Part 4
Elle avait rougi et regardait son oncle, qui lui indiquait une place en face de la vaste bouilloire: en même temps, un domestique, presque invisible à force d’être effacé, lui mettait sous la main tout ce qui lui était nécessaire.
Le colonel Hurstmonceaux avait les regards fixés sur sa nièce et dans ses yeux d’un bleu lavé se lisait une émotion contenue. Il passa deux ou trois fois la main sur sa grosse moustache blanche et dit en français d’une voix un peu enrouée:
--Vous me faites extraordinairement souvenir de ma sœur Mary.
Les domestiques étaient sortis, et Sylvaine n’eut pas honte de deux larmes qui tombèrent sur ses joues. Ces quelques paroles avaient suffi pour la rendre en une seconde bien moins étrangère. C’était vrai: ce vieil homme qu’elle ne connaissait pas, qui l’intimidait, était pourtant le frère de sa grand’mère; elle pouvait, elle devait l’aimer. Depuis quatre mois elle avait totalement perdu le sentiment délicieux (le seul qui justifie la peine de vivre) d’être utile. Elle, habituée à protéger, à servir sa chère grand’mère, s’était jugée tout à coup inutile: ni l’oncle Jules ni Mme Gardonne n’avaient aucun besoin d’elle, ni même Albéric; Mme Delaroute avait son André. L’idée que pour le colonel Hurstmonceaux elle pouvait compter fut infiniment douce à Sylvaine; aussi surmontant sa réserve, elle l’interrogea sur ses goûts.
--Aimez-vous le thé très fort? Peu ou beaucoup de crème?
Il répondait empressé, évidemment satisfait, et, se tournant avec une grande courtoisie vers Mme Delaroute, il lui dit:
--Je suis bien heureux d’avoir ma nièce.
--Ah! monsieur, vous avez raison. Pauvre petite! Il faut la gâter. Merci... assez... (car le colonel profitait de l’aménité de Mme Delaroute pour lui remplir son assiette).--Et Mme Hurstmonceaux? Est-ce que nous ne la verrons pas ce matin?
Mme Delaroute s’était avisée qu’on n’avait pas encore demandé de nouvelles de la maîtresse de maison et jugeait opportun d’y remédier.
--Mme Hurstmonceaux ne descend jamais le matin, je suis toujours seul; mais maintenant je déjeunerai avec Sylvaine.
Il disait: «Sylvine,» et le nom étrange évidemment l’interloquait un peu.
--Et je ne vous plaindrai pas, reprit Mme Delaroute, à qui la timidité était totalement étrangère.
Elle encourageait Sylvaine à manger.
--Mangez, ma petite, ça vous remontera le moral; car vous comprenez, monsieur, elle est bouleversée. C’est inévitable.
Les yeux du vieil homme allaient de l’une à l’autre femme avec un intérêt extrême; il guettait, tant son observation semblait intense, chaque geste de Sylvaine. Elle était si naturellement élégante, si fine, que ce cadre imposant, cette salle à manger aux meubles lourds et magnifiques, regorgeant d’argenterie sur les dessertes, tout s’ajustait à sa personne. Mme Delaroute constata mentalement que jamais Sylvaine ne lui avait paru si jolie; elle en fut fière et charmée comme d’une chose lui appartenant. Avec son libre sans-gêne, s’adressant au colonel Hurstmonceaux, elle lui dit:
--N’est-ce pas, elle est jolie?
Puis elle se mit à rire en voyant rougir Sylvaine et même le colonel, choqué comme d’une liberté de cette réflexion à bout portant.
Quand ils eurent terminé leur repas, et celui du colonel fut beaucoup plus long que celui de ses compagnes, il les remercia avec une extrême aménité; puis, non sans hésitation, demanda à Sylvaine:
--Est-ce que vous êtes libre? Est-ce que vous avez quelque chose à faire?
--Elle est libre, répondit Mme Delaroute; je m’occuperai de ses effets... Allez, mon petit, allez avec monsieur votre oncle. Car elle avait deviné l’intention du colonel.
--Si vous désirez écrire, madame, dit-il en lui désignant la table à cet usage, qui, selon la coutume anglaise, se trouvait avec de commodes fauteuils dans la salle à manger.
--C’est ça, merci; j’écrirai à André.
Et comme le colonel voulait lui-même préparer le buvard, quoique ses doigts tordus de goutteux lui rendissent les mouvements difficiles:
--Merci, mon colonel, merci, je m’installerai parfaitement toute seule; je suis très débrouillarde.
Et, satisfaite, Mme Delaroute se frotta les mains; Sylvaine suivit son oncle. Il lui fit traverser le large vestibule, ouvrit une porte de cuir d’abord; puis une autre, et se trouva dans son «study». La pièce donnait également sur le square; vaste, elle était remplie de livres, de gravures anciennes, de tableaux de chevaux, de chiens, d’armes. Une large table était encombrée de journaux et de périodiques; sur d’autres tables il y avait des pupitres en acajou, en maroquin, de grandeurs et de formes diverses. Une forte odeur de tabac saturait l’atmosphère. Un grand et profond fauteuil avec un appui-pied était placé dans le bon jour, et sur une console, entre les fenêtres, se trouvait un plateau avec plusieurs bouteilles; à son étonnement, Sylvaine vit même que l’une était une bouteille de champagne; du reste, à l’odeur du tabac se mêlait aussi celle du brandy et du soda qui remplissaient un verre à demi vidé.
C’était dans cette pièce que le colonel Hurstmonceaux, quand il n’allait pas au Club, passait sa vie, et, malheureusement pour lui, des attaques de goutte l’y clouaient souvent. Sa chambre à coucher avait été installée derrière son «study», avec lequel elle communiquait et, de cette façon, ses relations avec sa femme pouvaient être aussi rares qu’il le désirait car ces deux êtres, qui s’étaient pris par intérêt, ne possédaient pas un point en commun; ils se gênaient mutuellement, et la vulgarité de l’ex-Mme Green était en horreur à un homme qui poussait les raffinements jusqu’à la manie; il s’était, en l’épousant, libéré des dettes qui bourrelaient sa vie, et en échange avait donné son nom, ce qu’il jugeait tout à fait suffisant. Du reste, Mme Hurstmonceaux, pourvu qu’elle pût parler du «colonel» et qu’il l’accompagnât de temps en temps dîner en ville, se tenait pour contente en nommant son mari à tout propos; comme, en somme, il était là, elle rendait sa présence aussi tangible que s’il se fût montré.
Le colonel Hurstmonceaux avait souffert de l’espèce d’ostracisme qui avait suivi son mariage, et il était parfaitement sensible aux nuances de refroidissement qui d’abord l’avaient accueilli à son club; très réservé et taciturne, il avait gardé son air hautain, et peu à peu la réserve diminuait, les poignées de main se faisaient plus cordiales, surtout depuis qu’on s’apercevait que Hurstmonceaux ne visait nullement à inviter ses anciens camarades à dîner ni à faire étalage de son luxe. Jamais on ne le voyait dans les éclatants équipages de Mme Hurstmonceaux, dont cependant, sous sa direction, les voitures comptaient parmi les mieux tournées de Londres. Lui-même marchait comme jadis, ou bien se faisait véhiculer dans un fiacre fermé dont le cocher avait sa clientèle depuis dix ans et auquel il avait donné la marque distinctive d’un chapeau teint en blanc. Après avoir été un joueur enragé, perdant aux courses des sommes énormes, il pariait maintenant avec prudence et passait des heures au whist. A vrai dire, il détestait la maison de Portman Square, sa pesante magnificence, l’esclavage de sa nombreuse domesticité; heureusement, il lui restait Forster, qui l’avait servi dans des temps moins prospères, alors qu’il gîtait dans un lodging poussiéreux de Jermyn Street, dont l’évocation lui était cependant fort agréable, car il s’y mêlait d’autres ressouvenances moins édifiantes. Le colonel Hurstmonceaux avait été toute sa vie un homme à bonnes fortunes, pas toujours très délicat; maintenant, absolument blasé, sa pipe et le whisky lui suffisaient. Parfois, une jolie créature l’agitait encore un moment; il arrivait qu’on l’aguichait, car le colonel avait une réputation de perversité triomphalement établie. Et voici que sur la fin de cette vie qui comptait si peu de mérites, qui avait été une course effrénée aux jouissances et aux satisfactions de tout genre, une jeune créature comme Sylvaine était envoyée en consolation.
Le colonel Hurstmonceaux, sans illusions sur lui-même, en ressentait quelque componction. Dès avant la venue de Sylvaine, il avait donné ordre à Forster de faire disparaître certains livres, certaines gravures, et il avait exprimé à Mme Hurstmonceaux l’espoir qu’elle ne permettrait à aucun de ses amis de s’exprimer trop librement devant sa nièce. Le colonel jugeait les amis et amies de sa femme, mais elle ne les jugeait pas; elle se récria donc et affirma en outre qu’elle veillerait sur l’innocence de Sylvaine avec un soin jaloux. L’innocence paraissait à Mme Hurstmonceaux, qui n’avait jamais connu cet état, une distinction sociale, quelque chose comme le privilège d’une classe supérieure; elle pensa qu’elle en prendrait sa part, que le reflet en rejaillirait sur elle et que son prestige en serait rehaussé.
--Asseyez-vous, je vous prie, Sylvaine, dit le colonel en avançant un fauteuil à sa nièce.
Puis, se mettant en face d’elle et la regardant:
--J’aimerais tant causer un peu de votre grand’mère... Nous nous sommes beaucoup aimés quand nous étions enfants.
--Elle vous aimait toujours.
--Vraiment? Racontez-moi...
Alors Sylvaine lui fit le récit de leur existence retirée à Auteuil, de ses longs entretiens avec sa grand’mère; elle la représenta encore belle, d’une dignité suprême, se plaisant à tout, aimant les fleurs, les arbres, les oiseaux.
--Oh! elle les aimait aussi quand elle était petite fille. Je suis peiné, bien peiné, de n’avoir pas revu ma pauvre Mary.
--Elle le désirait tant!
--Aussi, elle vous a envoyée à moi, à un vieil oncle qui ne vaut pas cher, mais qui sera bien heureux si vous voulez l’aimer un peu.
Et il ajouta avec amertume:
--C’est ce que personne ne fait plus depuis bien longtemps.
--Je vous aimerai pour ma grand’mère, dit gravement Sylvaine.
L’entretien, mis sur ce ton, était dans l’ordre habituel de ses idées.
--Il faudra être très indulgente, n’est-ce pas, chère? Indulgente pour tout le monde. Peu de personnes, vous le savez, ressemblent à votre grand’mère; même votre mère, qui était si charmante, ne lui ressemblait pas... Mais vous, vous n’êtes pas comme votre mère, vous êtes l’image de ma sœur Mary. Tenez, je vais vous montrer un portrait d’elle lorsqu’elle avait votre âge.
--Oh! oui, mon oncle, je vous en prie.
Pour la première fois elle lui donnait ce nom.
Il entendit, et sous ses sourcils broussailleux ses yeux s’humectèrent. Avec une clef d’or il ouvrit une des grandes boîtes qui se trouvaient sur la table, et de sa main maladroite, après avoir tâtonné un peu, en sortit un portefeuille de soie verte et le plaça devant Sylvaine. Avec vénération elle le déplia. Insérée dans le portefeuille même et encadrée par la soie, était une miniature de jeune fille aux cheveux courts et frisés, d’une nuance plus foncée que ceux de Sylvaine; le visage était d’une grâce et d’une fraîcheur ravissantes; la robe, légèrement décolletée, découvrant le cou blanc, se croisait en châle et était serrée un peu haut par une ceinture étroite; à droite de la poitrine était peinte une pensée très apparente.
Sylvaine regardait, et, penché au-dessus d’elle, le colonel regardait aussi. D’une voix voilée il dit:
--Ma sœur me l’a donné la première fois que je suis parti pour les Indes; il m’a suivi partout.
--J’ai le vôtre, mon oncle, à la même époque, avec celui de mes grands-parents. Oh! ma pauvre grand’mère aimait tant ces miniatures!
--Et vous, Sylvaine, vous les garderez?
--Toute ma vie... toujours!...
--Un jour vous aurez celle-ci. N’est-ce pas qu’elle était jolie, ma sœur Mary? Ah! je ne l’ai pas assez aimée, je n’ai pas assez pensé à elle... Et maintenant c’est trop tard...
Il essaya de rire et ajouta:
--En général, dans la vie, c’est toujours trop tard: vous verrez cela.
--Jamais!
Et le ton de Sylvaine fut décisif.
Il y eut un silence; puis, lentement, et accompagnant ses mouvements de mots brefs, le colonel montra à Sylvaine des lettres, des cheveux; elle, tira son médaillon et dit:
--Voyez, ils n’étaient pas blancs.
Il tint le médaillon dans sa main et le rendit sans rien dire; puis méthodiquement serra tout, et d’un geste décidé tourna la clef dans la petite serrure.
--Nous sommes amis, n’est-ce pas? dit-il.
--Oh! oui.
--Je vous prie d’avoir confiance en moi. Si vous voulez, le matin, vous viendrez souvent ici, je vous serai reconnaissant; et si cela ne vous ennuie pas, je pourrai vous faire marcher au parc. Ce n’est pas loin, vous savez. Aimez-vous marcher?
--Beaucoup. Je faisais de longues promenades au Bois avec Mme Delaroute.
--Eh bien, vous en ferez maintenant avec votre vieil oncle; et, si quelque chose vous déplaît, vous m’avertirez. Voulez-vous me le promettre?
--Je ne puis rien promettre, dit Sylvaine; mais je me souviendrai de ce que vous me dites.
VII
--Eh bien? Et la petite nièce française, ma chère Anna? Racontez-nous... A cause d’elle il y a des jours et des jours que l’on ne vous a vue, méchante femme.
Et Blanche, comtesse Longarey, secoua d’un geste de menace affectueuse ses doigts chargés de bagues vers Mme Hurstmonceaux qui, dans toute la splendeur d’une robe de soirée, venait de pénétrer dans le salon de lady Longarey où l’on s’amusait diversement et avec peu de contrainte. Mme Hurstmonceaux arrivait toujours avec une bourse de mailles d’or bien remplie de pièces du même métal, et dans la société intime, sinon exclusive, de lady Longarey, où le gros jeu était en honneur, elle se voyait en conséquence fort bien reçue.
Blanche, comtesse Longarey, était, ainsi que son nom l’indiquait, une douairière, mais une douairière frivole et à cœur chaud qui, après une carrière extrêmement agitée et surtout une période de veuvage tout à fait indépendante, s’était rangée en épousant un homme de vingt-cinq ans son cadet (jadis son entraîneur de course), car elle avait une écurie à laquelle de toute façon elle s’intéressait passionnément. Le mariage de lady Blanche Longarey avait un peu ahuri ses contemporains; mais M. Jimmie Mar, ainsi qu’il était familièrement connu sur le turf, non content d’être beau garçon, avait rapidement pris les allures d’un gentleman irréprochable, et comme il maintenait sa femme dans une fidélité rigoureuse à sa personne, la famille directe de la comtesse, et en particulier son fils aîné lord Longarey, qui professait des principes sévères, n’étaient qu’à demi mécontents de ce mariage. Elle était moins dangereuse, moins compromettante ainsi; elle avait par-dessus le marché l’esprit de passer une partie de l’année en Ecosse dans une propriété solitaire et éloignée, une autre à Monte-Carlo pour se dédommager, et ses séjours à Londres n’étaient que relativement courts; d’ailleurs, lord Longarey ne se sentait en aucune façon amoindri ni à un degré quelconque solidaire des incartades de sa mère. Il la voyait très rarement, mais enfin il la voyait quelquefois et, quand il la rencontrait, se montrait toujours poli pour elle, donnant sans regimber la main à M. Jimmie Mar devenu depuis son mariage M. Mar sans plus.
Lady Longarey avait connu tout le monde et s’était conservé un cercle recruté sans bégueulerie, mais du moins très vivant et gai. Elle comptait nombre d’amies charmantes, dont la conduite particulière cependant prêtait à la critique. Ces dames se soutenaient intelligemment entre elles et trouvaient pour la plupart, étant généralement plus ou moins gênées dans leurs affaires, fort commode une amie du genre de Mme Hurstmonceaux, dont la maison était hospitalière au possible, qui avait sa loge à l’Opéra et ne regardait pas, pour obliger, à un chèque de vingt livres, circonstance extrêmement agréable parfois.
Aux réceptions de Mme Hurstmonceaux, lady Longarey était le principal atout, car elle appartenait par sa naissance à une famille aristocratique et se trouvait apparentée à toute la pairie. Grâce à ce lest, elle avait toujours flotté; et étant en outre extrêmement aimable, sans hauteur quelconque, bienveillante aux femmes et délicieuse aux hommes, elle enchantait les anciennes relations de Mrs Green pour qui l’aristocratie représentait la délégation directe du Paradis. Le colonel Hurstmonceaux passait pour avoir été fort bien autrefois avec lady Longarey; en tout cas, ils étaient demeurés bons amis, et au fond il lui était reconnaissant de ses amabilités pour sa femme. Lady Longarey l’avait prise tout de suite sous sa protection; cela n’avait pas mené Mme Hurstmonceaux très loin, mais elle n’en était pas moins enchantée et toute dévouée à sa chère lady Longarey. Elle fut donc agréablement sensible à son reproche amical en même temps que ravie d’étaler sa nouvelle importance.
--Chère lady Longarey, que vous êtes bonne de me regretter! C’est vrai, j’ai été bien occupée. Cette pauvre petite était triste, vous comprenez.
Et tout en faisant cette constatation d’une voix émue, Mme Hurstmonceaux passait délicatement un doigt dans son corsage afin de le maintenir en place, car elle était outrageusement décolletée. Son embonpoint était encore fort appétissant, et sa belle taille avait été sa principale séduction; elle étalait ses épaules avec une impudeur heureuse.
Lady Longarey, toute mince et maigre, était habillée de draperies flottantes, et de son corsage à peine entre-bâillé montaient les parfums les plus exquis. On ne pouvait avoir l’air plus distingué, plus supérieur à toutes les faiblesses que cette femme mûre qui avait l’âme d’une Manon; elle levait de temps en temps les yeux sur son Jim, qui, beau, rasé de près, la bouche gourmande, parlait aux belles dames dans des attitudes familières.
Tout en le regardant à travers son lorgnon, elle répondit de sa voix douce si bien timbrée et qui jamais ne détonnait:
--Pauvre petite darling, est-elle jolie?
--Tout à fait. Le colonel dit qu’elle est l’image de ce qu’était sa sœur au même âge; elle est un peu froide peut-être... il faut qu’elle s’habitue.
--Froide, une petite Parisienne de dix-huit ans! Vous m’étonnez. Est-ce qu’elle est bien habillée?
--Oh! non, elle est en deuil; mais elle a une tournure très élégante. Je lui ai commandé deux robes qui lui iront à ravir.
--Vous avez bien fait. Pourquoi est-elle en deuil?
--Mais de sa grand’mère.
--Encore! Oh! il ne faut pas la laisser s’attrister, il faut me l’amener bientôt; je tâcherai d’avoir une de mes nièces.
--Elle ne veut pas sortir cette année, et le colonel prétend que nous ne devons pas la contrarier; ils sont déjà excellents amis... Du reste, elle est très obligeante, et je sens que je vais l’aimer beaucoup. J’ai toujours désiré une fille.
--Oui, ce sera une société très agréable pour vous, surtout si elle est gaie.
--Elle n’a pas l’air gai, confessa Mme Hurstmonceaux.
--C’est fâcheux, mais cela viendra. Il faudra absolument tâcher de la présenter à ma nièce, et alors vous pourriez en son honneur donner de très jolis bals. Surtout si ma nièce consentait à faire les invitations.
--Oh! ce serait délicieux.
--Qu’est-ce qui serait délicieux? demanda M. Mar en s’approchant.
Mme Hurstmonceaux en souriant lui fit place sur le canapé où elle était assise. Il obéit aussitôt à l’invitation tout en regardant fixement les épaules dodues qui le frôlaient.
--Ce serait délicieux de donner un bal pour ma nièce.
--Ah! c’est vrai, vous avez une nièce vous aussi, maintenant. Et qu’est-ce que va dire Archie?
--Méchant homme! Vous savez bien que je n’ai plus de prétentions.
--Mais Archie en a!
--Jamais de la vie! Il m’intéresse en ami, et parce que j’admire son talent... et puis, je suis dévouée à mon cher colonel.
--Le colonel a la goutte.
--Et je le soigne, cher monsieur Mar, je le soigne comme Blanche vous soignerait si vous étiez malade.
Jimmie Mar découvrit ses dents qui étaient blanches et régulières comme celles d’un jeune chien.
--Pas probable que je sois malade, et que sa ladyship ait occasion d’exercer sa charité à mon égard.
Et comme lady Longarey se trouvait à portée, son mari étendit le bras vers elle et lui saisit le petit doigt, le pinçant fortement tout en lui disant:
--Est-ce que vous me soigneriez, milady, si j’étais malade?
--Fol enfant! dit-elle en rougissant de plaisir.
Et d’un geste plus léger que l’air elle lui frôla le visage de sa main parfumée.
Jimmie Mar n’était pas insensible à ces témoignages publics d’une préférence si flatteuse pour lui; comme la nature l’avait doué d’un sens très juste des choses, il prenait soin de paraître amoureux de sa femme; et effectivement, malgré les vingt-cinq ans qui les séparaient, il était, à ses heures, subjugué par sa grâce et la tendresse presque servile qu’elle lui témoignait.
--Oh! comme elle vous gâte, monsieur Mar, dit Mme Hurstmonceaux avec admiration.
Il se mit à rire d’un rire vaniteux et satisfait.
--Et quand verrons-nous votre nièce?
--Mais quand vous viendrez chez moi dîner, le 25, comme il est convenu. Ma nièce--et Mme Hurstmonceaux se rengorgea--ne sort pas encore. Vous savez que nous sommes en deuil de sa grand’mère?
--Vraiment; vous êtes en deuil avec cette robe-là?
Et il saisit entre ses doigts forts et adroits la robe de satin mauve rosé. Puis, faisant miroiter les paillettes d’argent qui l’ornaient:
--C’est du deuil, ça?
--Certainement.
--Eh bien, je vous le permets ainsi; autrement non, j’abomine les choses lugubres. Ne donnez pas dans les choses lugubres, madame Hurstmonceaux, vous êtes bien trop agréable pour cela. Voyons, voulez-vous faire une partie de bézigue avec moi? Je crois qu’on joue au baccara là-bas; mais nous sommes des gens rangés, nous; nous y jouerons seulement tout à l’heure.
--Je serai enchantée de jouer avec vous à tout ce que vous voudrez.
--Eh bien! d’abord un bézigue pour quelque chose qui en vaille la peine, afin de ne pas nous endormir.
--Si vous voulez.
--Alors, venez.
Mme Hurstmonceaux se leva. Les salons de lady Longarey étaient petits; du reste, elle n’habitait pas sa propre maison, mais en louait une chaque année; sa principale installation était à la campagne; néanmoins elle s’arrangeait toujours pour avoir un cadre qui lui seyait, et surtout autour d’elle prodiguait les fleurs; il y en avait partout en abondance extraordinaire, et leur fraîcheur et leur beauté donnaient comme un air de volupté à toute l’ambiance. Lady Longarey en tenait sans cesse dans les mains, et soit en causant, soit en jouant, déchiquetait des roses.
Dans ce milieu, les conversations roulaient invariablement sur deux sujets uniques: les courses et l’amour. On parlait du jeu ouvertement, de l’amour d’une façon plus détournée; mais pour chacune de ces femmes toute l’existence était une défense désespérée contre l’âge et ses atteintes; elles ne vivaient que pour être admirées et aimées: l’amour pour elles était la réalité la plus prosaïque et s’incarnait en des hommes du type de Jimmie Mar. Lady Longarey, par tradition familiale, s’occupait aussi de politique, et dans le dernier salon, sorte de petit réduit, moitié serre, moitié boudoir, se réunissaient ceux qui s’y intéressaient. Jimmie Mar rêvait d’entrer un jour au Parlement et se mettait en frais pour les amis politiques de lady Longarey; elle était _Primrose-Dame_, et très active dans sa sphère.
Une des ambitions cachées de Mme Hurstmonceaux eût été d’avoir un salon politique, et elle ne comprenait pas pourquoi les hommes qui venaient si volontiers causer chez lady Longarey se montraient si peu disposés à accepter ses invitations. Lady Longarey, en bonne amie qui sait la vie, l’engageait toujours à les récidiver malgré les refus.
--Et, disait-elle, un jour ou l’autre ils viendront.
Sa prophétie paraissait devoir se réaliser, car Mme Hurstmonceaux avait enfin obtenu une acceptation de sir Charles Springle, membre très influent de la Chambre des Communes, riche et répandu. Mme Hurstmonceaux ne manqua pas de dire à M. Mar, tout en prenant place en face de lui et en battant les cartes:
--Est-ce que sir Charles Springle est ici ce soir?
--Non.
--Vous savez que vous dînerez avec lui le 25?
--Je le sais; sa ladyship me l’a annoncé.
--Il viendra peut-être, tout à l’heure.