil qu’elle aurait reçu dehors, à ce qu’elle croit.

--Il fallait me faire chercher immédiatement, interrompit Jean.

--Nous y avions bien pensé, répliqua la Bretonne, sur le ton de l’excuse, mais madame l’a défendu, disant que ce n’était rien. Elle a continué à souffrir du front et n’a pas déjeuné; puis la fièvre est venue ensuite, et voilà seulement un instant qu’elle repose, c’est pourquoi j’ai pris la liberté de faire arrêter monsieur en chemin.

--Et le médecin, reprit le jeune homme, l’a-t-on demandé?

--Madame ne l’a pas permis davantage, monsieur, elle disait que le repos suffirait.

Jean, qui ne l’écoutait plus, fit quelques pas en hésitant du côté de la porte, puis se ravisant:

--Vous m’avertirez aussitôt que madame se réveillera, dit-il seulement.

Et il rentra dans sa chambre.

Pendant deux heures il se promena de long en large. Sur son ordre, le dîner avait été retardé, et une voiture était partie pour Lorient afin de ramener un médecin.

Alice dormait toujours, et dans le silence que chacun gardait respectueusement au château, l’attente semblait doublement irritante au jeune officier. Ce grand calme avait un air de nonchalance qui l’impatientait. Il en voulait au médecin de ne pas arriver, aux domestiques de rester tranquilles: il s’en voulait à lui-même de n’avoir rien à faire, et en même temps il se demandait tout bas comment il allait remplir son rôle près de cette jeune malade? Il n’avait jamais vu de femme souffrante auprès de lui, et s’interrogeait avec anxiété pour savoir de quel secours il pourrait lui être, étant données sa grande inexpérience à lui et son extrême timidité à elle. Il ne lui était jamais venu à la pensée que sa femme pourrait être malade, et il se trouvait pris aussi au dépourvu que si on lui eût apporté un oiseau-mouche avec une aile brisée en le priant de la lui remettre.

Il en était là de ses réflexions quand on frappa à la porte. Alice était réveillée et la femme de chambre venait avertir Jean.

Il la suivit sans rien dire, tout étonné de se sentir un battement de cœur, et anxieux de ce qui l’attendait comme s’il eût dû voir un spectacle effrayant.

Rien n’était plus simple cependant: une grosse lampe voilée de rose éclairait une partie de la chambre, laissant le reste dans une pénombre très douce, et la jeune femme était étendue sur sa chaise longue avec une couverture jetée sur les pieds.

En voyant entrer son mari, elle se souleva, et lui tendant affectueusement la main:

--Je vous demande pardon, je vous ai dérangé, inquiété peut-être?... Mais c’est fini maintenant.

--Vous avez fait plus que de m’inquiéter, répondit-il vivement, voilà deux heures que j’ai dans l’esprit les choses les plus noires. Mais qu’avez-vous eu? et pourquoi n’avoir pas permis qu’on m’avertît?

--C’était inutile, je vous assure, répondit-elle évasivement, se gardant d’avouer qu’elle aurait eu peur d’ennuyer son mari en le rappelant.

Puis, sans insister, elle raconta sa sortie, tête nue sous le soleil de midi, et l’étourdissement qui s’en était suivi, assurant du reste que le sommeil l’avait tout à fait remise.

--Vous avez dîné, j’espère? demanda-t-elle en finissant.

Et comme Jean lui répondait négativement avec un peu d’indignation, elle fit mine de mettre pied à terre pour aller présider le repas de son mari.

--Mais vraiment vous n’y pensez pas? dit-il presque fâché; vos mains sont encore brûlantes. Au reste, ajouta-t-il avec soulagement, voici le docteur.

Et il semblait au jeune homme qu’on lui enlevait de l’esprit un poids énorme de responsabilité.

Le docteur se trouva entièrement de l’avis de madame de Kerdren; le malaise dont elle souffrait était dû sans aucun doute aux perfidies du soleil de printemps, dont souvent on ne se défie pas assez.

Il félicitait d’ailleurs la jeune femme d’en être quitte à si bon marché, parlant d’accidents très sérieux provoqués par la même cause; mais la fièvre et la rougeur persistante du front imposaient le lit et un repos absolu.

Avec Jean, qui le reconduisait à sa voiture, il fut plus formel encore: C’était à surveiller, un érésipèle survenait parfois, sans plus de raison; et comme le jeune homme s’exclamait:

--Ne la faites pas parler, surtout, ajouta-t-il en fermant la portière; quand je dis repos, je n’entends pas seulement le lit, mais la paix absolue!

Rien n’est plus maussade qu’un dîner retardé, réchauffé, et enfin, pour comble, mangé solitairement avec un souci dans l’esprit. Jean en fit cruellement l’épreuve ce soir-là, et encore qu’il expédiât son repas en un quart d’heure, il eut tout le temps de le trouver détestable. Outre le trouble et l’inquiétude qu’il gardait, l’absence de la jeune femme se faisait sentir, et il se demandait comment sa présence animait à ce point l’immense salle à manger. Il s’était accoutumé lui-même aux attentions dont il l’entourait, et le sourire reconnaissant qui accueillait ses moindres efforts lui manquait à cette heure.

Ce fut bien pis le soir. On avait allumé comme de coutume dans la bibliothèque, et Jean s’y rendit distraitement, ne sachant où aller. Tout y était dans l’ordre habituel, le coin de la musique aussi engageant que jamais, et il ne manquait qu’Alice dans ce cadre, mais c’était assez pour en changer entièrement l’aspect, et quand Jean eut tapoté pendant cinq minutes une petite marche monotone sur le dessus du piano que ses ongles faisaient résonner désagréablement, il sortit et s’en fut promener ses ennuis au dehors.

Il faisait la plus belle nuit du monde, et quand le jeune homme, qui marchait vite, se trouva arrêté par le mur du parc, au lieu de revenir sur ses pas, il posa sur le sommet ses poignets nerveux et, franchissant d’un bond la maçonnerie qui lui arrivait à mi-hauteur du bras, il se trouva dehors.

La mer battait son plein; il entendait le bruit de l’eau jusqu’où il était, et attiré par l’odeur des varechs humides que les vagues laissaient sur le sable, en marquant leur trace par de longues lignes ondulées, il arriva jusqu’au bord. C’était vive eau, et c’est à peine si entre les falaises et la mer, il restait deux mètres de sable sec où on pût s’asseoir, mais il n’en fallait pas davantage à Jean; et une seconde après, à moitié allongé, la tête tantôt tournée vers la mer, tantôt levée pour admirer les étoiles, avec la figure humide des embruns qu’il recevait, il pouvait se croire comme autrefois perdu entre le ciel et l’eau.

Le milieu agit promptement, et ses souvenirs lui revenant en foule, il se mit à penser à ses camarades, à son navire, cherchant sur quel point de la Méditerranée il devait être à présent, quel temps il traversait, et ce qui se passait à bord, se figurant qu’il y était encore faisant son quart par cette nuit claire. Mais avant qu’aucun fait matériel eût troublé sa fantaisie, son idée dominante l’avait rappelé à Kerdren et à la réalité; et oubliant camarades et navire, il murmurait à mi-voix en fixant les flots d’un air soucieux: «Pourvu qu’elle dorme, seulement!...» En même temps il se levait, incapable de tenir en place, et sans se laisser tenter par un croissant de lune qui se montrait à l’horizon, il reprit le chemin du retour.

En revenant, comme la promptitude du changement de sa pensée le frappait après coup: «N’est-il pas naturel, se dit-il, que je m’inquiète de cette enfant dont je suis responsable après tout!»

Il rentra par la même voie, toujours un peu nerveux et trouvant un vif plaisir à froisser sous son pied les menus branchages que le vent du soir avait semés dans les allées. Comme il arrivait dans la cour, l’horloge de la salle à manger commençait de sonner, il l’entendit par une fenêtre ouverte et s’arrêta pour compter les coups. A neuf elle se tut, et le jeune homme, convaincu qu’il avait fait erreur, tira sa montre et appuya son doigt sur le bouton, d’un geste vif.

La petite voix claire et un peu grêle de la sonnerie détailla méthodiquement le même nombre de coups et s’arrêta juste au même point.

Jean la rentra impatiemment avec un mouvement d’épaules: il s’en fallait juste de deux heures qu’on fût encore au moment où il se figurait être arrivé!

Depuis le départ du médecin, Alice, qui s’était rendormie presque aussitôt, reposait paisiblement, d’après ce que la femme de chambre dit au jeune officier, et il ne lui resta qu’à rentrer chez lui, où, après avoir trompé son ennui en écrivant quelques lettres, il se coucha las et mécontent.

Le lendemain le docteur répéta son ordonnance, et Jean partit pour Lorient, où une réception officielle et impossible à éviter l’appelait, avec l’agréable perspective d’un dîner et d’une soirée semblables à ceux qu’il avait subis la veille.

Mais au retour, au moment où il prenait Samory en main avant de franchir la grille pour le reconduire sans bruit à l’écurie, il aperçut Alice, assise dans un fauteuil et abritée des derniers rayons du soleil couchant par une large ombrelle qu’elle avait prise par surcroît de précaution.

Il s’approcha avec une exclamation de plaisir qui amena un nuage rose sur les joues de la jeune femme, puis tout aussitôt, reprenant un ton plus grave:

--Mais on vous avait défendu de vous lever, il me semble?... dit-il.

--Le docteur, qui avait affaire au village, a eu la bonne idée de revenir ici en passant, et il m’a donné mon congé sous promesse d’être sage..., répondit-elle avec enjouement. Trouvez-vous que j’aie eu tort?

Et elle levait les yeux sur lui avec cette timidité un peu inquiète qui caractérisait ses rapports avec son mari.

--Si vous êtes encore fatiguée, certainement, reprit-il toujours sérieux, sinon, vous devinez combien je suis heureux de vous voir remise!

XIV

--J’ai enfin trouvé ce que je souhaitais pour vous, commença Jean un peu plus tard. Depuis quinze jours, Duhamel me parlait sans cesse d’un cheval merveilleux, habitué à la selle de femme, et qui a été monté deux étés de suite par sa sœur, une excellente amazone, qui le dit parfait en tout point. Je l’ai vu, essayé moi-même, et sauf votre agrément, il pourrait être ici dans deux jours. Désirez-vous aller le voir à Lorient? ou voulez-vous que nous le prenions à l’essai quelque temps pour vous permettre de juger vous-même de ses qualités?

--Ni l’un ni l’autre, répondit la jeune femme; je me fie entièrement à vous là-dessus, et pour peu qu’il n’ait pas la robe jaune du cheval de d’Artagnan, je suis sûre de le trouver parfait.

--Il est tout à fait noir, répliqua Jean. N’est-ce pas la couleur que vous préférez? Il me semblait vous l’avoir entendu dire! Voici le moment où il me deviendra facile de ne plus aller à Lorient qu’une fois par jour, et j’ai hâte de rompre un peu la monotonie de votre vie. Une recluse est mondaine auprès de vous!

--Mais je ne m’ennuie jamais, je vous assure!

--Dans ce cas, vous êtes plus heureuse que moi, car... A propos, dit-il en s’interrompant, vous ne m’avez pas demandé de quelle façon s’est passée ma soirée d’hier?

Et comme la jeune femme l’interrogeait des yeux, il décrivit avec verve l’emploi mélancolique qu’il avait fait de sa solitude, racontant son dîner trop court, le maigre petit concert qu’il s’était offert à lui-même, et comment, après une promenade d’écolier en quête de distractions, il avait trouvé la mer ennuyeuse, et en était venu pour finir à se quereller avec une horloge qui marquait neuf heures, quand lui pensait et disait onze.

Le côté original du caractère de son mari était celui qu’Alice connaissait le moins. Elle l’avait toujours vu auprès d’elle parfaitement bon et attentif; mais cette gaieté dont madame de Sémiane lui avait parlé, et qui faisait du jeune homme à certaines heures un véritable boute-en-train, devait être perdue ou comprimée, pensait-elle, car elle n’en remarquait jamais trace. Cela ne contribuait pas peu à l’impression qu’elle éprouvait, de ne voir dans tous les actes de Jean qu’un devoir accompli, se disant qu’il n’y avait plus rien de spontané en lui, puisque son humeur elle-même était changée! Aussi accueillit-elle avec bonheur cette animation imprévue, mettant toute sa grâce à soutenir le même ton.

A quelque temps de là, le cheval destiné à la jeune femme, bien et dûment accepté par elle, fut installé à Kerdren.

C’était une superbe bête, un peu fougueuse peut-être, mais admirablement dressé, et tourmentée seulement par l’ardeur de son sang très pur. Pas un défaut, pas une mauvaise habitude, et le trot le plus égal et le plus parfait.

Sa robe, entièrement noire comme l’avait dit Jean, était coupée seulement au front par une étoile blanche, et avec ses jambes fines et son cou de cygne, il offrait le type idéal d’un cheval de femme.

L’amazone de deuil que madame de Kerdren s’était commandée venait d’arriver, le sellier avait livré en temps convenu le harnachement, il ne restait qu’à partir.

La première promenade eut lieu un bel après-midi, avec un soleil doux, un peu voilé, qui ne gênait pas le regard.

--Montez-vous bien? avait demandé le jeune homme en mettant Alice en selle.

--Mais... En tout cas, je suis fort solide, lui avait-elle répondu, riant de la forme de sa question.