Isolée

Part 5

Chapter 53,897 wordsPublic domain

--Je ne crois pas. Allons, madame Hurstmonceaux, faites attention à votre jeu; Archie n’est pas là, j’ai peur de vous.

Mme Hurstmonceaux prit un air coupable et enchanté. Le colonel Cecil Blunt, un des assidus du salon de lady Longarey, qui venait d’entrer, s’approcha de la table de jeu et dit à Mme Hurstmonceaux...

--Je parie cinq guinées pour vous.

--Mon cher colonel, bonsoir! Comment allez-vous?

--Parfaitement.

De petite taille, les cheveux clairsemés, les traits d’une joliesse enfantine, le colonel Cecil Blunt, admirablement soigné, avait l’air fort distingué; c’était un viveur enragé, souffrant cruellement de l’asthme, mais marchant quand même, et dépensant à dissimuler ses souffrances physiques une véritable somme d’héroïsme. Il parlait ordinairement assez bas, par petites phrases courtes et hachées, afin de ménager sa respiration. Sa vie avait présenté toutes les irrégularités imaginables; mais il était possesseur d’une très grosse et solide fortune, ce qui disposait à l’indulgence en sa faveur. Il s’était toujours moqué de l’opinion publique; depuis vingt ans, il était séparé de sa femme, qui ne cachait guère ses amants; mais comme elle les prenait dans le plus grand monde et s’était longtemps affichée avec un prince de la maison royale, le colonel Cecil Blunt éprouvait un secret orgueil de celle qui portait son nom; elle avait été ravissante, conservait des restes de beauté, et son mari lui servait une très généreuse pension; on disait même qu’il allait parfois lui rendre visite. Il avait eu des liaisons notoires, mais principalement dans le monde des actrices, la rampe exerçant sur lui une étrange fascination et les sujets excentriques surtout l’enthousiasmant. Il avait entrepris d’extraordinaires voyages avec d’extraordinaires personnes; maintenant, absolument obligé de se ménager un peu, il s’était relativement assagi et venait beaucoup chez lady Longarey, où il rencontrait familièrement et commodément la jolie Mme Duran, une beauté nouvelle qui prenait grand essor, ce à quoi le colonel Cecil l’aidait. Cette jolie femme avait pour mari un garçon bête et vaniteux, joueur émérite de tennis, confiant en lui-même, ébloui d’être invité dans de grandes maisons et d’entendre louer sa femme. Celle-ci le menait à son gré; des moralistes auraient pu trouver à redire à l’attitude de M. Henry Duran; mais les moralistes restent chez eux et font bien.

Mme Hurstmonceaux, qui était serviable, invitait très fréquemment les Duran, et non moins souvent le colonel Cecil Blunt. Comme il n’était pas délicat dans ses sentiments, il aimait assez à lui rappeler le temps où elle était Mme Green et même celui où elle ne l’était pas. Mme Hurstmonceaux, non seulement ne s’en fâchait jamais, mais s’en amusait, sa délicatesse aussi étant tout à fait relative.

Cependant, comme confusément Mme Hurstmonceaux réalisait que le colonel Cecil Blunt la tenait en petite estime, quand elle eut fini de marquer ce qu’elle gagnait elle lui dit, d’une voix importante:

--Vous savez, colonel Blunt, que ma nièce est arrivée?

--D’où? De Gibraltar?

--Du tout, de Paris, la petite-nièce du colonel Hurstmonceaux, Mlle Charmoy, petite-fille de Mme de Nohic, la sœur de mon mari.

--Et que vient-elle faire?

--Elle vient demeurer avec nous; je compte l’adopter.

--Elle n’a plus de parents?

--Non.

--Est-ce qu’elle est jolie?

--Délicieuse simplement. Oh! elle fera sensation.

--Pourquoi ne l’avez-vous pas amenée ce soir?

--Elle est en deuil; elle ne sort pas encore.

--Et nous verrons cette merveille?

--Certainement.

--Alors, vous allez être une femme très sage.

--Je suis toujours une femme très sage; c’est vous qui n’êtes pas sérieux.

--Qu’est-ce que vous dites, Jim, de la sagesse de Mme Hurstmonceaux? demanda ironiquement le colonel.

--J’y crois tout à fait.

--Là, vous êtes un homme exquis, monsieur Mar, et je vous gagne...

Puis, mise en belle humeur par son succès, Mme Hurstmonceaux se dirigea vers le salon du fond, où sur une table étaient les rafraîchissements. On y faisait une grande consommation de champagne et de boissons compliquées que lady Longarey ne dédaignait pas quelquefois de composer elle-même, de l’air dont elle aurait assemblé les matériaux d’une thériaque précieuse. Mme Hurstmonceaux trouvait nécessaire à sa santé de boire plusieurs verres de champagne par soirée, et le colonel Cecil Blunt lui offrit immédiatement de lui en servir un. Elle accepta; il s’en versa autant lui-même; puis, levant sa coupe, il dit à Mme Hurstmonceaux:

--A la santé de votre jolie nièce!

Flattée de l’attention, elle répondit de sa voix sonore:

--A la santé de ma nièce!

Alors ce fut des différents coins du salon comme une fusée...

--La santé de la nièce! Hip! hip! pour la jolie nièce de Mme Hurstmonceaux!

Et dans un mouvement d’enthousiasme les verres de champagne s’élevèrent.

VIII

Mme Delaroute était repartie absolument enchantée des excellents parents de Sylvaine. Le colonel Hurstmonceaux l’avait accompagnée en personne visiter la Tour de Londres, objet de la curiosité ancienne de Mme Delaroute, et Mme Hurstmonceaux lui avait fait cadeau de deux robes en pièce et d’un manteau en laine d’Ecosse qu’il lui avait été impossible de refuser tant l’offre en avait été simple et cordiale. Mme Delaroute avait bien trouvé Mme Hurstmonceaux un peu bruyante et en dehors, mais elle ne voyait pas en quoi ce travers, qui eût été fâcheux chez une jeune fille, mais ne signifiait rien chez une femme d’un certain âge, pouvait influer sur le bonheur de Sylvaine. En toute sincérité elle l’avait vivement exhortée à s’attacher de bon cœur à son oncle et à sa tante, qui ne demandaient évidemment qu’à la chérir et lui rendraient sûrement la vie très douce; elle avait même été jusqu’à établir un parallèle entre Mme Gardonne et Mme Hurstmonceaux, tout à l’avantage de cette dernière. Assurée de rentrer en France à la fin de la semaine, Mme Delaroute n’avait pas admis le sentiment de mal du pays que Sylvaine avait immédiatement accusé.

--Ce sont des enfantillages, ma petite; le monde est partout pareil; et puis, avec le télégraphe, le téléphone, il n’y a plus de distances. Je trouve Londres très agréable, ses monuments curieux, ses parcs très beaux! Vous qui êtes habituée au voisinage du Bois, vous aurez de la verdure tant que vous en voudrez. Vous vous promènerez dans la calèche de Mme votre tante, vous prendrez soin de M. votre oncle: quand il parle, je crois entendre votre bonne-maman; vous verrez des lords et des ladies! Allons, bon courage! A Auteuil, vous viviez trop en recluse; c’est mauvais pour la jeunesse, et c’eût été pis à Escalquens. M. Gardonne, qui n’aime que la table; votre tante, qui est un vrai filet de vinaigre, passez-moi la comparaison, et qui ne pense qu’à ses œuvres, l’une plus ennuyeuse que l’autre; ils sont regardants; il n’y a pas de voisins ou, du moins, on ne les voit jamais; le curé, deux ou trois vieux bonshommes qui ne parlent que de la vigne et du vin; vous eussiez été à une jolie fête! Non, puisque ce malheur vous a privée de votre appui naturel, je suis d’avis que votre place est ici. Mme Hurstmonceaux, je le parie bien, ne demandera pas mieux que de venir à Paris; elle m’en parlait hier soir. Organisez votre vie, occupez-vous, et vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Vous m’écrirez régulièrement, et je vous répondrai tous les dimanches.

Sylvaine se défendit d’abuser du temps de Mme Delaroute.

--Pas du tout; c’est un devoir et un plaisir pour moi de vous écrire. Parlez-moi franchement toujours, comme à une vieille maman.

Et puis, plus gravement, elle ajouta:

--Et laissez-moi vous le dire, parce que je connais par expérience le côté matériel de la vie, ne dédaignez pas d’essayer de complaire à votre tante; elle peut vous doter de façon à vous rendre indépendante de tous les événements... Je le sais, votre grand’mère n’avait pas ces idées; mais la réelle expérience lui avait manqué: la beauté de la pauvreté n’existe que pour ceux qui ne l’ont pas subie... Vue de près, c’est une chose redoutable...

Et se secouant comme pour chasser une vision qui l’importunait, Mme Delaroute reprit l’expression de gaieté qui lui était habituelle. Elle avait forcé Sylvaine à installer immédiatement sa jolie chambre; elle l’avait aidée à accrocher ses portraits, à tout ranger dans son armoire.

--Faites disparaître les malles, ça impressionne. Vraiment, je passerais bien six mois dans une chambre comme celle-ci.

La maison tout entière inspirait une réelle admiration à Mme Delaroute; elle s’était extasiée de la meilleure foi du monde sur une pièce du rez-de-chaussée que Mme Hurstmonceaux, en souvenir de ses années passées en Espagne, avait fait décorer dans le goût mauresque: c’était véritablement un endroit charmant, plein de mystère, et un cadre singulier pour la vieille beauté qui y étalait ses grâces surannées. Dans l’intimité, c’est-à-dire lorsque huit ou dix personnes avaient dîné, on s’y tenait souvent le soir, et les alcôves à facettes multicolores étaient éminemment propices aux flirts. Mme Delaroute trouvait que c’était autre chose que le petit appartement d’Auteuil; elle était toute fière de voir son élève si bien échouée et, avec la faculté qu’elle possédait de se réjouir du bonheur des autres, en retirait une vive satisfaction. M. Gardonne, qui attendait le retour de Mme Delaroute avant de partir pour le Midi, fut enchanté de tout ce qu’elle lui rapporta.

--Est-elle contente, au moins? répétait-il.

--Non. Il ne s’agit pas qu’elle soit contente à l’heure qu’il est; elle n’a pas pleuré quand je l’ai quittée, mais elle en avait bien envie. Ce qui est mieux, c’est qu’indubitablement elle va être heureuse aussitôt passée la période d’acclimatation. Mme Hurstmonceaux est tellement bonne enfant que je suis sûre que cela ira vite; ils la combleront, j’ai vu ça tout de suite.

Mme Gardonne manifestait une satisfaction attendrie, s’écriant de temps en temps: «Pauvre petite!... chère enfant!...» Mais un tableau d’une telle prospérité ne lui plaisait qu’à moitié; elle fut tout à coup infiniment sensible au passe-droit infligé à Albéric et ne put s’empêcher d’en laisser tomber un mot.

M. Gardonne eut une protestation sincère.

--Pas du tout, Albéric a un père et ce qui lui reviendra légitimement; ils étaient bien libres, et ont très bien fait de choisir Sylvaine. Joli agrément qu’Albéric leur aurait procuré! Il aurait probablement séduit la femme de chambre.

--Jules, respectez-moi!

--Je vous respecte, chère amie; mais, enfin, nous sommes édifiés sur la conduite d’Albéric. Le voilà maintenant collé avec ce petit modèle, une fille qui a l’air d’un écureuil; il prétend que c’est par amour de l’art et par économie. Je les ai rencontrés hier nez à nez dans la rue. Avec un garçon comme le mien, je suis bien aise de ne pas avoir la responsabilité de Sylvaine.

C’était la manière dont M. Gardonne se justifiait à lui-même de s’être séparé de sa pupille; il oubliait que sa première idée avait été un mariage entre Albéric et Sylvaine. Mme Gardonne fut charmée de voir son mari dans de pareils sentiments, et cela la rendit indulgente pour son beau-fils.

--Il ne faut pas exagérer la légèreté d’Albéric; il m’a promis de venir aux vacances, j’espère l’influencer pour le bien.

M. Gardonne grogna qu’il l’espérait aussi.

Une nouvelle pensée désagréable lui était apparue: Sylvaine était bien ingrate; elle allait s’attacher à son grand-oncle beaucoup plus qu’à lui-même, qui l’avait toujours aimée, qui avait toujours été si bon pour elle. Il en ressentit une vraie jalousie et évapora sa mauvaise humeur en disant:

--Sylvaine nous aura bien vite oubliés.

--Je ne le crois pas, dit Mme Delaroute; la pauvre petite n’est que trop fidèle.

--Oh! croyez-moi, elle est très froide, protesta Mme Gardonne. Vous en avez été témoin; je me suis prodiguée pour elle, j’ai tout quitté pendant quatre mois, elle ne m’a jamais remerciée. Enfin, je ne veux que son bonheur; je suis une créature de dévouement. M. Gardonne le sait bien. Je ne m’attends à aucune récompense.

Mme Delaroute fut d’accord que dans la vie rien n’était plus sage qu’une pareille disposition d’esprit; mais, en rentrant chez elle, elle communiqua à André, qui était son confident, tout le plaisir qu’elle éprouvait à penser que Sylvaine n’aurait aucune obligation aux Gardonne.

--Alors, maman, tu regrettes, je parie, que je n’aie pas un oncle d’Amérique qui m’appelle loin de toi.

--Oui, mon fieu, je le regrette de tout mon cœur.

Et la mère et le fils s’embrassèrent.

Le jeune homme regarda les yeux humides de sa mère, son visage courageux, et dit:

--Non, mère, elle n’a pas tant de veine que ça, la petite.

Mme Delaroute demeura rêveuse, et dans ses bonnes prières du soir qu’elle faisait avec la conscience qu’elle apportait à corriger les devoirs de ses élèves elle donna avec une vague inquiétude une part spéciale à Sylvaine.

IX

Mme de Nohic avait souvent exhorté sa petite-fille à tenir un «journal». Elle-même, pendant de longues années, y avait été fidèle. Mme de Nohic assurait qu’on prenait ainsi l’habitude de préciser sa pensée, de regarder en face ses actions, et qu’en même temps on satisfaisait sans danger pour soi-même ce besoin d’expansion qui existe plus ou moins dans les cœurs. Lorsque Sylvaine objectait que sa vie sans événements ne fournissait pas matière à un texte quelconque, sa grand’mère lui répondait:

--Essaye, ma fille, essaye de raconter une de tes journées; note ce que tu as vu, et tu t’apercevras si tu n’as rien à dire.

Sylvaine avait obéi à ce conseil, non régulièrement, mais d’une façon intermittente; elle avait constaté avec étonnement combien les pages étaient faciles à remplir et la variété incessante des impressions qui s’offraient à elle. Mme de Nohic avait laissé derrière elle plusieurs cahiers de ses notes personnelles, et Sylvaine y retrouvait sa grand’mère tout entière, avec une intensité vivante qui la remuait profondément. Les menus événements estompés dans le recul des années prenaient une poésie infinie, et Sylvaine percevait à cette lecture que la vie d’une créature pensante est une chose pleine de grandeur. Quand elle se vit seule dans ce milieu nouveau, Sylvaine eut le sentiment qu’en écrivant son journal elle se donnerait un ami toujours présent, qu’elle ne serait plus aussi solitaire; son âme, qui était elle-même et pourtant en dehors d’elle-même, lui deviendrait une compagnie efficace; elle eut aussi l’impression qu’elle établirait de cette façon une communication mystérieuse entre sa grand’mère et elle. Elle pourrait dire à quelqu’un qui l’entendrait sans lui répondre toute la tristesse de son jeune cœur.

_Extraits du Journal de Sylvaine_

_26 mai 189..._--Aujourd’hui, Mme Delaroute est repartie, et je reste seule ici chez mon oncle et ma tante, que je ne connaissais pas il y a une semaine. Ma pauvre grand’mère m’avait souvent recommandé de tenir un journal de mes impressions quotidiennes, et je veux lui obéir; et puis, il faut bien que je dise à quelqu’un ce que je pense. Je le dirai à ce petit cahier, qui ne le répétera pas.

Mme Delaroute m’a donné de si bons conseils! elle a tant de courage et d’énergie! Elle croit que mon oncle et ma tante sont disposés à beaucoup m’aimer; il faut que je tâche de les aimer aussi.

J’ai beaucoup de sympathie pour mon oncle: il me parle de ma grand’mère.

Mme Hurstmonceaux, la femme de mon oncle, que--je ne sais pourquoi--j’ai tant de peine à appeler ma tante, est une personne très démonstrative: elle m’a dit qu’elle veut faire de moi sa fille. C’est mal peut-être, mais je n’aime pas l’idée qu’une personne étrangère me considère comme sa fille; je veux rester ce que je suis, Sylvaine Charmoy. D’abord, je ne suis pas Anglaise, je suis Française: Mme Delaroute m’a dit qu’il n’était pas besoin d’en parler, que tout le monde le savait; et puis, elle ajoute que les braves gens sont pareils partout, qu’il n’y a pas une bonté anglaise et une bonté française. Mais moi, je me sens tellement étrangère! Même le ciel, l’air et les nuages me paraissent différents de ce que je connais; tous les visages m’étonnent. Il est vrai que je n’ai encore vu que des gens dans la rue, et Mme Delaroute m’assure que j’aurais éprouvé cette impression à Lyon ou à Bordeaux; je ne le crois pas. Enfin, c’est une chose à laquelle je ne veux pas trop penser, car je ne dois pas rester toujours ici: cette idée-là me semble impossible. Je vais m’établir un règlement de vie comme Mme Delaroute me l’a fait promettre.

_2 juin._--Je suis touchée du contentement que manifeste mon oncle à m’avoir près de lui; il est si content quand je descends le matin pour le déjeuner! Cette pensée me donne du courage à l’heure où j’en ai le moins; car l’instant du réveil est le plus dur de la journée. Quand j’ouvre les yeux et que je vois Jane avec la tasse de thé, au lieu de ma vieille Pauline; qu’au dehors j’aperçois le ciel tout bas et la clarté brumeuse du matin même à cette belle saison... Je suis si triste, si triste que j’ai envie de ne pas me lever. Je suis peut-être ingrate, car enfin ma tante fait tout pour m’être agréable; elle demande plusieurs fois par jour à mon oncle Robert où il faut qu’elle me mène pour m’amuser, car elle paraît penser qu’il faut toujours s’amuser. Elle me conduit au parc dans sa voiture. Hier, nous avons été à Kensington-Garden, et j’ai trouvé l’endroit délicieux. Je l’ai dit à Mme Hurstmonceaux, qui en a été enchantée. Elle me fait lui raconter l’existence que je menais à Auteuil, et il lui paraît que je devais m’ennuyer beaucoup... Elle me promet que les choses seront différentes maintenant. Pauvre tante! Elle m’offense en disant cela; mais comme je sais qu’elle n’en a pas l’intention, je lui cache mes sentiments et je la remercie le mieux que je puis. Ma chère grand’mère m’avait confié que Mme Hurstmonceaux était une personne un peu vulgaire; moi, je la trouve bien commune; j’ai toujours peur que cela ne m’empêche de m’attacher à elle. Elle met du rouge d’une façon qui m’est tout à fait désagréable; je déteste qu’elle m’embrasse, et elle m’embrasse tous les matins et tous les soirs. Elle est très bonne; j’ai honte de ne pas lui rendre mieux l’affection qu’elle me témoigne. Mme Delaroute, à qui j’ai écrit ce que j’éprouvais, m’a répondu que je m’habituerais; que dans quelques mois je ne remarquerais plus que le beau côté de Mme Hurstmonceaux. Oh! je l’espère! je vois bien que mon oncle Robert est un peu inquiet de mon impression, et quand sa femme parle il la regarde quelquefois avec une dureté qui m’étonne... Cependant il doit l’aimer, puisqu’il l’a épousée quand ils n’étaient plus jeunes ni l’un ni l’autre.

_Juin 189..._--La vie de ma tante est très agitée. A partir de onze heures du matin, elle est en grande toilette, et toujours en mouvement. Le matin, elle sort dans son coupé ou sa victoria, selon le temps, et voudrait toujours m’emmener avec elle; j’y ai été deux fois, mais ces courses dans les magasins me sont très antipathiques. D’abord, Mme Hurstmonceaux, qui partout où elle va, est entourée avec le plus grand empressement, raconte à tout le monde que je suis sa nièce; j’ai horreur d’être ainsi le point de mire, et je suis très intimidée au milieu de ces demoiselles avec leurs grandes queues et ces jeunes gens en redingote qui lui font des saluts à n’en plus finir; et puis elle veut tout le temps que je choisisse quelque chose; elle presse qu’on me montre ce qui pourrait me tenter. Hier, chez Marshall et Snelgrove, cette insistance a été si pénible que j’ai eu beaucoup de peine à ne pas pleurer. Elle a vu que j’étais contrariée et m’a demandé pourquoi... Je lui ai avoué que certaines choses m’attristaient plus que les autres et je l’ai suppliée de ne pas me conduire dans les magasins pendant quelque temps... Elle a été très étonnée..., mais elle ne veut rien m’imposer. Mon oncle Robert m’a offert ce matin d’aller faire un tour avec lui dans Regent’s-Park, qui est tout proche et très tranquille. J’ai dit oui avec plaisir. Nous y avons été vers onze heures, et cette promenade m’a charmée; le parc est si vert, si paisible, avec une belle pièce d’eau. Il y avait quantité d’enfants qui jouaient. Le silence était tellement profond qu’on se serait cru bien loin d’une grande ville; des personnes âgées ou malades étaient traînées par les allées dans des fauteuils roulants: j’ai pensé que ma grand’mère eût aimé cela... Je suis toujours un peu étonnée quand je songe que c’est dans ce pays-ci que ma grand’mère a vécu son enfance, et moi je m’y ennuie tant!... C’est plus fort que moi, je m’ennuie...

_Juin._--Aujourd’hui, j’ai eu une bonne journée: une lettre d’Albéric, pas bien longue--il m’assure que cela lui est impossible--mais si affectueuse! Il m’a semblé qu’il parlait, qu’il me faisait rire par ses bêtises comme lorsqu’il arrivait chez grand’mère. Il me promet qu’il pense à moi tous les jours, tous les jours, et me défend surtout de l’oublier comme aussi de devenir trop magnifique; il me dit avoir appris que je vivais dans un palais et qu’un jeune nègre, muni d’une ombrelle, était spécialement attaché à ma personne. Cette lettre m’a fait comprendre que, sauf ma bien-aimée grand’mère que je ne puis retrouver, les autres circonstances de ma vie ne sont pas _changées_, seulement _modifiées_ pour un temps. Cette idée m’a consolée. Je suis toujours moi, Sylvaine Charmoy, et personne ne peut rien à ce fait; Albéric est toujours mon cousin; Albéric, mon grand frère, et moi sa petite colombe. Mon bon oncle Jules n’est pas changé; s’il m’a laissée partir, c’est par affection et pour ce qu’il croit mon bien. Ma vieille Pauline parle de moi avec Mme Barrey; Auteuil est toujours à sa place... Mme Delaroute mène sa vie accoutumée, et je la retrouverai aussi dévouée, aussi affectueuse que je l’ai laissée... Depuis quelques jours, tout me paraissait évanoui; j’avais la sensation d’être absorbée par ces gens et ce pays étrangers... Je ne veux plus jamais me laisser envahir par ces idées.

_Juin._--Ma tante désire maintenant que je me mêle à sa vie. Jusqu’ici, j’avais obtenu de ne voir personne, et quand il y a eu du monde à dîner, on m’a servie de bonne heure, et j’ai passé la soirée tranquillement dans ma chambre; mais je m’aperçois que cette manière d’agir vexe ma tante, et mon oncle Robert m’a priée affectueusement de ne plus me cacher comme une petite sauvage, et puisque je suis ici je sens bien que c’est impossible.

Il est venu au lunch, tantôt, une amie de mon oncle et de ma tante, lady Longarey. Elle n’est plus très jeune, car ses petits-enfants sont déjà grands, il paraît; mais elle est bien jolie encore, si douce, si distinguée dans ses façons... Elle a été charmante pour moi; sa conversation est très intéressante. Elle connaît parfaitement la France et a paru trouver tout naturel que je sois bien fâchée d’en être partie... Elle a déclaré qu’elle me conduirait voir les galeries de tableaux, parce qu’elle s’apercevait que personne n’y avait pensé; que Mme Hurstmonceaux me montrait les magasins de Bond-Street, et mon oncle les parcs. Elle lui a dit qu’il devrait me faire monter à cheval; elle monte tous les jours elle-même. Je crois, je l’avoue, qu’il me plairait beaucoup de monter à cheval; les matins dans le Square je vois de tous côtés partir des amazones... L’idée a paru plaire aussi à mon oncle Robert, et ma tante s’est écriée qu’elle me donnerait volontiers un cheval si j’en avais envie.

Ils sont vraiment très bons... Je veux m’efforcer de les aimer.

X

Mme Hurstmonceaux exhibait sa nièce avec ivresse. Sylvaine, trop intimidée pour se défendre, la suivait avec une sorte de résignation passive. Puisque sa vie était là maintenant, il fallait l’accepter et en tirer le meilleur parti possible; et Mme Delaroute, dans ses lettres hebdomadaires toutes pleines de bon sens, l’y exhortait vivement.