Part 20
--Alors, vous l’épouserez?
--Je l’espère; et en tout cas, dès aujourd’hui, prenez l’habitude d’en parler comme si elle était ma femme, et à ces conditions j’userai d’autant de réserve à votre égard que si lord Brentmore de son côté vous avait déjà épousée: tâchez qu’il vous épouse, il est plus jeune que moi, c’est plus facile.
Puis, sur toutes ces vases troubles, l’eau s’était refermée, et les apparences demeuraient sauves.
La pensée qu’on avait pu s’attaquer à Sylvaine rendait presque sauvage le colonel Blunt et lui faisait passionnément désirer avoir le droit de veiller sur elle. Lui, si hardi avec les femmes, était craintif avec elle; il lui faisait sa cour par procuration: c’était miss Neville qui s’en chargeait. Mme Gascoyne le félicita de son habileté.
--Je suis convaincue que vous ne pouviez vous y prendre plus adroitement. Inconsciemment, à propos de votre sœur, Sylvaine parle de vous souvent; en outre, Kathleen me raconte que vous vous révélez l’homme le plus aimable, et que votre auto est toujours à leur disposition pour les mener où elles ont envie.
--C’est bien peu de chose.
--C’est un peu de chose qui a sa signification; continuez, Rakewood annonce sa visite; il s’arrache de Monte-Carlo où il a vu Mme Hurstmonceaux et sa bande. Rakewood saura mieux qu’aucun de nous découvrir ce que pense Sylvaine.
--Elle est triste; on la dirait découragée.
--C’est vrai, et ce n’est pas naturel. Un peu de patience; on dissipera ces nuages.
Sylvaine, malgré tout son désir d’y parvenir, ne pouvait secouer l’obsession d’une seule pensée. Une sourde jalousie la dévorait. Non seulement Albéric était perdu pour elle; mais Nelly; Nelly qui ne l’aimait pas, avait été pour lui ce qu’elle avait rêvé d’être, et allait devenir la mère de son enfant. Il lui appartenait, car, dans sa droiture, Sylvaine ne pouvait envisager les choses sous un autre point de vue, et Albéric ignorait la vérité. Du moins, elle le croyait... Mais, s’il ne savait pas avec certitude, un doute cruel le poignait. La disparition de Nelly avait éveillé ses soupçons et surtout l’incroyable persistance qu’elle apportait à ne répondre à aucune de ses communications.
Une réticence d’honneur l’avait empêché de presser Sylvaine; il était parti de Londres sans autre explication avec sa cousine. Lui, qui n’avait jamais souffert, était réellement malheureux; tout ce qu’il y avait dans son cœur de tendre et de bon se débattait dans un conflit de sentiments contradictoires: pitié pour Nelly, amour plus vif pour Sylvaine, maintenant qu’elle devenait inaccessible. Albéric savait, à n’en pas douter, de quelle façon Sylvaine devait juger une action comme celle qu’il avait commise si légèrement et avec si peu de souci du lendemain; son orgueil aussi était blessé du mépris évident où Nelly le tenait. Dans l’état de véritable accablement moral où il se trouvait, il pensa qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’accompagner son père à Escalquens.
M. Gardonne y était revenu, indigné, ne comprenant pas que Sylvaine pût leur préférer des étrangers; Sophie avait pourtant écrit la plus admirable lettre. On lui avait changé sa Sylvaine, et avec sa femme il ressassait sans cesse tout ce qui aurait pu être sans ce malheureux séjour de Sylvaine en Angleterre; du reste, malgré son entêtement inexplicable à y rester, elle lui avait laissé entendre qu’il n’aurait pas dû la confer à des étrangers dont il ne savait rien.
--J’en suis bien puni, gémissait M. Gardonne; tu verras qu’Albéric finira par épouser un modèle.
--Jamais de la vie, assurait Mme Gardonne; je me charge de lui trouver une femme.
Elle se tenait pour très offensée du refus de Sylvaine qu’elle traitait journellement d’enfant sans cœur, et les lettres qu’elle lui écrivait s’en ressentaient. Elle était la seule de la famille à écrire, ni l’oncle Jules, ni Albéric ne donnant directement de leurs nouvelles, et Sylvaine avait de plus en plus la perception de son isolement, isolement accompagné maintenant d’une véritable détresse; il lui fallait prendre un parti dans la vie, elle en comprenait la nécessité urgente. Elle avait essayé de plier son esprit à l’idée de la vocation religieuse, mais quelque chose en elle répugnait à l’immolation. Sa mère, avec joie et ardeur; sa grand’mère, silencieusement et profondément, avaient aimé la vie, et Sylvaine sentait qu’elle l’aimait aussi. Depuis son arrivée à Cannes, elle fréquentait une petite chapelle d’austères religieuses, dans l’espoir d’être gagnée par l’exemple; mais lorsque vers la fin de la journée elle les voyait et elle les entendait, courbées sous leur bure, psalmodier leur office et ensuite l’une d’elles lire d’une voix blanche le sujet de la méditation du lendemain, elle frissonnait avec une sorte d’épouvante, et trouvait en sortant une volupté à regarder le libre ciel, la terre si belle; à respirer l’air parfumé; à rencontrer un petit enfant...
Mais tous ces combats intérieurs laissaient leur trace sur son visage, et Percy Rakewood fut ému, en revoyant sa jeune amie, de la trouver si peu en train, si manifestement accablée. Il jugea qu’elle devait être amoureuse ou malade, et dans l’un ou l’autre cas se promit d’y porter remède. Il était descendu à l’hôtel habité par Mme Caulfield, celui de Mme Gascoyne, qui l’avait engagé à venir lui tenir compagnie, étant trop magnifique pour sa bourse modeste. Sa présence à la petite table où Mme Caulfield et les deux jeunes filles prenaient leurs repas apportait une gaieté dont Kathleen, heureuse et paisible, fut enchantée, et dont Sylvaine subit avec plaisir l’ascendant. Tour à tour il se fit le confident des trois femmes, alla prendre les instructions de Mme Gascoyne, et résolut d’agir avec Sylvaine. Tout bien pesé et considéré, il conclut qu’elle ne pouvait mieux faire que d’accepter l’offre de Cecil Blunt.
Lorsque pour la première fois, au cours d’une promenade dans l’exquise campagne de Cannes, Rakewood parla de ce projet à Sylvaine, elle n’éprouva d’abord qu’un sentiment: celui d’une extrême surprise. Le colonel Blunt! Rakewood alla hardiment au-devant des sous-entendus que contenait cette exclamation, et liquida sans aucune réticence la situation amoureuse de l’ancien viveur.
--Je vous traite en femme, Sylvaine; mais croyez-en ma vieille expérience, précisément à cause de ce passé, Cecil Blunt fera sans doute un excellent mari. Il a un culte pour vous... Son âge est la plus grande objection; il a quarante-sept ans, cela est indubitable.
L’âge était justement le seul point qui rassurât la timidité de Sylvaine... Rapidement, dans son esprit passèrent les objections et les réponses. Elle ne pouvait pas épouser Albéric... Il était bon de s’en sentir séparée par un obstacle infranchissable... En somme, la vie entre le colonel Blunt et miss Neville ne l’effrayait pas trop... elle retrouverait son indépendance et en même temps serait protégée. Déjà elle était tout accoutumée au colonel Blunt. Rakewood insistait sur ses nombreuses qualités: généreux, sûr, fidèle à sa parole, incapable d’une bassesse, prêt à obéir aux moindres volontés de Sylvaine si elle daignait l’agréer.
--Croyez-moi, chère enfant, votre mère vous conseillerait ce parti; vous avez tout, il est vrai, pour aspirer à un mariage plus conforme à vos goûts; mais, dans la vie, l’aléa est si grand que, peut-être, ne le rencontrerez-vous jamais. Réfléchissez bien avant de refuser une pareille proposition.
--Je réfléchirai, dit Sylvaine d’une voix tremblante.
Et Rakewood comprit qu’elle accepterait.
XXXVI
A l’étonnement de M. Gardonne, Albéric paraissait s’être installé pour un temps illimité à Escalquens. Tel qu’il connaissait son fils, M. Gardonne se demandait s’il n’y avait pas pour expliquer un aussi long séjour au foyer paternel quelque amourette sous roche; mais sa curiosité, secondée par la perspicacité et la finesse de Mme Gardonne qui excellait à pénétrer les secrets d’autrui, n’avait rien découvert. Albéric vivait évidemment comme un cénobite; il allait par les vignes et les chais avec son père, ou s’enfermait des heures dans une grande pièce démeublée dont il avait fait un atelier, et le soir fumait un nombre invraisemblable de cigarettes.
M. Gardonne demeurait ahuri devant les phénomènes dont il était témoin: Sylvaine rebelle, et Albéric tranquille et rangé; il ne savait comment associer ces deux manifestations, mais obscurément il était persuadé que d’une façon inexpliquée elles se répondaient.
Albéric était triste, de cette tristesse lourde qui tombe parfois sur les êtres jeunes, et dont ils sont comme écrasés. Un secret mécontentement de lui-même l’oppressait, lui ôtait le goût de vivre pourtant si fort chez lui. L’idée de Nelly, celle de Sylvaine, le hantaient tour à tour. L’amour n’était donc pas uniquement le plaisant passe-temps qu’il lui était toujours apparu, et les conséquences du plaisir d’une heure pouvaient devenir tragiques.
Le goût d’Albéric pour Nelly Holt avait été purement sensuel; il s’était senti orgueilleux d’éveiller chez cette belle fille, franche et gaie, des sensations inconnues pour elle jusque-là; et avec toute la fougue, toute l’inconséquence qu’il apportait aux entreprises amoureuses, il l’avait pressée, sans se demander si elle l’aimait, la désirant seulement. Nelly, mal préparée à une lutte qu’elle n’avait jamais imaginée possible, s’était donnée dans un trouble des sens dont l’inattendue violence l’avait laissée sans force; sur l’heure même, elle avait compris son erreur, et n’avait pas caché son mépris d’elle-même, et de celui qui l’avait entraînée. A son jugement, il s’était montré déloyal, et elle le lui avait dit, à la profonde surprise d’Albéric.
Plus il réfléchissait, plus il se persuadait que Nelly, et Nelly seule, avait pu éloigner Sylvaine de lui, et que la connaissance d’un fait probant avait donné à sa résistance le caractère décisif contre lequel il s’était heurté. La pensée d’être père émouvait profondément Albéric; il avait écrit lettre sur lettre à Nelly, la conjurant de lui dire la vérité, s’il y avait une vérité à connaître, et se mettant à son entière disposition. Aucune réponse ne lui avait été faite. Son impuissance à savoir l’irritait jusqu’à la colère. Il essayait de temps en temps de se figurer qu’il se forgeait des chimères; qu’il était inadmissible que Nelly se fût trahie, si le cas eût été ce qu’il redoutait, et qu’une simple jalousie de Sylvaine, fondée sur des soupçons vagues, suffisait pour expliquer la conduite qu’elle avait tenue à son égard.
Sylvaine! Elle lui était très précieuse maintenant. Aucune autre femme, aucune inconnue, ne pourrait arriver à être pour lui ce qu’elle serait devenue. M. Gardonne, un peu tourmenté, malgré tout, essaya de questionner son fils sur sa mélancolie inaccoutumée, Albéric lui répondit avec amertume:
--Oui, j’ai des idées noires; il fallait t’arranger pour me faire épouser Sylvaine.
--Tu en épouseras une autre.
--Non, avec mon caractère je n’épouserai jamais quelqu’un que je ne connais pas. Je suis comme Jocrisse.
--Eh bien! épouse Sylvaine, elle n’est pas mariée. Son engouement pour les Anglaises ne durera pas toujours. Qui nous empêche d’aller à Cannes? La santé de ta mère s’en trouverait à merveille.
Mais avant d’avoir pu donner à ce mirifique projet une forme précise, M. Gardonne reçut de Mme Gascoyne une lettre dont la lecture le laissa abasourdi. Mme Gascoyne lui apprenait la demande en mariage du colonel Blunt, et l’intention où était Sylvaine de la prendre en très sérieuse considération; elle avait demandé pour réfléchir une quinzaine de jours que le colonel Blunt, avec un tact parfait, emploierait à une croisière sur le yacht d’un de ses amis. Sylvaine aurait ainsi toute liberté pour envisager l’avenir, et Mme Gascoyne ajoutait qu’il serait peut-être correct que le tuteur et oncle de Sylvaine vînt en cette circonstance importante lui apporter le concours de ses conseils et de son appui. Elle ne doutait du reste pas une minute de l’extrême satisfaction avec laquelle M. Gardonne accueillerait la perspective d’un établissement si avantageux pour sa pupille, et Mme Gascoyne, afin de l’y encourager, ajoutait deux pages d’éloges sur le colonel Blunt, suivies d’explications techniques concernant sa magnifique fortune.
Le pauvre M. Gardonne, à qui cette lettre avait été apportée de bon matin dans son cabinet de toilette, lisait et relisait la belle écriture nette de Mme Gascoyne. Mais au lieu d’être heureux et satisfait comme apparemment il l’aurait dû, le tuteur de Sylvaine éprouvait un vrai chagrin, chagrin qui allait jusqu’à lui mettre des larmes au bord des paupières... l’enfant était perdue pour eux, perdue sans retour. Il comprit seulement alors combien il eût été heureux de faire de Sylvaine la femme de son fils; combien ce projet familial si simple, si facile d’exécution quelques mois plus tôt, lui avait tenu au cœur... Puis, il se demanda avec une réelle anxiété comment Albéric prendrait cette nouvelle, et l’émotion que provoqua cette pensée fut cause qu’en se rasant il se coupa deux fois, et, en conséquence parut devant sa femme avec des balafres de taffetas noir sur le visage. Il fut bien aise de la petite agitation que son aspect occasionna, et qui différa de quelques instants les interrogations de Mme Gardonne. Elle était encore au lit, mais elle avait la louable habitude de se faire apporter le courrier et d’en examiner soigneusement l’extérieur. Elle précisa donc immédiatement sa question.
--Qui est-ce qui t’écrit de Cannes? Ce n’est pas Sylvaine... Elle n’est pas malade au moins?
La mine assombrie de son mari avait donné soudain cette idée à Mme Gardonne.
--Oh! non, elle n’est pas malade, répondit M. Gardonne avec amertume.
--Qu’est-ce qu’elle a?
--Elle se marie.
--Elle se marie? Avec qui, grand Dieu?
M. Gardonne passa à sa femme la lettre de Mme Gascoyne, afin qu’elle en prît connaissance. Mme Gardonne parcourait, le visage un peu contracté... car si rien ne pouvait lui être plus agréable que la certitude de l’établissement au loin de Sylvaine, son caractère jaloux lui faisait cependant ressentir comme un affront personnel les accessoires avantageux de ce mariage. Quand elle eut terminé, elle dit seulement:
--Tu te préoccupais de sa chambre; je crois bien que nous ne la verrons pas souvent ici.
--Que va penser Albéric? interrogea M. Gardonne en s’affaissant dans un fauteuil.
--Mais j’espère bien qu’il pensera qu’elle n’est guère regrettable. Une fille de vingt ans qui épouse un vieux viveur pour son argent.
--Elle l’épouse peut-être pour avoir un chez elle. C’est nous qui l’avons envoyée chez cette abominable Mme Hurstmonceaux où il lui a été fait affront. Et à ce souvenir le sang monta aux joues de M. Gardonne.
Mme Gardonne, mise au courant par son mari, avait décidé que cette affaire-là avait été ridiculement exagérée, et qu’avec plus de tact Sylvaine se serait tue. Aussi, elle dit:
--Je suis persuadée que Sylvaine a fait plus d’embarras de cette histoire qu’il n’en valait la peine. Mon Dieu, toutes les femmes plus ou moins ont eu à supporter des insolences, mais on garde ces aventures-là pour soi. Enfin, si elle est contente, tant mieux. Je présume qu’elle va nous écrire.
--Tu as bien vu que Mme Gascoyne l’annonce... Mais il n’y a rien de décidé ferme encore.
--Ça, c’est une petite ruse. Oh! elle est très fine... Elle sait se faire valoir.
--Tu n’as jamais été bienveillante pour elle, Sophie.
--Que veux-tu, j’y vois clair, c’est un malheur souvent. Sois convaincu pourtant que je suis enchantée de son bonheur; et puis, te voilà, mon pauvre ami, soulagé d’un grand souci, car enfin cette enfant était une responsabilité.
L’honnêteté naturelle de M. Gardonne lui fit répondre:
--Elle ne m’a pas coûté beaucoup jusqu’ici.
--Possible, mais il y avait l’avenir; je ne te cache pas que je redoutais l’avenir.
M. Gardonne sortit de la chambre de sa femme pour aller chercher ailleurs quelqu’un qui comprendrait mieux ses sentiments; il rencontra Albéric au bas de l’escalier, Albéric guêtré, le chapeau mou mis en arrière avec une bonne grâce rustique qui sembla charmante à son père. Comment une femme n’était-elle pas amoureuse d’un garçon comme celui-là?
L’intention de M. Gardonne avait été de ménager la sensibilité de son fils, car il était persuadé que le mariage de Sylvaine le chagrinerait; mais son impatience alla plus vite que sa prudence. Il entraîna Albéric dans la petite pièce du rez-de-chaussée qui lui servait de cabinet de travail, et lui dit sans autre préambule:
--Qui crois-tu que Sylvaine épouse?
Albéric eut un tressaillement.
--Sylvaine? Sylvaine se marie?
--Oui, et avec ce vieux colonel Blunt. Voilà une chose que je n’aurais jamais imaginée.
--Ni moi, dit Albéric qui s’était assis.
--Tu es ému, mon pauvre garçon, demanda M. Gardonne affectueusement.
--Oui, père...
Et il ajouta:
--Je me suis aperçu depuis quelque temps que je l’aimais.
--Mais alors, pourquoi ne le lui as-tu pas dit?
--Je le lui ai dit; elle ne veut pas de moi.
--Ce n’est pas croyable.
M. Gardonne médita quelques secondes et ajouta:
--Il doit y avoir là-dessous une histoire de femme.
Albéric sourit avec tristesse.
--Peut-être.
--Souffle dessus.
--Je ne puis rien.
--Eh bien! voilà ce que je n’aurais pas cru. Je ne te le cache pas, je suis furieusement désappointé; j’ai toujours rêvé de vous voir mari et femme ici, à Escalquens... on aurait été heureux... avec des petits...
M. Gardonne fut alarmé de l’émotion évidente d’Albéric.
--Tu ne vas pas être malheureux pour de bon, au moins?
--Si, père, je vais être très malheureux... Le colonel Blunt... ma petite Sylvaine... ma petite colombe... C’est horrible!...
Et il mit la main devant ses yeux comme pour cacher une image importune.
--Et tu ne feras rien pour empêcher ce bête de mariage? demanda M. Gardonne.
--Non, rien.
--Albéric, je ne te reconnais pas.
XXXVII
Le colonel Blunt absent, Sylvaine, soutenue par Mmes Caulfield et Gascoyne, secondées par Percy Rakewood et miss Neville, s’habituait à l’idée de l’avenir, et arrivait à y penser avec confiance, sinon avec joie. Miss Neville, incapable de ruse ou de dissimulation, servait admirablement par sa sincérité même les intérêts de son frère.
Sylvaine trouvait une grande douceur à l’affection de cette nouvelle amie qui se montrait à la fois une sœur et une mère dans sa tendresse protectrice; l’idée d’avoir à aimer cette charmante créature dilatait le cœur de l’aimable vieille fille; persuadée que le colonel Blunt serait un mari exemplaire, elle en donnait la conviction à Sylvaine, lui répétant avec quel respect il parlait d’elle. Cette cour par procuration avait sa séduction, et Mme Caulfield se faisait garante de toutes les assertions de miss Neville.
Dans la réalité de la vie, les chagrins intimes se manifestent rarement au dehors et la plupart des êtres humains suivent leur route en portant silencieusement leur fardeau si lourd qu’il soit. Sylvaine ne faisait pas exception; aussi Rakewood, sans entretenir de grande illusion sur le bonheur que Sylvaine pouvait ressentir, se félicitait de l’avoir aidée à prendre une décision et à fixer sa destinée. Pour l’acquit de sa conscience et parce qu’il l’aimait paternellement, il avait essayé de l’amener à lui parler avec abandon, mais pas plus que Kathleen il n’avait réussi à obtenir d’elle l’aveu de la raison qui l’avait empêchée d’aller à Escalquens. Kathleen, pour le moment, était embarquée sur le yacht où se trouvait le colonel Blunt et de chaque escale écrivait des récits pathétiques de l’angoisse du pauvre colonel, suppliant Sylvaine de la faire cesser et de décider le jour où le retour serait permis.
Sylvaine n’avait pas encore trouvé en elle le courage de le fixer et elle sentait qu’il faudrait demander à Mme Caulfield d’en prendre à son insu l’initiative.
Mme Caulfield et miss Neville, également sentimentales, aimaient avec Sylvaine à revenir en arrière sur les épisodes tendres de leur vie, la blessant cruellement sans s’en douter. Miss Neville n’en avait eu qu’un seul: elle avait été fiancée, et, cinq jours avant le mariage, le futur époux avait disparu. Il avait annoncé une courte absence pour faire visite à sa mère, chez qui il n’était jamais arrivé... Six semaines plus tard, après les plus folles suppositions, on avait retrouvé son corps dans la rivière, et il avait pu être prouvé qu’il s’était noyé accidentellement. Miss Neville avait failli mourir elle-même et, pliant sa robe de noces, s’était juré de ne la mettre jamais... Elle avait été fidèle à son serment.
Sylvaine l’écoutait, secrètement jalouse, un peu farouche, se disant que son lourd secret à elle, personne ne l’entendrait jamais, personne ne pourrait la plaindre. Nelly? Sans cesse ce nom lui revenait à l’esprit. Elle lisait dans le _Satchel_, le journal dont miss Holt était l’assidue collaboratrice, les lettres brillantes que celle-ci expédiait des Etats-Unis. Comment était-il possible qu’elle pût écrire ainsi, avec une telle liberté d’esprit? Elle était maintenant à San-Francisco dont elle se montrait enthousiasmée. Mme Caulfield et Mme Gascoyne la lisaient avec grand intérêt, et son nom revenait souvent dans leur entretien. Mme Gascoyne regardait alors Sylvaine dont l’attitude la confirmait dans ses suppositions. Elle avait elle-même écrit à Nelly, et attendait avec quelque impatience sa réponse, mais il fallait le temps, et puisque Sylvaine se mariait, la chose perdait son importance.
Un soir, en rentrant à l’hôtel, par une de ces fins de journée du Midi dont le charme est si subtil, Sylvaine marchant seule sur le joli chemin solitaire ressentit tout à coup un désespoir violent. Elle regarda le couchant, les montagnes violettes; au loin, elle respira les aromes délicieux que le vent apportait, et son cœur se gonfla à éclater. Elle pleura, non à sanglots, mais des larmes chaudes qui lui brûlaient les joues, et elle eut d’elle-même une pitié infinie. La terreur de sa décision l’étreignait; mais que faire? Quel choix lui était laissé? Au moins, elle serait aimée, protégée; au moins, elle occuperait la première place dans un cœur. Miss Neville, Mme Caulfield s’étaient consolées de déceptions cuisantes et goûtaient la vie; elle ferait de même. Ce qui lui était mauvais, c’était cette indécision; elle y mettrait un terme; elle l’annoncerait ce jour même à Mme Caulfield. Elle essuya ses larmes, cueillit à une haie une branche de romarin et, triste, mais résolue, d’un pas ferme, continua sa route.
Mme Caulfield, qui rentrait toujours de bonne heure, était étendue dans sa chambre. Il y régnait une odeur pénétrante de roses et de violettes; un joli feu de bois clair brûlait gaiement, et par les fenêtres sans rideaux on voyait le ciel pourpre, pâlissant devant la nuit qui approchait. A l’apparition de Sylvaine, Mme Caulfield s’écria:
--Oh! Sylvaine, j’ai une nouvelle bien surprenante; du reste, il y a aussi une lettre pour vous. C’est Nelly, Nelly qui se marie. Imaginez-vous un événement aussi extraordinaire? Que va dire Gladys?... Mais... mais... qu’est-ce que vous avez, Sylvaine?
Et, vivement, Mme Caulfield se leva de sa chaise longue pour soutenir Sylvaine, qui s’était laissée tomber sur un fauteuil et paraissait défaillir. Très effrayée, Mme Caulfield courut ouvrir la porte et appeler sa femme de chambre, logée de l’autre côté du couloir:
--Jones, venez vite, venez tout de suite.
Jones, une personne modèle, répondit instantanément à l’appel; mais déjà Sylvaine se surmontait et essayait d’expliquer son malaise.
--J’ai marché très vite, j’ai eu un étourdissement, je crois.
Mais Jones ayant été dérangée, il fallut passer par le cérémonial qui accompagnait invariablement les faiblesses de Mme Caulfield: boire du sel volatil, respirer du vinaigre aromatique, défaire son corsage. Sylvaine se soumit; Mme Caulfield la regardait anxieuse, pleine de sympathie; mais Jones assura que miss Charmoy se remettait parfaitement et qu’elle avait dû recevoir un coup de soleil; le soleil de mars est terrible dans le Midi.