Part 18
Et, comme elle continuait, le vieil homme, s’emparant d’une carafe à sa portée, l’avait lancée à la volée; le projectile alla frapper Mme Hurstmonceaux qui, atteinte au côté de la tête, trébucha et tomba, pendant que lui-même, repris par le mal qui le tenait, s’affaissait en proie à des convulsions...
A grand’peine on avait emporté Mme Hurstmonceaux hurlante et appelant la police à son secours. Ce fut une scène d’atroce confusion, où nurse Rice elle-même, vraiment saisie d’horreur, perdit son sang-froid; le seul Boddle le garda; par ses soins, le docteur fut appelé en hâte et Mme Caulfield prévenue que le colonel venait d’être frappé d’une nouvelle attaque.
Lorsque Nelly arriva vers onze heures à la tranquille petite maison de Chester Place, Kathleen lui apprit que sa mère avait été mandée auprès du colonel Hurstmonceaux, et, avec une indignation qui se contenait à peine, écouta à son tour le récit que lui fit Nelly.
--Mais cette créature mérite le fouet, mérite le pilori... Pauvre Sylvaine! Nous n’aurions pas dû la laisser là... Oh! Nelly, quelles choses on fait pour ce misérable argent!
XXXII
Mme Caulfield avait eu peine d’abord à comprendre les explications confuses de nurse Rice. Sylvaine était partie, Sylvaine était chez miss Holt! Nurse Rice avoua qu’il y avait eu, le soir précédent, une grande querelle entre Mme Hurstmonceaux et sa nièce; mais elle en ignorait le motif. Mme Hurstmonceaux elle-même était malade; elle avait eu un accident; le docteur se trouvait précisément auprès d’elle.
Nurse Rice ne dissimula pas qu’elle croyait le colonel bien près de sa fin; après une crise agitée, il se trouvait dans un état presque comateux. Le Père Carr fut mandé d’urgence; la pauvre Mme Caulfield, très impressionnée, tirait à chaque instant son flacon de sels de sa poche afin de le respirer. Un valet de pied était allé dans un fiacre chercher Kathleen, Mme Caulfield se sentant incapable de se débrouiller seule dans une situation aussi compliquée.
Le docteur, en descendant de chez Mme Hurstmonceaux, était entré parler à nurse Rice et l’avait engagée à faire demander immédiatement une de ses collègues car Mme Hurstmonceaux, était menacée d’un transport cérébral. Sir Hugh Marner, un des plus renommés praticiens de Londres, extrêmement affable et doux, s’étonnait de la violence avec laquelle la fièvre s’était déclarée. Il en cherchait évidemment la cause et exprima le désir de voir miss Charmoy.
--Miss Charmoy est justement partie en visite, lui répondit nurse Rice.
--C’est fâcheux. Faites-la avertir sans retard; l’état du colonel est tout à fait grave, et je ne suis pas rassuré sur Mme Hurstmonceaux. Veillez, je vous prie, à ce que mes instructions soient strictement exécutées; je reviendrai ce soir.
Kathleen n’avait pas été longue à paraître, et elle mit sa mère au courant de la vérité.
--Oh! Kathleen, quittons cette maison. Venez, ne restez pas chez cette femme, s’écria Mme Caulfield au comble de l’indignation.
--Et le pauvre homme qui se meurt, mère? Il a voulu être bon pour Sylvaine. Non, je resterai, moi: ces spectacles ne me font pas peur... Cette femme ne saura jamais que nous sommes là... Nous ne devons pas abandonner notre parent.
Et elles étaient restées, Boddle officieusement veillant sur Mme Caulfield et de demi-heure en demi-heure lui faisant offrir les réconfortants qu’il jugeait salutaires contre les émotions.
En silence, tout s’organisait; nurse Rice avait reçu sa collègue venue sans délai, l’avait installée auprès de Mme Hurstmonceaux, dont la fièvre augmentait... on avait peine à la maintenir dans son lit. Nurse Rice, qui était montée plusieurs fois, hochait la tête; elle n’osait dire à Mme Caulfield l’action violente du colonel... Jamais elle n’avait rien traversé de pareil, et toute sa sérénité professionnelle en était ébranlée.
De nouveau, le heurtoir de la porte d’entrée avait été emmitouflé, et Boddle, avec un visage solennel, répondait aux interrogations des visiteurs: «Le colonel Hurstmonceaux était beaucoup plus malade... Mme Hurstmonceaux était au lit avec la fièvre...» Mais personne ne passait le seuil; les ordres de sir Hugh Marner étaient catégoriques, et Boddle y obéissait. Nul n’était admis. Ce fut la réponse faite à Mme Duran en personne quand, infiniment surprise des nouvelles qu’on lui transmettait, elle descendit de voiture pour s’informer directement, insistant pour entrer, mais en vain et sans obtenir aucun éclaircissement.
Mme Hurstmonceaux malade! Qu’avait-il pu se passer depuis la veille? Mme Duran n’était pas absolument rassurée au sujet de la petite combinaison qu’elle avait mise en train, non qu’elle ressentît le moindre scrupule; à son avis, ces choses-là étaient ruses de guerre, mais encore fallait-il qu’elles réussissent. L’excellente miss Neville, bien innocemment, avait provoqué l’emploi des moyens extrêmes: ignorant complètement la liaison de son frère, touchée de l’intérêt de Mme Duran, elle s’était laissée aller à lui faire des demi-confidences. Alors la belle Maud, plaidant le faux pour savoir le vrai, en souriant prononça le nom de Sylvaine. Convaincue que leur amie était du secret, miss Neville avait abdiqué toute réticence et chaleureusement exprimé ses espérances pour son frère.
Tous ses amis doivent désirer son mariage.
Et Mme Duran avait absolument partagé ces sentiments.
Mais on ne renonce pas à une proie aussi précieuse sans tenter un dernier effort. Mme Duran s’était aisément persuadée que Sylvaine était amoureuse d’Archie Elliot; rien de plus naturel, quoique ce fût une monstrueuse ingratitude vis-à-vis de Mme Hurstmonceaux, qu’il était charitable de mettre en garde. Une fois avertie, le scandale éclaterait infailliblement, surtout en y aidant, et le colonel Blunt aurait les yeux ouverts... Archie Elliot était odieux à Mme Duran heureuse de se venger de bien des insolences tacites.
Cependant, elle avait été un peu alarmée de l’agitation avec laquelle Mme Hurstmonceaux avait accueilli ses révélations affectueuses, et depuis la veille elle demeurait impatiente d’en recevoir des nouvelles. Le silence complet gardé à son égard l’avait profondément étonnée. L’annonce de la maladie soudaine de Mme Hurstmonceaux la frappa d’une vraie stupeur qui s’augmenta encore lorsqu’en rentrant elle reçut la visite du colonel Blunt, un peu réservé sans doute, mais très libre d’esprit... Apparemment, aucun mauvais bruit ne courait encore... Mme Duran se sentit mal à l’aise et elle supplia le colonel Blunt d’aller lui-même aux nouvelles chez leurs malheureux amis: elle ne pouvait s’imaginer ce qui était advenu, et leur état lui inspirait les plus vives sollicitudes.
De son côté, Archie Elliot faisait ses réflexions... Il avait deviné tout de suite par qui le coup avait été monté; mais, plus persuadé que jamais de son empire absolu sur Mme Hurstmonceaux, il se décida à jouer le tout pour le tout. Il demanderait la main de Sylvaine; il irait jusqu’à l’épouser, et malgré cela il réduirait la vieille femme à ce qu’il voudrait. Archie ne croyait nullement être indifférent à Sylvaine et n’avait vu dans ses questions pour Nelly Holt qu’un prétexte à entretiens fréquents. Ce mariage avec une si jolie fille sans fortune lui serait en même temps une réclame énorme, et il était bien décidé à ce que cette même jeune fille devînt fort riche à brève échéance. Mme Hurstmonceaux serait évidemment trop heureuse de le revoir, de retrouver son affection à n’importe quel prix, et il comptait en mettre un très élevé. Archie, qui ne doutait de rien, résolut de prendre Mme Caulfield comme intermédiaire: c’était une femme faible à qui il ne serait pas trop difficile de faire accroire que la passion l’avait affolé... L’important était de la voir avant qu’elle ne fût avisée des événements. Aussi, dès l’heure du lunch, le premier janvier, Archie Elliot, beau et resplendissant, frappait à la porte de la petite maison de Chester Square. Il fut infiniment déçu quand on lui apprit que ces dames étaient sorties. La housemaid, à la vue de ce jeune homme si distingué et évidemment si désappointé, crut rendre service à miss Kathleen en ajoutant: «On est venu tout à l’heure chercher miss Caulfield pour aller chez le colonel Hurstmonceaux, qui est très malade.»
Jane admira la sensibilité du jeune homme, car, ainsi qu’elle le raconta un moment après à la cuisinière, «il est devenu tout blanc, et m’a donné sa carte sans ajouter un mot. Je n’ai pas vu un si beau gentleman depuis longtemps.»
--Bonne chance pour miss Kathleen, dit la cuisinière qui avait le cœur tendre.
Après cette déception, Archie Elliot était parti sans trop savoir à quelle détermination s’arrêter... Aller aux nouvelles dans Portman Square lui parut difficile; il se décida pour l’expectative et se fit transporter dans Saint-John’s Wood, chez une jolie actrice de ses amies qui l’aiderait à oublier momentanément ses ennuis. Il était préférable, en cas de racontars, qu’on ne le vit ce jour-là ni au Club ni ailleurs.
Aux dernières heures de l’après-midi, le colonel Hurstmonceaux était si manifestement près de sa fin que Kathleen, prise de pitié pour sa mère, l’engagea à s’en aller.
--Mère, Sylvaine devrait être ici; il a prononcé son nom plusieurs fois; il faut aller l’avertir. Elle est chez Nelly. Restez chez Nelly et envoyez-moi Sylvaine: son devoir est d’être près de son oncle; ce sera l’affaire de quelques heures seulement... Elle regretterait toujours de n’être pas venue. Vous la déciderez parce qu’elle a confiance en vous.
Mme Caulfield avait accepté avec empressement un prétexte pour quitter la maison de Portman Square, l’idée de la malade qui délirait furieusement en haut et de l’homme qui mourait sous ses yeux étant au-dessus de sa force nerveuse; d’ailleurs, elle était accoutumée d’obéir à sa fille, et se laissa habiller sans résistance. Kathleen sonna ensuite pour demander un fiacre, mais Boddle fit respectueusement observer que le cocher était prévenu et que le coupé de Mme Hurstmonceaux serait à la porte dans un moment. Mme Caulfield aurait protesté, mais Kathleen ne lui en laissa pas le temps.
--C’est mieux ainsi; Boddle a raison, et la voiture ramènera Sylvaine.
--C’est votre devoir, chère, avait dit Mme Caulfield. Et ce mot prononcé doucement avait eu un effet instantané sur Sylvaine. Surmontant toutes ses répugnances, elle s’était déclarée prête à partir, et sans perdre un moment, étouffant ses larmes, s’était mise en voiture.
Kathleen vint au-devant de sa cousine dans le hall où, du reste, Boddle avait fait le vide. En une seconde Sylvaine se trouva dans le cabinet de son oncle; la porte de la chambre était ouverte, et son regard apeuré chercha le lit; sur l’oreiller la tête du moribond reposait.
--Il respire bien mal, dit Kathleen, mais il a des instants de lucidité: il a reconnu le Père Carr; il vous a appelée, Sylvaine.
Sylvaine, tremblante, s’était défaite et suivit Kathleen. Nurse Rice s’approcha et lui donna une poignée de main significative.
Avec précaution Sylvaine s’agenouilla contre le chevet du lit et, posant sa main sur la main ridée et déformée qui pendait sur le drap:
--Oncle Robert, dit-elle, c’est moi.
Le son de sa voix agit comme une pile électrique. Le colonel ouvrit les yeux et regarda autour de lui avec une expression d’indicible angoisse. Puis, immobilisant ses regards sur le visage de Sylvaine, il dit très distinctement:
--O sœur Mary, c’est vous? Comme vous avez l’air jeune, darling! Vous ne m’avez donc pas oublié?
--Non, non... balbutia Sylvaine.
--Pourquoi ne veniez-vous pas? J’ai encore fait une folie, Mary; mais, sœur, vous êtes là, vous plaiderez pour moi... je suis plus tranquille... oui, beaucoup plus tranquille... Mary...
Et la main presque inerte se crispa sur la petite main de Sylvaine. De grosses larmes chaudes mouillèrent la main du mourant... Il rouvrit les yeux comme surpris... la pression devint plus forte... puis soudain doucement se relâcha... La tête ne bougea pas, mais trois fois, à courts intervalles, le souffle passa entre les lèvres entr’ouvertes... et puis le calme parfait se fit... pour jamais.
XXXIII
Mme Caulfield avait voulu emmener Sylvaine, mais celle-ci demanda à rester chez Nelly Holt pendant quelques jours encore. Elle trouvait dans ce petit logis si clos une sorte de solitude calme qui l’apaisait et s’y sentait extraordinairement à l’abri. Puis, Nelly parlait peu et ne lui demandait aucun effort, et, dans le désarroi d’esprit de Sylvaine, la paix semblait le bien principal. Lentement, comme une plante vivace que l’orage a couchée sans la briser, elle se relevait du choc moral qu’elle avait reçu. M. Gardonne et Albéric avaient annoncé leur arrivée, afin d’assister à l’enterrement du colonel Hurstmonceaux; Sylvaine se voyait maintenant affranchie de tous les liens imaginaires qui l’avaient attachée à une place fixe. Elle essayait de tout son cœur de pleurer son oncle, mais le regret lui était impossible. Elle l’aimait, elle ne l’oublierait pas, elle était heureuse d’avoir consolé ses derniers moments et l’associait pour toujours au souvenir de sa grand’mère.
Le colonel Hurstmonceaux, dans un testament très régulier, avait laissé à Sylvaine sans aucune réserve tout ce qui lui était personnel, c’est-à-dire beaucoup de souvenirs de famille, de bijoux anciens, dont Mme Hurstmonceaux n’avait jamais eu connaissance; plus, une somme d’environ soixante-quinze mille francs, résultat de bons placements effectués depuis son mariage avec les épaves de son ancienne fortune. Sylvaine se réjouissait d’être plus riche, pensant que l’argent aplanirait bien des obstacles... Albéric avait des goûts simples; la vie pourrait être bonne et sûre à Escalquens; il était venu à Sylvaine comme une nausée du luxe, et la simplicité de Nelly Holt, qui n’avait dans son existence rien de factice, l’attirait: c’était ainsi qu’elle souhaitait vivre, donnant aux choses du cœur la place prépondérante que Nelly attribuait à celles de l’esprit.
Le colonel Blunt et le solicitor de la famille étaient les exécuteurs testamentaires du colonel Hurstmonceaux; ils avaient pris momentanément la direction de la maison de Portman Square que les circonstances laissaient sans maîtres. Mme Hurstmonceaux, après avoir été quelques heures en danger, allait mieux, et sir Hugh Marner répondait de sa guérison, mais le calme absolu était indispensable; elle ignorait donc son veuvage et tous les événements extérieurs. On avait transporté chez Mme Caulfield les effets de Sylvaine, en attendant la décision qu’elle prendrait d’accord avec son tuteur.
Non sans un peu de répugnance, Sylvaine avait consenti à recevoir le colonel Blunt et sa sœur; celui-ci l’avait conjurée de lui exprimer ses désirs. Pouvait-il quoi que ce soit pour lui être agréable? Il obtint, ainsi que miss Neville, la permission de revenir; mais ni l’un ni l’autre ne firent de questions sur les causes de son départ de Portman Square.
Sylvaine avait l’intuition d’être toute proche d’une crise définitive dans sa vie. L’esprit et le cœur lourds d’espérances confuses, elle aurait voulu que Nelly lui parlât de l’avenir; mais Nelly semblait y répugner. Si, au reçu de ses lettres de France, Sylvaine lui en lisait quelques passages, l’autre demeurait silencieuse, le sourcil froncé, évidemment préoccupée...
L’avant-veille du jour où les messieurs Gardonne devaient arriver, les jeunes filles, chacune un livre à la main, s’étaient établies pour passer la soirée, Sylvaine distraite et cherchant dans le feu le mirage de ce qui l’attendait. Tout à coup Nelly posa son livre et d’un air résolu se rapprocha de Sylvaine; leurs fauteuils d’osier se touchaient presque, mais toutes deux regardaient le foyer. Sylvaine eut le pressentiment d’une souffrance et sans savoir pourquoi, frémit. D’une voix qui se maîtrisait, Nelly dit très bas:
--Sylvaine, je vais vous faire une confession bien douloureuse, mais je vous la dois; j’ai lutté et j’ai compris que je vous devais la vérité... La vérité est parfois bien cruelle...
--Oh! Nelly, puis-je vous aider? demanda Sylvaine, émue de l’intonation qui trahissait une détresse évidente.
--Merci; personne ne peut m’aider, je saurai me suffire... Vous savez, Sylvaine, que j’ai toujours eu confiance en moi-même: je me jugeais au-dessus des tentations et des passions.
... Je me trompais...
Et d’un mouvement rapide elle fit faire volte-face à son fauteuil et tourna son visage vers Sylvaine.
Une lumière instantanée traversa l’esprit de Sylvaine... Elle ne dit qu’un mot:
--Albéric?
Nelly se laissa glisser à terre et s’assit, les deux mains jointes enserrant ses genoux relevés.
--Oui... Albéric... Sylvaine, il n’est pas digne de vous... il faut vous éclairer. Je ne puis vous expliquer ce qui est arrivé, car je ne le comprends pas moi-même... J’ai connu ce que je ne croyais jamais connaître, une sorte de folie... folie si forte que j’ai cru m’en affranchir en y cédant... Vous savez que je n’accepte pas les servitudes qu’on impose aux femmes... J’ai agi délibérément... Lui, il ne comprend la vie que pour ces amours passagères... Toute ma force m’avait abandonnée... J’étais ivre... volontairement ivre... Depuis, j’avais fait dans mon existence la part de cet égarement d’une heure... qui ne nuisait à personne... Je croyais pouvoir l’oublier... mais... mais... Oh! Sylvaine, comment vous l’apprendre? Une autre vie est en moi...
Il y eut un très long silence; puis, réalisant peu à peu cette révélation inouïe, Sylvaine éclata en sanglots.
Nelly, le visage sec, continuait à regarder le feu.
--Il faut maintenant m’entendre jusqu’à la fin... Il ne sait rien... Je ne _veux_ pas qu’il sache rien.
--Oh! Nelly, il vous épousera, il vous épousera! dit passionnément Sylvaine.
--L’épouser! épouser un être que je méprise, un homme sans volonté, sans but dans sa vie, un misérable esclave de ses sens! Jamais... jamais! vous entendez? J’ai hésité; j’ai d’abord pensé à revendiquer tout haut ma liberté... j’ai compris que l’heure n’est pas encore venue... Je vais aller aux Etats-Unis... J’en reviendrai au temps voulu. J’ai assez d’argent pour vivre un an et plus sans travailler... on a l’habitude de mon indépendance; je placerai l’enfant là où on l’élèvera bien... Et plus tard, quand ma situation sera indépendante, je le prendrai avec moi... je n’ai aucune peur... et si vraiment l’amour m’avait entraînée je n’aurais honte de rien... mais je reconnais ma bassesse... et la sienne...
--Pauvre, pauvre Nelly!
--A votre égard, Sylvaine, j’ai cru ne pas avoir le droit de me taire. Vous auriez agi dans l’ignorance; maintenant vous savez... Mais, ne l’oubliez pas, vous êtes seule au monde à savoir...
--Oh! Nelly, jamais... jamais un mot. Mais, Nelly, s’il vous aime?
--Il ne m’aime pas...
--Il doit vous aimer.
--Non, non, Sylvaine, je ne me fais aucune illusion; je ne crois pas qu’il puisse aimer: la débauche dessèche le cœur.
--Mais c’est horrible, Nelly!
--Oui, vraiment, c’est horrible; depuis longtemps je l’avais compris... mais au moment du péril, ma connaissance ne m’a servi à rien.
--Oh! Nelly, si vous aviez prié...
Miss Holt haussa les épaules.
--Vous priez, vous, et je vous brise le cœur.
--Oui, mais j’espère... j’espère que lui et vous... Oh! Nelly, ce doit être... pour... pour votre enfant.
Elle s’arrêta et murmura:
--Comment pourrai-je le revoir?
--Sylvaine, vous avez mon secret, vous ne devez pas le trahir... Et maintenant vous savez pourquoi je préfère que vous alliez chez Mme Caulfield. Moi, demain, je m’absenterai... Vous serez sans doute partie de Londres lorsque je reviendrai... Vous tâcherez de me pardonner, Sylvaine... J’avais voulu vous aider, insensée que j’étais; j’avais deviné vos sentiments; je croyais pouvoir vous guider, vous rapprocher de lui... et c’est moi... Du reste, tel qu’il est, il ne vous aurait pas rendue heureuse; ne le regrettez pas.
Sylvaine ne répondait que par des larmes. Un chagrin aigu remplissait son âme; la terre soudain lui manquait, et sans un regret, pendant quelques secondes, elle désira véhémentement la mort.
Nelly s’était relevée, Sylvaine la regarda à la dérobée: elle lui apparaissait maintenant comme une sorte d’énigme mystérieuse... Elle avait aimé Albéric, et lui aussi l’avait aimée... Elle avait commis un terrible péché; elle avait forfait à cet honneur de femme que Sylvaine avait été élevée à tenir plus précieux que la vie... Et Nelly ne lui faisait pas horreur! Elle en avait compassion. Oh! quel avait été le crime d’Albéric! Albéric qu’elle croyait si bon... qu’elle chérissait il n’y a qu’un moment...
Nelly reprit d’une voix qui trahissait sa profonde émotion:
--Nous nous dirons adieu, petite Sylvaine; j’aime mieux ne pas vous revoir.
--Oh! Nelly, vous m’écrirez, vous m’écrirez quelquefois.
--Si vous le souhaitez, oui... J’ai gâté votre vie, mais je ne pouvais pas honnêtement me taire.
--Non, vous ne le pouviez pas.
--Bonsoir, Sylvaine.
--Bonsoir, Nelly.
Leurs mains ne se cherchèrent pas; la porte se ferma et Sylvaine se trouva seule.
Elle put alors reprendre haleine, essayer de comprendre ce qu’on venait de lui apprendre. Une pensée dominait toutes les autres: Albéric était perdu pour elle... perdu... Tout son être frémissait d’une sorte de répulsion, et le souvenir affreux d’Archie Elliot essayant de la presser dans ses bras la torturait. Le monde n’était donc que mal, que péché?...
Alors, l’amour si doux, si pur, dont sa grand’mère l’avait entretenue, auquel elle avait cru, n’existait pas. Elle remémora avec désespoir toutes les révélations cruelles des derniers mois, Mme Hurstmonceaux et ses abominables insinuations. La honte dont on l’avait soupçonnée était donc possible? Le mot se formula en elle comme une brûlure: Nelly avait été la maîtresse d’Albéric... Nelly, si fière, si digne... Une chose pareille pouvait arriver! Alors, comment vivre? Où chercher le refuge? où trouver la paix? Elle eut la vision des religieuses à voile blanc chantant le soir dans le jardin à l’heure de l’angélus.
XXXIV
Albéric arrivait le cœur en joie; il avait causé avec son père, et tous deux étaient demeurés d’accord qu’il fallait ramener Sylvaine à Escalquens: après, on verrait... Mme Delaroute avait saisi l’occasion de la visite de M. Gardonne pour le chapitrer au sujet de sa nièce.--A quoi pensait-il? Etait-il décent que Sylvaine vînt seule à Paris avec une journaliste anglaise? Mme Hurstmonceaux, à son avis, se montrait parfaitement incapable d’avoir la garde d’une jeune fille; et, ce bon colonel mort, il fallait sérieusement songer à caser Sylvaine. Mme Delaroute sans ambages ajouta:
--Ah çà! cher monsieur, pourquoi ne la mariez-vous pas avec son cousin? J’ai idée que ces deux enfants en seraient très contents.
M. Gardonne, répétant les objections de sa femme, avait plaidé «les modèles».
--Bêtises que tout cela! Et en fin de compte qu’est-ce que ça prouve? Tout simplement que votre fils a des goûts d’intérieur. Non, monsieur, ce sont de mauvaises raisons, voilà Sylvaine presque riche, c’est le parti qui convient à M. Albéric.