Part 10
--Mon pauvre ami, reprit-elle plus doucement, en lui tendant sa petite main, c’est terrible; mais ce qu’il faut maintenant c’est préserver tout ce qui reste. Je viens pour vous aider.
Il s’approcha d’elle, mais son découragement était si grand que tout en s’adressant à lui pour tâcher de l’intéresser, elle se tournait vers les autres hommes.
Ce qui leur manquait à tous, c’était une direction, et leur bonne volonté ne demandait qu’à s’employer pourvu qu’on lui montrât le chemin. La jeune femme parlait nettement avec un ton d’autorité qui rappelait son mari, et poussait chacun à son devoir avec une fermeté qui ne souffrait pas de réplique.
En moins d’un quart d’heure, une double chaîne était organisée, allant du foyer de l’incendie à un étang voisin.
Un groupe de pêcheurs, revenant de monter les bateaux plus haut sur le port pour les garer de la marée, qui promettait d’être terrible, s’était joint aux travailleurs.
Plus habitués à lutter avec le danger en gardant leur sang-froid, et plus accoutumés aussi à obéir, ils aidaient puissamment madame de Kerdren. Sur un mot ou un geste, ils marchaient tous ensemble, et grâce à tant d’efforts, on pouvait espérer de préserver sinon les maisons mitoyennes, au moins les suivantes qu’on inondait sans relâche.
Avec un courage et une décision admirables, qu’il était difficile de soupçonner sous son extérieur habituellement réservé, la jeune femme veillait à tout et se montrait partout. Tantôt elle reprenait dans la chaîne les bras qui se lassaient, tantôt elle désignait à l’homme qui tenait la lance un point d’où les flammes s’approchaient trop. Tout à fait insoucieuse du danger, elle s’avançait parfois si près que la fumée en se rabattant l’enveloppait, et les marins disaient entre eux en entendant sa voix toujours égale, encourageant et dirigeant les travailleurs au milieu du tapage:
«On croirait un commandant sur son banc de quart par la tempête!»
Au bout de trois heures, la tâche semblait accomplie. Le feu avait dévoré jusqu’à la dernière parcelle de ce qu’on lui avait abandonné, et les alentours protégés et inondés semblaient être à l’abri. A ce moment le galop d’un cheval retentit, et Samory, lancé à bride abattue, apparut au détour du chemin. A plus de deux cents mètres en arrière, on voyait le domestique qui était allé avertir son maître et qui suivait de loin, incapable de soutenir l’allure à laquelle Jean avait mis son cheval, et les deux bêtes, blanches d’écume, tremblaient de fatigue et d’effarement.
XVIII
Du premier coup d’œil, en sautant à terre, le jeune homme chercha sa femme. Il l’aperçut de loin, et un soupir de soulagement souleva sa poitrine en même temps qu’il lui souriait. Puis tout en s’approchant, il s’informa d’un ton bref des causes de l’accident, de la sûreté des habitants et des mesures prises. A tout ce qu’il demandait, on lui répondait en mêlant le nom de madame de Kerdren avec des effusions de reconnaissance et d’éloges qui accentuaient le sourire de Jean et le remplissaient d’orgueil.
«Elle avait fait amener la pompe, elle avait organisé la chaîne, elle avait tout dirigé, tout commandé, payant de sa personne comme le moindre d’entre eux, et c’était à elle assurément que tous devaient leur maison sauve!» En racontant son œuvre de la journée, ils s’en rendaient bien compte eux-mêmes pour la première fois et s’exaltaient jusqu’à l’enthousiasme. L’apparence un peu frêle de la jeune femme doublait l’effet produit par son héroïsme, et subitement pris d’une immense admiration, ils l’entouraient et l’acclamaient.
Rien ne se communique plus vite qu’un mouvement de passion dans une foule surexcitée et déjà ébranlée par une émotion récente, et l’étincelle courait de proche en proche.
Ils abandonnaient leur poste et leur manœuvre, ils voulaient lui prendre les mains, baiser sa robe, la rapporter en triomphe jusqu’au château.
Émue et troublée, la jeune femme se laissait faire; des larmes voilaient ses yeux, et elle ne voyait plus que dans une brume toutes ces rudes figures qui s’inclinaient vers elle en remerciant «notre dame» avec une effusion presque pieuse. Les femmes l’embrassaient et poussaient leurs enfants vers elle; on eût dit une réunion de naufragés se retrouvant sur la terre ferme après des heures d’angoisse.
Et comme Jean, le cœur battant, fendait la foule pour la rejoindre et lui prendre les mains:
--Je vous en prie, dit-elle plaisamment en se reculant; ne me touchez pas; je suis un fleuve!
Il remarqua alors pour la première fois l’état dans lequel elle se trouvait, et son émotion se changea en effroi.
Des pieds à la tête, elle portait les marques de l’heure qu’elle venait de traverser. Ses cheveux presque défaits se collaient sur son front; le corsage très léger de sa robe d’été était plaqué sur ses épaules par de larges traces mouillées, et ses pieds inondés s’enfonçaient dans la boue jaunâtre qui remplissait la rue. Maintenant qu’elle se tenait tranquille, la réaction de son prodigieux effort se faisait sentir; elle commençait à grelotter et ses joues se marbraient de taches bleuâtres.
Une désolation s’emparait du jeune homme, et son impuissance à la soulager immédiatement le mettait hors de lui.
Toutes les maisons du village étaient à l’abandon; par les portes ouvertes, la pluie et les ruisseaux de l’orage étaient entrés dans les chambres, et le sol en terre battue était détrempé comme les routes.
Dans une grange, un peu à l’écart, le toit long et bas avait laissé le sol sec. Il l’y entraîna rapidement, soutenant sa marche lassée.
La pluie s’était remise à tomber, et cela devenait si fatigant d’avancer sur cette terre fangeuse et tenace, que malgré le confortable très relatif de l’endroit où elle arrivait, le bienfait d’un terrain sec et l’arrêt de cette eau qui l’aveuglait lui causèrent une impression de soulagement. Elle retrouva sa voix et voulut parler, mais Jean ne l’écoutait plus. Tout à son inquiétude, il la regardait, et en déboutonnant vivement sa capote pour la lui mettre sur les épaules, il répétait:
--Comme vous voilà, mon Dieu! Dans quel état vous êtes! Comment avez-vous pu commettre pareille imprudence, et comment pas un de ces malheureux n’a-t-il songé à vous en empêcher!
La colère lui venait en même temps, et il tournait des regards flamboyants de mécontentement vers les serviteurs qu’on voyait au loin, les rendant tous responsables dans sa pensée, malgré les explications de la jeune femme.
«Pouvait-elle laisser tous ces pauvres gens sans aide, et Jean pensait-il que dans leur affolement ils auraient obéi à d’autres comme ils l’avaient fait pour elle?»
Mais il n’écoutait rien, s’irritant seulement de sentir un sang brûlant courir dans ses veines, et de voir Alice grelotter sous ses yeux, sans pouvoir lui en donner toute la chaleur à ses dépens.
Le domestique qu’il avait appelé en lui criant d’aller chercher la voiture lui avait montré au loin un cavalier qui fuyait et lui avait répondu:
«On y est, monsieur...!»
Et il s’était excusé du geste de ne pouvoir offrir aussi ses vêtements pour couvrir sa maîtresse, ils étaient trempés d’eau!
On n’eût trouvé alors de feu nulle part dans cette partie du village, et les maisons qui n’étaient pas noyées par la pompe étaient trop éloignées pour qu’il valût la peine d’y aller à travers cette humidité et ce vent; il ne restait donc qu’à attendre sur place. Mais l’attente est toujours plus pénible que l’action, même la plus difficile, et le jeune homme, incapable de se contenir, tremblait d’impatience et d’inquiétude.
Il avait fait asseoir Alice sur des bottes de paille qu’il avait trouvées au fond, et agenouillé auprès d’elle, pour être à sa hauteur, il suivait d’un œil ardent l’épuisement dont témoignait sa figure délicate.
Enfin un roulement se fit entendre, et la voiture apparut, lancée au galop, et éclaboussée déjà jusqu’à la caisse par la boue que les chevaux soulevaient en gerbes devant eux. Il sembla à Jean qu’on lui déchargeait le cœur d’une montagne et que la demi-heure qu’il venait de traverser avait duré dix ans. Sans perdre une minute, il prit Alice entre ses bras et la porta jusque sur les coussins.
Là se trouvait un véritable monceau de fourrures et de couvertures, apportées par une femme qui se tenait prête à aider sa maîtresse, et quand elle arriva au château, elle était si bien enveloppée que sa figure se voyait à peine.
Dans sa chambre un grand feu flambait, allumé par les domestiques qui étaient revenus en courant par la traverse, et on préparait tout avec une activité remplie d’affection.
Malgré tous ces soins, les frissons continuaient, et elle grelottait si violemment qu’en buvant la tasse de thé brûlant qu’on lui apporta dès qu’elle fut dans son lit, ses dents résonnaient sur la porcelaine.
Au bout d’une demi-heure, cependant, le sang lui revint aux joues, et passant tout à coup d’un froid extrême à une chaleur insoutenable, la sueur commença à lui perler aux tempes. Elle voulait se lever, alors, se déclarant complètement remise; mais Jean s’y opposa péremptoirement.
Il n’était pas difficile de reconnaître chez elle les symptômes d’une fièvre violente; ses mains étaient sèches et dures malgré la moiteur des tempes, et son pouls battait toujours plus vite. D’ailleurs, en tout état de cause, la fatigue extraordinaire supportée par elle depuis quelques heures méritait bien qu’elle se reposât au moins pendant la fin de la journée, et la nuit qui venait.
Aux premiers mots parlant de médecin, elle s’était récriée en riant:
--Il les prendrait pour des enfants!
Et Jean avait cédé, quoique son angoisse et sa perplexité fussent évidentes; et que son agitation rendît tout repos impossible!
De minute en minute, il s’informait de ce qu’elle éprouvait.
--Ce qu’on sent après un bon bain froid, répondait-elle gaiement.
Et incapable de secouer son inquiétude:
--Fasse le ciel que vous en eussiez pris dix plutôt que d’avoir passé ces trois heures sous ce vent aigre dans votre robe mouillée; vous en seriez moins éprouvée!... reprenait-il soucieusement.
Vers huit heures, Alice se trouva plus calme, l’idée du médecin fut définitivement ajournée, et elle obtint que son mari songeât à changer de vêtements et à s’occuper un peu de lui-même.
Le bruit s’était répandu parmi les villageois que madame de Kerdren était revenue malade au château, et c’était en bas un défilé non interrompu de figures anxieuses qui venaient aux nouvelles.
Un instant le jeune comte était descendu pour leur parler des mesures de prudence qu’il convenait de prendre, à propos des restes du feu, ainsi que pour les remercier d’être venus; et il avait trouvé si doux cette réunion d’hommes et de femmes mus uniquement par l’affection et partageant avec tant de sincérité l’inquiétude qui le tourmentait, qu’il s’en était trouvé soulagé.
En même temps son sourire communicatif produisait plus d’effet à lui seul que toutes les réponses faites jusque-là par les domestiques, et il s’en fallut de peu que tous les bonnets ne fussent en l’air à l’instant.
Le lendemain, Alice se trouva dans son état ordinaire, sauf un très léger enrouement qui s’expliquait fort bien, et qui ne l’empêchait pas, d’ailleurs, d’être toute prête à reprendre sa vie habituelle.
Son mari, plus impressionné qu’elle, se remettait moins vite; il semblait qu’il eût gardé de cette journée quelque chose de particulièrement pénible, et le souvenir en était long à s’effacer chez lui.
Au village, on n’oubliait pas non plus, mais pour des raisons différentes, et l’affection que la jeune femme inspirait à tous s’était changée en une véritable adoration. La reconnaissance naïve des enfants se manifestait de cent façons, et ils apportaient au château tout ce qu’ils imaginaient pouvoir plaire à madame de Kerdren, bottes de fleurs des haies, fraises des bois ou noisettes toutes fraîches dans leurs coques vertes, avec une pulpe ferme d’un blanc rosé.
XIX
Trois semaines s’étaient passées.
Les itinéraires lointains, écartés décidément, s’étaient changés en un court voyage dans les parties de la Bretagne qu’Alice n’avait pas vues encore, et si courte qu’eût été l’absence, le charme du chez soi avait saisi les jeunes gens au retour, d’une joie qu’ils n’avaient pas prévue.
Il y a dans le fait de rentrer chez soi un plaisir qui ne ressemble à nul autre, et qui est d’autant plus puissant que les émotions ou le bonheur éprouvés là ont été plus grands. Les souvenirs qui se sont glissés un peu partout s’éveillent comme des amis qui vous souhaitent la bienvenue, et on éprouve une joie réelle dans cette familiarité des plus petites choses, qui vous permet d’étendre la main avec sûreté pour trouver dans chaque direction l’objet que vous voulez prendre.
Combien l’impression doit-elle être plus vive encore quand ce retour est le premier qu’on fait ensemble après la première absence, et que le logis où l’on revient est encore un nid d’amoureux.
C’est ce que les jeunes gens auraient pu dire en passant leur seuil, appuyés l’un sur l’autre, et tous les deux également heureux!
--Nous resterons toujours ici maintenant, n’est-ce pas? disait la jeune femme un peu plus tard dans la soirée pendant qu’ils se promenaient dans le parc.
--Toujours, répondait Jean en souriant, toujours sous le même chêne, et nos arrière-petits-enfants nous y retrouveront encore assis tous les deux, comme Philémon et Baucis!...
En attendant ce couronnement mythologique de leur amour, Philémon et Baucis s’étaient remis à courir le pays.
C’étaient les dernières heures de liberté du jeune officier, et ils en avaient profité ce jour-là pour visiter un ancien monastère situé à quelques lieues de Kerdren, et également curieux par son architecture et son site. Entièrement abandonné, et à demi ruiné, il ressemblait à quelque vieux nid d’aigle assis au sommet d’un roc, avec ses pierres disjointes chaque jour davantage sous l’effort de la sève puissante des jeunes arbustes et des plantes qui poussaient dans ses murs. Tous les vents du ciel y avaient accès, et la façade exposée au nord et à la bise de mer, était rongée et couverte d’une sorte de dépôt blanchâtre, semblable à une lèpre.
A côté de cela, dans les cours intérieures, des galeries entières subsistaient, et on y trouvait des merveilles de sculpture qu’on serait venu de loin pour admirer dans un musée, et que l’insouciance publique laissait là à l’abandon; comme on trouvait dans les salles du rez-de-chaussée des fragments de peintures murales: des têtes d’anges, des auréoles où manquait la figure du saint, et des lis symboliques tenus par une main dont le poignet disparaissait dans une brume.
Depuis plus d’une heure, les jeunes gens erraient là sans se lasser. Le soleil était tout près de se coucher. Ils s’étaient laissés attarder, et n’arriveraient plus à Kerdren que bien avant dans la soirée, ils se le disaient, et cependant ils ne pouvaient s’arracher, s’oubliant dans ce dernier jour de vacances, comme des écoliers, et comme si l’attache qui liait le jeune homme était impitoyable. Il leur semblait que jamais ils ne trouveraient un lendemain aussi charmant, et, laissant les chevaux attachés à l’écart hennir d’impatience, ils reprenaient leur course indécise.
Rien n’est captivant comme ces choses qui parlent du passé, sur lesquelles on peut se dire que tant d’autres yeux se sont reposés avant les vôtres et où tant d’années et d’événements se sont accomplis. Il y a là un attrait spécial qui séduit vivement certaines organisations, et qui se double en outre dans un cadre un peu poétique.
Sous les arches du promenoir, l’ombre devenait mystérieuse, il n’y avait plus d’éclairées que les dalles verdies par la mousse; et dans les hautes herbes qui remplissaient la cour, les statues des quelques tombes qui étaient restées debout, sortaient comme des fantômes.
--En montant là-haut très vite, dit tout à coup Jean à sa jeune femme, nous arriverions à temps pour voir le soleil se coucher dans la mer! Voulez-vous?
Et il lui désignait du doigt un clocheton demeuré tout à fait intact, et où courait un escalier en spirale, encore blanc, et gardant un air presque neuf.
Elle le suivit, ramenant à la hâte sur son bras tous les plis de sa grande jupe, et l’excitant de la voix quand il s’attardait trop à sonder devant elle la solidité d’une marche ou d’un palier.
En quelques minutes, ils étaient au sommet, et au moment même où ils mettaient le pied sur la plate-forme, les premiers rayons du soleil touchaient l’eau.
La mer unie comme un lac jusqu’à perte de vue était d’un vert admirable, et avec la rapidité d’un objet qui tombe, le soleil semblait s’y enfoncer.
Les rayons du bas disparaissaient, éteints brusquement, comme une lampe qu’on plonge dans l’eau, et le globe baignait maintenant jusqu’à moitié.
A travers les nuages légers qui garnissaient le fond de l’horizon, de grandes gloires montaient jusqu’au milieu du ciel, et à mesure que le soleil se cachait, une large bande d’un rouge orangé s’étendait, éclatante comme les flammes d’un immense incendie, dont les lueurs allaient en dégradant par une gamme de tons insensibles, pour revenir se fondre dans le bleu le plus exquis.
Le spectacle était grandiose; il était impossible d’imaginer un point de vue mieux choisi pour en jouir dans son étendue, et pourtant, le jeune officier semblait s’en désintéresser complètement.
Le dos tourné au couchant, les sourcils froncés et les yeux inquiets, il scrutait le visage de sa femme et ses moindres mouvements avec une attention minutieuse et troublée, pendant que celle-ci, appuyée contre les arceaux légers qui couraient autour de la plate-forme, demeurait toute à l’extase de ce qu’elle voyait.
Elle avait laissé aller sa robe dont les plis lourds balayaient la poussière blanchâtre des pierres, ses mains tombaient droites à ses côtés, et l’abandon et le calme de son attitude rendaient plus saillant le mouvement très précipité et presque pénible de sa respiration. C’était court et nerveux, plutôt comme une angoisse que comme un essoufflement, et de temps en temps, quand un vent plus frais passait sur la tour, elle avait une imperceptible toux.
Elle ne paraissait pas d’ailleurs s’apercevoir de ce léger malaise, et ses yeux brillaient d’admiration.
--Que c’est beau! dit-elle au bout d’un instant en se retournant vers son mari avec cette chaleur d’enthousiasme qu’il aimait tant chez elle. Cela vous emporte! ne trouvez-vous pas?
--Tout à fait, répondit-il distraitement. Mais vous êtes montée trop vite..., continua-t-il presque aussitôt en poursuivant sa pensée.
--Où donc?... fit-elle avec étonnement, dans les nuages?
--Non pas, répliqua Jean, qui ne put s’empêcher de sourire; ici, tout à l’heure. Vous en étiez tout essoufflée, et voyez, cela dure encore.
--Ne croyez pas cela, dit-elle du ton de quelqu’un qui pense rassurer une inquiétude; l’escalier n’a rien à voir là-dedans, c’est une petite oppression qui m’est restée depuis l’incendie et qui joue au rhume avec ce semblant de toux que vous entendez.
--Depuis l’incendie? reprit Jean avec une extrême vivacité; comment ne l’aurais-je pas remarqué, et pourquoi n’avez-vous rien dit?
Mais sans s’apercevoir de son inquiétude, elle répondit avec insouciance:
--Parce que ça n’en vaut pas la peine: je sens cela le matin, le soir, ou bien dans un air un peu vif comme celui-ci, voilà tout.
Et comme son mari l’entraînait rapidement, voulant qu’elle redescendît à l’instant:
--Regardons encore, je vous en prie, dit-elle au moment où ils touchaient le seuil de la porte.
Il s’arrêta, les yeux fixés, non pas sur l’horizon, mais sur le visage de la jeune femme dont le sourire radieux lui dilatait le cœur, et que la lueur rouge qui embrasait le ciel entourait d’un nimbe éclatant, avant de s’engouffrer dans l’ouverture béante de l’escalier. Puis ils descendirent.
Cela produisait une impression étrange de passer brusquement de tout cet éclat à la nuit de l’escalier, et les yeux s’habituaient mal à cette obscurité qui semblait triste.
Ce froid particulier aux vieux bâtiments, qui sent la mélancolie, et semble avoir des siècles comme les pierres d’où il sort, tombait sur les épaules comme une chose presque tangible et saisissable tant il était intense, et la jeune femme était reprise de sa petite toux sèche.
Tout à coup, une pensée dont l’angoisse ne peut s’exprimer s’empara du jeune homme avec la rapidité de la foudre, résumant par un seul mot toutes ses vagues inquiétudes des jours passés et de l’heure actuelle.
L’horreur en était telle, qu’il ressentit au cœur l’impression d’une douleur physique, et qu’une sueur de glace lui mouilla le front.
Il lui sembla qu’un fantôme venait de se lever de ces vieilles pierres pour lui crier cette parole épouvantable et qu’il allait maintenant le suivre partout où il irait.
Pris d’une frayeur totalement étrangère à sa nature, il pressait involontairement le pas, entraînant sa femme, ne trouvant que des mots sans suite pour répondre à ce qu’elle disait, et désirant la clarté du jour avec une ardeur presque douloureuse.
En mettant le pied dans la cour, il soupira longuement, et comme il l’avait fait là-haut, il se remit à scruter d’un œil d’aigle la figure d’Alice dès qu’il sortit à son tour. Les joues de madame de Kerdren n’avaient jamais été plus roses, ses yeux brillaient, et la main dégantée qu’il tenait dans la sienne était fraîche et souple.
Il soupira encore une fois, plus profondément, et comme un homme soulagé d’un trouble immense; mais quand il fut au dernier lacet de la route, il se tourna sur sa selle, et sans pouvoir s’en empêcher, il s’arrêta, regardant comme s’il espérait lui arracher une réponse ce petit beffroi à jour où une voix si terrible avait parlé à son oreille.
Le lendemain, une surprise tout à fait inattendue lui était réservée. Un de ses camarades de _la Naïade_, qui était aussi de ses camarades de promotion, s’était trouvé appelé à Lorient pour quarante-huit heures, et aussitôt son affaire terminée, il s’était fait indiquer la direction de Kerdren et y était arrivé vers quatre heures.
«Tu nous restes», lui avait dit Jean en échangeant les premiers mots de bienvenue. Et comme le jeune lieutenant expliquait la courte échéance de son congé qui prenait fin le lendemain dans la soirée: «Un jour et demi, ce sera toujours ça, avait insisté le jeune comte, et je suis ravi de te voir.»
Le camarade ne s’était point fait prier, et l’accueil de madame de Kerdren avait été si gracieux, et son hospitalité si discrète en même temps que de la plus aimable prévoyance, qu’au bout de deux heures le visiteur se déclarait acclimaté aux beaux ombrages de Kerdren pour le reste de ses jours.
Alice provoquait ses récits, le questionnant elle-même sur les aventures de _la Naïade_ depuis six mois, et se montrant si bien au courant non seulement de tout ce qui concernait la vie du bord, mais encore de tous les camarades de son mari et de ce qui touchait chacun d’eux personnellement, que le lieutenant en demeurait tout surpris.
Il n’avait pas compté pour lui et pour tous les amis de Jean sur cet intérêt affectueux, et la cordialité franche et simple que lui témoignait cette jolie femme lui allait droit au cœur.
A la place du camarade absorbé et un peu oublieux qu’il comptait retrouver, perdu dans les joies de son amour, il se voyait accueilli par deux amitiés au lieu d’une seule, dont l’une était si gracieuse et si sympathique qu’elle lui avait rappelé aussitôt les vers du poète et qu’il se les répétait mentalement le soir en prenant possession de sa chambre.
Douce ou grave, tendre ou sévère, L’amitié fut mon premier bien; Quelle que soit la main qui serre, C’est un cœur qui répond au mien.
Non jamais, ma main ne repousse Ce symbole d’un sentiment; Mais lorsque la main est plus douce Je la serre plus tendrement!
Et lui aussi trouvait un charme dans cette main plus douce, dans cette amabilité plus délicate qui restait cependant si parfaitement franche et naturelle d’allure, et qui complétait si bien la cordialité plus mâle de son mari.