Part 19
Albéric avait paru être de cette opinion, les épisodes particuliers des derniers mois n’altérant en rien sa sécurité. De quoi se serait-il préoccupé? Si Nelly Holt avait eu des bontés pour lui, sans doute elle l’avait bien voulu; une fille d’esprit et lui s’étaient rencontrés, s’étaient plu, s’étaient aimés une heure dans la liberté réciproque de leurs vies; quelle importance cela pouvait-il avoir? Albéric eût préféré que Sylvaine ne fût pas amie de Nelly Holt; mais, en pareil cas, l’ignorance équivaut à une négative; d’ailleurs, miss Holt, qui avait beaucoup de tact, ne lui avait jamais écrit et ne songerait sans doute guère à évoquer d’inutiles souvenirs. Albéric éprouvait une lassitude réelle de ses aventures amoureuses, et malgré son intérim avec miss Holt, épisode fugitif et sans lendemain, l’image de Sylvaine, depuis leur dernière rencontre, ne l’avait guère quitté; il s’attendrissait en pensant à elle; un grand désir de la tenir dans ses bras, de l’avoir toute à lui, grandissait dans son cœur. La mort du colonel Hurstmonceaux lui parut arriver à point pour résoudre toutes les difficultés. En outre, Mme Duran l’avait abondamment édifié sur la valeur morale de Mme Hurstmonceaux, et il souffrait maintenant de sentir Sylvaine en pareille compagnie. Il n’en disait rien à son père, afin de ne pas le gêner dans ses rapports avec Mme Hurstmonceaux dont M. Gardonne, suggestionné par sa femme, était très occupé; il ne cessait d’en parler et estimait qu’on aurait à agir avec beaucoup de diplomatie afin de ne pas heurter les sentiments d’une tante aussi précieuse.
Les deux hommes furent reçus à leur arrivée à Londres par le colonel Blunt et, quelque défense qu’ils en fissent, durent accepter son hospitalité. M. Gardonne était pressé d’aller saluer Mme Hurstmonceaux; il apprit avec un véritable regret qu’elle était trop malade pour voir personne.
Le colonel Blunt expliqua qu’on avait jugé salutaire un changement d’habitation pour Mlle Charmoy et qu’elle se trouvait momentanément chez leur parente Mme Caulfield, où elle les attendait. M. Gardonne, emmené d’office dans Charles Street, ne put se défendre, malgré sa simplicité bonne enfant, d’être impressionné par le luxe qui régnait chez le colonel Blunt. Dès le premier repas il apprécia la fine cuisine, les vins parfaits qu’on lui servit, savoura l’excellent cigare et les liqueurs de choix qui suivirent et, en s’allant coucher, dit à Albéric:
--Ah çà! ils sont donc tous riches dans ce pays? Si la maison de ton oncle est sur le pied de celle-ci, qu’est-ce que Sylvaine va dire aujourd’hui d’Escalquens?
--Sylvaine ne se soucie pas de ces choses, affirma Albéric; ce n’est pas là qu’elle met son bonheur.
--Je veux bien, moi; mais, enfin, il faudra y regarder à deux fois avant de lui faire manquer son héritage.
Après l’enterrement, qui eut lieu sans apparat, selon la volonté du colonel Hurstmonceaux, et l’avoir conduit presque solitaire à son dernier repos et à l’oubli définitif, les deux messieurs Gardonne se rendirent chez Mme Caulfield. Elle les accueillit avec une cordialité pleine de mesure et de bon goût, sincèrement heureuse de leur venue, car Sylvaine la préoccupait et elle ne voyait d’issue à sa situation pénible que par un prompt mariage avec Albéric.
Elle en avait causé avec Kathleen, qui approuvait d’avance cette solution. Rien n’avait pu être dit à Sylvaine, car, à peine arrivée chez Mme Caulfield, elle avait sollicité la permission de garder la chambre, avouant ne pas se sentir bien. Mme Caulfield, avec beaucoup de discrétion, lui avait laissé une entière liberté, s’abstenant de lui adresser une seule question; sa propre sensibilité, infiniment aiguisée, lui faisait ressentir très vivement l’outrage que Sylvaine avait souffert. Aussi ne s’étonna-t-elle ni de l’altération des traits de la jeune fille ni de l’accablement qu’elle montrait.
Sylvaine, comme écrasée par la révélation de Nelly Holt, demeurait tremblante et brisée, épouvantée d’un avenir auquel elle ne comprenait plus rien. L’obligation de se taire augmentait son angoisse; un pareil secret était trop pesant pour son jeune cœur: une ombre profonde était tombée sur la route; elle ne voyait plus clair.
Cependant, quand elle se sentit serrée dans les bras de l’oncle Jules, embrassée par lui comme on ne l’embrassait plus, il se fit une détente de tout son être; il lui parut un instant que le passé des derniers mois était aboli, que sa grand’mère était dans la chambre à côté; puis la voix d’Albéric, tout en la remuant profondément, lui rendit le sentiment de la réalité.
--Et moi, cousine?
A son tour il l’embrassa, mais d’un mouvement insensible elle éloigna sa joue; il pensa que la présence de Mme Caulfield et de Kathleen la gênait, et il n’insista pas. Pour le quart d’heure, la politesse requérait un air lugubre; plus tard il prendrait sa revanche.
Mme Caulfield se mit en frais pour M. Gardonne; elle redoutait un entretien confidentiel. Il était fort difficile de ne parler qu’incidemment de Mme Hurstmonceaux; cependant elle y parvint, donnant cours à une curiosité inquiète des mouvements et des impressions de M. Gardonne, le questionnant sur ce qu’il pensait de Londres, l’interrogeant sur Escalquens, montrant une loquacité qui flattait infiniment son interlocuteur. Mais enfin il y eut une pause, et M. Gardonne, revenant à son idée dominante, se tourna vers Sylvaine qui écoutait en silence laissant Albéric causer bas avec Kathleen, et lui demanda:
--Tu dois être bien tourmentée, Sylvaine, de cette excellente Mme Hurstmonceaux?
Sylvaine rougit, mais ne broncha pas.
M. Gardonne ouvrit des yeux étonnés, attendant la réponse. Mme Caulfield intervint avec quelque embarras:
--Mme Hurstmonceaux n’a pas bien agi vis-à-vis de Sylvaine.
--Qu’est-ce que vous m’apprenez là? cria l’impétueux M. Gardonne, bondissant sur sa chaise.
--Kathleen, emmenez Sylvaine et votre cousin; je souhaite dire un mot en particulier à M. Gardonne.
Kathleen se leva en donnant un regard d’avertissement à sa mère; puis les jeunes gens sortirent, et, à la surprise d’Albéric, Sylvaine, au lieu de descendre comme il s’y attendait, tourna l’escalier et monta à l’étage supérieur. Il l’appela, mais elle ne parut pas y faire attention.
--Laissez, elle est fatiguée, dit Kathleen; elle nous rejoindra tout à l’heure.
M. Gardonne, demeuré seul avec Mme Caulfield, écouta avec stupéfaction ce qu’elle avait à lui apprendre. De parti pris, cependant, elle avait atténué les choses, parlant seulement d’une manifestation de jalousie du dernier mauvais goût de la part de Mme Hurstmonceaux. A l’instigation de Kathleen elle avait supprimé totalement l’épisode particulier concernant Archie Elliot.
--Albéric Gardonne voudrait sans doute se battre avec lui, avait observé Kathleen, et à quoi cela servirait-il, si ce n’est à créer du scandale?
Mme Caulfield était d’avis qu’on devait à tout prix l’éviter, et en conséquence elle laissa beaucoup d’imprécision dans son récit, s’efforçant de calmer M. Gardonne qui parlait de se rendre sans retard chez Mme Hurstmonceaux et de lui dire son fait. Mme Caulfield le supplia d’attendre pour agir d’avoir causé avec Mme Gascoyne. L’agitation de l’excellent homme était telle qu’elle se réjouit sincèrement qu’il ne sût pas un mot d’anglais.
En bas, Kathleen ne passait guère mieux son temps avec Albéric; honnêtement il lui avait exprimé sa surprise de la froideur inattendue de Sylvaine.
--Que se passe-t-il? Que révèle donc votre mère à mon père? Pourquoi Sylvaine a-t-elle disparu?
--Je vais vous l’envoyer, si vous le souhaitez, répondit Kathleen; vous vous expliquerez avec elle.
--Je vous en supplie.
Elle le laissa seul et monta.
--Sylvaine, votre cousin qui est en bas voudrait vous parler; je pense que vous feriez bien de descendre.
Kathleen parlait d’un ton naturel et ferme.
Aussi, instinctivement, Sylvaine obéit à son appel; et puis elle comprenait qu’elle ne pouvait échapper à un entretien avec Albéric; alors, autant l’avoir tout de suite et que ce fût fini.
Albéric se leva quand elle entra; elle lui parut soudain si changée, si autre, si loin de lui... et tout aussitôt il souhaita avec passion revoir le doux regard confiant qu’il avait toujours rencontré. Il s’avança presque timidement, hésitant pour la première fois de sa vie, et, de sa voix chaude et tendre, tout en prenant la main de Sylvaine, il demanda:
--Tu as donc du chagrin, Sylvaine? Qu’est-il arrivé?
--N’importe; j’aime mieux n’en pas parler.
--Comment! Pas avec moi? Tu as des secrets pour moi, maintenant?
Il se penchait, baissant la tête, essayant de lire sous les paupières baissées de Sylvaine. Jamais il n’avait laissé transpercer une aussi visible tendresse. Elle frémissait, tout éperdue, la gorge serrée, retenant à peine ses larmes.
--Sylvaine, qu’y a-t-il?
Puis, d’une voix amoureuse, il ajouta:
--Tu n’as donc plus envie d’être heureuse... de revenir en France?
--J’y retournerai.
--Ah! voilà une bonne parole. Père veut que tu reviennes avec nous.
--Je causerai avec mon tuteur.
--Ton tuteur! Voyons, qu’as-tu contre moi, Sylvaine? Parle, gronde-moi. Quelqu’un m’a nui dans ton esprit. Qu’est-ce qu’on t’a dit contre moi? Ce sont des jaloux qui ont menti, tu peux être sûre.
Il était si évidemment de bonne foi que Sylvaine le regarda avec une sorte d’effarement. Il en eut conscience et ajouta:
--On ta raconté des histoires de femmes. N’écoute pas ces histoires, Sylvaine... Je n’aime vraiment qu’une femme... et c’est toi, c’est toi, ma colombe!
Il lui tendait les bras, persuadé qu’elle allait y tomber. Elle demeura immobile, puis dit avec une certaine dureté:
--Albéric, nous sommes cousins, nous ne serons jamais que cousins.
--J’ai deviné. On t’a rendu jalouse, ma petite Sylvaine, mais je te prouverai bien... Va, je n’ai pas peur, j’arriverai à te persuader. C’est Mme Duran peut-être; mais si tu savais ce que je m’en moque de Mme Duran et, du reste, de toutes les femmes, sauf de toi. Ne me fais pas de chagrin, souris-moi. Je ne vaux pas cher, je le sais; mais si tu veux mettre ta chère petite main dans la mienne, je ne la lâcherai jamais. Tu feras de moi un autre homme, un homme meilleur. Je crois que tu m’aimes, Sylvaine, et même que tu m’as aimé quand je ne le méritais guère; mais je te payerai les arriérés... nous serons les gens les plus heureux du monde, si tu veux.
La résistance de Sylvaine, qu’il sentait sincère, excitait son ardeur.
--Cela ne se peut pas, dit-elle.
--Tu en aimes un autre, avoue-le.
Il était devenu tout blême, tant maintenant l’idée lui en paraissait monstrueuse.
--Non.
Il fallut qu’elle protestât.
--Alors, alors, Sylvaine?
--Mais... je ne t’aime pas, Albéric, comme tu crois... Nous n’avons pas les mêmes idées. C’est inutile, laisse-moi, ne me tourmente pas... J’ai besoin d’être seule.
Elle avait essayé de se lever; il l’obligea à demeurer; l’obstacle entre elle et lui lui paraissait insupportable. Depuis longtemps d’instinct il sentait la volonté de Sylvaine toute sienne; il se rappela ce dimanche matin en hansom, lorsqu’ils étaient revenus ensemble de la messe; combien il l’avait devinée à lui, soumise de toute son âme à ses moindres désirs; et maintenant il réalisait avec la même certitude qu’elle s’était reprise, qu’une volonté hostile la raidissait et qu’il n’en aurait pas facilement raison. Il pressentit une influence étrangère, non pas vague, anonyme, mais précise: quelqu’un, un homme ou une femme, un homme, sans doute, pesait sur la volonté de Sylvaine. L’être ardent et sensuel qu’était Albéric s’exaspérait à cette imagination. Il chercha, et brusquement dans sa pensée vint se placer l’image d’Archie Elliot.
--Sylvaine, avoue que tu aimes quelqu’un? Tu aimes Archie Elliot.
--Moi!
Elle eut, à ce nom, un recul si spontané qu’il ne put douter.
Joyeusement il dit:
--Ce n’est pas, ce n’est pas; pardonne-moi seulement de l’avoir nommé. Sois franche, ne me torture pas. Quand tu m’as écrit il y a quatre jours--j’ai relu ta lettre tout à l’heure en t’attendant--tu n’étais pas dans cet état d’esprit, Sylvaine?
--Non.
Ses yeux, devenus voilés et sévères, se détournèrent.
Il pâlit. Nelly aurait parlé? Mais pourquoi? dans quel but? Elle ne pouvait se faire la moindre illusion sur lui... jamais il n’avait rien promis... Cependant, l’attitude extraordinaire de Sylvaine? Et il ne pouvait l’interroger, il ne pouvait trahir l’autre... mais il la verrait, il saurait, il lui ferait avouer la vérité... Maintenant il valait mieux ne pas insister. Câlinement il continua:
--Tu veux me punir de quelque faute; eh bien, je ferai pénitence... j’aurai beaucoup de patience et tu deviendras moins méchante.
--Je ne pourrai pas changer.
--N’affirme rien; va, on change. Quand tu auras été quelques mois à Escalquens...
--Je ne désire pas aller à Escalquens pour le moment, je le dirai à mon oncle aujourd’hui.
Et incapable de se maîtriser plus longtemps, Sylvaine laissa couler ses larmes.
Sans hésiter, Albéric se pencha vers elle et voulut l’enlacer; il fut étonné de la violence avec laquelle elle le repoussa. Hâtivement elle s’était levée et, sans plus le regarder, était sortie.
Quelques minutes plus tard, Kathleen avait reparu et annonçait à Albéric que son père l’attendait.
--Vous excuserez maman si elle ne vous prie pas de remonter, mais elle est très fatiguée aujourd’hui.
Et les messieurs Gardonne étaient partis, l’un aussi sombre que l’autre.
A la fin de cette laborieuse journée, encore toute secouée de l’effort que lui avait imposé la visite de M. Gardonne, Mme Caulfield causa avec Kathleen de ce qui s’était passé. L’attitude de Sylvaine l’avait surprise au dernier point; elle n’en pouvait revenir.
--Je m’imaginais qu’elle souhaitait épouser son cousin; vous-même me l’aviez dit.
--Je le croyais, mais je me trompais; elle m’a confié tout à l’heure en pleurant qu’elle désirerait pour le moment aller vivre à la campagne avec la vieille servante de sa grand’mère.
Mme Caulfield se récria épouvantée.
--Oh! non, non, il ne faut pas. Après ce qui s’est passé, cette horrible Mme Hurstmonceaux parlera sûrement; il ne faut pas que Sylvaine disparaisse.
--Oh! mère! dit Kathleen avec reproche.
--Oui, Kathleen, oui, le monde soupçonne toujours le mal. La calomnie est une chose effroyable, et on doit quand même en avoir peur. Et cette pauvre enfant est sans protection... Que va penser M. Gardonne? Il comptait tellement l’emmener avec lui, et je l’y avais encouragé... Vous ne croyez pas possible, Kathleen, qu’elle ait quelque sentiment pour Archie Elliot?...
--Je suis sûre que non.
--Pourtant, qu’était-il venu faire ici le jour de la mort du pauvre Robert? Je n’ai jamais compris les motifs de cette visite.
--Puisqu’il n’est pas revenu, ne cherchez pas.
--Si vraiment Sylvaine n’aime pas son cousin, pourquoi alors n’épouserait-elle pas le colonel Blunt? Il le désire, vous savez.
--C’est peut-être ce qu’il y aurait de plus sensé, quoiqu’elle ne paraisse guère disposée au mariage en ce moment. En tout cas, invitez-la à rester ici; elle irait à Cannes plus tard avec nous. Elle vous aime beaucoup.
--Et moi, aussi, assurément. Oui, Kathleen, vous avez raison, et si vous le désirez je serai très heureuse de l’emmener avec nous... et même si elle avait le malheur d’être amoureuse d’Archie Elliot, ce ne serait pas sa faute... Pauvre enfant! On ne peut commander à son cœur.
Et Mme Caulfield soupira douloureusement, faisant un retour sur elle-même.
XXXV
Mme Gascoyne détestait les vents d’est qui règnent en Angleterre au mois de mars et était venue rejoindre à Cannes Mme Caulfield, qui s’y trouvait depuis près de six semaines avec Kathleen et Sylvaine.
La tristesse de Sylvaine avait persisté, malgré le changement, malgré la radieuse lumière; les trois femmes vivaient fort indépendantes l’une de l’autre: Mme Caulfield se reposant et se confinant souvent au jardin de l’hôtel, très vaste et très riant; Kathleen, voyant beaucoup de monde, sortant à bicyclette constamment, et Sylvaine se promenant seule ou avec miss Neville, car le colonel Cecil Blunt était également à Cannes; sa santé commandait le Midi, et rien n’était plus naturel que sa présence. Sylvaine n’avait jamais eu une minute l’idée d’y être pour quelque chose.
Mme Caulfield était charmée de la venue de sa sœur, car elle n’était pas sans malaise au sujet de Sylvaine; elle trouvait sa conduite inexplicable, mystérieuse, et elle n’aimait pas le mystère quand il s’appliquait à une jeune fille. Elle soupçonnait Sylvaine de cacher le véritable motif de sa manière d’agir, et dans son intérieur elle l’en blâmait, la franchise et la vérité lui paraissant des règles de conduite dont on ne devait jamais se départir. Dès son premier entretien avec Mme Gascoyne, elle n’avait pu se défendre de lui exprimer ses sentiments à cet égard.
Mme Gascoyne avait écouté avec un certain effort, car il lui paraissait étonnant qu’on pût, en la revoyant, être occupé d’autre chose que de son voyage et de la fatigue qu’elle devait en ressentir. Cependant, une fois son attention prêtée, comme elle en connaissait la valeur, elle tenait à ne pas se tromper dans son jugement, et elle demanda de plus amples explications. Mme Caulfield les lui donna et conclut en disant:
--Kathleen elle-même s’étonne du trouble de Sylvaine quand on l’interroge... On dirait vraiment, tant elle est absorbée par moments, qu’elle a un secret qui lui pèse.
--Un secret?
--Oui.
--C’est fâcheux que vous n’ayez pas revu Nelly avant son départ pour l’Amérique: Sylvaine est restée en tête à tête plusieurs jours avec elle; elle sait peut-être de quoi il s’agit.
--Nelly? que peut-elle avoir à faire là-dedans?
--Rien personnellement sans doute, mais elle est allée à Paris l’automne dernier: il est possible qu’elle ait appris quelque chose de désavantageux au sujet du jeune Gardonne; on ne sait jamais. S’il en était ainsi, et qu’elle l’eût révélé à Sylvaine, cela expliquerait tout ce qui vous étonne.
Mme Caulfield fut immédiatement frappée de ce que cet argument avait de plausible. Mme Gascoyne, satisfaite d’être admirée, se rengorgea.
--Sylvaine a été élevée dans des idées de grande délicatesse, et le jeune Gardonne m’inspire peu de confiance; il s’est tenu abominablement mal avec cette effrontée Mme Duran.
--C’est vrai.
--Nelly n’est pas une personne à cacher une vérité parce qu’elle est désagréable à entendre. Dites-moi, comment Sylvaine accueille-t-elle Cecil Blunt?
--Bien, mais elle n’a pas le plus lointain soupçon qu’il puisse songer à l’épouser.
--Il faut l’y préparer; ce sera pour elle, après tout, un très beau mariage et elle lui fera grand honneur.
--Vous n’imaginez pas combien vous me soulagez, Gladys. Je m’explique maintenant l’attitude de Sylvaine; vous devez avoir deviné, car elle paraît très occupée de Nelly; elle demande constamment à Kathleen si elle n’en a pas de nouvelles.
--Ne doutez pas que je n’aie raison; du reste, rien n’empêche d’écrire à Nelly, et moi-même, en choisissant mon moment, je causerai avec Sylvaine, et je suis persuadée que j’arriverai à la confesser.
--Peut-être...
--J’en suis convaincue.
Mme Gascoyne continuait à prendre beaucoup d’intérêt à Sylvaine, mais néanmoins ses sentiments n’étaient plus tout à fait les mêmes; elle lui en avait voulu de l’esclandre provoqué par Mme Hurstmonceaux; il lui semblait qu’avec plus de sang-froid Sylvaine aurait dû s’en mieux tirer; et puis, elle avait perdu sa qualité d’héritière. A vrai dire cependant, elle paraissait être de ceux auxquels la fortune s’attache par grâce d’état, et la recherche du colonel Blunt était flatteuse pour la famille.
Il se présentait là un dénouement qui mettrait fin à tous les vagues racontars, car le départ de Sylvaine quittant d’une façon si imprévue la maison de sa tante n’avait pas été sans provoquer un vif étonnement, et dans les clubs on s’en était occupé pendant quelques jours. Archie Elliot, en particulier, avait été questionné, mais était demeuré impénétrable; on murmurait bien quelque chose d’une querelle dont il aurait été le prétexte, mais rien ne se précisait.
Mme Hurstmonceaux, guérie de sa grave maladie, avait revu ses amis; tacitement on avait été d’accord pour ne pas lui parler de Sylvaine. Du reste, Archie Elliot s’était retrouvé à son poste, évidemment plus en faveur que jamais, et personne ne doutait que Mme Hurstmonceaux n’en fît prochainement le successeur du colonel; lui-même le laissait entendre. Mme Gascoyne, mise au courant, ne se consolait pas d’avoir franchi le seuil d’une pareille maison, et la vue de l’écusson des Hurstmonceaux s’étalant à la façade en signe de deuil l’exaspérait quand, par hasard, elle passait par là; elle attendait presque avec impatience la nouvelle du mariage de Mme Hurstmonceaux afin de le voir disparaître.
Le colonel Blunt avait été le premier confident de la douleur indignée de Mme Hurstmonceaux. En qualité d’exécuteur testamentaire, il avait été admis à la voir aussitôt que sir Hugh Marner l’avait cru possible, se chargeant de lui apprendre la perte qu’elle venait de faire. Alors, sans le laisser finir, elle avait traité Hurstmonceaux d’assassin et sa nièce de fille perdue.
--Je l’ai surprise avec Archie; vous entendez, dans les bras d’Archie.
Le colonel Blunt s’était redressé et, pâle comme un linge, regardant Mme Hurstmonceaux dans les yeux, il lui avait dit d’une voix dure:
--Je vois que vous avez encore le délire, madame Hurstmonceaux.
--Le délire?
--Oui, assurément. Vous avez eu une fièvre cérébrale, vous avez rêvé toutes ces choses; mais on ne vous permettra de voir personne tant que vous serez dans cet état.
--Qui m’en empêchera?
--Mais sir Hugh Marner, sur l’avis de vos meilleurs amis, dont je suis.
Mme Hurstmonceaux s’était tue, le colonel Blunt lui faisait peur.
Jamais homme ne s’était plus félicité de son incroyable chance qu’Archie Elliot en ouvrant le journal du matin qui lui apprenait la mort du colonel Hurstmonceaux: sa bonne étoile avait permis qu’il ne rencontrât pas Mme Caulfield. Il était libre, et se promit de faire payer cher à Mme Hurstmonceaux sa révolte d’une heure. Sans hésiter, il était venu en personne prendre des nouvelles, et Boddle, qui prévoyait les événements comme un bon baromètre prévoit le temps, l’avait accueilli avec obséquiosité; puis un jour de sa propre initiative, l’avait engagé à monter...
Ce jour-là, Mme Hurstmonceaux avait dû prendre l’engagement solennel de ne _jamais_, avec personne, faire une allusion à la funeste soirée.
Elle avait tout promis, tout juré, ivre de la perspective d’avoir Archie entièrement à elle; Archie qui l’aimait, qui le lui affirmait.
Mais auparavant, avec sa rouerie avisée, il avait eu l’inspiration d’aller se confesser au colonel Blunt qui, résistant héroïquement au désir de le mettre à la porte à coups de pied, l’avait écouté en silence ayant sous les yeux le télégramme qui justifiait ou du moins excusait la folle présomption du jeune homme.
--Je vous fais juge, colonel Blunt, je vous fais juge, avait répété mélodramatiquement Archie.
Et il avait ajouté les plus fortes expressions de ses regrets et de son désespoir:
--Si vous croyez que je doive proposer à Mlle Charmoy de l’épouser, je suis prêt.
--Non, monsieur, je ne le trouve pas, avait répondu le colonel, rompant l’entretien, mais contraint de ne pas refuser sa main à un homme qui se mettait à ce point à sa merci.
A la suite de cette conversation, le colonel Blunt avait eu, selon l’espoir d’Archie Elliot, une explication définitive avec Mme Duran, lui déclarant céder la place à lord Brentmore. En même temps, il l’avait engagée à user de réserve dans la manière dont elle parlerait de Mlle Charmoy, l’assurant que, la connaissant comme il en avait l’honneur, il ne doutait pas de la part qu’elle avait prise aux désagréables incidents de Portman Square.
--Mais, ma chère madame Duran, vous avez affaire à des gens encore plus expérimentés que vous; on n’a rien à m’apprendre sur ce dont les femmes sont capables.