Isolée

Part 3

Chapter 33,728 wordsPublic domain

Ce fut une délivrance pour Sylvaine quand tous les détails de son voyage furent arrêtés; elle avait maintenant hâte de partir, tant elle trouvait intolérable le chagrin que la perspective lui en faisait éprouver. Le soir était le moment qu’elle attendait avec impatience; à neuf heures et demie, son oncle et sa tante la laissaient: ils avaient loué deux chambres dans une pension de famille du voisinage, l’appartement de Mme de Nohic étant trop exigu pour les recevoir; ils y arrivaient le matin et y restaient la journée, du moins Mme Gardonne qui n’en bougeait qu’avec Sylvaine et s’occupait de l’inventaire avec une précision méticuleuse, car elle mettait son point d’honneur à ce que rien ne fût égaré et qu’au moment donné Sylvaine retrouvât la moindre bagatelle.

La veille du départ, la chaîne de la porte enfin mise, et la vieille Pauline, la figure contractée, entrant dans la chambre pour lui dire bonsoir comme elle en avait la coutume, Sylvaine crut défaillir: elle éprouva ce qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait vu fermer le cercueil de sa grand’mère, une angoisse indicible, un avant-goût du néant. C’était fini!... fini de vivre dans ces pièces où elle avait passé de l’enfance à l’adolescence; fini de respirer l’air que sa grand’mère avait respiré, de retrouver la trace de tous les objets familiers. Cette réalité d’intérieur, si tangible et si intense, allait se fondre, disparaître à jamais, comme était disparue la créature vivante devenue soudain un mythe, quelque chose d’impalpable et d’insaisissable. Pauline, dans son vrai chagrin, dans sa peine de voir s’en aller au loin l’enfant qu’elle avait vue grandir, ne trouvait qu’un mot à dire, le plus juste en somme:

--Ah! que pauvre Madame serait triste!

Sylvaine la regarda, frémit, puis répondit:

--Mais elle ne sait pas, Pauline, elle ne sait pas!

--On n’en est pas sûr. Ah! pauvre Mademoiselle, je serais bien restée avec vous; il aurait bien mieux valu vous marier que de partir comme ça dans un pays qu’on ne connaît pas.

--Je vais chez mon oncle, Pauline, vous l’oubliez, le frère de bonne-maman, dit Sylvaine en se roidissant contre le sentiment d’abandon. Elle l’aimait; peut-être, au contraire, cela lui ferait-il plaisir de m’y voir aller.

--Peut-être, dit Pauline, qui n’était pas dans les jours où elle tenait à son opinion.

Et elle ajouta d’une voix tremblante, prise d’un regain d’affection pour sa maîtresse disparue:

--Quand on pense qu’on ne fera plus de ces bonnes petites dînettes que pauvre Madame aimait tant! Elle me disait comme ça: «Pauline, mettez beaucoup de sucre dans la crème; mon petit-fils l’aime très sucrée...»

Cette évocation parut à la vieille servante la plus cruelle de toutes, et des larmes courtes et rares, comme celles qui jaillissent péniblement des yeux fatigués, tombèrent sur ses joues pendant que, sans les essuyer, elle clignait ses paupières ridées, regardant avec une expression pitoyable la jeune créature qui partait. Et partir, pour l’esprit simple de la vieille servante, représentait la somme de ce qui peut arriver de pire.

Sylvaine, assise au pied de son lit, dans une attitude lasse, était devenue très pâle, et ses yeux chargés d’une mélancolie profonde rencontrèrent ceux de l’humble femme, à laquelle, par des attaches secrètes, elle eut, au même instant, le sentiment d’être unie. Pauline était la détentrice de tous les chers souvenirs de la vie journalière; elle seule pouvait partager ce trésor avec l’enfant orpheline, le lui offrir sans cesse pour y recourir comme à une inépuisable ressource consolatrice. L’idée de quitter Pauline, idée qui jusqu’alors avait été pour Sylvaine d’une importance très secondaire, l’oppressa soudain; sentant que son émotion allait la dominer, et soigneuse de la dissimuler, elle fit un suprême effort pour dire lentement:

--Il faut que je me repose, Pauline... Je reviendrai...

Obéissante, Pauline se leva pesamment de la chaise où elle s’était affaissée, fit deux ou trois tours par la chambre, touchant, comme pour les caresser, les rideaux des fenêtres, la table de toilette, et enfin la grande malle couverte de son enveloppe bise qui était rangée contre la porte; puis, d’une voix chevrotante, pendant que l’index de sa main gauche arrêtait une larme, elle dit:

--Bonsoir, mademoiselle Sylvaine.

--Bonsoir, Pauline.

Quelques mots brefs, et c’est ainsi dans la vie que tout se dénoue. Adieu! adieu! Et les âmes liées l’une à l’autre se séparent et suivent la route solitaire et mystérieuse réservée à chaque être humain. Il suffit parfois de très peu de chose pour modifier d’une façon profonde les impressions d’un cœur. Sylvaine en voyant Pauline s’éloigner fut saisie d’une angoisse indéfinie; jusqu’à cette minute, elle n’avait appréhendé qu’en enfant le fait de la séparation d’avec tout ce qu’elle connaissait. Son esprit, replié sur le souvenir des tendresses perdues, occupé de l’effort de cacher sa peine, ne s’était pas appesanti sur la pensée de l’avenir. Habituée à se soumettre, elle avait accepté la décision prise sans se demander ce qu’en seraient les conséquences. Tout ce que ce grand changement recélait d’inquiétant s’offrit tout à coup à son esprit dans une épouvante subite; elle eut la sensation éperdue d’être seule sur une barque, voyant fuir devant ses regards la terre connue et courant sans protection vers des rivages dont elle ignorait tout. Elle réalisa que _demain_, la nuit même qui suivrait celle qui commençait, elle dormirait sous un toit étranger, au milieu d’êtres inconnus. Son grand-oncle, lorsqu’elle en parlait comme d’une personne éloignée, était une figure familière dans son imprécision, mais, à être approché de près, redevenait un étranger redoutable. Il passa sur la jeune âme de Sylvaine cette désolation morne qui naît de notre absolue impuissance à façonner notre vie; elle discerna confusément que son avenir allait dépendre non de ses désirs et de ses efforts, mais d’un ensemble de faits contre lesquels elle ne pouvait rien.

En vérité, pour qui pense, c’est un sujet d’effroi presque terrifiant que la toute-puissance des forces mises en jeu pour agir sur une seule destinée, et la répercussion lointaine que d’autres vies ont sur celles que souvent même elles ignorent. Si enchevêtrée et étroite est la solidarité humaine, si serrée et si solide la trame qui relie les existences, que nul ne peut se vanter de vivre sa vie indépendante. A l’heure où la moindre déviation dans la route suivie suffit pour transformer totalement l’orientation des années futures, où chaque minime action revêt un caractère presque auguste par les résultats qui en peuvent découler, les êtres humains, et les femmes en particulier, dépendent généralement de l’ambiance qui les fait vivre, et même une ferme volonté de s’en défendre n’en peut atténuer le pouvoir occulte qui prend ses racines dans les sources de la vie.

Pour Sylvaine orpheline, et affranchie en apparence de toute influence prépondérante et directe, sa jeune existence portait déjà comme un fardeau invisible le poids de toutes les vies dont elle avait approché. Ses deux mères d’abord, qui différemment avaient pétri son âme, et dont la domination était beaucoup plus forte depuis qu’elles avaient cessé de vivre: Mme de Nohic avait certes influencé sa petite-fille de son vivant; mais morte, elle s’en emparait tout à fait. Cette fierté, que sa grand’mère lui avait toujours vantée comme le bouclier de la femme, Sylvaine, pendant ses méditations tristes, prenait la résolution de ne jamais s’en départir. Personne ne verrait combien elle se sentait abandonnée. Si elle consentait à aller vers l’inconnu, c’est parce qu’elle pensait retrouver en son oncle quelque chose de celle qui était partie et à qui elle voulait complaire. L’oncle et la tante Gardonne, qui remplissaient si mal leur mission envers Sylvaine, avaient, eux aussi, par leur conduite, une part énorme d’influence sur les contingences à venir; de la faiblesse de l’un, de l’âme basse et jalouse de l’autre, Sylvaine, dans sa candeur innocente, ressentirait les effets. Et plus loin encore, il fallait que le contre-coup de la carrière aventureuse d’une femme de basse extraction devînt un facteur puissant dans la destinée d’une créature née en pays étranger, et désormais et pour toujours reliée à cette autre destinée de femme dont il semblait que tout la séparât.

Sylvaine, pensive et triste, à la lueur affaiblie de sa petite lampe voilée, ne pouvait, dans son ignorance, se dire ces choses, mais néanmoins leur ensemble obscur l’oppressait; pour la première fois de sa vie elle essayait de dégager sa personnalité des faits, de se rendre compte de ce qu’était une personnalité; elle s’interrogeait elle-même, cherchant à démêler les sentiments de son propre cœur, impuissante à le faire, craintive elle ne savait distinctement de quoi. L’image de son cousin Albéric se présenta très précise avec une vague douceur dont elle fut étonnée; il avait été chagrin, ce soir-là, à table, plus ému qu’il ne l’avait lui-même pensé à l’idée de voir disparaître sa petite compagne de jeunesse et observant Sylvaine avec une curiosité nouvelle. Le repas, déjà assombri par le malaise de tous, l’avait été encore davantage par l’humeur peu dissimulée du jeune homme: il avait été presque jusqu’à rudoyer son père; répondant aux phrases sucrées de Mme Gardonne avec une ironie qui frisait l’insolence. Au moment de quitter Sylvaine, il lui avait dit, regardant en même temps son père et sa belle-mère:

--Oh! Sylvaine, si tu étais ma sœur, je prendrais soin de toi comme d’une colombe.

Et ce fut ces paroles dans l’oreille qu’à la fin, accablée à ne pouvoir plus penser, Sylvaine s’endormit pour la dernière fois sous le toit où elle avait été si bien gardée, où le mal de la vie ne pouvait l’approcher.

V

Dans la lumière apaisée mais transparente du soir, Douvres s’offrit aux regards anxieux de Sylvaine. Il y a, dans l’aspect de cette première ville anglaise, un ordre, une élégance discrète, une surface de bien-être extrêmement séduisants. Le sentiment initial d’étrangeté n’eut donc rien de douloureux. Mme Delaroute, ravie de voir du pays et voyageant pour la première fois de sa vie, commença à s’extasier sur le charme de la campagne qu’elles traversaient. Le train filait entre des prairies aux nuances variées; quelques-unes étaient tapissées de fleurs jaunes au point de paraître des champs d’or; sur les talus se massaient les genêts en fleurs; dans les haies s’épanouissaient des grappes d’aubépine et de lilas; partout éclataient des taches brillantes de couleur se détachant sur le fond de verdure dont la tonalité s’étageait d’un bleu vert à une nuance purement émeraude. De loin en loin on découvrait de petites habitations chaudes à l’œil, avec des toits sombres et des tourelles de brique en forme de meule. Dans les prairies paissaient les troupeaux blancs, brebis lourdes de toison et agnelets couleur de lait, légers et bondissants; et dans cette lumière spéciale, quoique le ciel fût uniformément gris avec des nuages plus clairs, quelques-uns paraissaient d’une teinte rosée; des vaches rouges à longues cornes se mouvaient, pesantes; puis, près des habitations, des groupes de poules brunes picoraient autour d’une maisonnette ambulante à leur usage.

A cette évocation de vie rurale presque idéale, sans aucune laideur, sans même aucune trace de labeur, la terre fleurie et les animaux paisibles, Sylvaine fut ramenée à d’anciens entretiens avec sa grand’mère, lorsque celle-ci lui décrivait la «Country House» où elle avait été élevée. De temps en temps, elle croyait presque en reconnaître l’original lorsque se découvrait quelque jolie maison à colonnades blanches, enserrée d’arbres touffus et de grandes pelouses humides. C’était tout un monde familier par la lecture et la parole qui s’offrait à Sylvaine; elle le trouvait à la fois riant et triste, et elle regarda avec curiosité deux jeunes femmes suivies d’un chien qui, à cette heure du soir, traversaient un champ d’où montait une légère buée. C’était comme un rêve qui soudain aurait vécu; elle fut curieuse de leurs vies et se demanda si jamais un jour elle se mouvrait à l’aise dans ce cadre.

Mme Delaroute, avec une parfaite bonne humeur, parlait et n’attendait pas de réponse; cependant, quand, à plusieurs reprises, elle eut dit de sa voix haute qui faisait lever les yeux à ses compagnons de voyage échangeant leurs réflexions dans un soupir murmuré: «Ce pays est vraiment joli par ici», Sylvaine, comme réveillée d’un songe, répondit:

--Ma grand’mère me l’avait dit souvent.

--Eh bien, je ne m’en doutais pas, observa naïvement Mme Delaroute; ces maisons que nous avons passées sont charmantes.

Puis, au bout d’un moment, elle s’écria:

--Mais, tenez, voici Londres!...

Ce fut, après cette course à travers la campagne épanouie, une surprise étrange que de voir surgir les premiers faubourgs à maisons basses, aux rues alignées et navrantes dans leur médiocrité... Le monstre fumant et grouillant peu à peu apparaissait, et Mme Delaroute, curieuse et étonnée, le contemplait.

La nuit arrivait tout à fait quand le train traversa la Tamise; elles purent un moment, comme à vol d’oiseau, plonger sur la grande Cité, dont les artères sillonnées se découvraient, dont la masse imposante et compacte se détachait au-dessus du fleuve. Les lumières couraient avec une rapidité vertigineuse; un murmure sourd, quelque chose d’intense montait de la fourmilière humaine que surplombaient des nuages lourds de fumée; une odeur étrange flottait dans l’air.

L’entrée du train dans la gare de Charing Cross retentit formidable sous la coupole vitrée et, dans une extraordinaire confusion apparente, de voitures paraissant sortir de terre, de bagages déchargés, de facteurs se bousculant, Mme Delaroute et Sylvaine, un peu effarées, se trouvèrent sur le quai encombré. A travers la cohue, rapidement, en mouvements secs, un petit homme net, propre, imberbe, vêtu d’un pantalon clair et d’un chapeau melon, qui avait guetté la descente des voyageurs, se précipita vers elles, se découvrit et d’une voix un peu hésitante demanda, en présentant une lettre à Sylvaine:

--Miss Charmoy?

--Oui.

Tremblante, Sylvaine prit l’enveloppe d’épais papier et l’ouvrit. Quelques lignes de sa tante lui apprenaient que, dînant en ville ce soir-là, elle ne pouvait venir à sa rencontre, mais lui souhaitait la bienvenue et la confiait à Forster, le valet de chambre du colonel, qui les piloterait: on n’avait qu’à s’en remettre à lui. Mme Delaroute, ayant reçu communication du contenu du billet, s’en déclara un peu étonnée; mais néanmoins, avec d’abondantes recommandations données dans un français imperturbable, remit les pièces dont elle était détentrice. Cela fait, Sylvaine lui dit:

--Nous n’avons plus qu’à nous en aller; il paraît que la voiture nous attend.

--C’est bon, allons.

Mme Delaroute se sentait ahurie de s’être vu enlever son sac, et les gestes brefs du correct M. Forster l’étonnaient. Rapidement il fit signe à un coupé de maître, qui se détacha du fouillis inextricable des véhicules et s’approcha du quai. A voix basse, Sylvaine fut priée par son guide d’y monter; Mme Delaroute l’y suivit et avec fracas la voiture s’ébranla, ralentit un peu devant le policeman qui pointait, et à un mot égal plongea dans le cœur de la ville. Ce fut d’abord la traversée de Leicester-Square avec ses music-halls illuminés d’une façon criarde, ce qui donna immédiatement et pour toujours à Mme Delaroute l’idée qu’à Londres il n’y avait que des théâtres et que la foule grouillait habituellement au dehors, noire et pressée. Après la flambée des devantures des salles de spectacles, ce fut la course à travers Regent’s Street, aux maisons basses, sans noblesse, toutes les boutiques déjà closes et une grande tristesse flottant dans l’atmosphère. Puis enfin l’arrivée dans le square, vaste, silencieux, entouré de toutes ses habitations énigmatiques, aux fenêtres muettes. La voiture stoppa, le cœur de Sylvaine battit et elle n’eut que la force de dire: «Mon Dieu!»

La porte de la maison s’était ouverte comme par enchantement, découvrant un hall brillamment éclairé, et d’un pas rapide un valet de pied magnifique descendait les marches de pierre, s’approchait du coupé et en ouvrait dignement la porte. Sylvaine et Mme Delaroute descendirent silencieuses, obéissant au geste qui les guidait, et se trouvèrent tout à coup dans ce hall, entourées de trois visages graves et impassibles, pendant qu’un quatrième personnage, venu du fond, s’avançait vers elles, saluait majestueusement, les requérait de consentir à monter l’escalier où il les précéda lentement et avec une eurythmie silencieuse les introduisait dans un salon où Sylvaine, troublée, ne distingua rien d’abord; puis se trouva soudain enveloppée dans les bras d’une petite femme courte et grosse, ruisselante de satin, étincelante de diamants, aux cheveux lavés au henné, au visage peint avec surcharge, et qui lui disait d’une voix cordiale:

--Darling, nous sommes enchantés de vous voir. Voici votre oncle.

Un maigre vieillard, extraordinairement net, aux cheveux rares, s’avança et tendit sa main à Sylvaine; un œil pâle s’éclaira un peu, et une voix qui frappa aussitôt la jeune fille par sa curieuse ressemblance avec celle de sa grand’mère répéta timidement:

--Nous sommes enchantés de vous voir.

* * * * *

Sylvaine s’attendait à ce que son oncle l’embrassât; il ne parut pas y songer, mais très poliment souhaita la bienvenue à Mme Delaroute que Mme Hurstmonceaux, en même temps, accablait de politesses. Puis, avec impétuosité, revenant à Sylvaine, elle dit rapidement:

--Dear, nous dînons en ville, et nous sommes déjà terriblement en retard; vous nous excuserez. Mon cher colonel, voulez-vous sonner? Darling, je vais vous confier à Drury, ma femme de chambre; elle verra à ce que vous soyez très confortable. Dînez bien surtout. A demain. Venez, colonel, venez.

Et la personne du nom de Drury ayant fait son apparition discrète pendant ce discours, Mme Hurstmonceaux avait été enveloppée d’un superbe manteau de velours blanc, et tout en descendant l’escalier criait encore à Sylvaine: «Surtout, mettez-vous bien confortable!»

--Si ces dames veulent monter dans leurs chambres un moment avant le dîner? suggéra respectueusement Drury.

--Certainement.

Deux étages encore à gravir de l’escalier à tapis épais, aux murs encombrés d’estampes et de tableaux; puis Drury, à la fois déférente et rassurante, ouvrit une porte, toucha un bouton, et à la lumière électrique Sylvaine vit la pièce qui était désormais sa chambre. D’une allure rapide, Drury en fit l’inventaire au bénéfice de Sylvaine, lui montra la petite salle de bains attenante, la toilette bien garnie et toute prête; puis s’inclina, indiquant les sonnettes, et celle qui devait annoncer que ces dames descendaient dîner. Elle conduisit ensuite Mme Delaroute à la chambre qui l’attendait et, en matière de conclusion demanda:

--Est-ce que je commanderai le dîner dans une demi-heure?

--Une demi-heure, parfaitement.

Et elles se trouvèrent seules. Mme Delaroute s’était assise; elle fit la moue et dit:

--C’est joliment grandiose ici, ma petite.

Sylvaine acquiesça silencieusement. Ses impressions demeuraient superficielles; il ne lui paraissait pas possible d’être arrivée, et elle regardait autour d’elle presque sans curiosité, angoissée sans définir pourquoi.

--Eh bien, ma petite, continua Mme Delaroute, dépêchons-nous de nous laver les mains pour descendre dîner... C’est bien en face ma chambre? Que je ne m’égare pas, mon Dieu!... Allons, je suis à vous dans cinq minutes.

Un peu plus tard, comme elles étaient à table dans l’immense salle à manger, entourées et servies par trois hommes, Mme Delaroute, comme opprimée par l’ambiance cérémonieuse, dit tout à coup à Sylvaine:

--Vrai, à me voir ici, je ne puis pas croire que ce matin j’ai bu mon café sur le petit buffet de ma cuisine...

VI

Quand Sylvaine ouvrit les yeux, elle fut d’abord frappée de la qualité particulière de la lumière; un jour atténué et estompé entrait dans la chambre, au lieu de la limpide clarté à laquelle sa vue était habituée. Ce n’était pas la lourde et familière silhouette de Pauline qui se mouvait par la pièce, mais celle alerte, raide et preste d’une jeune housemaid, qui, avec un peu d’embarras, posa sur un guéridon la première tasse de thé matinal et annonça que le bain était prêt.

En une seconde Sylvaine fut sur pied... Il lui fallait voir Mme Delaroute, il lui fallait entendre une voix connue; le sentiment d’étrangeté l’oppressait d’une angoisse indéfinissable... Elle se regarda dans une glace, presque préparée à se trouver changée elle-même. Non, c’était bien son visage battu et pâli. Ses malles étaient ouvertes... elle y plongea les mains, toucha les choses familières comme pour se donner une certitude de la réalité; puis, enveloppée dans son saut-de-lit tout blanc, traversa craintivement le palier et frappa chez Mme Delaroute. La porte s’ouvrit instantanément, et Mme Delaroute, déjà habillée, parut sur le seuil, attira Sylvaine à elle et maternellement l’embrassa...

--Bonjour, l’enfant. Avez-vous bien dormi? Voulez-vous que je vienne vous aider?

--Oui, venez, je vous en prie, dit Sylvaine d’une voix de détresse. Et elles rentrèrent ensemble dans la chambre. Là Mme Delaroute procéda à l’examen de la mine de sa petite amie.

--Vous n’avez pas un fameux visage, ma petite; il ne faut pas vous affliger. Dame! je comprends... ça saisit, un changement pareil; mais votre oncle et votre tante ont l’air de braves gens, et c’est joliment chic chez eux. Ils vous ont installé une chambre qui ne laisse rien à désirer.

Sylvaine secoua la tête.

--Vous vous y habituerez, et quand vous y aurez mis toutes vos petites affaires, ce sera autre chose. Vous avez une vue agréable, venez donc constater.

Et Mme Delaroute s’approcha d’une des fenêtres aux délicieux rideaux de mousseline liberty. Au dehors s’étendait le large square avec son jardin central aux arbres magnifiques d’une verdure intense; à droite et à gauche, les maisons inégales, les unes blanches, les autres jaunes, les autres bises, mais toutes avec un porche et des fenêtres fleuries. L’atmosphère était comme ouatée; une grande paix régnait. Seules, passaient à une allure rapide les voitures de fournisseurs, et le facteur, méthodiquement, faisait entendre son rataplan sur le heurtoir des portes. Mme Delaroute avait soulevé le panneau de la fenêtre, et toutes deux furent encore une fois frappées de la saveur et de la qualité de l’air; cependant la journée était belle et chaude en ce matin de mai.

La chambre elle-même était d’une tonalité transparente; les murs, le plafond, les meubles d’un bois vert pâle, tout était fragile et délicat, comme si nulle poussière, nulle souillure n’existaient. L’installation avait été évidemment surveillée avec soin: la petite table à écrire était garnie de papier à bordure noire, l’armoire tapissée de sachets; sur une quantité de tablettes inutiles s’étageaient des vases, des brimborions sans usage: l’esprit positif de Mme Delaroute en fut offensé.

--Quel temps perdu à essuyer toutes ces machines dont on n’a pas besoin! Allons, mon enfant, de la vigueur! Faites votre toilette, je rangerai vos affaires en vous attendant; et puis, il faut penser à déjeuner. La jeune personne m’a dit: «Downstairs», je sais ce mot-là; ils devraient sonner la cloche au moins, comme au couvent.

Elles descendirent une heure après, la maison semblait morte, quoiqu’on eût le sentiment que des ombres y glissaient sans bruit. Ce fut Sylvaine qui ouvrit la porte de la salle à manger; elle était vide. Mais à peine furent-elles assises à la table, abondamment pourvue, que le colonel Hurstmonceaux parut.

--Je vous en prie, ne vous levez pas. Je vous ai fait attendre. Voulez-vous me préparer mon thé? dit-il en souriant timidement à Sylvaine.